SCENE II
LES MEMES, MARESCIER
Marescier, entrant. — Est-œ qoe M. Blavière est là?
Don Zéphyr. — M. le Direct^^ur n'arrive qu'à cinq heures.
Marescier — Et le secrétaire de la rédaction?
Don Zéphyr. — M. Pouraille n'est là qu'à cinq heures et danie.
Mare:scier. — Et l'administrateur?
Don Zéphyr. — Il vient au joomal à six heures juste.
Marescier. — Parfait ! et le dief des Echos? Il vient à six heures et demie sans doute?
Don Zéphyr. — M. le comte de Margcncy est en vacances pour le moment.
Marescier. — Alors, il n'y a f>ersonne?
Don Zéphyr, ^effaçant. — Il y a la Tiaromie Pâquerette. (// s'en va.)
Marescier. — La baronne Pâquerette? une femme? quelque farceuse!
Pâquerette, s'avançant. ■ — Travaillez dix ans de votre vie pour arriver à ce résultat! La baronne Pâquerette, c'est le pseudonyme dont je signe ces étincclants articles sur la vie moodaine, « les Con-
sdls d'une mère de famille ». Tu as lu? Non? Tu n'as pas lu? Tant pis. (// lui tend la main)
Marescier. — Ah ! si je m'attendais à te trouver ici!
Théâtre incomplet. — Placcird n° lo.
Pâquerette. — Oui... j'ai changé de sexe, depuis le collège.
Marescier. — Il y a longtemps que tu es au Forban?
Pâquerette. — Oh ! non. Avant d'occuper cette brillante position, j'ai exercé pas mal de métiers préparatoires. J'ai été précepteur, moniteur de boxe, peintre en voitures, accordeur, camelot, secrétaire d'actrice, colon en Algérie, courtier électoral, salutiste, receveur particulier, chef de claque et, enfin, publiciste. Je suis allé partout, je suis revenu de tout; je n'ai pas de passé, je n'ai jamais eu d'avenir, et quant au présent, mieux vaut n'en point parler. Et toi, qu'es-tu devenu? Autrefois, au collège, tu ne fichais rien.
Marescier. — Je continue. Jadis, on m'a tellement dit que je ne ferais jamais rien de ma vie, que je me suis résigné à ne rien faire. Je suis le joyeux fêtard... voilà.. Dis donc, tu vas me rendre un service.
Pâquerette. — Volontiers.
Marescier. — On m'envoie en éclaireur. {Tirant
un journal.) Un de mes amis a été clairement désigné dans cet ctrticle du Forban.
Pâquerette, lisant. — (( Rencontré hier au caba- « ret des Pintades la petite Zozo Moncadeau, en (( compagnie d'un Italien bien connu dans le « monde des sports, le marquis E... »
Marescier. — Le marquis Luigi Ezzana
Pâquerette, lisant. — a Que dirait le trop (( confiant protecteur de Zozo, s'il apprenait que ({ sa petite amie le cocufie avec un rasta de dernière « catégorie? A demain plus amples détails. » C'est raide.
Marescier. — Signé Le Farfadet. Avant de donner suite à cette affaire, M. Ezzano m'a prié de prendre quelques informations sur l'auteur de cet entrefilet. Qui est ce Farfadet?
Pâquerette. — Un monsieur très chic : Le comte Louis Agénor de Margency.
Marescier. — Oh! oh! un écrivain?
Pâquerette. — Non... un homme qui écrit le moins possible. Mais c'est le premier tireur de Paris.
Marescier. — Bah !
Pâquerette. — Comment? tu ne connais pas Marg^cy? l'homme aux trente-deux duels?
Marescier. — Il s'est battu trente-deux fois?
Pâquerette. — Trente-deux fois, tant au sabre qu'au pistolet ou à l'épée, pour un oui, pour un non,
124 ON LIT DANS LE « FORBAN t
pour un peut-être! On le regarde de travers? V'iaa, deux témoins.
Marescier. — Diable! Il n'a jamais été blessé?
PAQUERETTE. — Rarement. La disrnière fois, il a eu le malheur de tuer son adversaire, le baron de Brécourt.
Marescier. — Dans une rencontre à la frontière suisse... Je me rappelle maintenant. Il y a huit ans environ.
Pâquerette, prenant un livre sur la table. — Tiens! Il a raconté son histoire dans ce livre.
Marescier, lisant. — Mes duels! Avec un portrait de l'auteur... à la pointe sèche. Quel est son métier ici?
Pâquerette. — Il raconte ce qui se passe dans les cabarets de nuit, dans les cafés à femmes, dans les boudoirs des horizontales, et même dans les bouis-bouis de province. Margency? C'est à la fois l'Indicateur des grues de Paris et le Bottin des départements... Il a du savoir-faire.
Marescier. — Oh! du savoir-refaire!
Pâquerette. — Va donc le lui dire en face; il n'est guère commode, le frère!
Marescier. — Ainsi, c'est lui qui a rédigé cette note?
Pâquerette. — Non, non... Il est en congé depuis hiiit jours. Il est allé présider un grand concours d'escrime, à Lyon... Il doit rentrer aujourd'hui.
MareSCIER. — Qui donc l'a remplacé, durant scm absence?
Pâquerette. — Tu tiens à le savoir? (Af -pelant :) Don Zéphyr!