‹ Le théâtreChapitre 57 sur 88 · LE VIEILLARD · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD

Mon doux seigneur, la main vous tends, Donnez-moi quelque chose, sire.

Autrement ne le vous puis dire.

Je suis trop vieux.

JOSAPHAT

Je ne sais qu'il dit, par nos dieux !

Allons nous-en, et laissons-le.

[S^adrèssant à un de ses chevaliers) Doux ami, dites-moi pourquoi Il est ainsi.

LE CHEVALIER

Ce qui le met en cet état.

C'est qu*y a moult d'ans qu'il est né.

Car à tel état destinées

Sont vieilles gens.

JOSAPHAT

Et quelle est la fin, dites-moi ?

LE CHEVALIER

La fin, mon seigneur, c'est la mort, C'est là qu'on vient.

JOSAPHAT

Maintenant, dites-moi s'il faut Aux uns mourir, aux autres non?

Répondez-moi ce qu'en savez.

LE Sl£COIfD CnEVALIER

Sire, ce point savoir devez :

Tous faut mourir.

JOSAPOAT

Et au bout de combien d'années Mort vient à homme ?

LE CUEVALIER

Certes, quand Thomme vit la somme De quatre-vingts ans, dire i*ose, Ou de cent au plus, c'est grand chose.

Lors est à vieillesse livré, De laquelle la mort s'ensuit Bientôt après.

Quand il est arrivé près de son père, après réchange des salutations, Josaphat demande qu'on le laisse seul, et il réfléchit à ce qu'il vient de voir et d'apprendre :

Toujours me trouble la pensée Que vivre ne puis sans vieillesse ; M'en ébahis. Mais alors, qu'est-ce Que vie d'homme ? C'est un rien !

Car plus il vit, plus vieux devient, Plus vit et plus perd sens et force, El plus la mort sur lui s'efiForce.

Après la mort que devient-il?

Je ne sais Ah! si je pouvais Quelqu'un trouver qui le sût dire. Heureux serais.

On croit entendre Hamlet.

Dieu donne alors à Barlaam, ancien maître d'hôtel du roi, qui s'est converti et s'est fait ermite, l'ordre d'aller enseignera Josaphatla foi chrétienne. Barlaam se déguise en marchand, et s'adresse d'abord à l'écuyer du prince :

Ami, veuillez me renseigner Sur ce que vous veux demander.

Marchand suis, qui ai une pierre A vendre, précieuse et fine, Qui les aveugles illumine, Qui fait ouïr les non-oyants Et fait parler les non-parlants.

Et qui aux fous donne sagesse.

Gomment pourrais-je avoir loisir D'entretenir le fils du roi, Et de ma pierre lui montrer ?

Ditesle-moi.

l'écuyer Tu semblés sage, par ma foi.

Ami, quand on voit ton visage ; Mais tues fou dans ton langage :

Jamais pierre n*eut tel puissance.

Aux pierres bien je me connais ; Montre-la-moi donc, je t'en prie, Et s'elle est telle que tu dis, Je ferai qu'à lui parleras.

Et que grand honneur t'en viendra.

N'en doute point.

BARLAAM

Ma pierre, ami, écoute-moi.

Est telle, tiens-le pour certain, Que tout homme qui n'a l'œil sain.

Et chasteté ne garde entière.

S'il venait à la regarder.

Soudainement perdrait la vue.

Et je vois que sains yeux n'as pas :

Aussi, ne te la veux montrer.

Mais j'ai bien pour vrai ouï dire Que très bons yeux, sains et nets, porte Le fils du roi, et point n'est morte Sa chasteté.

l'écuyer Puisqu'elle est telle en vérité.

Je ne veux point qu'on me la montre.

A mon seigneur te mènerai Sans plus tarder, et lui dirai Ton fait.

Tous les deux arrivent devant Josaphat.

Page 1