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INTRODUCTION

LES ORIGINES

Nos aïeux étaient bien loin d'abhorrer le théâtre, comme Ta cru Boileau ; les représentations drama* tiques étaient au contraire la principale attraction des grandes fêtes publiques, et nous pouvons en suivre l'histoire à partir de la fin du xi* siècle.

Avant cette époque, c'est à l'église que nos aïeux pouvaient satisfaire leur goût du spectacle ; ils trouvaient là non seulement la pompe des cérémonies religieuses, mais encore de véritables scènes dramatiques, car J'habitude s'était introduite, au moins dès la fin du ix* siècle, de mettre en action certaines parties de l'office qui se prêtaient à une distribution de rôles entre plusieurs officiants ; ceux-ci en vinrent facilement à joindre le geste à la parole, et à s'aider de costumes et d'accessoires appropriés (i).

(1) A côté de ces scènes dramatiques, plus ou moins mêlées à l'office, il faut signaler les drames scolaires, en latin, dont on a des exemples à partir du xie siècle, et qui étaient représentés dans les grandes écoles établies près des cathédrales et des abbayes.

Dans un texte latin, relatif à la fête de Noël, on lit cette recommandation : « Que la crèche soit préparée derrière Tautel, et que l'image de Notre-Dame y soit placée. D'abord, qu'un enfant derrière le chœur, dans un lieu élevé, représentant un ange, annonce la Nativité de Notre-Seigneur à cinq chanoines ou à leurs vicaires représentant les bergers ; qu'à l'appel de l'ange ils entrent par la grande porte du chœur, et traversent le chœur par le milieu, revêtus de la tunique et de l'amict, »

On représente aussi les prophètes du Christ, Moïse avec les Tables de la loi à la main et des cornes dorées à la tête, Abacuc avec une besace, David avec une couronne et un manteau royal. Lorsque vient leur tour de parole, ils sortent d'un endroit caché, à l'appel d'un évocateur, débitent leur prophétie, et défilent ensuite processionnellement. Balaam apparaît dans l'église monté sur uneânesse ; l'ange lui barre le chemin, et un enfant, caché sous la longue housse de l'ânesse, répond pour elle (1).

Mais c'est seulement lorsque la langue vulgaire est substituée au latin dans le langage des personnages, et lorsque la représentation, détachée de l'office, est transportée sur la place publique, que le théâtre français prend véritablement naissance et se trouve dans les conditions voulues pour se développer.

Pendant tout le moyen âge et la période de transition qui sépare le moyen âge de la Renaissance,

(1) Voyez l'article de M. Marius Sepet dans la Bibliothèque de VEcole des Chartes, tome XL, p. 78. Pour tout ce qui concerne la mise en scène, consultez aussi Touvrage de M. Germain Bapst : Essai sur V histoire du théâtre (Paris, Hachette, 1893).

LES ORIGINES

les représentations se sont données sur la place publique, les jours de fêtes, et les acteurs étaient des gens du peuple^ des artisans, des clercs, qui apprenaient leurs rôles pour la circonstance. Les confréries^ dont Texistence remonte au moins au XI® siècle, et les associations professionnelles, avaient des offices et des fêtes où elles représentaient des œuvres dramatiques ; mais c'est surtout à partir du xiv'' siècle, qu'on voit se constituer des sociétés dramatiques, comme les Clercs de la basoche, les Enfants sans souci, les Confrères de la Passion ; les membres de ces sociétés n'étaient acteurs que par occasion, ce n'était pas pour eux un métier, du moins au début.

Il ne pouvait y avoir d'acteurs de profession qu'avec des représentations journalières, et de représentations journalières que le jour où on aurait des salles de théâtre (1) ; à ce moment commencera une période toute nouvelle, car les conditions de l'évolution du genre dramatique seront, on le conçoit, considérablement modifiées. Et à ces causes, en quelque sorte extrinsèques, de transformation viendra s'ajouter, en France du moins, un élément intrinsèque d'une grande puissance, l'imitation de l'antiquité.

Mais notre étude s'arrêtera longtemps avant cette époque, car elle ne comprendra, comme l'étude déjà publiée sur la Poésie lyrique, que le moyen âge proprement dit, c'est-à-dire la période qui s'étend des origines au milieu du xiv® siècle.

(1) Eq 1398, les Confrères de la Passion avaient déjà un théâtre stable à Saint-Maur.

Le terme le plus général pour désigner les œuvres dramatiques du moyen âge est le mot jeu, qui signifie proprement « pièce de théâtre » (1), ce qu'on joue. Suivant les sujets, on distingue les mystères, les miracles, les farces, et plus tard les moralités et les soties.

Les sujets se sont ressentis des origines essentiellement religieuses du théâtre. Jusqu'à la Renaissance on n'a cessé de représenter les grands mystères de la foi chrétienne, le péché originel et la Rédemption, la Passion et la Résurrection, et lorsqu'on a commencé à introduire sur la scène des drames humains, c'est en marquant avec soin dans chacun d'eux l'intervention divine par un ou plusieurs miracles. Toutefois, dès l'époque primitive, nous trouvons des pièces du genre comique, qui échappaient naturellement à l'influence de l'Eglise. Ce genre de pièces paraît se rattacher aux exercices des jongleurs, qui comportaient des monologues et des dialogues ; les plus anciennes ne sont en effet qu'une suite de conversations plaisantes, sans intrigue ou peu s'en faut. Mais on voit très bien comment la farce et la comédie ont pu en sortir.

La musique joue un rôle important, même, au début, dans les pièces comiques telles que les jeux d'Adam de la Halle. Dans les mystères et les miracles on entendait des chants liturgiques, des hymnes latines et des poésies françaises de divers genres, des rondeaux, des motets.

Quant à la mise en scène, ce qui la caractérise.

- (1) Et aussi, par extension, « ensemble des acteurs. » A la fin de la pièce, le jeu se retire.

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c'est la figuration simultanée, par juxtaposition, des divers lieux oit se passe l'action. Comme la variété des lieux contribuait à Tinlérêt du spectacle, la scène totale, l'ensemble des scènes particulières, occupait une assez grande étendue. La rareté relative des représentations et l'obligation de faire une installation nouvelle pour chacune d'elles ne permettait pas de songer à organiser une machination pour des changements de décor. C'est seulement lorsque le théâtre eut pignon sur rue, que l'insuffisance de largeur de la salle de spectacle contraignit les entrepreneurs de représentations dramatiques à inventer les changements de décors^ que l'installation permanente rendait alors possibles ; mais pendant longtemps encore on se contenta d'un seul décor, qui devenait suffisant avec la théorie nouvelle de l'unité de lieu.

Rien ne peut mieux nous donner une idée de la mise en scène au moyen âge que la miniature, de Jean Fouquet, qui illustre le Miracle de sainte Apolline et celle qui orne le Mystère de Valenciennes . Elles sont, l'une du xv* siècle, l'autre du xvi% mais les choses n'avaient guère changé depuis le xiis car les détails de ces miniatures sont conformes aux indications qui accompagnent, comme nous le verrons, plusieurs de nos vieux drames. Dans une des établies ou loges, dont l'ensemble constituait la scène du « Miracle de sainte Apolline », on voit les anges, assis sur l'escalier, qui attendent leur tour de rôle ; d'autre part est l'énorme gueule d'enfer, d'où les diables sortaient pour prendre part à Taclion et parfois pour se répandre parmi les spectateurs. Au moment choisi par le miniaturiste, l'action se

passe sur la place même , devant les établies. Le texte dramatique le plus ancien que nous possédions en langue vulgaire est la petite pièce des Vierges sages et des Vierges folles, écrite partie en latin, partie en dialecte poitevin (1), et qui n'est peut-être qu'un fragment d'une œuvre plus considérable. Elle se compose seulement de quelques scènes. L'ange, gardien du sépulcre, annonce aux femmes que le Christ est ressuscité. Les vierges sages exhortent leurs compagnes à ne pas dormir pour attendre l'Epoux, celui qui est né de la Vierge à Bethléem, qui a été baptisé dans le Jourdain, puis cloué sur la croix, et qui vient de ressusciter. Les vierges folles ont répandu leur huile et en demandent d'autre aux vierges sages, qui les renvoient aux marchands. Les marchands refusent de leur en donner, et quand l'Epoux arrive, il les chasse de sa présence : les démons s'emparent d'elles et les précipitent en enfer. Il n'y a guère à signaler, au point de vue de l'effet scénique.

(i) Oa a cru d'abord que ce texte était en langue d'oc. La littérature dramatique s'est développée au midi de la France comme au nord ; mais, pour la période qui nous occupe, on n'a retrouvé jusqu'à présent, en langue d'oc, qu'un très petit nombre de textes d'un intérêt médiocre. Nous citerons un Mariage de Notre- Dame (qui comprend aussi la Nativité), de la fin du mv siècle ou du commencement du xiv^, un Mystère de la Passion, du xiv^ siècle, et un Miracle de sainte Agnès, de la même époque. Il faut ajouter un fragment de 22 vers, qui est une partie du rôle de Tun des personnages figurant dans une pièce des Innocents: ce fragment a été retrouvé à Périgueux dans un trou du parement extérieur de l'église Saint-Front, où Tacteur chargé du rôle l'avait sans doute déposé et oublié. De ces différents textes le plus intéressant est le Miracle de sainte Agnès, dont la versification est très var.ée et qui contient des indications curieuses sur la mise en scène ; c'est un véritable drame lyrique, la partie musicale y est très développée.

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que la lamentation sans cesse répétée des vierges folles :

Dolentes 1 chétîves ! Trop y avons dormi !

lamentation qui s'oppose aux couplets des vierges sages sur l'Epoux, où revient comme un refrain d'aubade :

Guères ne dormez I Voici TEpoux que vous venez attendre.

La pièce se termine par des hymnes d'allégresse (en latin), après un défilé rapide des prophètes, qui viennent répéter les prophéties par lesquelles ils ont annoncé la venue du Christ. Chacun d'eux est interpellé à tour de rôle et répond. On voit ainsi paraître successivement : Israël, Moïse, Isaïe, Jérémie, Daniel, Abacuc, David, Siméon, Elisabeth, Jean-Baptiste, Virgile (1), Nabuchodonosor et la Sibylle.

Les premiers textes dramatiques « français • sont deux mystères anonymes du xii® siècle, celui d'Adam et celui de la Résurrection^ dont le premier seul nous est parvenu en entier (ou peu s'en faut). Ce sont aussi des pièces anonymes, celles de la grande collection des Miracles de Notre-Dame, que nous trouvons à l'extrême limite de la période qui doit nous occuper. Entre les deux premiers mystères et les Miracles de Notre-Dame se placent les œuvres dramatiques de trois poètes du xiii® siècle qui ont une

(1) Voici la prophétie de Virgile : « Ecce polo — Demissa solo — Nova progenies est. » On reconnaît le vers de la Bucolique à Pollion :

Jam noya progeoies cœlo demittitur alto.

réelle valeur, Jean Bodel, Adam de la Halle et Rutebeuf. Les divisions de ce volume se trouvent ainsi tout indiquées : I. Les premiers mystères ; II. Jean Bodel, Adam de la Halle et Rulebeuf ; III. Les Miracles de Notre-Dame.

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