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NOUVEAU THÉÂTRE

On l'a vu, le Théâtre Libre qui, selon la prédiction d'un parisien autorisé, devait laisser le public indifférent, ne trouver aucun écho et faire fermer les caisses, amenait, en trois années, cent vingt mille francs entre les mains de l'organisateur et motivait plus de douze mille articles de journaux. Le bruit et l'influence s'en répandaient victorieusement en Europe, à Londres, Bruxelles, Berlin, Pétersbourg, etc. Un théâtre, avec une organisation analogue, s'installait fructueusement à Berlin, une tentative semblable s'élaborait en

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Augleterre au inili(!U de toutes les sympatliies de la presse londonienne. Cinquante-neuf auteurs dramatiques, dont quarante-deux audessous de quarante ans, trouvaient Vu un débouché pour leurs œuvres, et le Théâtre Libre avait l'honneur de donner à trois grands théâtres littéraires de Paris, la Comédie- Française, rOdéon et le Gymnase, plusieurs œuvres de son répertoire.

Il faut convenir du chemin fait depuis la petite salle en bois du passage de l'Elysée-des- Beaux-Arts et ce succès considérable, inattendu , déconcertant, ne peut s'expliquer que par le.-> nécessités de tous ordres auxquelles, san> s'en douter, les fondateurs du Théâtre Libre avaient répondu.

Et qu'on ne parle point de vogue, de succès éphémère. Paris entier est monté pendant toute une longue saison vers un théâtre de banlieue, sept fois en moins de six mois. Depuis deux hivers, la salle des Menus-Plaisirs est trop petite et ne suiHt plus aux demandes. Pour garder à ces soirées littéraires leur caractère artistique, on a dû, chaque saison, refuser plus de deux cents souscripteurs.

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M. Antoine n'éprouve aucun embarras à constater, à proclamer cette prospérité qui a fait envie à des directeurs de théâtres réguliers. Car, en même temps que le Théâtre Libre prospérait d'une façon si décisive, une crise singulière, constatée par tous, sévissait et sévit encore sur bien des théâtres parisiens. Comment expliquer, sinon par un universel besoin de nouveau, que le public dont le goût est si vif chez nous pour le théâtre, ait déserté de grandes scènes, à tel point que plusieurs ont été, cet hiver, contraintes à des relâches de quinze jours et d'un mois en pleine saison ?

On ne saurait arguer maintenant de l'attrait du fruit défendu, des spectacles prohibés ! Comme décence, comme moralité, le Théâtre Libre peut soutenir une victorieuse comparaison avec dix théâtres et concerts de Paris où il n'est question que de maillots et d'exhibitions féminines et où s'étalent couramment, avec la tolérance administrative, les plus révoltantes

obscénités. Le caractère absolument, exclusivement littéraire des pièces représentées au Théâtre Libre, les noms des auteurs de ces œuvres, éloignent toute idée de pornographie. Sur les cinquante-sept ouvrages dramatiques représentés, on n'en compterait pas dix qui ne soient, par leur donnée ou leur forme, plutôt proches d'une austérité certaine que <le la plus vague licence.

Encore une fois, toutes ces considérations, basées sur des faits, des chiffres, sont frappantes. Et le procès paraît gagné pour les jeunes, longtemps suspectés d'éloigner le vrai public.

Voici une maison fondée par eux, pour eux, où, libres entièrement, ils ont pu se livrer à toutes les paradoxales effervescences, à toutes les intransigeantes fiertés de débutants, et cette maison, suivant pendant trois années une marche ascendante, a prospéré d'une façon certaine, incontestée. Si le Théâtre Libre n'a

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pas profité pécuniairement de la situation qui lui était faite, c'est qu'on ne l'a pas voulu. Il a fallu plutôt lutter et refuser les affaires proposées pour ne point déclasser cette tentative et la ravaler au rang d'une spéculation. M. Antoine a, au contraire, passionnément appliqué son énergie à se garder de l'argent, des gains possibles pour conserver au Théâtre Libre son caractère de maison littéraire ouverte tout entière aux artistes et aux gens de lettres. Au bout de trois années, après avoir eu dans les mains plus de cent mille francs d'argent, il peut se retirer, tel qu'il est arrivé, les mains nettes.

Mais, s'il ne poursuit aucun profit personnel, aucune ambition particulière, l'organisateur estime n'avoir point le droit de déserter la tâche.

L'heure n'est plus où le Théâtre Libre doit seulement donner à des jeunes gens la petite célébrité, le pied à l'étrier. Puisque l'influence de la maison paraît devoir s'exercer dans l'ordre matériel, après avoir produit quelques résultats intéressants dans l'ordre purement théorique, il faut aussi que les auteurs trou-

vent là une juste rémunération de leurs travaux. II faut que la pièce apportée par un inconnu ne lui donne pas seulement la récompense morale deTo-iivre faite ; il faut que matériellement, en cas de succès, elle le mette en posture de produire d'autres œuvres.

Longtemps, M. Antoine a cru que son œuvre resterait, en sa forme actuelle, un simple laboratoire d'essai d'où les jeunes gens, après avoir appris leur métier, perfectionné leur art, élargi leur conception, iraient agir sur d'autres scènes et remplacer leurs aînés lorsque ceux-ci céderaient la place. II ne demandait qu'à garder ce rôle auprès d'eux, estimant sulUsante la satisfaction de les mettre en route. Il a fallu renoncer à cette utopie, car, et on doit le proclamer, toute une coalition s'est formée, dès les premiers succès, contre la tentative naissante, pour lui barrer la route. Les directeurs de scènes littéraires, pour lesquels le Théâtre Libre devait être, semblait-il, une pépinière d'auteurs et de comédiens, une sorte de Conservatoire pratique et accessible se sont, au contraire, déclarés, sournoisement ou ouvertement, les adversaires

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de ces nouveaux venus qui ne demandaient qu'à aller vers eux.

Cependant, il pouvait paraître logique et on devait croire que quelques-uns des jeunes écrivains sortant du Théâtre Libre, après y avoir fait leurs premières armes, allaient enfin, grâce à cette expérience, trouver meilleur accueil que par le passé auprès des Directeurs. Il paraissait rationnel que ceux-ci, après avoir pendant plusieurs années refusé systématiquement et avec une défiance sinon légitime, du moins excusable, des œuvres d'inconnus, les accueillissent enfin en essayant d'exploiter le nouveau filon qu'on leur présentait tout découvert. — Eh bien, toutes les portes se sont fermées plus hermétiquement encore 1 Les rares essais tentés l'ont été dans des conditions qui ne laissaient aucun doute sur la bienveillance et la bonne foi des imprésarios non pas intéressés, mais seulement agacés par les succès de plusieurs jeunes auteurs, succès que la Presse commençait à constater en les opposant à des fours de plus en plus nombreux.

Et le joli trafic des mœurs théâtrales d'à

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présent suit son cours : auteurs médiocres admis aux honneurs de la rampe moyennant des subventions et des commandites secrètes, nouveaux venus dévalisés et contraints pour être joués k abandonner leurs droits d'auteur, etc.

Il n'y a ni grâce ni merci à attendre et ce premier effort ne peut être fécond qu'en allant jusqu'au bout. — II faut porter le débat devant le grand public et donner à nos jeunes dramaturges un terrain solide et propre où ils ne s'enliseront pas dans les trafics et les guets-apens. Il ne faut pas que, comme son aînée, cette génération-ci d'hommes de lettres, désespérant de surmonter tant d'obstacles, abandonne l'art dramatique pour se rejeter dans le livre ou le journal. Il faut que les jeunes auteurs soient assurés en écrivant une pièce, qu'elle sera accueillie sans arrière-pensée dans une maison devenue leur et où ils ne seront ni dévalisés ni étranglés.

Et les menaçantes inimitiés se sont accrues

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à mesure que le succès s'affirmait ; alors que les sympathies de la presse et des littérateurs allaient grandissantes, tout ce qui vit aux dépens des auteurs, des artistes et du public poursuivait une guerre sourde et sans relâche contre la maison.

Une rare exception, qu'il faut proclamer très haut, est celle des directeurs du Vaudeville, qui non seulement prêtaient leurs comédiens, mais encore s'abonnaient au Théâtre Libre, lui apportant leur obole.

Frappant contraste avec un autre directeur, célèbre à juste titre par son habileté commerciale, qui ne craignait point, lui parisien parisiennant, directeur d'un théâtre littéraire, de donner dans la salle du Théâtre Libre, aux soirées agitées, le signal des rires et des manifestations turbulentes.

Le Théâtre Libre aurait succombé depuis longtemps, sous l'influence de tant de malveillances, sans deux puissants appuis, la Presse et les membres honoraires. A travers les polémiques littéraires soulevées autour des ouvrages joués, au plus fort des discussions et des réactions, jamais la presse pari-

sienne n'n abandonné la petite maison qu'elle avait mise au jour.

Les membres honoraires ne se sont jamais départis de leur sollicitude pour une œuvre qu'ils considéraient comme leur, puisque, depuis trois ans, ils en assuraient la vitalité.

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