SCENE IV
LES MEMES, MOUSSOTTE
MOUSSOTTE, pétrifié. — Par exemple ! Ma femme qui danse!
EvA, bas à Jane. — Flûte ! Papa !
M"" MOUSSOTTE. — Je ne dansais pas... je..
MOUSSOTTE. — Pardon! Tu dansais! Et le tango encore !
Mr' MoussOTTE. — Emile! Tu n'as pas vu miss Crew ?
MoussoTTE. — Si... Excusez-moi, miss Crew, c'est vraiment trop fort! Depuis deux mois, je ne puis plus faire un pas dans mon appartement, sans tomber sur des gens qui dansent... Ces deux jeunes cruches, vos amies...
Jane. — Ah ! Papa !
MOUSSOTTE. — ... dansent toute la journée... les domestiques dansent en servant... les employés dansent! Enfin il y avait encore une personne que je croyais sensée, ma femjne...
M'"^ MOUSSOTTE. — Il m'insulte devant ses enfants !
MOUSSOTTE. — Mais non! Je t'assure pourtant que le spectacle d'une mère de famille... faisant deux glissements et un balancé devant ses filles, n'est pas des plus édifiant... Miss Crew... est-ce que votre maman danse le tango ?
Dora, calme. — Maman ?
MOUSSOTTE. — Oui, mistress Crew, une femme si supyérieure, si intelligente. Je ne la vois pas déinsant le tango!
Dora. — Elle ne fait que ça depuis midi jusqu'à minuit!
M""* MOUSSOTTE. — Là! Tu vois! Par consé-
quent, moi qui ne suis pas une femme supérieure, j'ai bien le droit...
MOUSSOTTE. — Alors, c'est bon! Je n'ai rien dit! Mène tes filles au cours de danse... Mène-les dans les thés-tango! C'est de la folie! De la folie pure! Il y a des moments, ma parole, où je me demande, si moi non plus, je ne vais pas me mettre à danser, à balancer, à glisser!
Jane. — Oh! oui, papa! Tu nous ferais tant plaisir!
MOUSSOTTE. — Voilà! Vous les entendez, miss Dora? Elles trouveraient ça tout naturel !
M""' MOUSSOTTE. — Tu y viendras comme tout le monde, comme le général Cogourdier, comme le président Lapault de Chalgrin, comme M. Malon- Bidart, de l'Académie des inscriptions, comme le professeur Transe, et même comme le ministre de l'Instruction publique!
MOUSSOTTE. — Et tous ces gens-là dansent le tango ?
EVA. — Chez mistress Grinsby, oui !
MOUSSOTTE. — Pauvre France! Autrefois, c'était le bridge qui l'accaparait ; à présent, c'est une espèce de chahut brésilien... Et encore! S'il était brésilien! Mais j'ai mené un client de Sao- Paulo dans un café de Montmartre oii des danseurs lui ont dansé sa danse nationale. Au bout de dix minutes, il m'a demandé : « C'est bien ça que
vous appelez le cancan ? Je croyais que c'était plus entraînant! »
Dora. — Vous avez raison, Monsieur Moussotte ! Tout cela manque de sérieux! C'est même ce qui en fait le charme! Sur cette parole profonde, je m'en vais...
M""» Moussotte. — Vous allez bien prendre le thé avec nous?
Dora. — Volontiers. Monsieur Moussotte a tant parlé que ça m'a donné soif. Donnez-moi le bras, monsieur Moussotte.
Moussotte. — Non! Je fais un tour à l'usine! J'ai renvoyé mon ingénieur...
Dora. — Ah ! Pourquoi ?
Moussotte. — Je l'ai trouvé en train de danser dans l'atelier des modèles, avec deux autres dessinateurs... J'ai trouvé ça excessif... Et j'ai envoyé ce monsieur danser ailleurs.
Dora, pensive, — J'aurais quelqu'un à vous proposer...
Moussotte. — Il ne danse pas, au moins ? Dora. — Si... Devant le buffet! Un garçon très remarquable...
Moussotte. — Nous verrons! Venez prendre le thé! (Brouhaha ; ils pas^eni tous dans la salle à manger. François ferme les portes du fond. On voit apparaître Jabu par la porte de droite ; il est conduit par Francine.)