‹ Le théâtre nouveauChapitre 10 sur 25 · LA VIE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA VIE PUBLIQUE

Ce système de pièces par tableaux a bien des inconvénients. Il exclut toute composition serrée. Le choix des scènes y est déterminé par la fantaisie de Fauteur plus que par une très étroite logique. On en aperçoit plus d'une qui aurait pu être supprimée. Chacune vaut surtout par elle-même. Mais ici quelques-unes sont en efiet supérieurement traitées : elles se détachent et restent dans le souvenir. Celle, par exemple, qui occupe presque tout le troisième acte et qui est la partie maîtresse de l'ouvrage. Il s'agit d'établir une liste d'entente. Autour de la même table sont réunis tous ces alliés dont la logique et la morale devraient si bien faire des adversaires : le radical Ferrier, le jésuite de robe courte Bouchonnet, Mgr de Bellemont, vicaire général, le banquier israélite Lévy, M"* Errazura, présidente de puissantes œuvres de charité, M. de Riols, d'autres encore. Le bariolage de la liste électorale est ainsi traduit de façon vraiment scénique. On rencontre au cours de la pièce beaucoup de traits d'observation juste, plusieurs silhouettes indiquées d'un trait sûr, nombre de mots qui passent la rampe. L'auteur n'a eu qu'à puiser dans les mille et un scandales do notre vie publique : la matière était riche et s'oflrait d'elle-même. Mais c'est aussi bien le rôle du moraliste de théâtre : il profite des spectacles de la vie réelle, il rend à la société ce qu'elle lui a prêté.

Ce qui manque à cette comédie, c'est un certain degré de concentration et aussi de vigueur. Elle est en surface, plutôt qu'en profondeur. M. Fabre, qui sait montrer les effets, ne laisse pas entrevoir les causes : l'affaiblissement des caractères, la ruine des grandes ambitions et des

grandes espérances, le scepticisme et Tégoïsme substituant à la défense des principes la rivalité des t personnes. En écoutant sa pièce, on rêve d'une autre qui serait plus forte. L'étude du politicien d'aujourd'hui reste à faire. De même, M. Fabre n'a pas tenté la comédie vraiment significative du moment présent, celle qui montrerait la politique s'insinuant partout et faussant tous les rouages de notre vie sociale. Il s'est contenté d'exposer à la scène les recettes de la cuisine électorale, et le fait est qu'il y a réussi. L'impression qu'on emporte est celle d'avoir feuilleté un album de caricatures politiques. M, Fabre est fort jeune: il pourra acquérir les qualités qui lui font encore défaut ; il voudra faire davantage œuvre d'écrivain. En attendant, c'est beaucoup qu'il ait montré une réelle intelligence de la scène, un don remarquable de traduire sa pensée sous forme sensible, par d'ingénieux raccourcis. C'est plus qu'il n'en faut pour qu'on doive désormais avoir l'œil sur lui.

L'habile mise en scène de M. Gémier entre pour une partie dans le succès de la Vie publia que. Tout le dernier acte est presque entièrement rempli par des mouvements de foule très curieusement réglés.

!•' novembre 1901.

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