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Deux maris pour une femme avec Pulcinella

m.ari heureux 2

D'où il résulte qu'en trois mois, cette compagnie dramatique a représenté 35 ouvrages différents, . presque tous eil 3 actes, qu'elle a joué 163 fois en public^ et qu'elle n'a eu comme relâche que les vendredis, jour où le théâtre, principalement en temps de carême, reste fermé.

Comment ces comédiens font-ils pour monter une pièce avec une ou deux répétitions, et cela presque chaquejour, voilà ce que je ne me charge pas d'expliquer. L'on me dira fort bien qu'un acteur comme G. De Martino qui, depuis plus de vingt ans, tient l'emploi du Pulcinella, sait sur le

bout du doigt toutes ces farces qui, au total, sont toujours les mêmes. Soit. Mais les raccords, l'ensemble ? Voilà pourquoi je persiàte à dire que ce genre de théâtre est passablement parent de la commedia delfArte, Ce n'est plus notre théâtre. C'est autre chose.

Scarpetta, dans ses Nouveaux mémoires, en parlant de la compagnie du San Carliho, dont il faisait partie, nous a initiés à cette vie de derrière la toile. Les répétitions commençaient le matin, dès neuf heures et demie. Toujours arrivé le premier, le vieil Altavilla s'asseyait sur le seuil de la porte qui conduisait à la scène, puis attendait ses camarades en faisant là, en plein air, son modeste déjeuner — et quel déjeuner ! un sou de tarallini ou de châtaignes qu'il mangeait tout doucement, tandis qu'un garçon du théâtre collait à la porte Taffiche annonçant le spectacle du soir, ce spectacle où il entrait bien pour les trois quarts à lui tout seul, comme auteur, acteur et joueur de guitare ; car, le directeur qui ne le payait guère que vingt ducats par mois (90 fr.) — au dire des Concourt — avait l'autorisation dans chacune de ses comédies, déjouer un air de guitare — qu'il pinçait très bien. Le public alors, — c'était un usage — lui jetait quelques

SOUS sur la scène — pauvre artiste ! et ces quatre carlins supplémentaires recueillis dans les deux représentations du jour et du soir, venaient lui augmenter sa paye d'environ un franc quatrevingts centimes tous les jours. Voilà toute l'explication de la vie napolitaine : ces gens-là n'ont pas de besoins, et Scarpetta qui vivait à ses côtés vient de vous dire qu'Altavilla lui-même se contentait d'un sou de châtaignes pour déjeuner !

Antonio Petito, lui, exact comme une horloge, petit détaille, un peu replet, sa large figure rasée de frais, avec l'aspect d'un curé de campagne, arrivait aussi à neuf heures et demie à son cher théâtre, et pour ne pas perdre de temps commençait son déjeuner sur le seuil de la porte des .artistes ou sur la scene.hepizzaiuolo(]^aii expliqué déjà ce qu'est la. pizza) et le vendeur de fritures, deux vieilles connaissances du vicolo Travaccari, avaient en lui un de leurs plus fidèles clients.

— Don Antô, criaient.-ils, voyez ! voyez ! chaud ! chaud! tout chaud ! Che bella cosa! Don Antô! Et Don Antô lirait lentement deux sous de sa .poche en échange d'un morceau àe pizza exhalant des senteurs de basilic et d'origan, qu'il se mettait à croquer en piedjusqu'au moment d'en-

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trer en scène ou à l'arrivée de son ami Luzi, le directeur. Alors, comme s'il eût honte de manger ainsi, il faisait disparaître dans les vastes poches de son habit tout ce qu'il tenait à la main, de telle sorte que celles-ci devenaient une espèce de buffet ambulant où il allait puiser entre deux scènes pendant la répétition.

Mœurs simplettes qui se sont un peu modifiées avec le temps, et je ne suis pas assez ingénu pour me figurer que les artistes du Nuovo, dont les premiers sujets sont beaucoup mieux payés que leurs prédécesseurs, déjeunent ou dînent encore d'un sou de friture. Mais le comédien napolitain, contrairement aux autres acteurs italiens qui, voyageant toute Tannée^ ne peuvent avoir des habitudes spéciales, est un être absolument à part. Il naît, vit et meurt à Naples — et Naples, nous ne cesserons de le redire à chaque page — ne ressemble en rien à tout le reste de l'Italie. C'est pourquoi j'ai voulu étudier ce théâtre absolument à part, comme je l'ai fait, car, si les théâtres milanais, piémontais ou vénitiens peuvent se rapprocher par de certains côtés du théâtre italien, il n'en est pas de même du théâtre de « Pulcinella ».

Quant aux lecteurs italiens ou napolitains qui, m'ayant fait Thonneur dé me suivre jusqu'ici,

napolitain. Cela fait, j Irai voir ce qui se passe aiix Fiorentini. Je n'aurai guère d'ailleurs que la rue Toledo à traverser.

Je ne nie donc en aucune façon que le théâtre de Scarpetta ne soit infiniment plus comme il faut, plus à la mode, que le public n'en soit plus choisi, que les mises en scène n*en soient plus soignées, que les ensembles n'en soient meilleurs. Mais enfin — jouons caries sur table — ces fameuses « réductions » sont des traductions, n'est-ce pas?

Eh bien ! à Naples, il fallait bien que je m'occupe d'abord des comédies foncièrement et franchement napolitaines î

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EDUARDO SCARPETTA

Les deux autorités de Naples : M»» M/ Serao et Ed. Scarpetta. — Il Mattino et la petite correspondance de Gibus. — Ouverture du théâtre des Fiorentini . -r- Un Chien bâtard, — Une déception. -— Traduction et réduction. — Où la réforme ? — Origine de Scarpetta. — Mémoires de Don Felice. — Histoire de ses débuts. — D'où lui vient ce nom de Don Felice.

A Naples, il y a deux autorités indiscutables — pour les Napolitains : M""® Matilde Serao et le cav. uff . (officier de la Couronne d'Italie) Eduardo Scarpetta.

M""* Matilde Serao est la femme de lettres bien connue dont les nouvelles ont été traduites dans diverses langues. Après avoir dirigé pendant plusieurs années le Corriere di Napoli avec son mari, M. Ed. Scarfoglio, un journaliste de talent, tous deux fondèrent en i8^2il Mattino pour faire concurrence au précédent. M. Scarfoglio y signe ses articles politiques sous le nom de « Tartarin » et tt)ut bon napolitain veut lire chaque matin,

Moscojii (grosses mouches) ainsi que la Petite correspondance sous la signature de Gibus (lisez M™* Malilde Scrao) . — Tout le monde veut savoir ce que pense M"® Serao sur telle ou telle chose : « Quelle est la pierre qui protège ceux qui sont nés au mois d'avril? » écrit l'un — C'est la pierre d'améthiste, répond M™* Serao, le plus gravement du monde/ ce dont les petits journaux adverses comme Monsignor Perrelli font immédiatement leurs gorges chaudes en indiquant une distribution de pierres à tous les rédacteurs du Mattino^ sans oublier la pierre infernale !

C'est ensuite un fiancé qui ne sait pas comment correspondre avec Vinnamorata qui, paraîtil, est étroitement gardée à vue : « Entendezvous avec la camériste ou avec la concierge » répond l'obligeante Gibus,

Quelquefois les correspondants s'attirent de vertes réponses, telles que ; « Les romans de Dickens vous font dormir, dites-vous. Vous êtes stupide. »

Et allez donc !

Mais c'est surtout sur le chapitre savoir-vivre que Gibus en rendrait des points à toute la terre :

A une jeune épouse : — « Non, madame, on n'élend pas ses draps sur son balcon, et votre

|A^R. M. OEnkfl

Eduardo Scarpetla.

EDUARDO SCARPETTA 253

mari a parfaitement raison de vous le défendre. » Ça vous apprendra !

Ou encore une indication : « gants tourterelle ». Gibus Ta dit, il n'y a plus d'appel. Tantôt à un amoureux déçu : « Ne vous désolez donc pas comme ça... Cherchez-en une autre. » Conseil très sage. Ou à un autre trop pressé : « Envoyer voire photographie dans une première lettre d'amour, c'est un peu prématuré ». Ça sert de frein; ainsi de suite. Cette petite correspondance qui donne une triste idée de l'état d'esprit ^és demandeurs fait la joie des badauds. Puis, quand on a fini de parler de Gibus^ de son savoirvivre et de sa petite correspondance, on parle immédiatement de Scarpetta.

Scarpelta est acteur, auteur, directeur ; je regrette de ne pas savoir s'il est compositeur. Il le serait que cela ne m'étonnerait nullement. Il est tout, il sait tout, il fait tout, il n'y a que lui, il n'y a que lui !

Quand j'arrivai à Naples, l'on me demanda immédiatement si je connaissais Scarpetta. Mais comme sa réputation est plutôt une réputation locale, je dus avouer que je ne l'avais pas encore vu.

— Eh bien ! vous arrivez à point, me dit-on.

254f LE THKATUE NAPOLITAIN

C'est ce soir Touverlure de la saison, au théâtre des Fioi^entini. Tout le Naples élégant y sera. N'y manquez point.

— Que joue-t-on ?

— Un Cane bastai^o^ un chien bâtard, comme qui dirait un gêneur.

— De qui la pièce ?

— Cela ne se demande pas : de Scarpetta, pardieu î

J'allai retenir ma place et voici tout simplement la petite mystification dont je fus victime et qui influença considérablement sur les jugements que je voulus porter par la suite sur cet artiste dont on ne saurait méconnaître pourtant ni l'activité ni le talent.

Le théâtre des Fiorentini^ situé au centre de Naples, au milieu d'un labyrinthe de ruelles^ non loin de la via Toledo, ne paie pas d'apparence à l'extérieur. A Tintérieur, c'est une coquette salle, très élégante, un peu plus grande que la salle du Palais-Royal. C'est un théâtre très ancien, ou l'on joua longtemps en florentin (c'est-à-dire en italien) tandis q^ue les autres théâtres jouaient en dialecte napolitain, et ce fut toujours — qu'il fût question de prose ou. de musique — une salle des plus :à la mode. Ce

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soir-là, elle était absolument bondée du parterre au cintre, et j'allai prendre place à mon fauteuil non sans relire le programme que je m'étais procuré en entrant : « Un chien bâtard, réduction de Ed. Scarpelta. »

Vous avez bien lu ce mot-là « réduction. » Ça n'a Tair de rien, et c'est tout. La toile se lève, et j'assiste à une représentation du Voyage de Beritiron^ traduit moitié en italien, moitié en dialecte napolitain. Le « Chien bâtard » est tout simplement le chien qui ravage le jardin de Berluron, et contre qui celui-ci tire son malencontreux coup de fusil. Comprenez-vous à présent le « truc de la réduction » ? Mais le nom des vrais auteurs, direz-vous, le titre de la pièce française? Cherchez si vous pouvez. Le nom de M. Scarpetta est le seul sur l'affiche, et la pièce s'appelle « Un chien bâtard. »

Ce cas n'est pas nouveau pour moi. Je Tai déjà signalé en parlant du théâtre piémontais à Turin. Croyant aller voir jouer « Vingt-quatre heures à Turin » de M. Dellacorte, j'avais dû assister à un épouvantable massacre de la Cagnotte.

Mais, direz-vous, ces théâtres en dialectes n'ont aucune importance. A ces mots, je vous

arrêterai net : ils en ont beaucoup. En Catalogne, en Piémont, dans le Milanais, dans la Vénétie, à Naples, les théâtres catalans, piémontais, milanais, vénitiens, napolitains ont une certaine importance, et la preuve, c'est qu'à Naples, où j'écris ces lignes, sept théâtres sur douze jouent en dialecte napolitain. Santarellina (Mamzelle Nitouche)^ a été jouée plus de cent fois devant des salles pleines. Ce « Chien bâtard » (le Voyage de Berluron) en était à sa quarantième quanti je l'ai vu. - .

Les véritables auteurs le savent-ils? Et s'ils le savent pourquoi laissent-ils « tripatouiller » leurs ouvrages au point quelquefois de ne les plus reconnaître; pourquoi n'exigent-ils pas que leurs noms flgurent sur l'affiche?

Vous me répondrez peut-être que ces « réductions » sont faites avec la pleine approbation des vrais auteurs. Alors je n'ai plus rien à dire, sinon que leurs ouvrages n'y gagnentpas!

Je sortis donc des Fiorentini très déçu. J'avais vu sous un nom d'emprunt une pochade française archiconnue, jouée par quelques artistes assez consciencieux, à la tête desquels figurait naturellement Ed. Scarpetta, bon comédien, cela va sans dire, mais du genre grimacier. Ainsi

Scarpetta. — Don Felice.

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un des tics de Scarpeita consiste à fermer œil et à tirer la langue ; j'ignore si cela ph Naples, bien que j'entende dire autour de que c'est toujours la même chose et qu'à la cela devient un peu lassant. Mais on voit s peine que ce sont là des façons d*enfant gâté. mot est juste, car Scarpetta est Tidole du pu napolitain ; on lui passe tout, et chaque qu'il s'approche de la rampe en clignant de 1 il semble dire : attendez ! vous allez voir con je vais être drôle ! Drôle peut-être pour habitués. Pour les autres, cette précaution si rait pour leur faire passer toute envie de rin II ne faudrait pas croire par ce qui préc que je nourrisse quelque rancune contre ce estimable comédien. Je ne le connais pas, j( lui ai jamais parlé, et je ne Tai jamais vu qi bout de ma lorgnette, comme disait n( « oncle » Sarcey. Je ne demande donc qu'à < impartial. Mais il est un peu agaçant de voir monsieur s'intituler Vauteiir d'une foule pièces que Ton a déjà vues ailleurs et se pj ainsi des plumes du paon pour le plus grand é hissement des napolitains qui se figurent ai dans leurs rnùrs un nouveau Goldoni. Scarp( est un artiste fort honorable qui tiendrait c

nous une bonne place au Palais-Royal, à Gluny, dans des théâtres de genre, mais sapristi ! il ne faut rien exagérer. Il a voulu supprimer le vieux répertoire napolitain, et avec lui Pulcinella, et je ne discute pas ses raisons; le vieux répertoire se porte très bien au théâtre Nuovo, et Pulcinella aussi. Mais je ne vois pas bien — puisqu'il s'agit du théâtre napolitain, ne l'oublions, pas — par quelle autre originalité il l'a remplacé ? Par des pièces étrangères traduites, mutilées, réduites, dans lesquelles il prend invariablement le premier rôle comique sous le nom immuable de Don Felice? Franchement Ton n'avait pas besoin de lui pour semblable besogne, et toutes les compagnies italiennes qui se respectent donnent ces pièces dans leur intégrité, en vertu d'un bon traité en règle avec les auteurs dont on met le nom sur l'affiche. Rien n'est plus juste, rien n'est plus loyal.

Je n'en veux nullement à Scarpetta, croyezle bien, mais l'on me permettra bien de le discuter commme rénovateur ou réformateur du théâtre napolitain, puisque c'est pour tel qu'il se donne. Car enfin, qu'a-t-il réformé? Il a banni Pulcinella de son théâtre sous prétexte que ce bouffon légendaire avait fait son temps, et qu'il

était aussi peu naturel de voir dans chaque pièce un personnage habillé en blanc et masqué de noir, que si Tun de nous se rendait à une cérémonie de notre temps habillé en sauvage ou en mousquetaire. Je vous raccorde : mais c'est le cas de tous les masques de l'ancienne comédie italienne, d'Arlequin bariolé des pieds à la tête et masqué, de tous les personnages de convention. Donc, à ce vieux théâtre napolitain, dédaigné bien à tort, il aurait fallu substituer tin théâtre napolitain nouveau. Mais à la place de ces pièces populaires d'une saveur si particulière vous allez me mettre des traductions de pochades diverses en appelant le premier personnage Don Felice ! La belle avance ! Ayez donc le courage de votre opinion, soyez chair ou soyez poisson, et appelez un chat, un chat!

Qu'est Scarpetta? D'où vient-il? D'où sort-il ? Lui-même va se charger de nous le dire dans son livre Don Félice, ses propres « Mémoires » qu'il écrivait à l'âge de trente ans! Il paraît qu'à Naples, comme autre part, il n'y a plus d'enfants ! Donc, faisant appel à tous ses souvenirs, le jeune auteur nous fait l'aveu qu'il est né à Naples le 13 mars 1833 d'une honnête famille de petits bourgeois. Ayant eu le malheur de perdre son

père dès Tàge de quinze ans, il fallut songer à chercher un état. Le démon de Tart dramatique le tourmentait. Bref, il se fit engager pour jouer les petits emplois au San Garlino oh se trouvait alors un certain Mormone tandis que la compagnie de Luzi (la vraie) étant en représentation au Nuovo.

Il n'est pas mauvais, soit dit en passant, de savoir comment celui qui s'intitule modestement V auteur de^Tetillo (Bébé)* sans parler du reste, jugeait le répertoire de son nouveau patron : « En ce temps, dit-il, étaient en vogue les vaudevilles, la Belle Hélène^ Barbe-bleue^ nouveau genre transplanté de France en Italie pour la ruine de l'art dramatique, le détriment des acleurs, et la perversion du bon goût. »

De la part d'un auteur napolitain pur sang, passe encore ! Mais dans la bouche de celui qui devait piller ce même répertoire à son profit et sous son nom pendant trente ans, c'est véritablement amusant n'est-ce pas ? Mais continuons.

Ce théâtre fermé, le jeune débutant passa à la place Cavour, au Parlenope. C'est là qu'il devait

* Don Felice, p. 9. « Si, ô lecteurs, le jovial Don Felice, Fauteur de Tetillo, etc. »

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se faire remarquer dans les circonstances que voici.

On avait repris à ce théâtre FelicieUo Sciosciaminocca voleur (Hune pizza^ litre d'une vieille farce du théâtre napolitain. Ce FelicieUo est un pauvre petit diable qui, n'ayant pas mangé depuis vingt- • quatre heures, passe devant la boutique d'un pizzaiuolo et qui, perdant la tête à Todeur Ae^pizze fumantes, se laisse aller à la tentation, vole une pizza et prend la fuite. Poursuivi par le marchand, il se réfugie dans une maison, grimpe les escaliers, se précipite par une fenêtre, et va tomber chez un tailleur.

Scarpetta à xjui l'imprésario avait confié ce rôle de FelicieUo — qu'il ne créa même pas, comme on le croit généralement à Naples* — s'en était tiré à merveille. Luzî, le directeur du San Carlino, attiré par la curiosité, vint en compagnie de son pensionnaire De Napoli voir jouer le débutant, le trouva à son goût et l'engagea. Mais lui ayant distribué un rôle dans une pièce du répertoire, il persista à mettre sur Taffiche, au lieu du nom du personnage, celui de Felice Sciosciammocca en face de celui de Scarpetta.

* Don Felice, p. 103 : « C'est le titre d'une pochade du vieux théâtre napolitain ». Mémoires de Scarpetta.

— A partir d'aujourd'hui, dans toutes les comédies, lui dit-il, nous t'appellerons toujours Felice Sciosciammocca.

Laissons la parole à l'intéressé :

« Ce baptême me parut curieux, déclare-t-îl ; mais je n'osai pas protester. Dans toutes les comédies du théâtre San Carlino figuraient constamment Piiicinella Cetrulo, Don Asdrubale Barilotto^ Don Anselmo Tartagliû^ il Guappo napolitano. On voulut y ajouter Feliciello Sciosciantmocca^ je n'y vis pas grand mal : c'était un nom comme un autre. »

Voici donc Scarpetta condammé à se fairç appelé Don Felice dans toutes les pièces, quelque rôle qu'il jouât, et si nous entrons dans tous ces détails, c'est parce que nous allons voir bientôt ce même Don Felice s'indigner de ce que dans toutes les pièces du théâtre napolitain il y eût un personnage qui s'appelât Pulcinella! Tant il est vrai qu'on voit la paille dans l'œil du voisin...

Don Felice^ seul, unique, inimitable; Don Felice et c'est assez. Que vient faire ce gêneur de Pulcinella qui encombre les planches depuis trois siècles?

Je ne veux pas changer un mot à ce qui suit :

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« Je joue dans la comédie du répertoire — c'est Scarpetta qui parle, nalurellement — et je suis applaudi comme les autres soirs. Mais à peine la première représenlalion était-elle finie (l'on sait qu'au San Carlino Ton donnait deux représentations par jour) queLuzi me fait appeler et me demande, avec un certain air de reproche, pourquoi je n'avais pas joué mon rôle de la même façon que dans Feliciello voleur d'une pizza. Je tombai des nues. Mais, voulant me justifier, je répondis respectueusement : « C'est parce que j'ai pensé qu'il s'agissait de tout autre chose. Je ne vois pas bien le type de Feliciello dans la comédie de ce soir. Excusez ma franchise mais cela viendrait un peu. à la façon de Pilate dans le Credo.

« Eh bien ! reprit T imprésario cela devra être toujours ainsi. Je n'admets pas de raisonnements, et ce sont là des prétextes qui ne tiennent pas debout. Je sais ce que je dis, et je suis vieux dans le métier, mon cher ! C'est décidé : tu seras toujours Feliciello voleur d'une pizza et tu parleras toujours de cette manière. Je veux avoir le mérite d'avoir créé ce nouveau caractère. »

Le jeune artiste avait besoin de gagner sa vie, il noTépondit rien. Mais sa conscience s'irritait

contre une prétention aussi absurde. Que le personnage, au lieu de s'appeLer Ambrogio, Bartolomeo ou Nicola s'appelle invariablement Don Felice, passe encore, se disait-il. Mais que je devienne un type unique, un pantin, une marionnette ! non, jamais. Patience ! Je n'en ferai bien qu'à ma tête. »

C'est ainsi que le jeune Scarpetta, après avoir commencé à suivre les instructions de son imprésario, chercha peu à peu à sortir de son moule. Il n'en avait pas moins été baptisé Do7i Felice, nom qu'il porte encore dans toutes les pièces. Du type obligatoire de Felice il n'était resté que le nom.

Décadence du San Carlino. — Le rêve de Scarpetta. — Condamnation des Masques. — Plan de réforme. — Pillage des répertoires italien et français. — Don Felice directeur. — Arguments contre Pulcinella. — Traditions et conventions. — Don Felice à la mode. — Théâtre hybride. — Ce qu'en pense M. ^. Verdinois. — Sciosciamocca n'a rien inventé.

Quelles sont à présent les raisotis qui allaient pousser Scarpetta -Don Felice à déclarer une guerre sans trêve et sans merci à Pulcinella, et par conséquent au vieux théâtre napolitain ? Ces raisons, il a pris soin de nous les dire lui-même.

La mort de Petilo, survenue le 24 mars 1876, avait porté un coup terrible à rentreprise du San Carlino, et Giuseppe De Martine, appelé à le remplacer, était encore trop jeune pour avoir assez d'autorité sur le public. Le 22 juillet 1877 Imprésario Luzi avait lui-même disparu de ce monde. C'était la fermeture à bref délai. Mais rien ne vaut la prose de Scarpetta :

« Oh ! mon rêve ! mon rêve doré depuis tant d'années (notez que celui qui parlaft ainsi, à cette époque, n'avait pas encore vingt-cinq ans). Remettre en honneur le théâtre napolitain 1 Oh ! une réforme... Une réforme est nécessaire et désirée I... Il faut que Tart comique, ayant brisé les chaînes dans lesquelles il se débat, s'affranchisse d'un conventionnel baroque et ennuyeux, privé d'esprit et de bon sens. Il faut envoyer au diable les parodies et toutes les farces avec maschère (avec masques, c'est-à-dire avec personnages typiques) lesquels tournent tôujours.sur le même pivot et avec leurs mêmes personnages ressemblent au jeu d'échecs où chaque pièce marche toujours de la même manière... Assez, une bonne fois, des Cassandre, des Don Anselmo^ des Colombine^ des Rosaure^ des Pulcinella ; que Naples ait aussi son bon théâtre en dialecte avec des ouvrages bien écrits, des scènes dépourvues d'invraisemblances... Il faut faire vrai et non pas de la prestidigitation... »

Bref, l'auteur des Mémoires de Don Felice nous déclare que son plus grand ^ésir aurait élé de prendre tous ces décors, tous ces trucs qui avaient servi tant de fois aux apparitions, aux disparitions, aux apothéoses, aux résurrections.

de les entasser sur la voie publique et d'y mettre le feu tandis que les gamins du quartier auraient dansé une ronde folle tout autour de ce feu de joie.

Voilà un beau plan de réformes, ou je ne m'y connais guère, et il est clair que celui qui conçoit de telles choses va nous donner un théâtre napolitain tout nouveau avec des personnages très variés.

Scarpetta nous dira lui-même comment il s'y prit* : « A bas les masques !... Et je mis en scène la comédie Tetillo réduite du français, Bébé^ laquelle fut jouée 40 soirs de suite... Mettiteve a fa Vammore cou me^ réduction en deux actes de la comédie italienne : Fatemi la corte; Duie marite mbritglhme, réduction de la comédie française les Dominos roses,.. »

Avez- vous compris la réforme ? — Ces pauvres et braves gens qui s'appellaient Caramarano, Altavilla, Petito y allaient bon jeu, bon argent. Ils prenaient leurs sujets où ils pouvaient, dans leur milieu, et bâtissaient des pièces napolitaines à leur manière avec Pulcinella, le bouffon napolitain par excellence. A défaut d'autres qualités

* Don Felice, p. 148.

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on ne pouvait leur reprocher l'originalité à ces pièces ! Eh bien i M. Scârpetta est venu, a vu, a vaincu. Au lieu d'aller à la chasse il achète le gibier tout cuit chez le restaurateur d'à- côté. C'est infiniment plus commode, et voilà le théâtre napolitain réformé ! Enfin pour ne pas ressembler à ces pièces du jeu d'échecs, — qui, cofnme il dit fort bien, marchent toujours de la même manière — il se donne dans toutes les comédies le nom de Dou Felice, prend le même petit chapeau à bords plats, les mêmes pantalons trop courts, les mêmes petits souliers découverts. Le public napolitain est un bien bon public, en vérité.

Entre temps, vous l'avez compris, Don Felice était devenu directeur, et comme ce nouveau répertoire italien, français etc. n'était pas encore connu en dialecte napolitain, rintelligent Scarpetla fit rapidement des aflaires d'or. L'idée était heureuse; mais ayant l'imagination très vive et prenant ses désirs pour la réalité^ ce brave artiste n'en resta pas moins intimement convaincu qu'il avait réformé le théâtre et que les « réductions » qu'il faisait,. comme il dit, étaient des pièces de lui !

Pulcinella, momentanément terrassé, n'avait

donc plus qu'à battre en retraite devant son jeune et audacieux adversaire Don Felice, mais il ne suffisait pas de chasser des planches du San Carlino le vieux bouffon populaire qui avait fait rire tant de générations ; il fallait Tenterrer une bonne fois pour toutes, et Scarpetta, pour compléter son œuvre, ne cessait d'entasser arguments sur arguments :

— Voyons ! s'écriait-il, avez-vous jamais vu des visages qui puissent servir de modèles aux masques de Pantalon^ d'Arlequin,, de Pidcinella? Si Ton veut, aujourd'hui, que les acteurs modernes paraissent tous à visage découvert, c'est par homtnage pour l'art, pour la vérité. On dit que le visage, Tœil particulièrement, est le miroir de Tâme ; couvrez d'un morceau de carton, de cuir ou de soie le visage d'un homme...

bonne nuit! Cette figure restera dans l'obscurité ; c'est comme si vous lui aviez coupé la tête.

Mais ce que Ton ne s'attend guère à trouver dans la suppression de Pulcinella c'est « le bien du pays » ! Je n'exagère pas; écoutez ! « Supprimer les masques^ c'est travailler pour te bien du pays. » Vous ne comprenez pas, n'est-ce pas ? Eh bien ! Coviello n'est-il pas un fourbe? Spavienta un spadassin? Arlequin un imbécile

malicieux ? Le Gnappo napolitain une espèce de souteneur? A quoi bon, je vous le demande, exhiber toutes ces laideurs morales, en public?

— Mais, pourrions -nous répondre, n'est-il donc pas convenu que la comédie est une satire des mœurs ? MoHère, Goldoni, tous les grands auteurs dramatiques, ont mis de tout temps en scène des caractères. Que diriez-vous d'un ouvrage où tous les personnages seraient des saints? Non seulement ce serait profondément ennuyeux pour le public, mais ce serait absolument contraire à la vérité. Trouvez-moi donc une société où il n*y ait ni fourbes, ni bravaches, ni sots, ni gredins. Tout le monde, que diable, ne peut pas être coulé dans le moule de Don Felice.

Votre raisonnement qui conseille — pour le bien et le décorum du pays, dites-vous — de supprimer des caractères — peu m'importe le çorn dont on les affuble — ne tendrcdt rien moins qu'à supprimer la comédie même. Si Ton avait « pour le décorum du pays » toujours — banni des planches les faux dévots, Molière nous aurait privé de son chef-d'œuvre, le Tartufe.

Où vous vous rapprochez de la vérité, c'est lorsque vous venez me prouver sans peine qu'il n'est pas naturel qu'un personnage soit masqué

alors que tous les autres parlent à visage découvert. Cette observation est si juste qu'elle tomberait des lèvres d'un enfant de quatre ans que Ton mènerait pour la première fois voir Pulcinella. Dans la vie courante, dans Thistoire, nous n'avons jamais entendu parier que du Masque de fer que Ton promenait de citadelle en forteresse avec un masque sur le visage, et encore est-il prouvé que ce masque de fer était en velours !

Eh bien ! je crois que si nous voulons partir de ce principe : « les gens n'étant pas masqués à la ville, il n'y a pas de raisons pour que les acteurs le soient sur le théâtre» nous sortons absolument de la question parce que, comme toutes les fois qu'il s'agit d'une convention, nous ne sommes plus ici à la recherche de la vérité.

L'invention d'un personnage masqué dans la comédie italienne n'est pas nouvelle. Assurément s'il s'agissait d'une pareille innovation de nos jours il n'y aurait qu'une voix pour la combattre : jugée absurde, elle serait immédiatement condamnée. Mais dans l'espèce il s^agit d'une tradition. Or — et vous êtes le premier à le prouver avec vos « réductions » monsieur Scarpetta, — en supprimant Pulcinella vous avez supprimé du

même coup le théâtre vraiment napolitain. Ce n'est donc pas PulcineHa que vous avez voulu enterrer, c'est le théâtre napolitain tout entier dont il est Tâme.

Non, il n'est pas conforme à la yérité qu un personnage paraisse éternellement masqué sur la scène, mais c'est là une tradition que naus devons dans ce genre de théâtre accepter telle quelle au risque de démolir tout Tédifice, et si nous entrons — par amour de lawérité — dans cette série de réformes, j'en vois bien d'autres, encore à signaler.

Est-il naturel, par exemple, que des gens qui ont une langue dans la bouche, fassent de grands gestes, à la façon des sourds-muets, pour échanger leurs idées?

Non. — Alors il nous faut supprimer la pantomime.

Est-il naturel qu'une personne se barbouille la figure en blanc, s'habille de même, et se mette un serre-tête noir?

Non. — Alors il nous faut supprimer Pierrot.

Est-il naturel que deux amants s'adorent en musique et se répètent pendant un quart d'heure : je t'aime, bonheur extrême, etc., ou que des multitudes vocifèrent de pied ferme : courons ! partons l

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