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LA MÈRE

Certes, croyez, mon seigneur doux, Que d'un mot pas ne mentirai, Mais vérité pure dirai.

Il est vrai que je me baignais, Comme accouche que j'étais D^un fils qui tant m'a donné peine Queje fus malade quinzaine, Et je fus en danger de mort.

C'est pourquoi, par ardeur de cœur, Mon compagnon et mon ami Se voua à aller pour moi Notre-Dame du Puy requerre(l).

Lasse I Pour lui le cœur me serre De douleur, et je n'en puis mais, Car ne crois plus le voir jamais, Et je dois bien pour lui pleurer!

Mais c'est assez de lui parler.

Seigneur, pour baigner mon enfant Le demandai, me fut donné.

(1) Requérir, prier.

Ii6 LB THÉÂTRE AU MOYEN AGE

Mon pauvre corps avais si las Que bientôt après m'endormis Au bain, et Tenfant de mes mains M'échappa. N'y a plus ni moins, Tout est comme je vous l'ai dit.

Miséricorde je vous crie A vous tous ! Ne sais plus que dire, Car j'ai bien l'àme torturée Par la douleur.

On fait retirer raccusée, et la délibération commence. Le comte est porté à l'indulgence : « Elle m'a fait pitié au cœur, » dit-il. Mais on lui représente que, s'il ne fait pas justice, son suzerain pourra mettre la main sur sa seigneurie. Alors il n'hésite plus : « Il vaut mieux, dit-il, qu'elle meure honteusement, puisqu'elle a commis le meurtre, que si je m'exposais à perdre ma terre pour elle. » Et il ordonne l'exécution :

J'ordonne qu'il soit publié A haut cri, en plein carrefour, Qu'un homme de chaque maison Sorte pour voir le châtiment, Et qu'on aille dire au bourreau Qu'il aille d'abord sans retard L'appareil faire.

Ce jour-là même, le mari revient de son pèlerinage. Il rencontre un de ses cousins^ qui évite de répondre à ses questions, et qui tâche de le faire passer par un autre chemin pour qu'il ne se trouve pas en face de sa femme marchant au supplice. La scène est pathétique.

Le cousin Beau cousin, la Vierge honorée Soit louée l En bon point vous trouve.

Comment avez été depuis Que ne vous vis ?

LE MARI

Très bien, cousin, par saint Rémy I Et vous, avez- vous bien été?

Comment va-t-on à la maison ?

Ne me mentez.

LE COUSIN

Je le vous dirai, beau cousin.

Mais, par Dieu ! je ne voudrais point Que vous alliez par cette voie :

Deçà tournons I

LE MARI

Cousin, en ma maison serons Plus tôt par ci.

LE COUSIN

Vous n'irez pas, je vous en prie.

Il m'en faut croire.

LE MARI

Vous me semblez tout effrayé.

Pour Dieu ! dites-moi, qu y a-t-il ?

Craignez-vous par quelque rencontre D'être en danger?

LE COUSIN

Non point, cousin, par Notre-Dame !

Aucunement.

LE MARI

Y aurait-il donc quelque chose Qui ne serait pas bien à point?

Je vous pri, ne me mentez point I Dites-moi vrai.

LE COUSIN

Eh bien I puisqu'il le vous faut dire.

Cousin, venez-vous-en, venez.

Certes plus de femme n'avez •Ni plus d'enfant 1

LE MARI

Hélas! Qu'entends-je? Que me dites, Cousin? Voici parole amère I

Aî-je perdu et fils et mère

Tous deux ensemble?

LB COUSIN

Oui, cousin, c'est la vérité, Ainsi est-il.

Le cousin raconte alors comment les choses se sont passées, et pourquoi il a voulu prendre une autre route. Le mari exprime sa désolation :

Hélas I malheureux! Qu*ai-je fait A votre Fils, Vierge Marie ?

Ne crois pas qu'il soit homme en vie Plus malheureux que je ne suis.

Hélas ! Je pensais aujourd'hui Avoir un jour plein de liesse.

Mais je Tai plein de grand tristesse.

Ah 1 compagne loyale et vraie.

Ta mort me fait trop dure plaie Quand par tel malheur je te perds.

Car tes tourments qui sont visibles Aux gens me sont aussi au cœur.

Et tant ils m'angoissent pour toi Que je puis à peine parler 1

Comme on arrive près d'une chapelle, il y entre pour prier, et dit à son cousin :

Vous, allez voir ma pauvre femme.

Et me rapportez, par votre âme !

Ce que pourrez de ses regrets, Car j'ai à cœur de le savoir, Et la manière de sa fin.

Ici vous attendrai, cousin.

Notre-Dame a pitié de lui ; elle vient lui dire que son tourment n'est qu'une épreuve, et que sa joie sera deux fois plus grande.

Cependant, l'heure de l'exécution approche. Le sergent amène la condamnée au bailli.

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