PILLE-AVOINE
Parce qu'est veuve femme; Dit le vous ai.
LE ROI
Peu m'importe ; va sans délai, Fais-la venir.
Lorsque Pille-Avoine l'invite, au nom du roi, à venir s'asseoir à sa table^ Osanne répond d'abord qu'elle vient de dîner ; puis elle se décide, quand on lui dit que le roi y tient beaucoup.
LE ROI
Mon hôtesse, pour cette fois.
Je veux que seyez devant moi ;
(1) Le nom est plaisant; les fourriers étaient coutumiers de voler Tavoine.
Car quand femme à ma table vois, J'en suis plus aise.
OSANNE
Sire, je vous prî qu'il vous plaise Que ne m'y mette.
Vous y mettrez, el resterez Tout aussi longtemps comme nous.
Allons ! Pensez à bien manger.
Et faites bonne chère, dame.
Gomment avez nom? Par votre âme 1 Diles-le-moi.
OSANNE
Servante, sire, en bonne foi; Parce que volonliers je sers Grands et petits et francs et serfs.
Servante ai nom.
LE ROI
C'est pour vous un. noble renom, Et dont mieux valoir vous devrez.
Eh quoi I Dame, pourquoi pleurez ?
OSANNE
Certes, sire, mourir voudrais Quand me souvient de mon mari.
Qui mort est ; j'ai le cœur marri.
Je n'en puis mais.
LE ROI
Point n'en parlerai désormais.
Je vois que n'êtes pas en joie, Et de votre douleur m'afflige.
Le repas est fini ; on enlève la table^ et on apporte au roi le bassin et la serviette. Il invite l'hôtesse à se laver aussi les mains^ et comme elle enlève son anneau, il le reconnaît pour celui qu'il a donné jadis à Osanne.
Dame, cet anneau quMci vois, Vous plaira-t-il de me le vendre ?
Dites, m^amië, sans attendre.
S'il vous plaît, je rachèterai, Et sachez vous en donnerai Plus qu'il ne vaut.
OSANNE
Sire, point ne le demandez.
Car, pour Tamour d'un chevalier.
Qui le m'a, sire, en vérité Donné, — et en celte cité Encore est, — je le garderai.
Jamais certes ne le vendrai Jour de ma vie.
LE ROI
D'où il lui vint je ne sais mie ; Mais une fois je le donnai A une dame que j'aimai, Qui de ce monde est trépassée.
Que puisse vivre en paradis De gloire avec les saints son àmc !
Car c'était une noble dame.
Mais ma mère par trahison La fit mourir et sans raison.
Ces trois fils eut, et en un jour Les enfanta, la bonne et belle I Certes, quand il me souvient d'elle, Le cœur tant me serre et m'oppresse.
De pleurer ne me puis tenir Ah ! Osanne, très chère sœur.
Pour vous souvent j'ai grand douleur Au cœur, amie I
OSANNE (se découvrant) Ah ! sire roi ! je vous défends De pleurer, ne le puis souffrir.
A découvert vous veux offrir Ma face et à vous tous ensemble.
Suis-je Osanne ? Que vous en semble ?
Dites-le-moi.
Suit une scène d'attendrissement. Puis le roi ordonne de faire venir ses ménestrels pour jouer et ses clercs pour chanter, et tout le monde, au son de la musique, repart pour TAragon. « Ici, dit le texte, les ménestrels jouent et les acleurs s'en vont. »
Robert le Diable (1).
Le duc de Normandie a un tils, Robert, qui se conduit en véritable brigand. Dès son enfance, ses camarades l'avaient surnommé « le Diable». Avec ses compagnons d'orgies, Brise-Godet, Rigolet, Boute-en-Courroie, Lambin, il parcourt la Normandie, pillant les riches et les moines, et commettant mille méfaits. La pièce débute par quelques scènes de brigandage vivement conduites. En voici un exemple.
On arrive à la demeure d'un riche paysan, que Brise-Godet a signalé à ses amis. Robert frappe à la porte :
Qui dort céans ?
LE PAYSAN
Nul, qui soit debout ni séant, Ici ne dort, par ma foi, sire.
Que voulez-vous ? n'y a que moi Dans la maison.
(i) N° 33 de la Collection des Miracles.
BRISE-GODET {s'adressant à Robert) C'est le seigneur de céans, maître, Que vous ai dit.
ROBERT
Prenez-le-moi, sans contredit.
Liez-lui les pieds et les poings, Et faites vite de tout point.
Rien n*est de mieux.
LE PAYSAN
Au nom du haut Seigneur qu'est Dieu, Beaux seigneurs, merci je vous crie I Je ne crois pas qu'à nul de vous J'aie encore fait aucun mal.
Ni que jamais vus je vous aie, A mon avis.
ROBERT
Eh 1 ne dis point telles sottises.
Allons, montre-nous le trésor Que tu as fait d'argent et d'or.
Ou iu mourras de lel façon Que je te couperai la tête A cette place I
LE PAYSAN
Ne doutez point que je ne fasse Ce que voudrez, sans contredire.
' Pour Dieu ! venez le voir, beau sire ; Volontiers le vous montrerai.
Ce coffre je vous ouvrirai :
Regardez, sire
ROBERT
Qu'y a-t-il là ? Il faut le dire.
Sont-ce florins ?
LE PAYSAN
Ce sont anges et moutons fins, Et voici tous parisis d'or ; Ici d'autre monnaie encor,
Qu'est bonne et belle.
L4MBIN
As-tu d^argent point de vaisselle Nulle autre part ?
LE PAYSAN
Non point, sire, que Dieu me garde !
Si ce n'est ces six gobelets Qui point ne sont guère brillants, Vous voyez bien.
ROBERT
Çà ! Rigolet, avance, tiens l Ces gobelets et ces sacs-ci Me garderas. Et toi aussi, Lambin, prends ceci dans ta main.
{S' adressant au paysan) Sais-tu ce qui en est, vilain?
Dis merci à la compagnie, De ce que te laissons la vie.
Allons nous-en 1
LE PAYSAN
Seigneurs, je prî Dieu bonnement Qu'il vous tienne tous en santé, Et qu'à la fin par sa bonté Merci vous fasse I
Cependant les seigneurs de la contrée viennent se plaindre au duc de Normandie. Ils l'invitent à mander son fils, et s'il ne veut revenir à de meilleurs sentiments, à le faire jeter en prison. Le duc envoie à Robert deux messagers, Hucbon et Pierron. « Que voulez-vous ? » leur dit Robert.
PIERRON
Cher sire, je le vous dirai.
Mon seigneur le duc votre père.
Et madame aussi votre mère, Vous salue, et le duc vous mande Et vous prie, ou plutôt commande
Qu'en ce cas lui obéissiez Que d'à lui venir ne laissiez ^ans nul retard.
ROBERT
Dites-moi, par Taide de Dieu I Savez-vous point pourquoi me mande?
Grand chose pas ne vous demande :
Répondez-moi !
HUGHON
Nous ne savons pas bien pourquoi, Mais tout ce que nous pouvons dire, C'est que les plus grands barons, sire.
Du pays sont venus à lui.
Et sachez qu'il n'y a celui Qui contre vous ne porte plainte.
Et l'ont supplié qu'il y veuille Remède mettre.
ROBERT
Et vous voulûtes vous charger De me porter ce beau message I
{Se tournant vers ses complices)
Çà, seigneurs, vite, prenez-moi Ces deux hommes-là, je le veux !
Et crevez à chacun Toeil droit, Sans nul répit.