‹ Le théâtreChapitre 48 sur 88 · UN AUTRE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

UN AUTRE BOURGEOIS

Mère du doux Roi souverain I La chose serait-elle vraie?

Seigneur, si j'ose vous le dire, Vous plaise nous faire savoir Comment vous savez qu'il est vrai Qu'il soit ainsi.

l'empereur julien 135

SAINT BASILE

Comment je le sais ? Le voici :

Cette nuit, veillant comme vous

En oraisons, mes amis doux,

Vis advenir une merveille

Si grand que mon cœur s'émerveille.

Car la douce Vierge Marie

Vis descendre, en grand compagnie.

Des deux en cette place-là.

Là s'assit, là se reposa

En un siège qui lui fut fait ;

Là commanda que sans répit

On lui appelât- saint Mercure ;

Et un ange, de bonne allure,

L'alla quérir. Et bientôt vint

Devant la Vierge ; là se tint.

En s'inclinant très humblement.

Monté et armé justement

Des armes qu'avec tant de soin

L'on garde dedans son église.

Je vis que la Vierge lui dit :

« Pars tout de suite et va pour moi

De Julien prendre vengeance »

Saint Mercure à ce mot s'avance,

Vers Julien se dirigea,

Et le corps si bien lui perça *

Da sa lance, qu'il tomba mort ;

Mais en mourant poussa un cri

Si très horrible et si hideux

Qu'encore en suis tout plein d'effroi.

Sitôt après par les démons

Fut corps et âme en enfer mis.

Néanmoins ne m'oublia pas

L'humble Vierge, mais à ce point

Jusqu'à moi vint pour me donner

Ce livre, et dit : « De Julien,

Basile, tu es délivré ;

Pense toujours à faire bien,

Et bien seras récompensé. »

Alors aux cieux se retira.

Quand le livre vis en ma main, Je vis bien qu'il était certain Qu'à moi avait daigné parler.

Il ajoute quUl doutait un peu delà mort de Julien, mais qu'on n'a pas trouvé dans la châsse les armes de saint Mercure.

Peu de temps après, le sacristain retrouve à leur place les armes du saint, et saint Basile les montre au peuple :

Voici un fer qui a couru Parmi le corps, parmi le flanc De Julien. Voici le sang Dont encore est teint et souillé.

Dont encore est tout chaud mouillé.

N'ayons plus de lui nulle crainte !

Regardez tous : voici la lance Dont a été tout transpercé Celui qui tant nous menaçait.

Maintenant peut brouter son foin ; S'il plaît à Dieu, aurons du pain.

Nous devons tous à haute voix Louer la mère au Roi des rois.

Qui est si prête à secourir Tous ceux qui à elle recourent Et à son aide !

La mort de Julien a pour conséquence la conversion d'un de ses officiers, Libanius, qui a vu, en songe, saint Mercure frapper l'empereur, et les diables emporter son cadavre. Il vient demander le baptême à saint Basile.

LIBANIUS

Seigneur, pour Dieu ! baptisez-moi.

Ainsi pourrai-je voir la fin De la. douleur et du malheur Qui m'est au cœur.

l'empereur julien 137

SAINT BASILE

Ami, les saints fonts sont tout prêts ; Dépouillez-vous.

LIBANIUS

Seigneur, je suis tout prêt à faire Tout votre gré.

(// se dépouille )

SAINT BASILE

Gomment voulez être nommé ?

Dites-le-moi.

LIBANIUS

Je veux pour nom Libanius, S'il vous agrée,

SAINT BASILE

Libanius, ici entrez, Et élevez au ciel vos yeux.

Croyez-vous qu'il est un vrai Dieu Qui le ciel et la terre fit, Père, Fils et Saint-Esperit, Et cette sainte Trinité N'est qu'une seule déilé ?

Répondez-moi.

LIBANIUS

En toute vérité le crois Et le confesse.

SAINT BASILE

Croyez-vous que par la grandeur De son amour pour nous, le Fils Vint pour notre salut au monde Et se fit homme ?

LIBANIUS

Seigneur, je crois pour tout certain Qu'il est ainsi.

SAINT BASILE

Et croyez-vous également Que par l'œuvre du Saint-Esprit Il naquit d'une Vierge, et qu'elle

Est la reine du paradis, Assise à droite de son fils

Là-haut en gloire ?

LIBANIUS

Seigneur, je le crois fermement.

SAINT BASILE

Et croyez-vous en dernier lieu Qu'à la fin du monde viendra Ce Dieu, et qu'il nous jugera Tous ensemble, bons et mauvais, Selon nos œuvres et nos faits ?

LIBANIUS

Je tiens cet article pour vrai, Et point n'en doute.

SAINT BASILE

Maintenant que demandez-vous ?

LIBANIUS

Je demande le saint baptême.

SAINT BASILE

Et vous l'aurez, mon ami cher.

Je te baptise, beau doux fils.

In nomme Pairh et Filii et Spiritus sancii. Amen. Par Teffet de ce sacrement, Ami, tu es à Dieu uni Tellement que, si tu mourais.

Tout droit en paradis irais Avec les saints.

Dans une sorte d'épilogue, Libanius, qui s'esl fait ermite sur le conseil de saint Basile, demande à Notre-Dame Tinsigne faveur de la voir un instant. Notre-Dame veut le mettre à l'épreuve. Elle dit à l'ange Gabriel :

Gabriel, me feras savoir,

De cet ermite qui est là,

Si pour me voir il serait prêt

l'empereur JULIEN 139

De souffrir qu'on lui crevât Tœil Gauche, car j'en veux savoir

Sa volonté.

GABRIEL {s'adressant à Libanius) Ecoute-moi bien, beau prud'honome.

Et à ce que dirai réponds.

Tu voudrais voir la Vierge mère Dans sa glorieuse beauté ; Aurais-tu bien la volonté Que ton œil gauche on te crevât Pourvu qu'elle à toi se montrât

Visiblement?

l'ermite (qui entend Vange sans le voir) Oui, le voudrais certainement.

Mais, hélas ! Qui me parle ainsi ?

Nulle âme ici entour ne vois.

toi, chose parlant à moi, Dis à ma Dame que je veux Très volontiers perdre mon œil

Si je la vois,

GABRIEL

Dame, vous oyez ce qu'il dit.

NOTRE-DAME

Dis-lui que les yeux ait levés Aux cieux, sans ailleurs regarder, Et il me verra sans tarder.

Je lui promets.

GABRIEL

Beau prud'homme, à genoux te mets Et regarde le firmament, Et tu verras certainement Ce que demandes.

NOTRE-DAME

Gabriel, or t'en va là-bas.

Et quand tu verras qu'il sera Temps et point qu'il te semblera Qu'assez longtemps m'ait aperçue, Ote-lui de son œil la vue.

l'ermite '■ Ah 1 douce Vierge débonnaire, .

I Je te vois en la grand beauté,

[ Et en ta haute majesté I

\ Mon cœur a grand confort ; me semble

I Qu en paradis je sois ravi.

Tant ai de gloire I

l GABRIEL

\ Que maintenant il te suffise,

• Prud'homme ; tu Tas assez vue

I II faut cet œil te soit crevé :

{ Plus n'en verras.

; l'ermite

I Ah ! Vierge, qui Jésus portas !

î Dame, sont-ce là de les faits ?

Pensais avoir cœur si rempli I D'avoir une fois vu ta face,

I Que jamais rien ne désirasse !

: Et sitôt que je l'ai eu vue,

5 La soif de mon désir a crû.

i Point ne compte Tœil qu'ai perdu,

;| N'en aurais le cœur éperdu

Y Si désir en moi fût éteint :

j Mais de désir suis plus épris,

i Plus embrasé, plus entrepris,

J Que jamais je ne fus nul jour.

Hélas ! Dame, si trop tardez De permettre encor que vous voie, Je ne sais ce que faire doive.

Carmes désirs si poignants sont Et en mon cœur sont si profond Qu'au monde rien n'y peut pourvoir.

Hors seulement de vous revoir, Vierge Marie.

5 NOTRE-DAME {s' adressant à saint Michel)

l Michel, écoute, va-l'en vite

;! A cet ermite demander

i S'il voudra son aulre œil donner

A crever, et voir me pourra

l'empereur julien 141

Ainsi que Tautre fois a fait.

Je verrai bien s'il a parfait Amour pour moi.

Saint Michel s'acquitte de sa mission. Libanius accepte, il a une nouvelle apparition, et aussitôt qu'elle cesse, il devient aveugle. Mais il n'a qu'une préoccupation, c'est de voir une troisième fois encore Notre-Dame :

Ah ! douce Vierge, s'il peut être Qu'une fois encore je vous voie, Jamais plus vivre ne voudrais.

Je sais bien. Dame, et point n'en doute, Que, si vous voulez, vous serez ^ Si puissante que le ferez.

Dame, or me soit encor montrée Votre beauté, s'il vous agrée, Si peu de temps et des! loin Que voudrez, et je veux ce poing Me soit coupé.

Mais Notre-Dame ne veut pas lui imposer une nouvelle épreuve. Elle descend près de lui avec son cortège d'anges, lui rend la vue et le ramène avec elle en paradis.

La mère meurtrière involontaire de son enfant 71).

Le plus dramatique peut-être et un des mieux venus parmi les Miracles de Notre-Dame est celui € de la femme qui fut condamnée à mort pour avoir tué son enfant par imprudence. »

Nous entendons d'abord un bourgeois et sa femme se lamenter de ne pas avoir d'enfant : a Nous avons une belle fortune, et foison de biens temporels, dit le mari ; si Dieu nous donnait un fils ou une fille pour les posséder après nous, je saurais en mourant à qui je les laisse^ et ce serait pour moi grande consolation. » Et la femme répond :

Ah I Seigneur, quand seule me vois, Je dis souvent : « Eh Dieu ! pourquoi Ne te plaît-il que j'aie enfant? »

Et m'advient souvent qu'en pensant A cela, longtemps je demeure, Et quand j'ai bien pensé, je pleure Et fais deuil fort.

Nous apprenons bientôt par une conversation entre Dieu et Notre-Dame que leurs vœux vont être exaucés, mais Dieu ajoute :

Si bien ou mal leur en viendra Nevousdirai-je nullement.

Et nous entrevoyons dans celte réserve les malheurs qui vont suivre. Nous assistons ensuite à

(Ij N^ lo de la Collection des Miracles.

la naissance de Tenfant, et presque aussitôt des inquiétudes se manifestent à son sujet : « Allons vite à Téglise, dit la sage-femme,

Faire chrétien cet enfant, Car à naître a eu tant de peine Que je ne suis mië certaine Que guères vive.

Cependant le bourgeois, qui a fait un vœu à Notre- Dame du Puy, part pour s'en acquitter.

Peu de temps après, la mère se fait préparer un *bain, et, quand elle y est entrée, demande qu'on lui apporte son enfant : « Çà ! mon doux enfant, çà venez ! » Puis elle envoie sa chambrière parler à une voisine ; mais, pendant son absence, elle cède au sommeil. La chambrière rentre :

Madame, en santé Dieu vous tienne I Mais elle dort, à ce qu'il semble !

Où a-t-elle son enfant mis ?

Pas ne le tient ! Dieu ! que ferai ?

Lasse I Lasse I Que deviendrai ?

Lasse I Son enfant est noyé I

Aux cris de la mère et de la chambrière accourt un sergent du bailli, qui cherchait précisément pour son maître quelque affaire à juger»

Dans une scène antérieure, qui est une scène de comédie, le bailli s'était plaint de n'avoir plus de causes à juger et partant plus d'amendes à toucher : « Mes amendes, dit-il au sergent, sont dépensées à la taverne et sonnent dans vos bourses.

Quand de quelqu'un êtes saisi Qui a commis quelque méfait,

Je sais trop bien commeat on fait :

Avant qu'en aie connaissance, Il vous emplit de vin la panse, Et vous est la bourse fourrée .

Ainsi Tamende est recelée, Et point n'en ai.

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