‹ Le théâtre incompletChapitre 12 sur 74 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

BOURRAT, MARIETTE

BOURRAT, à part. — Elle a de la décision, cette petite-là !

Mariette, redescendant. — Mon général n'a plus rien à me dire?

BOURRAT. — Si... Venez là !... Il faut que je vous interroge

Mariette, s'avanqant. — A votre service.

BOURRAT, paternel. — Je ne vous comprends pas!... Tout à l'heure, je vous prenais pour une petite fille ignorante... Et je vous ai fiancée, peutêtre à l'étourdie, avec mon ordonnance... Cela ne vous plaisait donc pas?...

Mariette. — Puisque ça vous plaisait, ça devait me plaire!

BOURRAT — Eh 1 Non !.. Si vous avie* une autre idée, il fallait me la déclarer...

M.^RIETTE. — Je n'avais pas d'idée!... Vous pariiez si haut!

Bourrât. — Je parle selon mon habitude!... A ce moment-là, si vous aviez une autre idée en tête, li fallait m'arrêter!

Mariette. — Oh! les femmes ont tant d'idées différentes, en tête, à la même minute, est-ce que

Le ThitXrt /ncompu!. »

So VISI BAISER SUR LE FRONT

nous j>ouvons savoir ce que nous pensons, au moment où nous le pensons !

BOURRAT. — C'est juste!

Mariette. — Vous avez dit : « Il faut faire cela ! )) J'ai dit comme vous^ supposant qu'un chef devait savoir, mieux que moi, ce que je devais faire.

Bourrât. — J'ignorais que le capitaine eut déjà effectué des travaux d'approche. Et vous, vous ignoriez qu'il était marié!

Mariette. — Comment la nièce des Malandreau l'aurait-elle appris? (Elle s'assied.)

Bourrât. — Il aurait dû vous en avertir!

Mariette. — Il n'a peut-être pas eu le temps !

Bourrât. — Vous le défendez !... Ah çà ! Le mal est plus grave que je ne le pensais! Vous l'aimez!

Mariette. — Je... Je ne sais pas !...

Bourrât. — C'est ça!... Vous l'aimez!... Un pierrot qui tombe ici, un soir, qui n'a pour lui que ses trois galons !... qui n'est pas beau !

Mariette. — Ah! Pardon!

Bourrât, net. — Il n'est pas beau!... J'ai trentecinq officiers qui sont mieux que lui !...

Mariette. — Je ne crois pas !

Bourrât. — Je vous assure!

Mariette. — Montrez-les moi!

Bourrât, rogue. — Ce n'est pas mon affaire!

{Un temps ^ Ah çà! Il vous tient donc bien au cœur, votre capitaine!

Mariette, vivement. — Non !... Mais vous voulez me prouver que j'ai mauvais goût... Alors, je me défends, et je le défends !

BOURRAT. — Malheureuse !... Mais c'est vous, que vous devriez défendre!

Mariette. — Moi?

BOURRAT. — N'êtes-vous pas fiancée? A mon soldat Joseph?

Mariette. — Je l'étais, sans conviction ! Si vous voulez rompre les accords?

Bourrât, vivement. — Non! Non!... Ce que j'ai décidé est décidé!... Ce pauvnre garçon vous aime, et il sera votre mari, ou j'y perdrai mon nom !

Mariette, narquoise. — Cependant, après ce que vous avez appris...

Bourrât, violent. — Même après ça !... Vous êtes une petite fille inconséquente, qu'il faut ramener dans le droit chemin ! {Flus doux^ Ma petite, vous comprenez que je suis arrivé à temps pour vous empêcher de commettre une sottise! Vous alliez compromettre toute votre existence, pour une minute de roman... Comme vous auriez regretté, plus tard, cet égarement!

Mariette. — Mon général !... Vous parlez comme un instituteur!

Bourrât. — Ça rentre dans mes attributions!...

Ainsi, c'est convenu? Vous allez renoncer à vos songes creux?

Mariette, humble. ■ — J'y renoncerai pour vous contenter...

BOURRAT. — Vous ne penserez plus à ce capitaine... ni à d'autres?

Mariette. — Je n'y penserai plus !

Bourrât. — Et vous me donnez votre parole d'honnête fille de ne plus recommencer... ce que j'ai vu tout à l'heure?...

Mariette. — Je ne le recommencerai plus maintenant !...

Bourrât. — Bien!... Ça me suffit, puisque demain, vous serez mariée, et que le capitaine repartira .avec moi. Tout s'arrange!... Vous n'avez pas trop de peine? (// s'approche d'elle.)

Mariette. — Si j'en avais, je ne la montrerais : as!

Bourrât, tout pris. — Pourquoi?

Mariette. — Parce que j'ai de la fierté! {Elle se détourne; comme elle croise ses jambes, son bas, un peu découvert, s aperçoit^

Bourrât. — Vous avez... de la... {apercevant le bas) fierté !... {Silence. Bourrât examine le bas, puis le jupon.) Ah ! Par exemple !

Mariette, se retournant vivement. — Qu'est-ce qu'il y a?

Bourrât, froid. — Rien !... Je n'avais pas remarqué... Vous avez des bas de soie !

Mariette, effrayée. — Non !

BOURRAT. — Et des jupons brodés !-.. Mes compliments !... Dans votre- pays les ouvrières se mettent bien !...

Mariette. — Oh ! mon général ! C'est ma tenue numéro i.

Bourrât, très froid. — Ouais!... Des bas de soie !... Et de la valenciennes !... Vous ne vous refusez rien !...

Mariette, gênée. — C'est de l'imitation, o /< temps.) Est-ce que je puis rentrer dans ma chambre?

Bourrât. — Oui ! {Mariette va vers la gauche.) Un instant! (A fart.) Bourrât! on s'est moqué de toi ! A ton tour.

Mariette, feignant de navoir pas entendu. — Bonsoir, mon général !

Bourrât. — Ne vous sauvez pas ainsi !.. I versation d'une jolie fille comme vous n'est pas de celles que l'on abandonne sans regret!... Allons!-. Revenez !

Mariette, revenant. — Mais... je suis un peu iatiguéc !...

BOURRAT. — Vous dormirez plus tard !... Vous avez le temps devant vous!... Je me suis trompé

sur votre compte !... Vous n'êtes pas la petite villageoise simplette, naïve que je pensais!

Mariette, étonnée. — Pardon ! Si !...

Bourrât. — Vous êtes plus dégourdie que vous ne vouliez le faire croire!... Les filles qui ont des jupons pareils, ont déjà plus de coquetterie que les paysannes.

Mariette. — A notre époque, les paysannes en savent long sur la coquetterie!

Bourrât. — Vous avez réponse à tout. Mais je commence à m'interroger : êtes-vous la femme qui convienne à mon nigaud de Joseph?

Mariette, à pari. — Oh! Il y vient! {Haut) C'est à vous à en juger!

Bourrât. — Il faut des époux assortis, dans les liens du mariage!... Je crois que vous valez mieux qu'un soldat!

Mariette, gaie. — Vous êtes bien bon de vous en apercevoir !

Bourrât. — Après tout, j'excuse le capitaine!... Il avait deviné en vous une personne au-dessus de sa condition... Et vous, de votre côté, vous cherchiez un galant au-dessus de la vôtre. C'était tout naturel.

Mariette, à part inquiète. — Où veut-il en venir? {Haut.) Je rentre chez moi?

Bourrât. — Espérez, comme on dit dans mon pays !... Je ne vous avais pas bien regardée !

Mariette. — Ne me regardez pas trop, surtout à cette heure !

BOURRAT. — Qu'importe l'heure! Vous êtes ravissante!... Et le trouble où vous êtes vous rend plus gentille encore !... Ah ! le sieur Maillet avait le goût fin !... Mais vous valez mieux que cela !

Mariette. — Général !... Il est tard !..•

Bourrât. — Il n'est jamais trop taid pour bien faire; j'avais, dans mon métier, oublié bien des choses, qui me reviennent, à présent, en mémoire J'avais oublié que j'avais un cœur, une tendresse. Et soudain, voilà que tout cela me revient en mémoire!

Mariette, inquiète. — Général !... Puisque vous vous rappelez tant de choses, rappelez-vous aussi que vous devez vous lever à cinq heures !

Bourrât. — J'ai le temps !... Puisqu'un capitaine a pu vous faire sa cour en une demi-heure^ un général se doit de réussir plus vite. Au fait !... Vous êtes jolie !... Vous me plaisez !... Et je ne dois pas vous déplaire !

Mariette, effayée, — Non !.. Non !... Bonsoir !...

Bourrât. — Arrêtez!... C'est votre fortune que je vous offre!... J'ai cinquante ans, mais je suis encore solide; j'ai l'air bourru, mais je ne suis pas méchant; j'ai encore dix ans d'activité; je vous prends pour femme !

Mariette, amusée. — Comment?... Vous aussi, mon général?

Bourrât. — C'est vrai!... On vous aura beaucoup demandé vos deux mains, aujourd'hui !... La droite! Et la gauche!... Moi, c'est la droite que je veux!... Je suis général, sans doute, mais je suis sorti du rang ; je ne fais pas le fier ! Et mille dieux ! la maréchale Lefèvre avait été blanchisseuse. Allons ! Que répondez-vous?

Mariette. — Je ne peux pas accepter!... C'est trop d'honneur!

Bourrât, violent. — Quoi?... Vous hésitez?

Mariette. — Mon général! Tout ce qui se passe!... Tant d'événements!... d'émotions!... C'est trop pour une pauvre tête de paysanne!.. Laissezmoi le loisir de réfléchir...

Bourrât. — Oh ! Vous réfléchissez beaucoup pour une femme. Et cela me paraît louche! {Appi4yant.) Une vraie paysanne, av«c ou sans tète, aurait été ravie de l'aubaine!

Mariette, vivement. — Mais je suis ravie!

Bourrât. — Dans ce cas, tout va bien !... Vous repartirez demain matin pour Paris I...

Mariette. — Avec joie!

Bourrât. — Je vous installerai chez ma cousine Bourrât, à Auteuil. Ça vous va?

Mariette. — Oui, mon général !

Bourrât, — C'est très bien!... Je viendrai, de

temps «1 temps, pour vous faire la cour !... Et nous nous marierons, à la première accalmie!... Tiens! Maillet sera mon témoin!

MARlErEE. — Bon l.. C'est sa rente !... Est-ce que je puis me retirer?

Bourrât. — Certainement. {Fausse sortie de Mariette^ Ah î... Encore une f onnalité !

Mariette. — Laquelle? {Elle se retourne^

BOURRAT. — Le baiser de fiançailles ! (// la saisit et V embrasse dans le cou.)

Mariette, furieuse. — Monsieur!... Vous perdez l'esprit!

BOURRAT, triomphant. — Allons donc!... Je sais ce que je voulais savoir !

Mariette, à part. — Maladroite!

BOURRAT, soudain sévère. \'<jus ! . Vous êtes * nièce des Malandreau, comme je suis le Grand

Mariette, se défendant. - Ah! mor» général! Je vous assure! .

Bourrât, net. — Tuut |j<aic lunlrc vous-.. Vous

rrivez de Dunkerquc... en bas de soie, et en jupons

odes!... Vous venez d'un pays que je connais, où

vous habitez quoi?... La prison!... Les Malandreau

^ vous laissent pas faire le moindre travail!...

vous êtes éveillée à l'heure où les filles dorment.

Vous tenez tête au danger, cependant !... Et il a

fallu toute ma méfiance pour vous démasquer... Qui êtes- vous?

Mariette, têtue. — Jcamie Malandreau !

Bourrât, violent. — Bon ! J'appelle ici ces paysans, qui sont vos complices!... Fort de ce que je sais, je les interroge... Ils mentiront. Il sera facile de les confondre... Mais ils auront encouru la peine grave de faux témoignage. Voulez-vous que je les appelle?

Mariette, vivement. — Non!... Non!...

Bourrât. — Vous avouez que vous n'êtes pas Jeanne Malandreau?

Mariette, bas. — J'avoue!

Bourrât. — Dans ce cas, qui êtes- vous?

Mariette. — Je ne puis le dire!

Bourrât. — Pourquoi?

Mariette, ferme. — Je ne peux pats !

Bourrât. — Ce n'est pas une explication !... Et je ne puis me contenter de si peu !... Voyons !... Récapitulons !... Vous êtes venue ici, sans y être autorisée régulièrement !

Mariette, lasse. — En effet !

Bourrât. — Vous tombez chez des paysans, dont la maison est sur la ligne de feu... Comment êtesvous venue jusque-là?... C'est surprenant!

Mariette. — Oh! Les femmes se glissent partout!

Bourrât. — Je le vois!.. Aussitôt arrivée, vous achetez les gens.

M.\RIETTE, se rebiffant. — Je n'ai acheté personne !

Bourrât. — Mettons que vous les gagnez!-.. Vous les contraignez à vous accepter pour leur nièce; bref, vous les forcez au mensonge!

Mariette. — Ah! ça, jamais!

Bourrât. — Ils m'ont pourtant menti !... Poursuivons!... Il vient ici un capitaine, vous ne le connaissiez pas !... Car vous ne le connaissiez pas ?

Mariette. — Non ! Non !...

Bourrât. — Toutefois, vous répondez à ses avances!... Vous êtes si aimable, qu'il s'emballe!... Cela se comprend !... Vous êtes charmante ! Pourquoi faisiez- vous cela?

Mariette, faible. — Je ne sais pas !... Je ne sais plus !...

Bourrât. — Moi, je le sais!... Vous suiviez un plan bien établi!... Arrive un fâcheux : un général !.. Avec lui vous jouez la comédie^ vous n'êtes qu'une paysanne réfugiée. Vous vous laissez fiancer avec l'ordonnance!...

Mariette. — Mais c'est vous, qui avez ordonné !

Bourrât. — Oh! Une femme qui n'aurait pas été en faute eût protesté! Vous, vous acceptez tout!.. Donc, vous aviez votre idée!... Plus tard, le général perd la tête, vous fait la cour, et-

6o UN BAISER SUR LE FRONT

Mariette, fière. — Et je le remets à sa place !...

Bourrât. — Oui... Il comprend !... Il découvre la supercherie, qu'il avait d'ailleurs soupçonnée; et il vous demande, une fois de plus : « Qui êtes-vous ? »

Mariette. — Et je vous réponds, u'ne fois de plus : <( Vous ne le saurez pas ». Vous n'avez pas le droit de me retenir ici, contre mon gré et je m'en vais ! {Elle se lève.)

Bourrât. — Vous vous trompez ! Je suis le maître de vous retenir, aussi longtemps que je le voudrai!... Vous êtes suspecte!

Mariette. — Suspecte! Moi?

Bourrât. — Oui!... Pour qu'une femme ait le courage de se glisser jusqu'ici, malgré les défenses, pour qu'elle ait voulu forcer les barrières, les consignes, pour qu'elle ait risqué les peines les plus graves, pour qu'elle ait compromis dans son aventure tant de gens innocents, il faut qu'elle ait une mission particulière!

Mariette, indignée. — Quoi!... Vous supposez .'..

Bourrât. — ...que vous êtes une aventurière, pour ne pas dire autre chose!...

MarietT'E, tombant assise, la tête dans ses mains. Oh!... Moi!... Moi!...

Bourrât. — Sinon !... Pourquoi sericz-vous venue ici?... Dites! Pourquoi?

Mariette, luttant. — C'est vrai!... C'est vrai!...

Bourrai. — Ainsi... vous avouez?

UN BAISER SUR LE FRONT 6i

Mariette, faible. — J'avoue!... Faites-moi emmener, avant que le capitaine ne revienne !... Je vous en prie!... Que je sois partie quand il reviendra !.. Un temps!)

Bourrât, grave. — Vous voyez, madame Maillet, à quoi l'on s'expose, quand on veut frauder la consigne !

Mariette. — Hein?... Vous saviez?

Bourrât. — Que vous vous êtes moquée de moi? Oui !... Et cela, je vous le pardonne ! Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est le manquement à la discipline !...

Mariette, suppliant. — Général !... Je suis coupable! Soit!... Mais lui, il est innocent!-.. Il ne savait pas que je viendrais! Je lui ai télégraphié, avant de prendre le train ! Il est venu à la gare !.. Jl a voulu me renvoyer! Il n'y avait pas de retour vant le matin... Alors, il n'a pas eu le courage de iii' abandonner là!... Il m'a menée chez ces pauvres gen», qui ont eu pitié de moi, eux!...

Bourrât. — La pitié! Est-ce le temps de la pitié!... Madame, il' y a là (/'/ montre du geste le dehors) trois millions d'hommes qui ont tout quitté, femme, enfants, pays, intérêts!... Ils ont renoncé à toutes les joies, à tous les espoirs! Ils ont accepté la plus dure des règles, parce que le salut du pays le commandait Et ils se sont soumis à la loi supérieure: la discipline, qui fait Ut force des armées.

Mariette, timide. — Il y a aussi l'amour, qui fait la force des nations !

Bourrât. — L'amour, on y songera plus tard !... Et c'est un crime d'y songer à présent ! Il ne faut rien tenter qui puisse entamer le courage de ces braves. Il ne faut pas les distraire de leur besogne divine. C'est pourquoi vous avez été gravement coupable; vous n'avez obéi qu'à votre amour!

Mariette. — J'étais si malheureuse !... Je pensais toujours à lui!... J'étais si contente de le revoir!... Et je l'ai trouvé si changé ! si loin de moi ! Quand il m'a ordonné de repartir, j'ai cru qu'il ne m'aimait plus !

Bourrât. — Vous auriez dû repartir !

Mariette. — Il n'y avait plus de train ! Je vous raidit!

Bourrât. — Et puis, il y en aurait eu, vous seriez restée tout de même! (Un temps.) Enfin, voyez ce que, pcir votre inconséquence, vous avez déchaîné !... Tout le monde, ici, est sous la plus grave des inculpations : vous d'abord, qui êtes venue sans permission !... votre mari, qui passera en conseil !...

Mariette, vivement. — Oh ! non ! non ! Pas lui !...

Bourrât. — Les Malandreau, qui sont complices!... Sans parler de ce pauvre Joseph, qui se croyait déjà votre fiancé !... Qu'est-ce qu'on va faire, à tous CCS coupables ?

Mariette. — Oui, qu'est-ce qu'on va faire?

BOURRAT. — Ils seront condamnés, c'est sûr!

Mariette. — C'est sûr!... (Un temps.) Mais, qu'est-ce qu'on va faire au général Bourrât?

Bourrât, étonné. — Hein?... Que voulez- vous dire?...

Mariette. — Il y a des coupables, soit! Et je suis la plus coupable !... Mais est-ce que nous avons commis un si grand crime?... Et de son côté, est-ce que le général Bourrât est si innocent?

Bourrât. — Ah çà !... Vous vous moquez de moi?

Mariette. — Nullement. Notre faute, ma faute a des circonstances atténusintes. J'ai risqué un coup de tête!... S'il avait réussi, nul ne l'aurait connu; et la discipline n'en aurait pas été entamée; mon mari ne se serait pas vanté d'une escapade qui, après tout, lui a donné une consolation, et les Malandreau n'auraient pas eu à regretter leur bonté. Seulement, le général Bourrât est arrivé, à point, pour tout bousculer.

BOURRAT. — Hélas! C'est mon rôle!

Mariette. — Et il a pris sa grosse voix ! Et il a fait, tout de suite, le méchant !

BoURR.\T. — J'ai été si méchant que ça?

Mariette. — Plus que ça!... Vous avez terrorisé un infortuné capitaine, et vous avez fait passer, à une pauvre p>ctitc femme, un quart d'heure plutôt pénible !

Bourrât. — Allons donc!

Mariette. — Vous l'avez poussée à mentir!... Pour un peu, vous l'obligiez à la bigamie!... Vous l'avez accusée ensuite des pires desseins!... Vous l'avez forcée à les avouer, pour sauver son mari !

Bourrât. — Oui... vous avez eu du courage !

Mariette. — Ce n'est pas tout !... Vous lui avez fait la cour!... A elle, une femme honnête!

Bourrât. — Oh ! Je voulais seulement vous forcer à vous démasquer!

Mariette. — Oui... Mais il y a le baiser dans le cou !... Et vrai ! Il était solide, le baiser !-.

Bourrât, gêné. — Madame !... Je suis fâché vraiment!

Mariette. — Vous savez, général !... Il n'y a que mon mari qui ait le droit de m'embrasser !... Et ça, entre nous, ce n'était pas de jeu, puisque vous aviez déjà deviné qui j'étais! Ah l

BOURRAT. — Eh! Que diable!... La chaleur dr l'interrogatoire m'a peut-être entraîné!

Mariette. — Oui, mais moi, si nous passons en conseil, je dirai aux juges : <( Le général Bourrât m'a embrassée! » Et qu'est-ce qu'ils penseront les juges?

Bourrât, riant. — Ils penseront : « Il a eu de la veine, ce Bourrât ! »

Mariette. — Du tout î Ils penseront : « Fi ! Ce Bourrât qui torture Mme Maillet et qui l'embrasse ensuite, au lieu de s'excuser!-. »

Bourrât. — Ah çà!... Où voulez- vous en venir?

Mariette, — A ceci : nous avons tous expié notre crime, car cette nuit qui devait être un répit de tendresse, s'est passée dans les transes. Et puisque nous avons payé, nous sommes pardonnes!

Bourrât. — Très bien !... Vous avez votre façon d'arranger les choses!... Et le devoir!

Mariette. — Le devoir, pour les chefs, c'est d'être sévères, mais aussi d'être bons! Vous vous rappelez conmient on appelle le plus haut placé : '( le Grand'Père! » Voyons, mon général, un bon mouvement; montrez- vous grand'père, vous aussi!...

Bourrât. — Allons !... Je vous ai assez taquinée ; je pardonne, comme c'était, du reste, mon intention !

Mariette. — Ah ! général ! Tenez ! vous êtes trop gentil!... Embrassez-moi, pour votre peine! {Elle tend le cou.)

Bourrât. — Non! (Lui prenant la main^ Cela suffit! (// lui baise la main.)

Mariette, lui sautant au cou. — Eh bien! C'est moi qui vous embrasse ! {Elle lui plante deux baisers sur les joues.) Le capitaine entre à ce moment^ suivi de Joseph.

l.c / ■ t Ure InconiiAel.

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