PIERRE LE CHANGEUR
DIDIER
Non point, Menait, mon ami cher.
Je n'eus hier soir de quoi souper, C'est ce qui m'a fait me lever Si matinet.
MENAIT
Tu en as le ventre plus net; Et plus dégagé Testomac.
N'as-tu point de pain dans ton sac Pour aller boire ?
DIDIER
Non point, ami, par saint Magloire, Ni denier ni maille en ma bourse.
Sieds-loi ici, vaille que vaille.
Près de moi ; un peu causerons Et puis quêter nous en irons De par la ville.
MENAIT
Soit donc I Ho ! Voici venir Gille L'étique, qui vient ci nous voir.
Gille, viendrez- vous vous asseoir Avecque nous ?
GILLE
Oui bien, Menait, mon ami doux, Et pour cela même je viens.
Que bonjour vous puissiez avoir Tous deux ensemble 1
DIDIER
Seigneui:, dites-moi si vous semble Bon mon conseil : sans plus tarder, Prions pour tous nos bienfaiteurs, Pour les femmes et pour les hommes, Car sûrement tenus y sommes.
MENAIT
Didier, avec toi suis d^accord Que des bienfaits que d'eux avons Louer Dieu pour eux nous devons El le prier.
GILLE
Dis-nous donc, Menait, qui sont ceux Qui plus volontiers bien te font, Et plus souvent.
MENAIT
Je le dirai si tu promets D'en faire autant.
GlLLE
Je le promets, et après toi Les nommerai.
MENAIT
Cest bien. Pensez à les compter, Vous deux, quand je vous les dirai.
Premièrement vous nommerai Une dame déjà vieillotte.
Qui est veuve et s^appelle Hugotte.
A sa maison, point n'est de jour Où je n'aie, dès que j'y frappe.
Chair ou poisson, potage ou pain.
Que Dieu veuille ses biens accroître !
Après, souvent aussi me donne Une sienne bonne voisine.
Qu'en paradis Dieu veuille admettre, Que Ton surnomme la Bossue.
Riche femme est, et très cossue; D'elle, chaque jour de carême.
J'ai écuelle que j'estime Et prise à plus de six deniers.
Aussi me donne volontiers Un prud'homme qu'on nomme Hernaut De Biscarel, Dieu le protège I Me donne encore un bon bourgeois Qu'on appelle Pierre le maître.
Dès qu'à sa porte me voit mettre, Ne manque point, quel jour que soit.
Que de ses biens il ne m'envoie Pain ou argent.