‹ Le théâtreChapitre 72 sur 88 · LE TROISIÈME FILS · texte numérisé non relu

LE TROISIÈME FILS

J'en voudrais aussi, par ma foi!

Je le revêtirais demain.

Quelle chose est à votre main, Sire, si belle ?

LE CHARBONNIER

Chacun de vous aura taloche, Si du roi ne vous écartez. Vous êtes ennuyeux, allons !

Fuyez d'ici.

LE ROI

Laissez-les, pour Famour de Dieu !

Voici plus de trente ans entiers Qu'enfants ne vis si volontiers Comme ceux-ci.

LE CHARBONNIER

Sire, ne leur dirai plus rien, Puisque vous y prenez plaisir.

Mais je craignais en vérité Que ne fussiez importuné De ce qu'ils font.

LE ROI

Non point, car je trouve qu'ils sont Si gracieux qu^on ne peut mieux.

D'eux regarder ne puis mes yeux Soûler assez.

LA CHARBONNIÈRE

Et maintenant, très cher seigneur.

Venez souper, s'il vous agrée :

Le repas est tout préparé Que mangerez.

LE ROI

Dame, ce que me donnerez En gré prendrai.

LA CHARBONNIÈRE

Nappe blanche vous étendrai, Cher sire, elle vaudra un mets.

J'espère que prendrez en gré Ce qui vous sera présenté.

Jamais je n'eus cœur si joyeux Comme l'ai de voire venue.

— Tiens, mon fils, liens celte serviette.

— Et loi, à laver donneras, Avec ce pot que verseras

Dessus ses mains.

LE ROI

Versez. Dieu vous rende prud*homme Beau fils, et saint Pierre de Rome !

Oh ! il suffit.

LE CHARBONNIER

Certes, jamais autant n'en fil.

Excusez-le, sire, pour Dieu !

Çà, seyez-vous, sire, en ce lieu.

C'est votre place.

LE ROI

Volontiers, puisqu'il faut que fasse Ci mon souper.

LE CHARBONNIER

Jamais vous n'eûtes le pareil, Cher sire, je dois bien le croire.

— Dame, à manger sans plus tarder

Ci apportez.

LA CHARBONNIÈRE

Tout de suile, ayez patience.

Tenez. Renier.

LE CHARBONNIER

C'est bien ! Ça ! je veux découper Devant vous, sire; c'est raison Sans doute. Voici un oison Fin, gras et tendre.

LE ROI

Ce morceau-ci j'essayerai, Et puis j'en dirai mon avis.

Après avoir goûté :

Il est très bon, je vous assure ; J'en veux manger.

LE CHARBONNIER

Prenez-en sans crainte, seigneur ; Il est né dans cette maison.

Et voici du vin de ma cave, Dont, quand il vous plaira, boirez.

Aujourd'hui d'autre vin n aurez, Car je n'en pourrais point trouver Sans qu'il me fallût cheminer Plus de trois lieues.

LE ROI

Tout est bon quand on a grand faim ; N'ayez de moi aucun souci.

Versez du vin, je veux en boire.

Mais m'en avez trop peu donné :

Cet oison-là m'a appétit « Donné de boire.

LE CHARBONNIER

Cher sire, c'est bien naturel.

Tenez, et buvez en santé I Car j'ai appris à le connaître.

Et bon me semble.

LE ROI

Hôte, je vous tiens pour prud'homme.

D'avoir en cave de tel vin.

Il est sain et net, clair et fin.

Mais je demande où sont ces fils?

LA CHARBONNIÈRE

Les voilà. Çà! venez tous trois.

Et faites belle contenance.

Près l'un de l'autre vous placez.

Et ôtez-moi ces chaperons ; Ne fait pas froid.

LE ROI

Beaux hôtes, ne me mentez pasl Qui sont ces enfants ? Sans mentir Je ne puis croire qu'ils soient vôtres.

Le charbonnier raconte alors comment, douze ans auparavant, il a trouvé les trois petits abandonnés, et comment il les a élevés. A ce récit, le roi ne peut s'empêclier de pleurer, et le charbonnier, craignant de l'avoir oflensé, se jette à ses genoux.

Et quoi ! sire, pleurer vous vois 1 Pour Dieu, pardon I Excusez-moi, Si contre votre majesté J'ai fait ni dit quoi que ce soit :

Nul mal n'y pense.

Non, mon ami, mais me souvient D'un fait qui vers ce temps advint, Et auquel je ne puis penser Sans que de pitié je ne pleure.

Cette scène n'est-elle pas exquise dans sa simplicité ? L'idée en est charmante, et elle est conduite avec beaucoup d'art. Nous sommes séduits par la bonhomie et Témotion du roi, par la franche et naïve honnêteté du charbonnier et de sa femme^ et par la grâce des enfants, qui, à la vue d'un beau seigneur, sentent se réveiller en eux le goût inné du luxe aristocratique.

Le roi emmène à sa cour, à Saragosse, le charbonnier et sa femme et les trois enfants ; puis il fait comparaître la demoiselle sur le témoignage de laquelle il a jadis condamné la reine (sa mère est morte depuis longtemps, frappée par Dieu d'une mort terrible et soudaine en punition de son double

Là reine aux trois fils 201

crime, car elle a aussi donné l'ordre de tuer sa belle-fille et a raconté au roi qu'elle était morte dans sa prison). La demoiselle fait des aveux, et son récit, rapproché des souvenirs du charbonnier, ne laisse aucun doute sur là qualité des enfants.

Le bonheur du roi et celui des spectateurs ne seraient pas complets si la reine ne se retrouvait aussi. Elle avait dû être jetée à la mer ; mais les gens chargés de cette mission, touchés par ses larmes, l'avaient simplement abandonnée au gré des flots dans un batelet sans perche ni voile ni aviron.

Si elle doit être sauvée, Dieu en fera sa volonté ; £t nous nous serons acquittés De notre fait.

• Saint Michel, sur l'ordre de Dieu, a conduit la barque jusqu'au port le plus voisin de Jérusalem, et la reine Osanne s'est placée comme servante chez un hôtelier. C'est là que le roi la retrouvera, car il se rend avec ses fils au Saint-Sépulcre pour s'acquitter d'un vœu, après une victoire. Quand il arrive, Osanne est seule à la tête de la maison, l'hôtelier et sa femme étant partis en pèlerinage après la lui avoir confiée, et étant morts en route.

En voyant arriver le roi chez elle, Osanne est saisie d'effroi, car elle ignore qu'il connaît maintenant son innocence.

Beau seigneur Dieu, pitié 1 Que faire?

En quel façon vais-je pouvoir M*arranger ? Car voici le roi D'Aragon, bien le reconnais

Et à sa mine et à sa voix.

Certes, morte suis s'il me voit.

Mais en secret, dedans ma chambre, Je vais mettre un tel couvrechef Et couvrir ma face et mon chef Qu'il pourra bien longtemps attendre Avant que puisse me connaître.

Cependant le roi, en se mettant à table, exprioie le désir d'avoir ses hôteliers à sa table, et ordonne à son fourrier Pille- Avoine (1) d'aller les chercher :

Seigneurs, je veux que Ton me fasse Venir mon hôte et mon hôtesse.

Avec moi je veux les avoir.

Pille-Avoine, va les chercher.

PILLK-AVOINB

Votre commandement ferai, Sire, mais n'aurez que la dame.

LE ROI

Pourquoi ?

Page 1