LES VENTRES DORÉS
son des personnages avec qui on nous fait lier connaissance, et là, plus que partout ailleurs, nous sommes pour ceux qui luttent. Nous avons pris passage sur un vaisseau qui se débat contre la tempête ; nous n'examinons plus si ce vaisseau est monté par des pirates ; nous sommes pour ceux qui l'empêcheront de naufrager. Puisqu'on peutsauverla Compagnie, en rachetant des actions en sous-main, eh bieni qu'on en rachète! Et tandis que l'honnête homme de la pièce, Vernières, proteste, dénonce l'irrégularité de cette manœuvre, nous sommes tentés de prendre parti contre lui, contre cet empêcheur de se défendre, contre ce conseiller de capitulation, qui, faute d'estomac, va achever de tuer l'entreprise et ruiner définitivement cette foule d'actionnaires dont le seul tort est d'avoir, une fois de plus, été dupes du mirage des gros intérêts et des perspectives de gains illimités... Cela ne met-il pas bien en son jour le mécanisme spécial de l'illusion théâtrale, et ne montre-t-il pas quelle peut être, à l'occasion, la puissance de séduction et la dangereuse immoralité de cette forme de littérature ?
15 avril 1905.
Les deux pièces qu'on vient de nous donner au Vaudeville et à la Comédie-Française, les Jacobines àçi M.Abel Hermant et la Maison (T argile àt M. Emile Fabre, peuvent différer sous tous les autres rapports: eues se ressemblent par l'âpre té du réquisitoire qu'elles dressent contre le divorce. Le public n'en a éprouvé aucune surprise. Il s'est habitué à considérer la pièce contre le divorce comme un article courant du théâtre d'aujourd'hui. Il en escompte d'avance les situations, il en reconnaît les types, il salue au passage les aphorismes qui sont devenus les lieux communs du genre. C'est un « poncif > désormais adopté par la comédie de mœurs, et le moment est donc venu de le définir.
Un curieux des choses de la scène, — il n'en manque pas parmi nous, — écrira quelque jour un livre instructif et divertissant qui s'intitulera : « Histoire des variations du théâtre dans la ques-
tion du divorce ». Dès maintenant, il est facile d'en indiquer les grandes lignes et le dessin. On se souvient en effet avec quelle ardeur les auteurs dramatiques étaient naguère partis en campagne pour réclamer une réforme, d'où ils n'attendaient rien de moins, pour la pauvre humanité, que l'avènement du Bonheur et de la Vertu. Alexandre Dumas fils, toujours en avant, sonnait la charge et prenait la têie ; Augier, docile, se précipitait à sa suite ; tous les autres marquèrent le pas. Pendant vingt ans, ils nous attendrirent sur le sort des malheureux époux rivés à leur triste chaîne, soupirant vainement vers la délivrance, éternels exilés de la terre promise. Quand tomba la barrière du mariage indissoluble, ils ne doutèrent pas qu'elle n'eût cédé sous leur poussée victorieuse. Et ils en conçurent beaucoup d'estime pour eux-mêmes, avec une haute idée de leur importance sociale.
Seulement ils ne laissèrent pas d'être embarrassés de leur victoire. Car c'est très joli, quand on est auteur dramatique, de faire des lois; mais il faut aussi faire des pièces. On ne les fait pas comme on veut. On est obligé de tenir compte d'un tas de conditions, d'observer les usages, de respecter les habitudes du public. Les changements au théâtre ne s'opèrent qu'avec une sage lenteur. C'est là qu'on ne touche pas aux « situations acquises». Or une situation, depuis vingt ans, était réputée dramatique entre toutes : celle de la victime, — tantôt masculine et tantôt féminine — que mettait à la torture l'étroitesse du lien conjugal : cette situation, d'une fécondité jamais épuisée, commandait l'intrigue, les développements, le dialogue. Pouvait-on, de gaîté de cœur, en lais-
ser perdre les ressources inestimables, le pathétique spécial et les effets sûrs ? On tenta de les conserver. La loi avait changé ; les pièces restèrent sensiblement pareilles. On protesta de plus belle contre la tyrannie législative : ce n'était pas assez d'avoir le divorce, on le voulait plus aisé et ne dépendant que de la volonté d'un seul. Les premières pièces de M. Paul Hervieu, d'une facture d'ailleurs si originale et d'un dessin si net, les Tenailles et la Loi de rHomme^ portent témoignage pour cette période de transition où le théâtre, ayant obtenu ce qu'il demandait, continuait, par habitude, à le réclamer.
Toutefois, devant l'empressement que mettaient tant de conjoints libérés à profiter de leur liberté reconquise, il devenait de plus en plus difficile de se plaindre du trop petit nombre des divorces. Les moralistes de la scène durent chercher un thème qui fût en moins flagrant désaccord avec la réalité. Peu à peu ils firent leur conversion. A mesure que le divorce entrait dans les mœurs, le théâtre se retournait contre lui. Il ne voulait plus en voir que les inconvénients, les injustices, les cruautés. Bref il recommençait la campagne de jadis, mais en sens inverse.
Y a-t-il une conclusion à tirer de cette volteface ? Est-ce un succès à enregistrer pour la morale traditionnelle et la conception religieuse du mariage? Peut-on prétendre que les écrivains de théâtre, instruits par la leçon de l'expérience, aient compris la supériorité du mariage à l'ancienne mode et que, bravement, ils répudient une attitude dont ils se repentent ? Va-t-on déclarer que la comédie reflète avec fidélité les mouvements de l'opinion publique, et que l'opinion,
après avoir été favorable au divorce, lui est devenue hostile ?
Nullement. Ce serait exagérer hors de toute mesure l'importance du théâtre dans les matières sociales. Ses manifestations n'ont pas sur la marche des idées l'influence qu'on leur prête parfois; et l'on se tromperait en croyant y entendre, à chaque moment de notre histoire, un écho de la conscience publique. Les pièces d'il y a trente ans ne prouvaient pas plus un élan vers le divorce, que celles d'aujourd'hui n'indiquent un retour contre lui. L'explication est beaucoup plus simple et tientdans une constatation beaucoup moins ambitieuse. C'est que le théâtre, chaque fois qu'il touche aux institutions sociales, ne peut faire autrement que de les critiquer. Il est obligé d'en dénoncer les lacunes et les défauts. C'est sa raison d'être. Le théâtre, à portée ou à prétentions sociales, ne risque donc pas de manquer de sujets. Nos institutions, quelles qu'elles puissent être, lui en offriront plus qu'il n'en pourra traiter, — aussi longtemps du moins qu'elles n'auront pas cessé d'être imparfaites.
C'est d'abord par le ridicule que le théâtre s'était attaqué au divorce : la nouvelle situation faite aux époux par la loi était tout de suite apparue aux écrivains de théâtre par ses côtés funambulesques. Elle leur avait fourni une ample moisson de rencontres saugrenues et de quipropos abracadabrants; elle avait déchaîné l'éclat de rire de Divorçons et livré la scène à l'imbroglio des Surprises du divorce ; le vaudeville se trouva soudain tout rajeuni et ragaillardi. Succès dangereux 1 Car peu à peu cette idée s'installait dans l'esprit du spectateur, que les situations créées
par le divorce sont essentiellement comiques. Aujourd'hui encore, et quelque effort que les auteurs apportent à nous en faire apercevoir la gravité, il suffit d'une touche maladroitement appliquée ou d'une insistance fâcheuse pour tout compromettre : le vaudeville est toujours là, qui rôde et qui nous guette.
Peu à peu cependant les autres genres durent s'adapter au nouvel état de choses : ils ne le firent qu'à regret, car rien ne vaut, au point de vue scénique, le spectacle de l'individu en lutte et faisant efiort pour s'affranchir ; mais ils n'avaient plus le choix. La comédie parisienne, la comédie sentimentale, la pièce à thèse accueillirent le divorce : entendez par là qu'elles lui firent le plus mauvais accueil et le plus rude.M.Brieux écrivit contre lui le Berceau, M. Hervieu le Dédale. Dix autres, avec la même ferveur, prirent à tâche de signaler combien de ruines il accumule. MM. Hermant et Fabre continuent la série.
Qu'est-ce qu'un mariage contracté avec la pensée qu'on en pourra rejeter le lien, dès qu'il aura cessé de plaire? Ne contient-il pas en luimême le germe de sa destruction? Résister a-t-il à la première épreuve? Telle est la question que se pose M, Hermant dans les JacobinesAiy répond avec une austérité qu'aucun écrivain de théâtre n'avait encore poussée à ce degré. D'après lui, ces unions passagères diffèrent à peine des unions libres, et la législation actuelle du mariage ressemble fort à une réglementation de l'adultère. Elle a créé cliez nos contemporaines un état d'esprit ([u'il appartient au moraliste d'analyser. Il y a, paraît- il, des femmes (jui ont la manie du di-
vorce. Elles collectionnent les maris. En prenant celui d'aujourd'hui, elles songent déjà à celui de demain, A peine mariées, elles se fiancent; fiancées, elles se remarient; remariées, elles divorcent à nouveau, pour recommencer de nouvelles épousailles.,, et ainsi de suite. Ce sont des personnes qui ont le goût du changement avec le respect de la légalité.
Pour nous présenter ces < divorceuses », M. Abel Hermant devait faire choix d'un milieu où il fût naturel de les rencontrer. Ce ne pouvait être ni l'aristocratie de vieille roche, ni la bourgeoisie traditionaliste, ni aucune partie du monde catholique où le divorce n'est pas admis. Mais il y a une nouvelle couche sociale, que les jeux de la politique ont fait affleurer et dont l'accès à la vie brillante coïncide avec l'avènement de la démocratie. C'est ce «monde officiel» que nous peint M. Hermant : le tableau qu'il en trace n'est guère séduisant. On y a, nous raconte-t-il, des places, des titres, des honneurs, des faveurs et tout ce qu'on peut attendre de l'amitié des ministres; on a de la hauteur et de la morgue, comme en avaient les privilégiés d'autrefois; on a cette arrogance commune à tous ceux qui savent qu'ils tiennent le haut du pavé, qu'ils peuvent se permettre n'importe quoi et qu'ils sont assurés de l'impunité ; on a de l'argent, des sinécures ou des bénéfices. Mais quelles mœurs, quels sentiments, quel langage ! On a le désir des jouissances, saus en connaître l'art; on étale sa grossièreté dans des cadres façonnés par les élégances de jadis; dans des décors de châteaux historiques et dans des robes faites par le grand couturier, on s'injurie comme des crocheteurs et comme
des filles.,. En est-il réellement ainsi? Est-ce un portrait qu'a dessiné M. Hermant? Est-ce une caricature? Je Tignore, et n'ayant aucun moyen de contrôle, je m'abstiens d'en juger.,. Mais, si M. Hermant dit vrai, quel monde 1
Nous sommes au premier acte chez une M"* Le Mesnil, qui est une grande dame de la troisième République et ne saurait manquer de s'occuper de philanthropie. Car il sied à une femme de faire le bien, mais on sait que le seul mot de charité évoque les plus mauvais jours de l'ancien régime. Elle est présidente de je ne sais quelle œuvre de bienfaisance; et la toile se lève sur une séance de son comité. — Ce n'est là, sans doute, qu'une curiosité de mise en scène et qu'un détail accessoire; mais dans cette pièce, ce sont les détails et les accessoires qui sont le plus amusants et ce sont les personnages épisodiques qui sont le mieux dessinés. Ainsi le couple Loupiau :
Niai, l'orpheline que l'CEuvre s'est occupée d'établir, et Loupiau, le louche individu dont on a fait un mari complaisant. Devant ces deux types, indiqués d'un trait rapide, on n'hésite pas : ils sont pris sur le vif. — Cette M"* Le Mesnil a une fille, Germaine, à qui sa chance a fait rencontrer un mari excellent, exemplaire, et tel qu'on n'en voit plus guère aujourd'hui ; Lucien Drouart. Celui-ci adore sa femme et son enfant, ne vit que pour eux, travaille sans relâche et leur amasse une fortune déjà rondelette. Un mari tel que celui-là, il faudrait le faire encadrer ; Germaine rêve de le quitter. Pourquoi ? Parce qu'il laisse inquiètes et inassouvies certaines de ses aspirations, et que ces aspirations seront, lui semble-til, mieux satisfaites par le séduisant Dernier, un
médecin très apprécié des dames, sorte de don Juan carabin.
Ce Bernier est marié de son côté. Bien entendu I Qu'à cela ne tienne, et le divorce n'a-t-il pas été inventé justement pour démarier les gens qui souhaitent de se remarier suivant leurs goûts ? Germaine attend sonbonheur d'un double divorce; elle a fait part à son mari de cette combinaison si simple, tranquillement, sans colère, sans émotion, sans rancune, comme elle lui annoncerait qu'elle a congédié la femme de chambre ou changé le tapissier. La scène où Lucien Drouart riposte à cette étonnante déc laration,par un plaidoyer qui est celui delà droiture et du bon sens,estde beaucoup la meilleure de tout Touvrage. Il n'admet pas, ce brave garçon, que, pour une fantaisie, on ait le droit de bouleverser plusieurs existences. Il est sans reproche; pourquoi accepterait-il que sa vie fût brisée et sa tendresse anéantie ? Dans un contrat où Tune des deux parties a tenu ses engagements, l'autre n'est pas libre. D'ailleurs, parmi les devoirs d'un mari, il y a celui de protection : Lucien défendra sa femme contre elle-même, il la tiendra en garde contre un entraînement dont elle deviendrait la victime, il l'empêchera de mettre entre eux l'irréparable. Bref, il dit tout ce que comporte la situation : il le dit très bien, avec noblesse, avec chaleur, avec simplicité. La salle le soutient de ses applaudissements. Et ces applaudissements veulent dire : < Nous avons du divorce tant et plus ; un mari qui refuse de divorcer a de fort grandes chances d'agir en hon nête homme ; le divorce par la volonté d'un seul serait une monstruosité. » Telle est aujourd'hui, enlamatière, l'opinion du théâtre.
Par malheur, les plus beaux discours n'ont jamais rien empêché. « Ils ont parfois changé mon opinion, disait un fameux parlementaire, ils n'ont jamais changé mon vote. » Germaine est si pou convertie, qu'elle a comploté son évasion. Elle doit, cette nuit même, à l'issue d'un bal, se sauver et rejoindre Dernier qui l'attend. Mais le mari a été prévenu. Il attrape Germaine au passage, et, cette fois, use du dernier argument qu'il tenait en réserve. C'est, à ne vous le point celer, le moyen du muletier. Il se trouve que c'est le bon, Germaine n'est pas de ces femmes qu'on prend par le raisonnement : c'avait été l'erreur de son mari de ne s'en être pas encore aperçu. Elle connaît enfin le bonheur: à quoi bon risquer de perdre au change ?
11 faut maintenant que Bernier reparaisse, tout au moins pour recevoir signification de son congé. Il faut que les deux hommesse rencontrent. Toute pièce sur le divorce doit mettre en présence le premier mari et l'autre. C'est la scène à faire. Et elle est difficile à faire, la situation étant de celles qu'on a toutes les peines du monde à tenir dans la note grave. Souvenez-vous du dernier acte du Dédale! M. Hervieu, dont l'art n'esquive jamais une difficulté, avait mis aux prises les maris; et leur femme se trouvait extra ordinairement gênée entre ces deux hommes, dont elle avait remplacé le premier par le second et trompé le second avec le premier. Finalement l'auteur ne sachant que faire de ces mâles devenus des fauves, s'en débarrassait comme il pouvait, en les jetant tous deux dans un torrent. M. Hermant a usé d'un procédé plus radical encore. C'est l'acte lui-même qu'il a supprimé. Nous avons
appris en efiet, après les premières représentations des Jacobines^ que le quatrième acte avait disparu, et que la pièce y avait plutôt gagné. Voilà qui est pour le mieux, Beaumarchais ne se fût pas scandalisé pour si peu, lui qui, devant l'accueil un peu froid fait aux cinq actes du Barbier^ s'était aussitôt « mis en quatre » et avait supprimé « la cinquième roue de son carrosse ». Mais qu'en eût dit Dumas fils? Il aimait à répéter qu'un dénouement est un total mathématique, et qu'on ne doit pas commencer une pièce avant d'avoir trouvé le mouvement et le mot de la fin. De toute évidence, M. Hermant ne partage pas l'avis de Dumas fils sur les dénouements.
Les ouvrages de M. Hermant en rappellent souvent d'autres, et on lui reproche volontiers que son talent soit surtout un talent d'assimilation. Cette fois, le reproche ne serait pas fondé. Car en écoutant les Jacobines^ il nous revenait à l'esprit le souvenir d'une autre pièce, à laquelle il est bien certain que M. Hermant n'a pas songé — et le rapprochement n'en est que plus instructif. Il y a, en effet, dans le répertoire du XIX® siècle, une comédie surannée et fameuse, où une femme, mariée elle aussi à un très brave homme de mari, médite, non pas de le quitter, n'ayant pas encore la ressource du divorce, mais de le tromper. Elle aussi, elle a des aspirations, et qu'elle croit idéales. Le mari, qui prévoit le danger, prend à tâche de défendre sa femme et de la maintenir dans le devoir. Et, comme dans les Jacobines^ c'est lui finalement qui triomphe, tandis que le séducteur s'esquive confus et ridicule. Cette pièce n'est autre que la Gabrielle d'Emile Augier. Julien, ce modèle des maris bour-
LE THÉÂTRE CONTRE LE DIVORCE l8l
geois, reconquiert sa femme, et la pièce se termine par sa victoire amoureuse. Seulement jadis cette victoire nous était indiquée par le vers falot :
père de famille, o poète, je t'aime!
Aujourd'hui elle nous est montrée, mise sous les yeux, avec une précision qui ne nous laisse rien ignorer. C'est la même scène, transposée suivant les exigences d'un art qui brave l'honnêteté • Nous avons fait des progrès en cinquante ans de réalisme. Mais n'est-il pas curieux de retrouver à la scène, dans nos modernes pièces contre le divorce, ce trio d'il y a cinquante ans, la femme incomprise, l'amant éconduit, le mari vainqueur, et de voir le théâtre d'aujourd'hui prendre contre les divorceuses la même attitude que la comédie bourgeoise avait adoptée naguère contre les amants romantiques ?
La pièce de M. Hermant est d'ailleurs plus intéressante par les intentions qu'on y devine, que par la façon dont l'auteur les a réalisées. La marche en est lente, hésitante, confuse ; le dialogue en est terne ; avec un tel sujet et de tels cléments, c'est presque une gageure d'être arrivé à faire une pièce ennuyeuse.
Si les Jacobines sont une comédie de mœurs, à la manière de Sardou plutôt encore qu'à celle de Dumas ou d'Augier, voici maintenant, dans la Maison d'argile^ un aspect de la question du divorce traitée en tragédie bourgeoise. Ce genre de la « tragédie bourgeoise » nous est d'autant mieux connu, que nous en avons pour spécimens deux pièces qui sont des œuvres achevées : les Corbeaux
d'Henry Becque, et la Course du flambeau de M. Paul Hervieu. Il n'en est guère qui fasse plus d'honneur au répertoire contemporain et dont on puisse plus justement dire qu'il est dans l'histoire du théâtre une nouveauté et une acquisition. Il semble tout particulièrement destiné à faire passer en nous les aJBfres de l'embarras d'argent. C'est le « frisson » qui lui est spécial. Il a pour sujet préféré ; « la ^Famille et l'Argent ». Quand la ruine est aux portes, que se passe-t-il dans l'intérieur de la maison? Comment agonise une famille acculée à la misère, ainsi que la famille Vigneron dans les Corbeaux? QvLdinxà elles sont hantées par le spectre de la faillite, que se passe-t-il dans les âmes ?Nous assistons, dans la Course du flambeau, à la déroute de tous les sentiments qu'on croyait naturels, comme la charité d'une grand'mère pour ses petits-enfants, Tamour d'une fille pour sa mère, et l'honnêteté même, la vulgaire honnêteté qui nous défend de voler dans un secrétaire et de falsifier une signature. Le genre est, nécessairement, âpre et dur; une éclaircie de gaieté causerait une surprise ; une détente, une poussée de sensibilité étonùerait. Ni grands gestes, ni grands cris. Le drame est ici celui d'une progression impitoyable, d'une descente lente et sûre dans l'horrible... Avec des pièces conçues dans ce système, on est bien sûr de ne pas attirer la foule. N'oublions jamais que la foule vient au théâtre pour s'amuser I Elle aime à être divertie, arrachée à elle-même, secouée par le souffle des grandes douleurs romanesques; elle supporte mal le spectacle des misères qui assombrissent la vie quotidienne. Aussi, d'ordinaire, ces pièces sont-elles limitées à un petit nombre de représen-
tations;inais ce sont les pièces des connaisseurs. M. Emile Fabre était très cligne de s'y essayer. C'est un des nouveaux écrivains les mieux doués pour le théâtre. Il aime à démonter le mécanisme, à mettre à nu Tarmature de notre société. Après la Vie publique et les Ventres dorés, qui nous avaient intéressés surtout comme tours de force et où Técrivain faisait un appel parfois indiscret à la mise en scène, il devait être désireux d'aborder une forme d'art qui exige plus de pénétration morale et plus de véritable fermeté dans l'exécution. Si même il n'y a pas complètement réussi, sa tentative reste honorable. En l'analysant, nous aurons soin de ne pas reprocher àM. Fabre comme autant de maladresses et de défauts les conditions mêmes du genre qu'il a choisi. Do toutes parts et en chœur, on l'a accusé d'avoir écrit une pièce pénible ; mais voulait-on qu'ayant résolu de nous montrer une famille divisée par les conséquences du divorce, il composât avec ce sujet un ouvrage agréable ? On a déclaré qu'il n'y a dans sa pièce aucun personnage sympathique et qu'on ne sait à qui s'intéresser ; mais la présence d'un personnage sympathique est-elle une loi ou une convention du théâtre ? La plupart des comédies de Molière sont parfaitement dénuées de personnages sympathiques. On cherchait en vain dans la Parisienne vers qui peut se porter notre sympathie, Qu'eutend-on d'ailleurs par cette vague appellation de « personnage sympathique »? Et ne pout-on prétendre que, dans une pièce de ce genre, la sympathie pour un individu est remplacée par une sorte de sympathie collective disséminée sur tous ces êtres, dont aucun n'est méchant, mais qui tous sont victimes d'une erreur
encouragée par la loi ? Il y a dans la pièce de M. Fabre de graves défaillances et des insuffisances fâcheuses ; mais ce ne sont pas celles qu'on s'est accordé à lui reprocher, et dont la critique était trop aisée pour avoir quelque portée.
La « maison d'argile » est la famille moderne, telle que l'a faite le divorce — éphémère et friable — par opposition à la famille d'autrefois, solidement établie sur la base du mariage, comme une maison de pierre. M""' Armières a divorcé d'un premier mari dont elle avait deux enfants, un fils et une fille. Le fils, Jean, est parti avec son père : depuis vingt ans, onn'a plus de leurs nouvelles. La fille, Valentine, a continué de vivre au foyer de sa mère remariée, mais comme une sacrifiée en qui couvent de secrets désirs de révolte; car M"' Armières, qui a une autre fille de son second mari, a concentré sur celle-ci toutes ses préférences. Or voici que les affaires de M. Armières sont gravement compromises. Gomment lui épargner la faillite, et comment assurer à sa fille, Marguerite, les trois cent mille francs de dot qui lui permettront de faire un beau mariage ? M°' Armières ne trouve qu'un moyen : elle consent à vendre une usine qui est sa propriété et se prête ainsi à dépouiller ses deux enfants du premier lit : Jean et Valentine.
Au second acte, le fils, Jean, surgit ; et c'est lui qui mènera désormais toute l'action. Elevé par son père, que le divorce a laissé quasiment sans ressources, il est devenu une espèce de contremaître : ses façons rudes contrastent avec l'élégance du milieu où il se trouve,chez sa mère, et où il fait figure d'intrus. L'occasion s'offre pour lui de se tirer d'affaire. Des commanditaireSt lui
fournissent les fonds pour racheter l'usine maternelle, dont il deviendrait ainsi le directeur. Il demande qu'on la lui laisse à six cent mille francs, au lieu de huit cent mille qu'olBfre une autre société, les deux cent mille francs de dififérence représentant une espèce d'avance d'hoirie. La mère voudrait de tout son cœur lui donner satisfaction ; mais cela lui est impossible, puisqu'on a dans le ménage Armières besoin des huit cent mille francs et jusqu'au dernier sou. De là violente explication entre le fils et la mère, suivie d'une scène plus orageuse encore entre Jean et le second mari de sa mère... Cet acte est le meilleur et nous a laissés assez fortement remués. Mais l'acte suivant en a détruit l'effet. Il est incertain et décevant. Non que l'auteur n'ait procédé avec méthode. Après la scène entre Jean et M. Armières, il nous devait la scène entre les deux demi-sœurs : elle est venue à point, et ces demoiselles se sont injuriées consciencieusement. Au milieu do tout ce vacarme, M"' Armières trouve une solution : et j'avoue, pour ma part, l'avoir mal comprise. Cette mère Goriot se dépouille de tout ce qu'elle possède ; mais il me semble que, depuis le début de la pièce, elle n'a pas fait autre chose. Marguerite renonce à sa dot et cl son beau mariage ; en sorte qu'elle va être h'^sée à son tour et sacrifiée. Et les deux enfants du premier mari s'en vont ensemble; et le second mari s'en va emmenant sa fille; et M"* Armières reste seule... Ce n'est guère vraisemblable. C'est un effet de théâtre; et, dans la tragédie bourgeoise, rien n'est plus déplacé et plus déconcertant que ces effets d'un théâtre dont le vrai nom est le mélodrame.
Que le divorce divise ceux qui étaient unis par le sang et que ce soit une grande misère, cela ne fait pas de doute. Que les questions d'argent, dès qu'elles surgissent entre les membres d'une famille même unie, les changent en ennemis, cela encore n'est que trop ordinaire. Pourquoi donc ne nous intéressons-nous pas un instant aux acteurs d'un drame si poignant ? C'est, je le crains, que pas un instant nous n'arrivons à nous persuader de leur réalité. Nous leurs passerions bien volontiers d'être tous si antipathiques : nous leur en voulons d*être si inexistants. Qui est M. Armières ? un imbécile ou un malhonnête homme?
Qui M"* Armières ? une faible, une inconsciente, une amoureuse? Et Jean ? Est-ce unréfractaire en révolte contre ceux par qui il a souffert ? Est-ce un bourgeois qui veut s'établir avantageusement? Que se passe-t-il dans leurs âmes? A quels traits reconnaît-on leur caractère, et en ont-ils un ? Par où Jean difière-t-il de Jacques ou de Paul, et quels sont en lui les mobiles qui le font agir autrement que n'eussent fait Pierre ou Simon ? Nous n'en savons rien. Et c'est pour cela que les intérêts dont s'entretiennent devant nous ces inconnus n'arrivent pas à nous toucher.
On dit souvent, en effet, que les affaires d'argent n'intéressent pas au théâtre. Cela est vrai en un certain sens. Les questions d'affaires ne portent pas en elles leur intérêt, et elles ont tôt fait de nous ennuyer quand l'auteur ne nous laisse apercevoir dans ces affaires qu'elles-mêmes. Elles cessent d'être ennuyeuses, quand elles sont la pierre de touche qui nous permet d'apprécier les âmes. Il n'est question que d'argent dans les Corbeaux ; mais ces discussions, outre qu'elles décou-
vrentla coquinerie derassocié,(luiiotaire,de Tarchitecte, dessinent Timage incertaine de la larmoyante M""Vigneron,et le profil arrêté, net, de la pratique et courageuse Marie. Il n'est question que d'argent dans la Course du flambeau ;. mais ces difficultés où Ton se débat mettent dans un relief accusé le caractère de l'intraitable grand'mère, en même temps qu'elles font jaillir du cœur de Sabine les puissances d'un amourmaternel, dévoué jusqu'à la folie et dévoyé jusqu'au crime.
En second lieu, c'est une loi de la tragédie bourgeoise que la série des faits doive s'y dérouler avec le caractère de la nécessité. Elle nous met sous les yeux les effets de cette moderne fatalité, qui, dans une société fondée sur l'argent, s'appelle la ruine. Du jour où le chef de famille est mort, chez ces Vigneron, du jour où le jeune nigaud de la Course du flambeau s'est engagé dans de mauvaises spéculations, tout le reste suit nécessairement ; c'est l'engrenage : iln'y apas moyend'échapper. Au contraire, dans la Maison d^ argile y nous sentons que l'hypothèse est par trop arbitraire et que les données du problème laissent place à de tout autres combinaisons de faits. L'auteur, dans son argumentation contre le divorce, nous montre la ruine s'introduisant à sa suite dans une famille. Mais si par hasard M"' Armièrcs, mieux inspirée dans son choix, avait pris un second mari plus riche que le premier et qui fût un galant homme? Gela peut arriver, et même le cas n'est pas rare. Le divorce se prête aux calculs d'intérêt comme aux fantaisies sentimentales : il peut être une excellente spéculation, — M. Fabre a fait de M°" Armières une divorcée. Mais il suffisait qu'elle fût remariée, et la pièce eût été sen-
siblement pareille. — L'auteur semble se ranger du parti des enfants qui reprochent à leur mère de les voler au profit de son second mari. Mais, d'autre part, ces enfants doivent-ils supporter ridée que le nom porté maintenant par leur mère soit déshonoré?... Tout cela reste vague, inconsistant ; or, quand une pièce est brutale, c'est alors qu'elle est tenue d'être vigoureuse.
Enfin,plus que partout ailleurs, dans un drame triste et dur, on doit nous épargner les violences inutiles. L'horreur y doit être en partie silencieuse. On se lamente ici, on se querelle, on < s'attrape » trop bruyamment. Comment des murs « d'argile » résistent-ils à ce tapage ? L'un des plus graves défauts de la pièce de M. Emile Fabre,et celui que nous sommes le moins disposés à lui pardonner, c'est ce manque de mesure, de réserve et de sobriété.
Mais on voit comment une telle pièce complète le cycle du divorce. Du vaudeville à la tragédie bourgeoise, tout l'espace se trouve rempli.L'idée est d'ailleurs la même qui inspire constamment le théâtre d'aujourd'hui, dès que le divorce est en question. Ici encore la femme, le premier et le second mari, les enfants, nous sont présentés dans le rôle qui leur est définitivement attribué. Il y a en littérature des cadres qui s'imposent à tous ceux qui, dans un même temps, traitent un sujet ou développent une question. Quiconque, au début du XX* siècle, porte au théâtre la question du divorce est amené, de force ou de gré, à prendre parti contre lui. 11 faut qu'il l'attaque à la fois dans ses causes et dans ses conséquences, qu'il en démontre l'inunoralité et dénonce en lui un péril social. Il faut qu'il appelle des fantaisies de l'in-
dividu à Tintérêt de la collectivité; il faut qu'il oppose aux droits les devoirs, qu'il fasse de la femme une égoïste, de l'enfant une victime, du premier mari un excellent homme infiniment intéressant, et du second mari un coquin... C'est le parti pris exactement contraire à celui qui avait cours au théâtre, alors que la loi n'admettait pas le divorce ; c'est celui où se rangent maintenant auteurs et public. Et c'est ainsi qu'un « poncif » chasse l'autre.
15 mars 1907 .
M. MAURICE DONNÀY
GEORGETTE LEMEUNIER.
Faire quelque chose de rien, est en art une des méthodes les plus séduisantes, mais aussi les plus périlleuses: c'est celle de M. Maurice Donnay. Depuis qu'elle lui a une fois réussi, et en dépit de recommencements moins heureux, il s y tient. George t te Lemeunier est une nouvelle application de procédés toujours les mêmes. Une intention d'adultère non suivie d'efiet, une velléité de divorce qui n'aboutit pas, tel est le semblant de sujet qui va servir ici à une apparence de pièce. Un inventeur, M. Lemeunier, a été pendant huit années un mari exemplaire, rangé, fidèle, tendre, un modèle de mari. Peu à peu la célébrité lui est venue, presque la fortune; il
entre en relations avec un monde brillant et peu scrupuleux ; il est sur le point d y laisser sombrer sa vertu. Il a fait la rencontre du ménage Sourette qui est un joli couple d'aigrefins. Le mari, personnage taré, est un lanceur d'afifaires généralement véreuses. Sa femme, qui est d'une beauté remarquable, lui sert de rabatteuse.
Lemeunier en est passionnément épris, et brûle de devenir à son tour le commanditaire du mari, Tamant de la femme, et la dupe de tous les deux. Avertie de ce qui se passe. M"" Lemeunier fait un esclandre et se retire chez sa mère. Subitement dégrisé, Lemeunier songe avec amertume aux désagréments que peuvent entraîner les distractions coupables pour ceux qui n'avaient pas la vocation. Et comme son repentir est smcère, qu'il a fait suffisamment pénitence et qu'il a des antécédents excellents, M°" Lemeunier consent à réintégrer le domicile conjugal. Les époux réconciliés seront désormais très heureux, et nous avons le plaisir de voir, au dénouement, la mauvaise femme. M"" Sourette, humiliée et confondue. Tout est bien qui finit bien. Il est clair que par ellemême cette petite histoire n'est pas très intéressante, qu'elle ne vaut ni plus ni moins qu'une autre, ou plutôt qu'elle ne peut valoir que par ce qu'on a mis autour.
Ce qu'on a mis autour, ce sont d'abord quelques personnages qui ne sont ni nécessaires, ni utiles à l'action engagée, qui n'y tiennent même par aucun lien et qu'on n'a donc mis là que pour le plaisir de nous les montrer. Ils ne sont pas jolis à voir, et nous ne les avons déjà vus que trop souvent ; mais ils sont essentiels au genre. Ce sont, par exemple, les figurants de ce qu'on appe-
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lait jadis le ménage à trois, et qui est devenu, par le progrès des temps,le ménage à quatre. M"' Mairieux trompe son mari avec le jeune Raymond et M. Mairieux trompe sa femme avec une actrice, Adèle Sorbier. Gomme Raymond a jadis été l'amant d'Adèle Sorbier et est resté pour elle un bon camarade, elle le tient au courant des faits et gestes du mari ; de la sorte, quand Mairieux déjeune chez Adèle Sorbier, M"' Mairieux peut en toute sécurité déjeuner avec Raymond... « Je trouve ça répugnant », opine Georgette Lemeunier.
Voici encore l'avoué à la mode, évoluant allègrement au milieu d'un monde dont il est mieux placé qu'un autre pour connaître les compromis. Il se fait, à l'occasion, le théoricien delà morale la plus accommodante : « Nous vivons à Paris, au milieu d'une société eflfroyable et dans un temps où l'on ne croit plus à rien. Nous sommes en contact perpétuel avec des gens hypocrites ou cyniques, menteurs, voleurs, vicieux, et même avec de véritables bandits ; et nous devons faire bonne mine aux canailles, — parce qu'après tout nous ignorons ce qu'ont fait les honnêtes gens.» Ajoutez le couple Sourette et divers comparses. Ge sont là pour nous d'assez vilaines connaissances ; mais ce sont, pour qui fréquente un peu les théâtres, de vieilles connaissances. Nous sommes si liabitués à voir ces types à la scène, que nous ne nous étonnons pas de les y retrouver. L'étonnement commencerait si nous avions l'imprudence de réfléchir. Gar il se peut que Lemeunier, victime d'un accès de snobisme, se laisse entraîner dans un milieu qui représente pour lui la haute vie. Mais que Georgette Lemeunier, qui est
une honnête femme, pleine de bon sens, declairvoyance et de volonté, ait pour amie une M"* Mairieux, et qu'elle laisse chez elle causer sur le même ton qui est celui du salon de M"" Sourette, voilà ce qui es.t inadmissible. Seulement ici il ne faut pas réfléchir.
11 faut songer que dans une pièce parisienne on ne demande aux gens que de faire de l'esprit. Ici, ils en font tous : les petites filles de quatorze ans elles-mêmes ne sauraient offrir aux messieurs une tasse de café et un morceau de sucre, sans faire des mots. Profitons de Toccasioni pour noter quelques-unes des nuances de l'esprit parisien, à la date d'aujourd'hui.
Plusieurs des mots semés à profusion dans Georgette Lemeunier n'ont évidemment coûté aucune peine à l'auteur. « On dit que plusieurs^ députés en sont venus aux mains. — Et même aux pieds...» Et comme M"' Sourette répond aux prénoms de Marie-Thérèse, on l'appelle, par manière de plaisanterie, «l'archiduchesse». Ces mots et d'autres, de même fabrication, pourraient faire croire que l'esprit parisien est éminemment l'esprit facile. Mais il en est, en revanche, de si difficiles, qu'on voit se préparer de si loin, qui sont obtenus au prix de tant de complications et d'une telle recherche de préciosité I Ecoutez ce bout de dialogue: « Ma beUe-sœur est en Amérique, chez. ses parents. — Comment ? — Oui, elle ne s'est pas entendue avec mon frère ; au bout de six mois de mariage, ils font déjà deux continents. » Ou encore écoutez de quelle manière, au cours d'un entretien familier, l'ami de la maison s'excuse de ne pas savoir remonter une lampe ; « Arrangez, donc cette lampe qui va tout de travers. — Oh t
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ça, jamais. Je suis comme Siebel, qui ne peut, sans qu'elle se fane, toucher une fleur : je ne peux, sans qu'elle se casse, toucher une lampe. — Si vous trempiez vos doigts dans l'eau bénite I...:^
Longtemps on s'était accordé à faire peu de cas des calembours et à peu près. Les personnages de Georgette Lemeunier ne sont pas si dégoûtés. « Vous me dites que j'ai le plus profond mépris des femmes. Est-ce ma faute ? J'ai toujours été avec elles d'une telle correction que souvent elles étaient obligées de me rappeler aux ... inconvenances. » « C'est un homme âgé. C'est un vieillard qui a pris feu. Un octogénaire flambait... » < Toujours charmant pour sa femme, il lui rend égards pour écarts... » « Nous chassâmes ensemble. — Où ça donc ? — En Sologne, chez notre ami Chaptinval. Vous ne vous rappelez pas ces parties de chasse et ces dîners? Quand Chaptinval avait bu, la Sologne était ivre... » La scène la mieux venue est celle où un vieux général congestionné monologue devant un jeune homme et, irrité de voir que ce jeune homme souriant ne l'interrompt pas, finit par le traiter d'idiot. Le rôle le plus amusant est celui d'une bonne qui pleurniche.
Passe encore pour la grosse plaisanterie ; le malheur est que la plaisanterie se fait ici trop souvent brutale. « Voyons, vous qui avez beaucoup de succès auprès des femmes, de tous les genres de femmes. — Je vous en prie. — Si, si, c'est de notoriété. Aimez-vous mieux ces demoiselles ou les femmes du monde ? — Mon cher, comme maîtresses les grues sont toujours plus agréables, les femmes du monde sont en général plus intéressantes ; c'est tout ce que l'on peut
dire...» « C'est un mufle. — Le royaume des femmes est à ]ui... » « Le mari va retrouver une cocotte, lafemme se fait reconduire par un gigolo...» Voilà des termes que le < boulevard » a empruntés aux boulevards extérieurs.
D'autres fois Tidiome spécial que parlent les acteurs nous arrive avec des airs de langue étrangère. « M"' Sourette n'existe pas auprès d'une femme comme vous; d'abord elle n'est pas très intelligente. — Oui, mais elle est roublarde. — Allons donc ! Vous la vendriez cent fois. — Elle n'a pas besoin de moi, elle se vend bien toute seule. Oui, je suis tout de même plus maligne qu'elle, eipour m'avoir, il faudrait quelle se lève rudement de bonne heure et même qiCelle ne se couche pas... » Parle-t-on ainsi dans les salons ou dans les ateliers? Je l'ignore. Et j'avoue, à ma honte, que je n'arrive pas à comprendre ce langage sans un effort de traduction; même à ce prix, je crains de n'en pas saisir tout à fait le sens, puisque la grâce m'en écliappe.
15 janvier 1899.
M. Maurice Donnay vient de passer des théâtres de genre à la Comédie-Française. Très pénétré des devoirs que lui imposait cette promotion, il a voulu nous donner une pièce d'un art plus soJide, une comédie où il y eût de la matière, des idées, de Témotion^ en même temps que de l'observation et de TespriV II n'y a réussi qu'en partie. Le Torrent a été médiocrement accueilli par le public et par la presse. On peut craindre que cet insuccès n'ait pour conséquence de rejeter M. Donnay en arrière, vers le genre qui lui a valu jusqu'ici des applaudissements faciles. 11 recommencera à recommencer Amants. Ce sera filcheux.
Il y aurait moyen pour le brillant dramatiste do tirer meilleur parti de l'aventure. En effet le tort do M. Donnay dans cette pièce n'est pas d'avoir trop complètement changé sa manière, luiis c'est bien plutôt d'y être resté trop semblable à lui-même. M. Donnay a été dupe des compliments ([u'on luitT prodigués. On trouvaitdans son théâtre un mélange d'ironie et de sensualité dont on ne cessait de célébrer la grâce, l'aimable fantaisie, la délicatesse et la légèreté. Ce qui mefrap-
pait au contraire dans ce théâtre, c'en était, je ne dirai certes pas la grossièreté, mais l'inélégance ; j'ai pour ma part essayé de l'insinuer, avec un peu de timidité et de honte, comme il arrive lorsqu'on se sent en désaccord avec l'opinion commune. La nouvelle pièce de M. Donnay n'a fait que mettre en un jour cru cette inélégance foncière.
Car, cette fois, M. Donnay ne s'est pas borné à faire la satire des mœurs, et à nous présenter telle qu'elle est la pleutrerie de ses contemporains. Il a imaginé des personnages sympathiques, incarnant la distinction morale telle qu'il la conçoit. Versannes et M"* Lambert sont des êtres supérieurs, incapables de se prêter aux compromis usités dans notre société pharisienne et qui conforment leur conduite à leur idéal. Versannes a été d'abord un oisif, un mondain, un homme de cercle ; dégoûté d'une vie frivole et désireux de se régénérer, il s'est retiré dans ses terres, afin d'y mener l'existence saine et utile du gentilhomme fermier. Par malheur, il est marié à une petite femme jolie et sotte, qui n'a ni cervelle, ni cœur, ni même de sens. Elle lui plaisait ainsi, du temps qu'il n'avait lui-même qu'une âme de vanité ; depuis sa conversion, il la trouve insupportable. De se sentir lié à cette perruche, ce lui est une soufirance de tous les instants. Il a des aspirations qui ne sont pas satisfaites. Il a des rêves généreux et sans emploi. C'est un incompris. Que va-t-il faire pour réaliser les fins supérieures de sa nature ?
Or, il y a dans un intérieur voisin une femme d'une trentaine d'années, deux fois mère de famille: il deviendra l'amant de la mère de famille.
Celle-ci, M"" Lambert, est pareillement une créature d'élite. Pour pénétrer cette âme exquise, voilée de délicatesse, de pudeur et de fierté, il n*eût pas fallu moins que toute l'intelligence et tout le soin attentif d'un mari éminent qui n'aurait eu aucun autre emploi de son temps. Mais la vie est mal faite, comme chacun sait- M. Lambert est d'une intelligence bornée, d'une nature épaisse — et d'ailleurs fort occupé à diriger une entreprise industrielle. Et voilà encore une incomprise! Que va-t-elle faire afin d'échapper à cette atmosphère de vulgarité où elle étouffe ? Elle deviendra la maîtresse de Versannes. Ces deux incompris se consoleront, en se comprenant l'un l'autre. Rien de plus naturel. Gela est si naturel, en effet, que c'est la nature elle-même dans ce qu'elle a de moins éthéré. C'est l'adultère né de l'ennui et des commodités du voisinage; c'est l'aventure vulgaire, médiocre, misérable; c'est le dernier mot de la platitude et de la banalité.
Ce pauvre adultère provincial fournit aux deux partenaires les joies qu'il comporte, et qui sont d'ailleurs do tous points conformes aux joies de l'adultère parisien. Seulement il survient un accident. M""* Lambert s'aperçoit qu'elle est enceinte ; et comme elle est trop pure pour se résigner à un partage — auquel du reste son mari ne la sollicite pas, — elle se trouve très embarrassée. Telle est la situation ; tel est le « cas de conscience » qui va ôtre débattu pendant tout le cours de la pièce. Les solutions qui s'offrent ne sont ni très nombreuses, ni surtout très réjouissantes. Ou bien les heureux amants se sauveront : c'est le moyen qui se présente tout de suite à l'esprit, mais il ne résiste pas à un quart d'heure de
réflexion. Ou bien on se souviendra qu'il y a un mari pour endosser la paternité. M"" Lambert choisit d'avouer sa faute ; et comme le mari se fâche, étant bien décidément dépourvu de toute grandeur d'âme, elle se précipite dans le torrent sous la roue de Tusine... Ce dénouement de mélodrame nous a laissés froids, comme les angoisses des amants nous avaient trouvés indifférents. La raison est très simple: c'est qu'il nous est vraiment impossible de plaindre en eux les victimes d'une fatalité inéluctable. Ils savaient à quoi ils s'exposaient. Versannes est un grand garçon, et il ne peut ignorer que les distractions, extra-conjugales entraînent parfois des conséquences. M"' Lambert n'est plus une pensionnaire ; elle ne peut se dissimuler que, s'il est agréable pour une mère de famille de s'aller jeter dans les bras d'un beau ténébreux au lieu de rester auprès de ses enfants, et de filer le parfait amour au lieu de filer la laine, cela ne va pas sans quelques dangers. Donc qu'ils se tirent de là comme ils pourront 1
Si encore l'auteur s'était borné à développer une situation; mais il a cru devoir, à cette occasion, développer une thèse ! Le Torrent n'est pas seulement la mise à la scène d'un fait divers quelconque; c'est par surcroît une pièce à thèse. C'en est une puisqu'il y a un «raisonneur», un certain Morins, psychologue de profession. Ohl ce Morins ! C'est bien la peine de s'être fait, comme M.Donnay, une réputation d'écrivain ultra-moderne, pour s'en aller exhumer du fatras romantique dea déclamations quasiment antédiluviennes I A la manière des bousingots, ce Morins accable de son mépris le « bourgeois ». Mais qu'est-ce donc
que la profession de psychologue pour dames, si ce n'est une profession essentiellement bourgeoise ? Et Morins, et Versannes, et M"* Lambert et nous tous, que sommes-nous donc, si nous ne sommes des bourgeois ? Consulté par son ami sur la question de savoir s*il doit ou non cfuir > avec sa maltresse, Morins lui demande s'il sent en lui Tamour, le véritable amour, cet amour qui se distingue des autres amours en ceci qu*H est Tamour et que les autres ne sont que la contrefaçon de Tamour. 11 le dépeint, ce véritable amour, en des termes qui jadis eussent fait se pâmer d'aise les modistes abonnées des cabinet» de lecture. Après quoi, il entonne un couplet sur les droits de la passion. Les droits de la passion I Quelle psychologie les a révélés à ce psychologue? Où les a-t-il vus ? Qui est-ce qui les a jamais vus ? Par quelle opération miraculeuse la passion créerait-elle des droits et non des servitudes?
Mais c'est qu'en efifet ces niaiseries surannées reconunencent d'avoir cours. Le psychologue du Torrent réclame tout uniment le mariage libre. Telle serait, aux maux de notre société, la véritable panacée ; tout le reste n'est que palliatif. Versannes et sa maîtresse n'auraient rien de mieux à faire que d'inaugurer l'avènement d'une humanité supérieure fondée sur le mariage libre... C'est un des traits de notre époque qu'on nous y propose — avec sérieux — des « hardiesses > de ce calibre et qu'on nous invite à discuter des idées de cette force. Ce sont, non pas même des idées, mais des mots vides de sens. Cnr on ne saurait fonder ni le mariage sur l'amour, ni une société sur le caprice d'unions passagères. Le mariage libre, du jour où il serait décrété, cesserait d'être
libre, parce qu'il serait le mariage. Pour ce qui est de prétendre que Thumanité s'élèverait audessus d'elle-même, du jour où la loi nous autoriserait à faire des enfants de ménage à ménage, par une méthode de croisement, c'est se moquer du monde, et cette fois sans grâce. On ne pouvait manquer de déclarer que ces opinions subversives viennent en droite ligne du théâtre d'Ibsen. Hélas! Si elles en viennent, la belle occasion de les y renvoyer 1
Dans une pièce qui est bien d'aujourd'hui, il est nécessaire qu'il y ait un rôle de prêtre. Depuis une dizaine d'années, on a définitivement installé le clergé au théâtre, et dans tous les théâtres, au Palais-Royal et aux Variétés comme au Gymnase. Même il est étonnant que cette intrusion n'ait pas inquiété les personnes libérales et tolérantes qui se donnent pour mission de surveiller les empiétements du cléricalisme. A l'heure qu'il est, il y a un prêtre dans la Dame de chez Maxim\ il y en a un dans le Vieux Marcheur^ il y en a un dans le Torrent. Gomme les curés qu'on nous montre ne sont ni assassins, ni faussaires, ni surtout fanatiques, et qu'on en fait plutôt de braves gens un peu sots, indulgents et doucereux, on déclare que toutes les convenances sont gardées et que, pour trouver ces exhibitions choquantes, il faudrait être l'esprit le plus affreusement étroit. Soyons donc cet esprit étroit! Dans la Dame de chez Maxim' et dans le Vieux Marcheur^ la drôlerie consiste à mêler à toutes sortes de polissonneries l'innocence d'un abbé candide qui ne voit, ne comprend, ne devine rien. Tant pis pour ceux qui trouvent cela drôle l Dans le Torrent^ il est de même fâcheux
d'avoii' mêlé un personnage dont Thabit est respectable à cette' histoire d'une coucherie et de ses suites. L'abbé Bloquîn donne à M"' Versannes le conseil de quitter son amant, de retourner à son mari. Ce conseil aurait du moins l'avantage d'épargner un grand malheur aux enfants déjà nés de M°° Lambert et qui sont fort innocents de tout ce qui se passe. Au surplus, ce n'est pas la faute de l'abbé Bloquin, c'est la faute de M"" Lambert, si elle s'est mise dans une situation d'où il est, de quelque manière que ce soit, impossible de sortir décemment. Mais nous ne sommes pas dans la réalité, nous sommes au tliéâtre, où la seule morale qui ait cours est la morale la plus conventionnelle. Au théâtre,nous ne voyons qu'une chose, et à notre grand scandale, c'est que l'abbé Bloquin conseille à M"' Lambert un mensonge : comme si, depuis le jour où elle a commencé d'avoir avec son amant des relations probablement clandestines, la chaste M"" Lambert ne s'était pas enfoncée dans le mensonge jusqu'au cou! Un prêtre conseillant un mensonge! Les voilà bien, les conseils de la religion ! (Jui dit religion, dit 'hypocrisie... Encore une fois, tout cela n'est pas sérieux. Mais que cela est de mauvais goût!
Et voilà une notion qui se perd, celle du goûtl C'est à ce point que, pour en parler, il faut n'avoir aucune peur du ridicule. Nous n'imaginons plus ce que ce peut être qu'un homme bien élevé. En ce sens, In conversation de Versannes avec son ami Morins est tressignificative.il ouvre largement, pour l'édification de ce tiers, l'alcôve conjugale et l'autre. On avait cru longtemps que, dans ces sortes de matières, une certaine dis-
crétion s'impose. Hier encore, ce gentleman eût passé pour un goujat ; mais c'était hier...
Enfin il y a toute une série de détails, de symptômes et d'images que je n'avais pas vu encore étaler avec cette complaisance au théâtre, ou du moins sur les scènes où l'on a quelque souci de dignité. Sauf erreur, je ne me souviens pas qu'on eût encore, à la Comédie-Française, mis à la scène le diagnostic de la grossesse. Au premier acte. M"*' Lambert se trouve incommodée. Elle a le cœur tout brouillé : ces maux de cœur ne sont que le classique avant-coureur d'une situation intéressante. Au second acte, elle informe Versannes de son état, et elle se plaint d'être un peu gênée pour lui faire cet aveu qu'elle eût préféré lui murmurer très bas, quand ils auraient été dans l'intimité, la plus douce, la plus confiante, à l'un de ces moments où l'on se dit tout : ces choses difficiles à avouer dans le tête-à-tête, on va donc les dire tout haut, devant douze cents personnes assemblées. Enfin, au dernier acte, on fera venir un médecin, pour donner à ce genre de description un caractère tout à fait scientifique. 11 est clair qu'il reste encore à nous mettre sous les yeux les péripéties de l'accouchement. Il y a de l'avenir.
Nous ne demandons certes pas à la Comédie- Française de nous donner autant de chefs-d'œuvre que de pièces nouvelles ; mais nous lui rappelons qu'elle avait jusqu'ici tenu à honneur de conserver certaines traditions de goût, de tact et de politesse.
15 mai 1899.
A force d'observer la société de son temps, M. Maurice Donnay s'est aperçu qu'elle est très divisée ; et, comme il est auteur dramatique, il a eu l'idée de porter à la scène les questions qui nous divisent le plus. Je ne lui en fais pas mon compliment. Nous avons, tous tant que nous sommes, et depuis quatre ou cinq ans, trop souffert de ces divisions pour prendre du plaisir à un spectacle qui en prolonge l'image sous nos yeux, et en avive au fond de nous la blessure. Je sais bien ce qu'on allègue à ce propos: qu'aucun sujet ne saurait être interdit à l'écrivain de théâtre. C'est une opinion qui se recommande par son air de liardiesse, mais qui d'ailleurs ne résiste pas à une minute d'examen; car, puisqu'il y a différents genres littéraires, c'est donc qu'ils ne sont pas tous également adaptés aux mêmes fins. Il est tels sujets qui pourront convenir au discours public, et à la polémique des journaux, mais (fu'il sera de bon goût d'écarter résolument du théâtre ; de ce nombre sont ceux qui touchent à certains sentiments délicats et profonds, aux croyances, â la religion, à la race.
J'en pourrais donner bien des raisons: il me suffira d'en invoquer une qui tient à l'essence même
du genre dramatique. Au théâtre, il s'agit d'associer tous les spectateurs, d'unir le public tout entier dans un sentiment commun. Lorsque l'auteur est arrivé à réaliser pour un instant cette unité, et à changer en une seule âme toutes lesâmes individuelles auxquelles il s'adresse, alors seulement il a atteint son but. Met-il à la scène une de ces théories neuves et audacieuses contre lesquelles une bonne partie des spectateurs est prévenue d'avance ? c'est afifaire à lui de dissiper ces préventions, de vaincre ces résistances et de déterminer dans le sens de sa thèse un courant général. Or c'est là ce qui est bien impossible quand on prend pour point de départ, comme dans le Retour de Jérusalem^ un antagonisme qui procède d'éléments irréductibles. L'auteur, par souci d'impartialité, exprime-t-il tour à tour chacune des opinions opposées ? ce sera donc dansla salle tantôt aux uns, tantôt aux autres d'approuver on de protester, jamais aux uns et aux autres de communier dans une même émotion.
Bien vite on aura cessé de faire attention à l'opportunité des tirades et à la justesse des répliques : on n'écoutera plus que l'écho qu'elles éveillent dans nos passions personnelles. Du mérite dramatique ou littéraire il ne sera plus question. C'est la déroute de l'art. Le fait est qu'on discute,^ à l'heure qu'il est, pour savoir si la pièce de M. Donnay est favorable aux Sémites ou aux Aryens: mais que ce soit une bonne ou une mauvaise pièce de théâtre, personne ne s'en inquiète. Pour écrire une pièce sur un pareil thème, un auteur n'a qu'une excuse : c'est d'y être forcé. Il faut qu'il ait vu se présenter de façon impérieuse à son esprit et se dessiner devant son imagination
un drame tenant étroitement aux circonstances actuelles, de telle sorte qu'il en soit le résultat nécessaire. Demandons-nous donc si celui auquel on nous fait assister dans le Retour de Jérusalem est en effet exactement dépendant du milieu social et moral d'aujourd'hui et s'il se rattache, par des Jiens intimes, à l'histoire de nos récentes divisions.
Michel Aubier est marié à une femme excellente, de qui il a deux enfants charmants. Après une dizaine d'années de bonheur quotidien, il se lasse de cotte félicité tranquille. A cet instant psycliologique, il rencontre une jeune femme vive, spirituelle, intelligente, attirante, et qui, elle aussi, étouffe dans l'atmosphère conjugale. Ils mettent en commun leur désir de liberté et contractent une union libre. Ce qui caractérise l'union libre, c'est qu'elle devient promptement le plus pénible des esclavages. Au bout de peu de temps, les deux amants s'aperçoivent qu'ils ne s'aiment plus: ils se séparent pour courir chacun de son côté à d'autres divertissements ou tomber à d'autres déchéances... C'est là une aventure de divorce et de faux ménage, pareille à tant d'autres, et qui n'en diffère par aucun trait essentiel. Elle pouvait se dérouler de point en point, quand bien même la société française ne se serait pas ({uerelléc sur la fraternité des peuples, le désarmement universel, et autres actualités de notre vie politique. Ces (luerelles, si elles interviennent dans ce drame où elles n'ont rien à faire, y sembleront rapportées et surajoutées.
C'est bien ce qui est arrivé. Le premier acte du Retour de Jérusalem annonçait un drame de passion : il est, cet acte, d'une très belle venue ;
c'est ce que M. Donnay a jamais donné de plus fort au théâtre. Dès le second acte, nous avons vu avec stupeur le drame tourner brusquement et faire place à une sorte de conférence contradictoire ou de journal parlé. Ce n'était plus un mari, un amant, une maîtresse qui dialoguaient, et on ne peut même dire que ce fût Tauteur qui s'exprimât par leur bouche. Hélas 1 ils récitaient des bribes d'articles et des extraits de brochures. Nous reconnaissions à son accent et à sa note particulière chacun des divers « organes » de l'opinion. Et ce colloque de la Libre Parole avec V Aurore y ou de V Intransigeant av^ec la Petite République^ aurait pu nous offrir quelque intérêt, s'il ne nous était trop facile de nous en régaler, sans avoir besoin pour cela de pre'ndre notre place au Gymaase. C'est le dialogue de théâtre remplacé par V Argus de la Presse. L'auteur dramatique n'a pas pour fonction de ramasser ces lieux communs de la polémique quotidienne auxquels nous ne trouvons plus ici qu'un air de fâcheuse banalité ; son rôle est de laisser ce débat à l'arrière-plan, et de mettre à la scène non ces controverses elles-mêmes, mais le drame qui peut se produire dans un temps et dans des conditions qui rendent ces controverses possibles.
De même que les événements doivent être dominés et déterminés par l'atmosphère morale dont on veut nous donner la sensation, de même les personnages doivent être exactement représentatifs d'une catégorie d'individus et de cellelà seulement. Ce Michel, nous dit-on, est un aryen, et cette Judith est une juive ; ils symbolisent l'opposition de deux races et il n'est rien qui par là ne s'explique. Je laisse de côté
la question de savoir si la notion de race, dans notre monde moderne, ofire ce caractère de précision que lui prête M. Donnay, et entraîne cette espèce de fatalité. Contentons- nous de prendre ces personnages pour ce qu'ils sont. Michel Aubier est d'abord un mari coupable quoique fidèle, qui iiésite entre deux femmes et voudrait bien faire plaisir à l'une sans faire de peine à l'autre. Puis il se laisse mettre à la porte de chez lui, n'ayant su opposer à la dignité irritée de sa femme qu'une pleutrerie toute masculine. Il gâche plusieurs existences et la sienne, sans d'ailleurs trouver à ce jeu aucune jouissance très vive. Il se résigne, sans qu'on puisse deviner pourquoi, à vivre avec Judith dans l'état de concubinage qui, même dans la société d'aujourd'hui, est assez mal vu. Il exprime, à vrai dire, de nobles sentiments, et son langage est toujours élevé ; mais ses actes sont toujours au-dessous du niveau le plus médiocre. Il abonde en propos oratoires et en défaillances de conduite. C'est un faible, c'est un mou, c'est un pauvre honune : c'est surtout un sot. Mais des sots, il y en a dans tous les partis politiques comme dans toutes les religions. Vraiment ce n'est pas là un suffisant élément de classification. — Judith, après six mois de mariage, est lasse de son mari ; après six mois d'union libre, elle est lasse de son amant. Elle le quitte, et il y a tout lieu de supposer ({u'elle ira ainsi d'expériences en expériences, entraînée par une curiosité qu'il est pourtant diflicile d'appeler intellectuelle. Voilà une petite femme qui aime le changement. Ce n'est certes pas une femme de foyer ; ce serait plutôt le contraire. Mais c'est là une affaire de tempérament,
non de race. Il n*y a rien de plus individuel. Et enfin, lorsqu'on s'attaque à Tune des plaies les plus douloureuses d'une époque, on a, de ce fait même, contracté l'engagement de traiter son sujet avec sérieux. Amour de la patrie, culte de l'humanité, attachement aux traditions, ce sont de beaux sentiments dont l'expression sonne d'étrange façon parmi les jeux de mots, les à peu près et les plaisanteries dont M. Donnay émaille son dialogue. Quelles que soient, parmi les idées qui se heurtent ici, celles pour lesquelles on est tenté d'éprouver une secrète sympathie, on ne peut qu'être chagriné de les rencontrer en si fâcheuse compagnie. Cette pièce, dont l'intrigue est banale, et qui dans son allure réussit à être à la fois superficielle et lourde, donne surtout l'impression de l'incohérence et du décousu. En changeant de sujets, M. Donnay ne se soucie pas de changer de manière. Et cette manière apparaît plus insuffisante, quand les sujets qu'il aborde devien'nent plus graves.
15 décembre 1903.