SCENE XI
MARGENCY, BLAVIERE
BlavièRE. — Voyons, mon cher comte, ne faites péLS l'enfant! Vous mettrez cet Italien en petits morceaux.
Margency. — Demandez-moi d'entrer dans la fosse aux lions, demandez-moi de traverser l'océan Pacifique à la nage... demandez-moi tout... mais pas ça... II me tuera
BlavièRE. — Sapristi! Comment un homme de votre talent ose-t-il dire une chose pareille! Vous vous êtes battu trente-deux fois. (// va prendre le livre.) Contre Pascal Navar, contre ce pauvre 'recourt... contre Jaime Préval, contre Simon Du- • crt... sir Julius Wronsdale... le major Heitner, etc., etc. C'étaient d'autres gaillards qu'Ezzano.... Dites au moins pourquoi vous tiquez sur celui-là,.. (// s'assied près de Margency.)
Margency, humble. — Blavière. . j'ai un aveu pénible à vous faire... {Un temps.) Je ne me suis jamais battu...
BlavièRE. — Qu'est-ce que vous me chantez }
Margency. — C'est la vérité... Je ne me suis jamais battu.-, pas une fois! Je dis : pas une fois.
BlaviÈRE. — Allons donc!
Margency. — Ma parole d'honneur.
BlaviÈRE. — Et vous êtes président du cercle des Hommes d'épée!
Margency. — J'ajoute que je ne me suis jamais servi d'un fleuret.
BlaviÈRE. — Bah!
Margency. — Je suis incapable de distinguer une-deux de battez-dé gagé.
BlaviÈRE, se levant. — C'est trop fort !
Margency. — Il y a huit ans... je n'étais connu de personne... je débutais... Vous n'ignorez pas les difficultés que l'on éprouve à faire son chemin quand on a du talent !
BlaviÈRE. — Et même qusuid on n'en a pas.
Margency. — Pour entrer dans un journal, il faut être connu, et pour être connu, il faut être d'un journal. Il n'y a pas à sortir de là! Afin d'attirer l'attention, j'eus l'idée de porter aux journaux un faux procès- verbal de duel. J'inventai un prince russe, Wladimir Souzoff ; récit de rencontre à Villebon... Je l'avais soi-disant blessé au p>oignet... Suivaient des noms de témoins. Ça a bien pris... le procès-verbal parut.
BlaviÈRE. — Il faut avoir un rude toupet!
Margency. — J'ai recommencé, une fois, deux fois, trois fois... Je me suis fait connaître... sans danger. On ne contrôle pas, vous pensez!...
BlavièRE. — Mais... ce pauvre Brécourt, que vous avez tué!
Margency. — Il n'y a jamais eu de Brécourt, Seulement, javais besoin d'une affaire sensationnelle, pour assurer mon crédit ; j'ai corsé le drame. Ça se passait soi-disant à la frontière suisse Allez-y voir!
Blavilre. — Faut-il que les confrères soient crédules !
Margency. — A la suite de cet incident, vous m'avez engagé-..
Bl.wièRE. — Dame! je croyais, comme tout le monde, que vous étiez un gars à poil... Je vous ai pris à cause de ça. Il me fallait un homme d'attaque.
Margency. — Vous voyez bien que je ne puis me battre avec cet Ezzano. Il m'étendra du premier coup. Ce serait un assassinat Vous avez eu pitié de Don Zéphyr... soyez bon pour moi... laissezmoi me dégager. {Silence)
BlavièRE. — C'est bon... comme il vous plairavous êtes libre !
Margency. — Merci-, merci !
BlavièRE. — Par exemple, je ne serai pa^ plus longtemps votre dupe. Vous m'avez mystifié. Vous n'êtes pas brave, ni adroit, ni fort aux armes. Dès ce soir, vous cessez d'appartenir au journal.
Margency. — Tant pns !
BlaviÈRE, méprisant. — Vos témoins vont rentrer. Je vous laisse le soin de leur signifier votre décision. (// -va s'asseoir et lit un journal^
Margency, allant à la fenêtre. — Un homme à la mer! {Silence?) Quelle heure peut-il être? (5ilence.) Six heures (Silence.) ou six heures et demie? {Broîihaha dans la coulisse?) Ah ! mon Dieu !... c'est déjà eux ?