LES PREMIERS MTSTËRES : ADAM. — LA RÉSURRECTION
L^importance exceptionnelle du Mystère d'Adam et du commentaire latin qui l'accompagne nous engage à en donner une traduction presque complète (i), La pièce estprécédée de recommandations générales pour la mise en scène.
ADAM
RECOMMANDATIONS POUR LA MISE EN SCÈNE {traduites
du latin).
« Il faut placer le paradis (terrestre) sur un lieu élevé, et l'entourer de courtines et de tentures de soie à une hauteur telle que les personnages qui seront dans le paradis puissent être vus à partir des épaules. On entremêlera des fleurs odoriférantes et des feuilles ; il y aura divers arbres et des fruits pendant aux branches, pour que le lieu paraisse très agréable.
« Vienne alors le Sauveur, revêtu d'une dalmalique, et qu'Adam et Eve se placent devant lui. Qu'Adam soit revêtu d'une tunique rouge, Eve d'un
(1) Nous nous bornerons à supprimer çà et là quelques vers de remplissage, quand nous ne pourrons conserver la rime qui les avait amenés et qui seule les justifiait. Pour toutes les traductions nous appliquons le môme système que dans la Poésie Lyrique au moyen âge (voir même collection, 1 vol. in-8** br. 1 50).
vêtement de femme blanc el d'un manteau de soie blanc, et que tous deux soient debout devant Dieu : Adam plus près, le visage recueilli, Eve un eu plus bas.
« Et qu'Adam soit bien exercé à répondre en temps utile, sans trop se presser ni se mettre en retard. Et cette remarque ne s'applique pas seulement à lui, mais à tous les personnages. Ils doivent être exercés à parler posément et à faire les gestes qui conviennent à la chose dont ils parlent ; et ils doivent observer le rythme, sans ajouter ni enlever une syllabe, mais en les prononçant toutes fermement. Qu'ils observent aussi Tordre des rôles. Quand ils auront à nommer le paradis, qu'ils le regardent et le montrent de la main.
« On dira d'abord la leçon In principio creavit Deus cœlum et terram, après laquelle le chœur chantera formavî7 igitur Dominus. Après quoi, Dieu dira Adam ! qui répondra Seigneur ? »
DIEU
Adam I
ADAM
Seigneur?
DIEU
Formé je t'ai Avec du limon.
ADAM
Bien le sais.
DIEU
Je t'ai formé à mon semblant, A mon image, avec la terre.
Ne me dois jamais faire guerre.
ADAM
N'en ferai rien, mais te croirai ; Mon créateur j'obéirai.
LE MYSTÈRE d'aDAM 17
DIEU
Je t'ai donné bon compagnon, Ce est ta femme, Eve elle a nom ; Ce est ta femme et ton pareil.
Tu lui dois être bien fidèle.
Toi aime-la, qu*elle aime toi.
Ainsi serez bien vus de moi.
Qu'el soit à ton commandement, Et vous tous deux à mon désir.
De ta côteje Tai formée.
Elle ne t'est pas étrangère.
Puisque de toi-même elle est née.
La façonnai de ton seul corps.
De loi sortit, non du dehors.
Gouverne-la par la raison :
Qu'il n*y ail entre vous querelle.
Mais grand amour et grand secours Tel soit la loi de mariage I
{AÈve):
A toi, Eve, je parlerai.
Observe mon commandement :
Si veux faire ma volonté, En ton corps garderas bonté.
Aime, honore ton créateur Et me reconnais pour seigneur :
A me servir mets ton souci.
Toute ta force et tout ton sens.
Aime Adam et tiens-le pour cher :
Il est mari, et toi sa femme.
A lui sois tout le temps soumise.
Ne sors pas de sa discipline.
Sers-le et aime de bon cœur.
Car c'est la loi de mariage.
Si tu veux lui donner bonne aide.
Avec lui te mettrai en gloire.
Le ferai, sire, à ton plaisir, .
Et jamais nen voudrai sortir;
Te connaîtrai pour mon seigneur, Lui pour mon pareil et mon maître.
Je lui serai tout temps fidèle, De moi aura très bon conseil.
Le tien plaisir, le tien service, Je ferai, sire, en toute guise.
« Alors Dieu appellera Adam plus près, et lui dira en insistant :
DIEU
Ecoute, Adam, et entends ma parole (1) :
Je t*ai formé, et vais te faire un don.
Tout temps vivras, si mon ordre tu suis, Et seras sain, ni sentiras frisson ;
Tu n'auras faim, par besoin ne boiras.
Tu n'auras froid, ni chaud ne sentiras.
Seras en joie, point ne te lasseras, Dans ton plaisir douleur ne connaîtras.
Toute ta vie démèneras en joie, Toujours vivras, sans terme ni limites.
Je te le dis et veux qu'Eve Tentende ; Folle serait si n'y fût attentive.
De toute terre avez la seigneurie.
D'oiseaux, des bêtes, de toute autre richesse. Peu vous* importe qui vous soit envieux, Car toute terre à vous sera soumise.
Je mets en vous et le bien et le mal :
Qui a tel don n'est pas lié à pieu.
Tout en balance pesez à poids égal ; Croyez conseil, soyez vers moi loyaux.
Laisse le mal, et te prends au seul bien.
Aime ton Dieu et avec lui te tiens, Pour nul conseil n'abandonne le mien.
Si tu le fais, ne pécheras en rien.
(1) Ici et jusqu'à la fin de la scène, le décasyllabe (rimant 4 vers par 4) prend la place de roctosyllabe, plus familier.
LE MYSTÈRE d'aDAM 19
ADAM
Je rends grand grâce à ta bénignité, Qui me formas et me fais tel bonté Que bien et mal tu mets en mon pouvoir.
A te servir mettrai ma volonté.
Tu es mon Dieu, je suis ta créature ; Me façonnas, et je suis ton ouvrage.
Ma volonté ne sera point si dure Qu'à te servir ne soit tout mon souci.
a Alors Dieu montrera à Adam le paradis en disant :
DIEU
Adam ?
ADAM
Seigneur?
DIEU
Te dirai mon dessein.
Vois ce jardin ?
ADAM
Il a nom ?
DIEU
Paradis.
ADAM
Il est très beau.
DIEU
Je l'ai planté moi-même.
Qui s'y tiendra restera mon ami.
Le te confie : habite et garde-le.
« Alors il les mettra dans le paradis, en disant : Dedans vous mets.
ADAM
Longtemps y vivrons-nous?
DIEU
A toujours mais, vous n'y pouvez rien craindre ; Vous n'y pourrez ni mourir ni vieillir.
« Le chœup chantera le répons Tulit ergo Dominus hominem. Alors Dieu étendra la main vers le paradis en disant :
De ce jardin te dirai la nature :
D'aucun plaisir tu n'y pourras manquer.
N'est bien au monde, que veuille créature, Et que chacun n'y trouve à sa mesure.
Femme, de Thomme n'y craindra la fureur ; Homme, de femme vergogne ni frayeur. Pour. engendrer l'homme n'y est pécheur.
En enfantant femme n'y sent douleur.
Tout temps vivras, tant y est bon séjour ; Tu n'y pourras jamais changer ton âge.
Mort n'y craindras, et n'y auras dommage.
N'en sors jamais, veux que ta vie y passes.
(( Le chœur chantera le répons Dixit Dominus ad Adam. Alors Dieu montrera à Adam les arbres du paradis, en disant :
De tous ces fruits peux manger par plaisir.
« Et il lui montrera l'arbre défendu et son fruit, en disant :
Celui-là seul te sera défendu.
Si tu en manges, tu sentira^ la mort,
M'amour(l) perdras, mal changeras ton sort.
ADAM
Je garderai tout ton commandement :
Ni moi ni Eve en rien n'en sortirons.
Pour un seul fruit si perds telle demeure, Juste est que sois dehors jeté au vent^
(i) Pour ma amour. Le mot était féminin, et on n'employait pas encore mon au lieu de ma devant les mots commençant par une voyelle.
LE MVSTÈRB D ADAM 21
Pour une pomme si ton amour je quitte, Même un seul jour, par sens ou par folie.
Jugé doit être et puni comme un traître, Qui s'y parjure et trahit son seigneur.
« Alors Dieu ira à Téglise, et Adanoi et Eve se promèneront, se délectant hounétemenl dans le paradis. Pendant ce temps les démons courront parmlle peuple, faisant les gestes qui conviennent. Et ils viendront tour à tour près du paradis, montrant à Eve le fruit défendu, comme pour lui persuader de le manger. Alors le diable viendra à Adam et lui dira : ^
LE DIABLE
Que fais, Adam?
ADAM
Je vis heureux ici.
LE DIABLE
Tu es content?
ADAM
Ne sens rien qui m'ennuie.
LE DIABLE
Peux être mieux.
ADAM
Ne puis savoir comment.
LE DIABLE
Veux le savoir ?
ADAM
Volontiers rapprendrais.
LE DIABLE
Je sais comment.
ADAM
Mais, que m'importe (1) ?
LE DIABLE
Et pourquoi non ?
(1) Ici roctosyliabe reparaît.
ADAM
Ne sert à rien.
LE DIABLE
Te servira.
ADAM
Ne sais combien.
LE DIABLE
Ne le dirai pas en courant.
ADAM
Dis-le-moi donc.
LE DIABLE
Ne ferai pas, Avant que sois de prier las (1).
ADAM
N*ai nul besoin de le savoir.
LE DIABLE
Tu ne dois donc nul bien avoir ; Tu as le bien, n'en sais jouir.
ADAM
Comment cela ?
LE DIABLE
Veux-tu Touïr ?
Te le dirai secrètement.
ADAM
Tu me le diras sûrement ?
LE DIABLE
Ecoule, Adam, entends-moi bien C'est pour ton bien.
ADAM
J'en suis d'accord.
LE DIABLE
Me croiras- tu ?
ADAM
Certainement.
LE DIABLE
De tout en tout ?
(i) Avant que tu sois las de m en prier.
LE MYSTÈRE d'aDAM 23
ADAM
Hors une chose .
LE DIABLE
Et quel chose ?
ADAM
Je vais te dire :
Mon créateur n'oflFenserai .
LE DIABLE
Le crains-tu tant?
ADAM
Assurément, Je Taime et crains.
LE DIABLE
Ce n'est pas sage.
Que te peut faire ?
ADAM
Et bien et mal.
LE DIABLE
Tu es entré en fol souci,
Quand crois que mal te puisse atteindre.
Es en gloire, ne peux mourir.
ADAM
Dieu le m'a dit, que je mourrai Quand son ordre transgresserai.
LE DUBLE
Quel est cet ordre si sévère ?
Ouïr le veux, sans le comprendre.
ADAM
Te le dirai tout franchement.
Il me fit un commandement :
De tous les fruits du paradis Je puis manger, me l'a appris.
Hors d'un seul, qui m'est défendu.
Jamais n'y toucheront mes mains.
LE DIABLE
Lequel est-ce ?
« Alors Adam lèvera la main, et lui monlrera le fruit défendu, en disant :
Le vois-tu là ?
C'est celui qu'il m'a défendu.
LE DIABLE
Sais-tu pourquoi?
ADAM
Moi ? certes non !
LE DIABLE
Je vais t'en dire la raison.
Des autres fruits point ne lui chaut,
« Et il lui montrera de la main le fruit défendu, en disant :
Hors de celui qui pend en haut :
Ce est le fruit de sapience, De tout savoir donne science.
Si tu le manges, bien feras.
ADAM
Et en quoi donc?
LE DIABLE
Tu le verras.
Tes yeux seront sitôt ouverts, Ce qui doit être tu sauras, Ce que voudras tu pourras faire.
Ferait bon vers toi Tattirer ; Mange-le, et tu feras bien.
Ne craindras plus ton Dieu en rien, Mais deviendras en tout son pair.
Pour cela te le défendit.
Me croiras-tu ? Goûte du fruit !
ADAM
Ne le ferai.
LE DIABLE
' En aurais joie.
Ne le feras ?
ADAM
Non.
LE DIABLE
Tu es fou.
Te souviendra de mes paroles.