IGNACE
Le Dieu que j invoque et j'adore Ainsi me nourrit et renforce Que plus je souffre, plus j'ai force De plus soufiFrir.
. (i) On trouve une scène analogue dans le Miracle desaint Valenlin*
Enfin on lâche sur lui deux lions : ils le terrassent, mais se contentent de le flairer en le poussant d un endroit à Tautre : il était mort. Les néophytes emportent son corps pour l'ensevelir, et la pièce finit ainsi.
Guibour (1).
Nous trouvons aussi des scènes d'un réalisme extrême dans Je miracle « de la femme que Notre- Dame sauva du bûcher ». Guibour est une femme très honnête et très pieuse, à laquelle on apprend, comme elle sort du sermon, que l'amitié qu'elle témoifçne à son gendre paraîl suspecte, el qu'il n'est bruit dans la ville que de l'amour coupable qu'on lui attribue. Elle ne trouve d'autre moyen pour arrêter la calomnie que de faire assassiner son gendre, et elle n'hésite pas un instant. Elle aperçoit sur la place deux moissonneurs, qui sont venus des environs avec leur faucille pour louer leurs services. Elle s'approche d'eux :
Seigneurs, êtes-vous ci venus Pour faire gain ?
PREMIER MOISSONNEUR
Oui bien, dame, avez- vous besoin De nul de nous?
GUIBOUR
Oui, peut-être. D'où êtes-vous?
Dites-le-moi.
(i) N« 26 delà Collection des Miracles.
GUIBOUR 171
PREMIER MOISSONNEUR
Nous sommes de vers le Crotoy, Et savons bien scier et battre.
Si avez moissons à abattre, Volontiers en marchanderons Vite et bien, dame.
GUIBOUR
Beaux seigneurs, je suis une femme A qui vous pourrez bien gagner, Si vous voulez, sans barguigner, Beaucoup du mien.
DEUXIÈME MOISSONNEUR
Ma foi I dame, il nous plaira bien.
Qu'avez à faire ?
GUIBOUR
Avant que dise mon affaire.
Veux que sur reliques juriez Qu'à aucun homme ne direz Ni à femme ce que dirai ; Et puis je vous expliquerai Ce que je veux.
DEUXIÈME MOISSONNEUR
Quant à moi, dame, sans attente, Je jure que votre secret, Nul, si ce n'est de votre gré, Ne le saura.
PREMIER MOISSONNEUR
Ni par moi connu ne sera, Dame, je vous en assure.
Maintenant dites, je vous prie, Votre plaisir.
GUIBOUR
Seigneurs, voici tout mon désir :
Qu'un homme me soit à mort mis,
Combien qu'il soit de mes amis,
Par vous deux. Puis prendrez du mien
Largement, je le voudrai bien.
A son propos suis diffamée,
Sans cause, et en court renommée.
Dont triste et dolent ai le cœur, Tant que ne puis par aucun mot Vous l'exprimer.
DEUXIÈME MOISSONNEUR
Dame, dame, à tort ou adroit, A nous deux livrez-le, livrez .
Par nous sera expédié ; N'échappera.
PREMIER MOISSONNEUR
Sûrement ; mais il nous faudra Temps avoir d'ai^iser comment Pourrons faire secrètement Cette besogne.
On voit que les moissonneurs n'hésitent pas plus que Guibour ; l'auteur va droit au fait, et ne s'embarrasse pas d'analyses psychologiques.
Guibour a pensé à tout ; elle cachera ses complices dans le cellier, et s'arrangera pour y envoyer son gendre chercher du vin :
Quand le tiendrez, vous letûrez, Sans lui faire plaie ni sang Au ventre, à la tête ou au flanc :
Etranglez-le.
Lorsque son gendre rentre, elle se dit malade, fiévreuse, altérée, et le prie d'aller lui chercher du vin. Un instant après, les moissonneurs Tiennent dire que le coup est fait.
GUIBOUR
C'est bien, seigneurs, il me suffît.
Sans plus longtemps vous arrêter, 11 vous faut vite l'apporter Ici. Nous le dépouillerons, Et en son lit le coucherons.
Lors votre argent vous donnerai,
GUIBOUR 1 73
Et puis à la garde de Dieu Vous renverrai.
On apporte le cadavre.
PREMIER MOISSONNEUR
Dame, montrez-nous sans retard Où vous voulez qu'il soit couché.
Et s*il vous plaît, vous dépêchez Avant qu'on vienne .
GUIBOUR
Pour que longtemps je ne vous tienne, Seigneurs, couchez-le sur ce lit, Comme s'il dormait par plaisir.
Les moissonneurs placent le cadavre sur le lit.
GUIBOUR
C'est bien, il est comme je veux.
Tenez, et d'aller hâtez-vous.
Qu'on ne vous trouve.
Le mari dé Guibour, le maire Guillaume, revient des champs. Il était allé, avec sa fille Marie, visiter ses récoltes. Il a grand faim et il dit à sa fille : « Va chercher Aubin, ton mari, pour que nous déjeunions. » Guibour intervient alors .
GUIBOUR
Aubin est encore couché Dedans son lit.
GUILLAUME
Il a bien pris à son plaisir Le gras de cette matinée.
Va rappeler, va, folle enfant, Dis qu'il se lève.
LA FILLE
Aubin I Aubin ! veuillez me dire Si trouvez qu'il est jour ou non.
Dormirez-vous toujours, beau sire?
Ne recevant pas de réponse, elle s'approche du lit et découvre Aubin en disant :
AlloQs I debout, saus plus tarder!
Voulez-vous dormir tout le jour?
Qu'est-ce ci, Dieu l Ah ! mère, mère, Voici nouvelle trop amère.
Me dois bien plaindre et pleurer fort, Comme pleine de déconfort.
Je suis perdue !
GUIBOUR
{Feignant de ne pas comprendre) Qu'as-tu d'être si éperdue.
Et pour qui pleures ?
LA FILLE
Pleurer dois bien ! Mes bonnes heures Et tous mes bons jours sont passés, Car je vois Aubin trépassé.
Hélas ! hélas I que vais-je faire ?
Certes, de douleur je mourrai.
Ah ! doux Aubin, la compagnie D'entre nous deux tôt est finie Par grand malheur 1
Le père ne peut en croire ses oreilles : ce Fille, est-ce vrai ce que je t'entends dire ? »
LA FILLE
Déjà est jaune comme cire.
Père, ne me croyez-vous point?
Hélas I Sans ami suis amie Abandonnée !
Guibour se lamente aussi, et la situation est telle qu'elle peut très sincèrement regretter celui qu'elle vient de faire tuer.
Un voisin accourt au bruit, et prodigue les consolations de circonstance : « Ah ! si j'avais pu
GUIBOUR 175
empêcher ce malheur ! Mais il est arrivé, et rien ne sert de se faire tant de chagrin. » Puis il offre ses services, que Guillaume accepte : u Faites-moi venir un cercueil. Une autre fois j'en ferai autant pour vous. »
Le bruit de la mort d'Aubin se répand vite, car le voisin, sortant de la maison, en rencontre un autre, et celui-ci communique la nouvelle à deux sergents, qui la diront au bailli, à l'audience duquel ils se rendent.
DEUXIÈME VOISIN
Robert, en santé Dieu vous tienne I Où allez-vous ?