‹ Le théâtreChapitre 58 sur 88 · L ECUYER · texte numérisé non relu

L ECUYER

Mon cher seigneur, voici Un marchand qui, par sa merci, Vous apporte une telle pierre Que je pense qu'en nulle terre, Ace qu'il dit, n'ait sa pareille.

C'est noble chose et grand merveille

De ses vertus.

JOSAPUAT

Ami, soyez le bien venu:

De voire venue ai grand joie.

Pourrait-il être que je voie Cette pierre que vous avez?

Je veux près de moi vous seyez :

Avancez-vous.

BARLAAM

Seigneur, me faites grand honneur.

Car n'avez à ma petitesse Regardé, mais à la largesse De votre grand bénignité.

Et c'est bien fait, en vérité.

Pour ma pierre, que demandez, Voici que j'en dis, écoulez :

Il est vrai qu'un Dieu fît ce monde Et toutes choses qui s'y trouvent, Et l'homme fit à sasemblance.

Auquel seigneurie et puissance Il donna sur toute autre chose.

Le mit en Paradis terrestre, Jjà lui furent abandonnés Tous les fruits, et lui fut permis D'en manger, hormis d'un ; hélas!

Cet ordre transgressa le pauvre !

Car il crut conseil de sa femme.

Et en tel malheur en tomba, Que, si goûté il n'en eût point, Il n'y aurait pas eu de mort.

Mais par ce fait qu'il en goûta.

Du paradis Dieu hors le mit.

Dès lors il put un temps durer, Mais lui fallut mort endurer ; Et par lui, tous nous y courons :

N'est nul qui s'en puisse défendre.

Mais Dieu qui, en sa déité, A de personnes trinilé, Voyant comment en son servage Satan tenait Thumain lignage.

Et qu'en enfer tous descendaient A la mesure qu'ils mouraient.

Son fils en terre nous transmit.

Qui d'une vierge voulut naître, Et là prit notre humanité.

Et de la très grand charité Qu'il eut pour nous il s'enivra Tant que d'enfer nous délivra, Et fît notre rédemption Parla benoîte passion Que Juifs lui firent souflfrir :

De son bon gré il s'y offrit, En homme vrai et en vrai Dieu.

JOSAPHAT

Sur un point m'éclairez, prud'homme :

Puisqu'il était vrai Dieu, comment Sentit-il peine ni tourment.

Et mourut-il ?

BARLAAM

J'ai dit qu'il avait deux natures.

Et que l'une divine était :

Celle-ci peine ne sentit.

C'est seulement nature humaine Qui sentit et souffrit la mort.

Et de mort il ressuscita Par la vertu de sa nature

Divine . qui dura et dure

Sans fin et sans commencement.

Et croyez bien qu'un jour sera

Que comme homme et Dieu il viendra

Les bons et les mauvais juger :

Mauvais seront sans fin punis,

Les bons auront gloire sans fin.

Et c'est à quoi devraient penser

Les fous qui les idoles servent ;

Vraiment sont fous et pleins de rage,

Qui adorent leur propre ouvrage

Et ce que de leurs mains ont fait.

Seigneur, autant j'en puis bien dire

De ceux qui aiment tant ce monde,

En qui toute malice abonde I

Ils ressemblent, ce m'est avis,

Un homme qui eut trois amis :

L'un d'eux il aimait plus que soi,

En le second avait tel foi

Qu'autant que soi-même l'aimait,

Le troisième était moins aimé.

Or advint que devant le roi

Il fut cité, pour quelque affaire.

A son grand ami vite il fut

Pour demander aide et conseil.

En lui montrant comment toujours

L'avait aimé. Et celui-ci

Lui dit : « Je ne te connais point ;

Mais puisque tu es en tel point,

Si besoin est, de moi auras

Deux draps dont tu te couvriras. »

A ces mots, tout mat et confus,

Il part, est au second venu.

Qu'il pria comme le premier.

L'autre dit : « Ne veux m'en mêler.

Mais pour toi cela je ferai :

Jusqu'à la porte du palais

Volontiers t'accompagnerai,

Et puis je m'en retournerai. »

Quand ces paroles il entend,

Il part, le cœur plein de tristesse,

Et, ainsi qu'un désespéré.

Va trouver son troisième ami.

Quand devant lui vint, il baissa

La tête, et tomber se laissa,

Et lui dit : « N'ose te parler,

Car ne t'ai pas, c'est vérité,

Aimé comme devais le faire.

Mais en mauvais cas me suis mis.

Et tous mes amis m'ont failli ;

Pour Dieu, ne m'abandonne pas I »

Et aussitôt il lui répond :

a Je te tiens pour mon cher ami.

Ne redoute nul qui t'accuse.

Car devant le roi m'en irai

Pour toi, et je te sauverai. »

Ce premier ami, sire, qu'est-ce ?

C'est Possession de richesse,

Que les mondains à grand labeur

Assemblent de nuit et de jour ;

Et quand de ce monde ils s'en vont,

Leurs pauvres membres ne sont plus

Recouverts que des plus vieux draps.

Ils ont là bien pauvre trésor I

Quant au second des trois amis.

Ce sont femme, enfants et parents,

Qui jusques à la fosse vont

Où ils enfouissent le mort,

Et puis chez eux ils s'en retournent.

Le troisième est en vérité

Foi, Espérance et Charité,

Aumône, qui les péchés couvre

Et éteint, et toute bonne œuvre

Que nous pouvons ici-bas faire.

Et par quoi pouvons à Dieu plaire

Et nous sauver de l'Ennemi.

Josaphat est convaincu et converti. Comme il de-

mande son âge à Barlaam, celui-ci répond : « J'ai quarante-cinq ans. d

JOSAPUAT

Père, il semble à votre visage Que soixante-dix ans passés Vous avezd*âge, et même plus, En vérité.

BARLAAM

Si vous dès ma nativité Voulez tous les ans compter, sire, Vous pourrez bien vérité dire ; Mais de compter n'ai pas envie, Dans la mesure de ma vie, Les ans qu'au monde ai dépensés Et en vanité répandus ; Car mort j'étais dans l'âme alors, Et Ton ne doit pas les ans morts Dire ans de vie.

Josaphat voudrait accompagner Barlaam dans son ermitage, mais il pourrait ainsi provoquer une persécution contre les chrétiens :

Demeurez, sire, en votre lieu, Jusques à tant que vous verrez Temps que mieux venir y pourrez.

Je vous ai montré notre foi :

Or la gardez et baisez-moi, Je m'en irai.

Une occasion se présente bientôt, pour Josaphat, de confesser sa foi. Un de ses chevaliers l'engage à faire un sacrifice :

LE CUEVALIER

Cher sire, êtes de grand noblesse :

Quand ferez aux dieux sacrifice ?

BARLAÂM ET JOSAPHAT 165

Ne devez pas comme homme vil Vivre sans foi.

JOSAPHAT

Je ne le fais. Ami, tais-toi, De tes dieux ne me parle plus ; Le Fils de la Vierge, Jésus, Je crois et sers.

LE CHEVALIER

Sire, vous croyez follement ; Quand votre père le saura.

Bien sais qu'il s'en courroucera.

JOSAPHAT

Certes, je veux bien qu'il le sache.

Vas à la cour, va, je t'en prie, Et hardiment déclare-le, Sans nul retard.

Le roi, instruit de la conversion de son fils, va le trouver et essaie de le ramener à ses dieux :

LE ROI

Pourquoi m'a mis en tel tristesse Que ma vieillesse déshonores, Que nos dieux laisses et adores Un étranger ?

JOSAPHAT

Père, j'ai fait un noble change :

Me suis des ténèbres enfui, Pour la lumière vraie avoir.

Ne faites pas des efforts vains.

Car pas plus que de votre main Vous ne pouvez le ciel toucher, Ni jamais la mer dessécher, Vous ne pourrez me rappeler De Christ servir.

Une seconde tentative du roi ne réussit pas mieux que la première.

LE ROI

Beau fils, accole-moi et baise, Jamais sans toi je ne fus aise.

Je prends grand joie à ta jeunesse :

Toi, fais honneur à ma vieillesse, Car les biens ne peuvent venir Qu'à Tenfant qui se veut tenir Obéissant, craignant son père.

Et qui ne Test, bientôt le paye, Car mal lui vient.

JOSAPHAT

Père, il est un temps où il faut Aimer, en autre il faut haïr, Temps de paix et temps d'envahir.

C'est-à-dire temps de bataille.

Ne dois pas tant vous obéir Que Dieu je puisse abandonner, Par qui suis né.

Le roi emploie sans succès plusieurs stratagèmes pour arracher la foi chrétienne du cœur de son fils. Un jour il le laisse seul avec la fille d'un roi voisin, qui a pour mission de le séduire. Elle lui promet de se faire baptiser s'il consent d*abord à devenir son « ami ». Josaphat est sur le point de succomber à la tentation, mais il fait appel à Notre-Dame, qui vient le réconforter. Il se relève alors, plein d'une ardeur nouvelle :

Ah ! quel doux réconfort j*ai eu.

Vierge, d'ici vous avoir vue !

Fi, fi de la beauté humaiue.

Et fi de la joie mondaine I Certes, point je n'aurai de cesse Que me sois jeté hors du monde, Car je le hais !

Quand il reparaît devant son père, le roi lui dit :

Fils, venez-vous de travailler, Ou de quel lieu ?

JOSAPHAT

Je viens d'adorer le vrai Dieu, Qui nous a faits et défera Tous et toutes quand lui plaira :

Il en est maître.

LE ROT

Toujours es prêt, par tes paroles, Quand moi et toi sommes ensemble, A me courroucer, ce me semble.

Ne me parle plus de ton Dieu, Et crois-moi, tu en feras mieux.

JOSAPHAT

Père, un jour seras devant lui Conduit, que le veuilles ou non.

Et tu devras rendre raison Et compte de toute ta vie.

Là se vengera des ennuis Et du mal qu'à cause de lui Tu as aux chrétiens pu faire.

Si n'y prends garde.

Un seigneur de la cour, du nom de Théodas, intervient alors :

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