LE VICOMTE, LAURE
Le vicomte. — Elle est un peu réfrégeon, ma marraine !
Laure. — Elle n'a pas une nature expansive...
Le vicomte. — Pourtant, d'après ses lettres, j'attendais autre chose.
Laure. — Comment les trouvez-vous, ses lettres?
Le vicomte. — Charmantes! Exquises! Elles révélaient un petit être vivant, une âme d'une sensibilité affinée... Et patatras ! Je trouve un glaçon !
Laure. — Vous savez... Les jeunes filles sont ainsi... Elles écrivent librement au Prince Charmant qu'elles ne doivent jamais voir... Et dès que le Prince se matérialise, elles se remettent sur la défensive !
Le vicomte. — Oui... Mais c'est vexant pour le Prince Charmant! {Un temps^ Vous êtes la tante de Mlle Maudrou?
i66 ZE FIANCÉ
LauRE. — C'est-à-dire que je suis la ieune sœur de son père...
Le vicomte. — Vous avez sans doute lu les lettres de ma marraine?
Laure. — Oui ! Elles ont peut-être dépassé sa pensée...
Le vicomte. — A qui se fier, alors? Voyons, madame... ou mademoiselle?
Laure, pudique. — Mademoiselle !
Le vicomte. — Voyons, mademoiselle, celle qui a écrit ces lignes était sincère?
Laure, avec élan. — Je vous le garantis!
Le VICOîvnE. — Il y avait, entre elle et moi, un lien d'affection... un je ne sais quoi !
Laure. — C'est certain! {Avec intention?) Une jeune fille correspond avec un héros inconnu... Et soudain, toute sa sentimentalité frémit! Elle laisse aller sa spontanéité! Elle, qui a toujours vécu une existence plate... qui a laissé passer les plus belles annéels de sa jeunesse... se réveille soudain !
Le vicomte. — Sa jeunesse? Mais M"' Gieorgette n'a pas vingt ans !
Laure, troublée. — Ça dépend ! Il y a des femmes qui, à vingt ans ^nt l'esprit de femmes de trente ans! Et il y a des femmes de trente-cinq ans, qui pensent comme si elles avaient vingt ans.
Le \|IC0MTE, riant. — Oh! celles-là! n'en parlons pas!...
Laure, vexée. — Monsieur le Vicomte...
Le vicomte. — Excusez-moi, là-bas, on manque de nuance... Moi, je ne sais plus à quoi m'en tenir... J'arrivais tout joyeux du roman ébauché... tout prêt à vivre quelques heures de tendresse, de la tendresse d'arrière. Et vlan ! on me flanque une doache !
Laure, timide. — Est-ce qu'une personne, moins fantasque, certes, que votre marraine, mais plus avertie... une personne mûrie par l'expérience, par la vie intérieure, ne pourrait pas se substituer à cette marraine?
Le vicomte, net. — Non! Elle ne pourrait pas!
L.\URE, glacée. — Ah ! Bon ! Bon ! Vous ne comptez pas rester longtemps ''ci ?
Le vicomte. — Je craindrais de vous embarrasser!
L.\URE. — Oh! Nullement! (A part, tandis que le vicomte d'éloigné.) Et dire que j'ai écrit à cet hc«nme-là des lettres enflammées!
Le vicomte, revenant. — Le temps presse... Je dois repartir! Il faut que je fasse mes adieux à ma chère marraine !
Laure. — Je vais l'appeler. {Allant au fond!) Georgette! Georgette!
i68 LE FIANCÉ
Le vicomte, au premier plan. — Je ne ferai pas mes frais dans cette maison !