CRISE ACTUELLE
La crise actuelle a des causes faciles à résumer.
D'abord, lassitude du public en présence de spectacles toujours pareils, la production dramatique étant limitée à une quinzaine d'auteurs qui font la navette de théâtre en théâtre, monopolisent l'affiche et servent toujours au spectateur la même mixture, dissimulée sous un simple changement d'étiquette. Chacun a sa «marque» assez semblable, d'ailleurs, à celle du voisin, chacun fait constamment la même
pièce, un peu plus mal à chaque récidive parce que l'âge vient et que le tour de main s'alourdit. Les directeurs ne se lassent pas d'ofTrir au public ces fruits de la décrépitude, mais le public, saturé, s'en détourne et passe son chemin.
Donc, cause première de la crise, un impérieux besoin de nouveau.
Hiisuitc , incommodité des salles actuelles. Sans rappelei' un désastre présent à toutes les mémoires, désastre dii surtout, qu'on veuille bien y penser, à l'exiguité des dégagements, il est bien permis de poser en fait que tous nos théâtres, — disons presque tous pour ne décourager personne, — sont construits et aménagés dans des conditions d'insécurité et iï inconfortable absolument évidentes.
Troisième cause, la cherté des places.
Par une marche progressive dont l'illogisme a lieu de surprendre, par un étrange renversement de la transformation sociale qui s'opère partout sous nos yeux, alors que « le meilleur marché » est, depuis cinquante ans, devenu la loi universelle, que le prix des journaux a
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constamment diminué, que les moyens de transport sont de plus en plus faciles et de moins en moins coûteux, que l'industrie, que le commerce s'ingénient à fabriquer et à vendre leurs produits meilleur marché, qu'on va pour trois sous de Bercy à Auteuil et qu'on traverse pour quelques louis la France d'un bout à l'autre, pourquoi les théâtres, se butant contre une irrésistible force, ont-ils sans cesse augmenté leurs tarifs, au point qu'un fauteuil coûte trois fois plus cher qu'il v a quarante ans, qu'une loge est inabordable et, qu'à moins d'un fort budget, le spectateur, chassé de l'orchestre et du balcon, seules places tolérables, est forcé de grimper au second et au troisième étages, dans de petites cases où il est aussi mal installé que sur une impériale d'omnibus, avec la chaleur en plus et l'agrément de la rue en moins ?
Le résultat d'une telle situation est qu'en dehors du billet de faveur, — cette plaie que les directeurs, tenanciers avides mais maladroits, ont fait naître, qu'ils ont complaisamment développée et dont ils souffrent aujourd'hui au point de lui attribuer naïvement toutes
leurs infortunes, — en dehors du billet de faveur, le théâtre qui était autrefois un plaisir possible, à la portée de toutes les bourses, est devenu un véritable « luxe », restreignant ainsi peu à peu sa clientèle, diminuant ses recettes h mesure qu'il augmentait ses prix, et chassant lentement le grand public vers les cafés-concerts et les spectacles acrobatixjues.
Quatrième cause de dcciidciice, la désorganisation des troupes de comédiens.
Ici encore, nous nous heurtons à une maladresse qui désarmerait toute critique si elle n'avait d'aussi désastreuses conséquences.
Alors que l'interprétation d'un ouvrage exige, avant tout, une qualité tellement essentielle qu'elle dispense des autres, /'ensemble, condition sans laquelle l'œuvre littéraire est défigurée et massacrée comme le serait une œuvre musiciile dont les exécutants ne joueraient pas en mesure, les directeurs, substituant au svstème de l'ensemble le système des étoiles, mettent en vedette un ou doux noms connus et cotés, pur-sangs dont ils paient à prix d'or la course plus ou moins brillante, et entourent
CAUSES DE LA CniSE ACTUELLE Zi
ces grands favoris souvent fatigues mais tenant toujours la corde, de malheureux acteurs recrutés au hasard pour servir de repoussoirs aux tètes d'affiches. De cette interprétation hétéroclite résulte une absolue déformation de l'œuvre, d'où nouvelle et irrémédiable cause de répulsion pour le public intelligent.
En résumé, le théâtre actuel offre au spectateur des pièces sans intérêt, dans des salles déplorablement agencées, à des prix ■exorbitants, avec des troupes sans cohésion.
Tels sont les principaux vices à réformer, tels sont les points essentiels sur lesquels nous allons insister de façon à conclure énergiquement que les quatre réformes suivantes sont devenues indispensables :
Pièces nouvelles, salle confortable, places tarifées à bon marché, troupe d'ensemble. ^
Là est le programme de la tentative qui fait l'objet de ces réflexions.