GERARD, JUSTIN
GÉRARD, furieux. — Cc«nment m'a-t-il appelé ?.^ Critique d'art! Le grossier personnage!...
Justin, le retenant. — Ah !... Tu ne vas pas nous faire des histoires! C'est j>as ton travail, de juger les peintures!... En voilà, un drôle de corps!...
GÉRARD. — Vous avez raison !.. Méprisons cela !.. Que dois-je faire ?
Justin. — Dresse le buffet, parbleu!
GÉRARD. — Indiquez-moi oomment vous vous y prenez ?
Justin. — D'abord tu peux me tutoyer, je ne suis pas fier...
GÉRARD. — Vous êtes bien aimable, mats...
Justin. — Tu ne veux pas me tutoyer.? T'es donc de l'arnaque ?
GÉRARD. — i. arnaque >...
Justin. — La renifle!... La poU'^ luni!...
GÉR.\RD. — Moi !.., Jamais.
Justin. — A la bonne heure!... Alors, dis-moi tu ; ou je te jamb(MUie le blair... C'est compris, Rémy ?
GÉRARD, avec un soupir. — Oui, Justin. Je mets les rallonges ?
Justin. — Bien entendu... Et puis le molleton, et la nai^>e... Pas ctMnme ça... Ce que tu es gourde...
i86 L'EXTRA
Laisse-moi... Là... T'as donc jamais dressé un buffet ?
GÉRARD. — C'est la première fois ?...
Justin. — Voilà une veine!... On m'a collé avec une andouille!... Ah ! la moirée va être gaie!... Je parie que tu sors du régiment. T'as pas encore servi. GÉRARD. — Très peu... jusqu'ici, on me servait! Justin. — Ah ! tu sors de prison ?
GÉRARD. — Vous vous méprenez !... Je ne suis pas pe que vous croyez !
Justin. — Quoi ! T'es pas une andouille? GÉRARD. — Je ne suis pas maître d'hôtel. Par ma naissance, j'appartiens à la plus haute aristocratie !
Justin. — Oh ! Chochotte !.. Et ta sœur ! GÉRARD. — Ma sœur aussi... Elle est mariée à un marquis. Moi, je ne suis que baron !... Justin. — Sans blague ?
GÉRARD. — Je ne m'appelle pas Rémy Fassol... C'est un nom de guerre... Je suis le baron Gérard
d'Hennequeville !
Justin. Tiens !... Après ça, dans notre métier,
on en voit de plus drôle! J'ai connu un extra qu'était ancien préfet !... Il se saoulait !... Ah !... le cochon!... Passe-moi les plantes vertes.
GÉRARD. — Voilà !..
Justin. — Y a longtemps que t'es plus baron .?... GÉRARD. — C'est une triste histoire, allez !... Resté
VEXTRA 1S7
orphelin de bonne heure, avec une fortune considérable...
Justin. — Tu t'es mis à la bouffer ! GÉRARD. — Tout juste!... J'avais deux cent mille francs de rente...
Justin. — Mâtin... Le matelas!.. T'as mangé quatre millions ?
GÉRARD. — Non! j'entamais le premier... c'est alors que mon grand-père maternel s'est mis à me faire des remontrances... je l'envoyai coucher!-.. Justin. — Pauvre vieux!... Il n'y est pas allé ? GÉRARD. — Il s'en est bien gardé, le misérable!.. Aidé de ma sœur, la marquise, il m'a fait flanquer un conseil judiciaire.
Justin. — Et on appelle ça un grand-père maternel !... C'est un grand-père marâtre!..
GÉRARD. — Ah ! oui !... Figure-toi que, juste à ce moment, j'allais me ranger!..
Justin. — Toi !.. T'as pourtant une tête à donner de l'argent aux femmes, toute ta vie!... Passemoi les compotiers.
GÉRARD. — Voilà. Sérieusement, j'allais faire une fin... je voulais me marier
Justin. — Ce que la jeune.s.>e est imprudente!.. GÉRARD. — Au bal annuel de la Vieillesse Républicaine j'avais rencontré une jeune fille... Oh ?une jeune fille!...
i88 r EXTRA
Justin. — Dams les trente ans!... J*ai servi le buffet à ce bal-là.
GÉRARD. — Mais non!... Un jeune fille jeune... vingt-deux ans au plus... j'étais si troublé que je lui ai déchiré sa robe, je l'ai cognée contre tous les couples... et je ne lui ai pas dit un mot..
Justin. — T'étais déjà empoté.
GÉRARD. — J'étais amoureux.. Je ne connais que son f>etit nom... Marianne-., et la profession de son père, drapier dans le Sentier. Quand je l'ai reconduite à sa place, j'ai failli la faire tomber... Enfin, c'est une soirée inoubliable
Justin. — Passe-moi les candélabres.
GÉRARD, — ■ Voici... Quand je rentrai chez moi, j'étais décidé à acheter une conduite. C'est juste a ce moment que le notaire de la famille, Maître Pochart-Vagisson, me signifia que l'on m'avait doté d'un conseil judiciaire.
Justin. — Je vois... on te coupait le gaz!... On n'éclairait plus!
GÉRARD. — Très p>eu... une veilleuse! J'ai regimbé... j'ai engagé ma pensic«i... Bref, il y a trois jours, je me suis trouvé tout à fait à sec.
Justin. — Dis donc, vieux, t'es bien gentil... mais si tu savais comme tout ça m'intéresse peu !...
GÉRARD. — Ça ne fait rien!... J'ai tant besoin d'im confident pour m'épancher... Alors, comme j'avais engagé ma pension, je me suis demandé :
Qu'est-ce qoe je pourrais bien faire pour embêter ma famille ? Et j'ai trouvé : je vais me mettre extra!... Quand on saura qu'un d'Hennequeville a été réduit à se faire maître d'hôtel...
Justin. — Ah ! tâche d'être poli ! hein !.. Tu crois que c'est si facile ?
GÉRARD. — Dame!... J'ai loué un habit... et je me sais présenté à la maison Piedelit On m'a accepté., j'ai une profession!...
Justin. — Gros malin!... Mais t'es bon à rien!... je parie que tu ne sais pas seulement comment on fait une orangeade.
GÉRARD. — Oh ! ce n'est pas difficile... Je prends des oranges...
Justin. — Là!... Malheureux!... On s'y ruinerait!... Pour faire une orangeade, 00 prend tout, sauf des oranges...
GÉRARD. — Allons doiKÎ
Justin. — On presse des vieilles côtes de melonpooT parfumer, des déchets de potiron pour la couleur, on ajoute un peu d'acide, beaucoup d'eau et ça fait la blague... Ah ! tu as beaucoup à apprendre!...
GÉRARD. - J'ai la bonne volonté.
Justin. — Ça ne suffit pas!.. Bon sang!... Pour t'enscigner le métier, faudra que je sois tout le temps sur ton dos... Enfin!... Voilà les invités qui rappliquent... cours chercher le Champagne...
GÉRARD, sortant à droite. — Ne crains rien !... tu seras content de moi !...