‹ Le théâtre nouveauChapitre 13 sur 25 · VAUTRE DANGER · texte numérisé non relu

VAUTRE DANGER

La nouvelle pièce de M. Maurice Donnay, rAu" ire danger j est-elle une pièce excellente ? Elle contient du moins une excellente leçon d*art dramatique qui, si elle ne profite pas à Fauteur luimême, ne sera pas perdue pour quelques-uns de ses confrères. Elle leur montrera, avec une clarté aveuglante, les inconvénients d'une formule qui s'est longtemps maintenue sur nos scènes de genre par la force même et la vertu souveraine du paradoxe.

Elle consiste à supprimer du théâtre tout ce qui lui est essentiel. Ni sujet, ni situation, ni mouvemont, ni progrès. Cela ne commence ni ne finit, mais dure le temps qu'il plaît à Tauteur et jusqu'à ce que cet exercice ait cessé de Tamuser. Des scènes se succèdent sans lien, et dont chacune se suffit à elle-même. Des personnages défilent qui n'ont ici rien à faire, mais dont il a paru divertissant do dessiner la silhouette. Des croquis do mœurs sont jetés çà et là et juxtaposés au petit bonheur. Des propos s'échangent qui sont dépourvus de suite. A quoi bon se mettre en peiné d'inventer quelque intrigue ? Ne sait-on pas que s'il va un art spécial du théâtre, c'est un art inférieur ? L'observation, la fantaisie, l'ironie, l'émo-

tion, la satire ne valent-elles pas par des mérites qui leur sont propres ? Ce qu'on y ajoute ne peut que les gâter. Le vrai plaisir, n'est-ce pas d'entendre dialoguer des personnages qui ont beaucoup d'esprit, ayant tout l'esprit de l'auteur ?

Ce théâtre a son charme fait de nonchalance, de décousu et de frivolité. M. Donnay y excelle. 11 s'en est approprié les procédés et en a tiré des œuvres qui ne sont pas sans grâce. Mais il a le tort d'y rester fidèle les jours même où, travaillant pour laComédie-Française, il se met en devoir de faire choix d'un beau sujet de pièce et d'une situation pathétique. Abordant le genre de la comédie de situation, où tous les développements sont commandés par la nécessité de résoudre un problème une fois posé, il y applique les ressources d'un art dont la merveille est de se jouer capricieusement autour de rien. Le résultat est qu'il arrive à la partie intéressante de son œuvre à l'instant précis où aous sommes lassés de l'attendre et trop tard pour qu'il ait encore le loisir de la traiter.

La situation qui sert de donnée à l'Autre clan,' ger est celle d'un homme amoureux de la fille de sa maîtresse. On n'en imagine guère de plus désobligeante. S'éprendre d'unejeune fille parce qu'on est l'amant de la mère, parce qu'elle ressemble à la jeunesse d'une maîtresse qui commence à vieillir, parce qu'on espère retrouver auprès d'elle les sensations qu'on demande vainement à un amour changé en habitude, c'est une calamité à laquelle il se peut qu'on soit exposé, parce qu'on n'est jamais tout à faità l'abri d'une surprise des sens ; mais que ce goût se développe, grandisse, s'exalte en passion, c'est ce qui n'est pas possi-

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ble sans une secrète complaisance, c'est un cas de libertinage et une espèce d'aberration. Un homme qui n'a pas perdu tout sentiment de moralité vient-il à découvrir qu'il a laissé monter cette boue du fond trouble de son être? il en concevra pour lui-même une espèce d'horreur qui lui rendra la vie insupportable. Les meilleurs de nos romanciers contemporains ne s'y sont pas trompés. Le héros du roman de Maupassant, Fort comme la mort^ se jette sous les roues d'une voiture. Celui du roman do M. Bourget, le Fantôme ^ a été hanté par l'idée du suicide, et ne redevient capable de vivre, — de quelle vie douloureuse 1 — qu'après avoir, en quelque manière, soulagé sa conscience par une confession tragique.

Audacieuse dans le livre, une telle étude peutelle être transportée à la scène avec tous les développements qu'elle comporte et n'y pas paraître révoltante ? Songez que, le langage de l'amour no disposant que d'un vocabulaire des plus restreints, il faudra que nous entendions notre amoureux sur le retour faire hommage à la fille des mêmes mots et des mêmes serments dont il a abusé la mère ! Songez que nous aurons sous les yeux le spectacle d'une mère et d'une fille se disputant leur amant ! Ces vilenies ou ces monstruosités peuvent, grâce au recul des temps, s'atténuer dans le décor de la tragédie ou du drame historique. Dans le décor d'une comédie, sous le costume moderne, dans l'atmosphère d'aujourd'hui, le caractère odieux n'en devient-il pas intolérable ? ("est à l'événement d'en décider et l'auteur qui tente», l'entreprise s'y aventure à ses risques et périls. Ce qui est certain, c'est que d'un tel sujet il ue peut tirer une pièce aimable, spirituelle^

ironique, mais bien une de ces pièces âpres, atro* ces dont on subit la représentation comme un cauchemar. Ce qui Test plus encore, c'est qu'ayant choisi le sujet, il doit le traiter.

Le dénouement auquel veut nous amener l'auteur de r Autre danger est celui-ci : une femme mariant sa fille à son amant. Laissons de côté le cas où elle userait de cet ijigénieux moyen pour retenir et fixer auprès d'elle l'homme qu'elle devine prêt à s'échapper, puisque aussi bien et par bonheur ce n'est pas celui dont l'auteur s'est avisé. Pour qu'une femme — d'ailleurs charmante — se résolve à une si afireuse détermination, de quelles épreuves n'a-t-elle pas dû être meurtrie? De quelles révoltes n'a-t-elle pas dû se défendre?' Quelles humiliations l'ont ployée, comme une vaincue, à ce parti désespéré ? Ce n'est rien, encore que sa soufirance personnelle, sa déception d'amoureuse, et que les tortures de sajalousie ; la crainte que sa fille n'apprenne quelque jour la vérité n'est pas la pire des angoisses qui doivent l'étreindre ; mais, en jetant sa fille dans des bras où elle s'est elle-même reposée, 'elle commet un crime. C'est ce crime qu'il s'agit de nous faire accepter, et pour cela il est indispensable qu'il nous apparaise comme nécessaire, imposé par les circonstances, en sorte que l'horreur en disparaisse pour ainsi dire devant la nécessité. Est-il possible de créer une telle atmosphère, de combiner un tel concours de circonstances, de nous amener par un chemin si périlleux à un tournant aussi scabreux ? En tout cas,, l'auteur s'était comme engagé à l'essayer.

Il est curieux de voir de quoi M. Donnay, au lieu de suivre ces indications de son sujet, a.

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rempli les trois premiers actes d'une pièce qui en a quatre.

Le premier acte débute par des conversations et propos do table. Deux anciens camarades d'école se revoient après plusieurs années, et ce sont sur la camaraderie, sur les modernes façons d'arriver, des plaisanteries qui ne nous donnent pas l'impression de la nouveauté. Freydières, joli garçon d'une trentained'années, retrouve en Claire Jadain une amie d'enfance. Il l'a aimée étant collégien, et, quand elle s'est mariée, c'a été 'pour lui un gros chagrin. Il lui rappelle toute sorte de gentils souvenirs d'autrefois. Par exemple, il pourrait lui redire la couleur de la robe et la forme du chapeau qu'elle portait un tel jour. Situation banale en somme et d'où il se tire avec les banalités d'usage. Nous devinons bien que cette rencontre aura ses suites naturelles et que Claire deviendra la maîtresse de Freydières. Certes l'auteur réprend les choses d'un peu loin, mais il aurait pu remonter au temps où Claire et Freydières jouaient au cerceau. De la fille de M"" Jadain à peine est-il parlé : au surplus, ce n'est qu'une fillette de quatorze ans ! Freydières nous renseigne en passant sur un trait particulier de sa nature : il est de ceux qui, fidèles à un même idéal, n'aiment dans toute leur vie qu'une seule femme, mais peuvent l'aimer en plusieurs personnes. Nous ne faisons pas grande attention à cette particularité, car rien ne nous avertit qu'elle doive prendre dans la suite une importance essentielle. — Ainsi nous ne voyons pas même poindre le vrai sujet. La comédie qui s'annonce est celle d'un amour ébauché avant le mariage et qui, après le mariage, va s'achever en liaison.

La scène la plus amusante du second acte est celle où Jadain s'irrite contre son associé Ernstein. C'est Jadain qui travaille, invente, surveille, exécute ; c'est Ernstein qu'on décore ! Il oublie qu'Ernstein, en se l'associant, a fait sa fortune et l'a tiré d'un poste médiocre où il s'enlisait pour toujours. Mais ceci n'est qu'un hors-d'œuvre. . . Quatre années se sont passées depuis le premier acte. Naturellement Freydières est devenu l'amant de Claire. Et, comme il est en même temps l'ami du mari, le familier de la maison, cela entraîne toute sorte de compromissions qui l'irritent et lui gâtent sa joie. Ajoutez que Claire a maintenant une grande fille, à laquelle il faut qu'elle consacre une partie de son temps. Ce n'est plus seulement le mari, les parents, les amis, les indifférents, c'est encore cette grande fille, Madeleine, que Freydières va trouver entre sa maîtresse et lui. — Et voilà donc comment se dessine la comédie; on va nous montrer, en dépit d'un mot connu, combien il peut être fâcheux d'avoir pour maîtresse une honnête femme. Les devoirs d'épouse, de maîtresse de maison, de mère, reprennent peu à peu l'adultère bourgeoise et mettent l'amant en fuite. Le pot-au-feu est plus fort que l'amour.

Le troisième acte est, comme d'ailleurs le premier, un acte en musique ; on y chante et on y danse à la cantonade ; on s'y promène ; on y apporte des accessoires de cotillon: cela occupe. Pourtant, au milieu de ce papillotage et du babillage des invités, une scène significative. C'est le premier bal de Madeleine : Freydières reproche à la jeune fille son succès, sa gaîté, son décoUetage. Il en est jaloux, donc il l'aime. Une autre minute nous donne encore à réfléchir : Madeleine sur-

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prend un bout de dialogue chuchoté à mi-voix et qui désigne Freydières pour être Tamant de M"' Jadain : elle s*évanouit. Madeleine s'évanouit, donc elle aime Freydières. — A l'acte suivant, nous apprenons que Madeleine est malade depuis quinze jours, et que les médecins y perdent leur latin. Or sa mère feuillette le cahier d'impressions de la jeune fille. Elle y lit en toutes lettres que celle-ci aime Freydières. Enfin la situation est posée! Enfin la pièce commence!... Et nous sommes au milieu du dernier acte !

C'est assez dire que le drame est escamoté.

Surprises, aveux, résolutions in extremis^ tout cela va se succéder en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. L'auteur a trop flâné en route pour ne pas être obligé maintenant de courir la poste. Il nous mène grand train ; et nous avons beau lui crier que son histoire est sur le point de nous intéresser — coûte que coûte, il faut brusquer les choses, brûler les étapes et couper au plus court.

Notez qu'au moment où nous sommes arrivés, nous sommes à peu près aussi mal renseignés qu'au début sur les trois personnages entre qui va se jouer cette partie rapide comme l'éclair. Freydières c'est Freydières tout bonnement, le * beau Freydières » si l'on veut, un monsieur au hasard. Madeleine est une jeune fille qui rêvasse dans sa chambre et se donne l'illusion d'avoir une vie seutinientale en griffonnant des choses sur un cahier fermant à clé ; elle éprouve auprès d'un belhltre (|ui lui offre des bonbons un émoi qu'elle prend pour de l'amour; cela n'a rien de bien particulier, ni ({ui la différencie de toutes les autres jeunes filles. Pour ce qui est de Claire, dont

Tauteur a fait le principal personnage, est-elle plutôt femme ou plutôt mère ? Nous n'en savons rien encore ; Fun et Tautre est possible. Si elle est plutôt femme, et soucieuse avant tout de conserver son amant, elle va donc prendre sa fille en grippe, et, après qu*un petit séjour dans le Midi lui aura rendu des couleurs suffisantes, la marier à quelque polytechnicien. Si elJe est plutôt mère, c'est Freydières qu'elle prendra en aversion, et pour Madeleine le petit voyage s'impose, pareillement, aussi bien que le mariage à bref délai. Mais qu'elle marie Madeleine à Freydières, c'est ce que rien ne faisait prévoir ; qu'elle consente à ce mariage odieux pour assurer le bonheur de son enfant, et aussi pour éviter le scandale, c'est ce à quoi nous nous attendions le moins. Une femme qui marie son amant à sa fille pour conserver à cette fille le respect de sa mère, cela du moins n'est pas banal.

Dans ce dernier acte l'auteur a réuni, entassé, accumulé, comme des matériaux mal dégrossis, tous les éléments de drame qu'il a négligé de mettre en œuvre. Commencée, continuée, prolongée en comédie mondaine, la pièce s'y termine sur une note de brutalité. L'impression qu'on emporte est pénible.

Dans r Autre danger^ comme dans le Torrent^ M. Donnay a cru que, pour faire une comédie, il n'est que de coudre à trois actes de fantaisie une situation d'une audace devenue bien facile depuis que notre complaisance est sans limites. Le résultat lui donne tort. Non, et quoi qu'on en ait pu dire, il n'est pas vrai qu'un auteur ait le droit de disposer à son gré de l'attention que le public consent à lui prêter pendant quatre heures

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d'horloge. En venant au théâtre, nous apportons, des exigences qui sont légitimes puisqu'elles se bornent à demander que d'un sujet une fois choisi on tire un peu de ce qui y est contenu. La situation impose à la pièce son allure générale et ses développements essentiels. L'écrivain n'est pas^ libre de s'y dérober. S'il préfère s'échapper, tourner autour, s'amuser aux bagatelles, fioritures et gentillesses, nous ne prenons pas le change, et eût-il tout l'esprit de M. Donnay, nous sommes déçus.

15 janvier 1903.

Depuis qu'il y a une société et quelab'ttérature, sous prétexte de la corriger, s'en amuse, aucun sujet plus que la manie de paraître n*a tenté satiristes, moralistes, romanciers et auteurs dramatiques. Sans remonter tout à fait jusqu'au déluge, on peut se souvenir que le vieux d'Aubigné, écrivant pour un siècle de pédants, donnait à son baron de Fœneste un nom qui signifie paraître — en grec! Et M. Jourdain était un bourgeois qui voulait paraître gentilhomme. Il eût été bien surprenant que le roman et le théâtre modernes n'eussent pas exploité un si admirable sujet. Balzac a fait de ce travers un des ressorts essentiels de la Comédie humaine. Celles qu'Emile Augier appelle les Lionnes pauvres sont tout uniment de pauvres petites bourgeoises, qui font solder par qui elles peuvent la note de leur couturière et de leur modiste. Dans Maison Neuve deSardou,nous voyons le commerce à l'ancienne mode, solide et sans trompe l'œil, se mettre à la mode nouvelle, celle du bluffa qu'on appelait en ce temps-là l'esbroufe. Labiche lui-même a fait une comédie de la Poudre aux yeux. Dans Fromont jeune ^ l'âme étroite do Sidonie est abondamment remplie par l'unique et féroce passion de la vanité. C'est donc

que la manie de paraître est de tous les temps; et il y a des raisons pour qu'elle soit surtout de notre temps. La société où nous vivons a cessé d'être fortement encadrée. Non seulement les anciennes distinctions de classes et de rangs ne répondent plus à aucune réalité, et le prestige des biens de fortune s'est accru d'autant ; mais, par suite du va-et-vient des capitaux, de la rapidité avec laquelle les fortunes se font et se défont, nous assistons à une série ininterrompue de changements à vue, et nous ne songeons même plus à en concevoir de Tétonnement. Ce qu'on appelle aujourd'hui le monde nous donne bien en effet l'impression d'une mouvante et décevante fantasmagorie: c'est un concours de façades, c'est un jeu d'illusions et d'apparences. Nous nous en amusons, nous ne nous reconnaissons guère le droit d'être difficiles et do demander aux gens compte de ce qu'ils sont. Nous n'avons qu'une peur, celle d'être dupes : au besoin, nous choisirions d'être complices... Il est vrai encore que le goût de paraître est plus qu'un ridicule. Comme il repose sur le mensonge, il fausse toutes les conditions de la vie. Et comme il confine nécessairement aux questions d'argent, il ne peut manquer de nous acheminer vers le drame.

L'auteur de Paraître ! a donc mis la main sur un très beau et très actuel sujet de comédie dramatique. Pour en tirer une pièce un peu forte, il n'aurait eu qu'à le vouloir. Mais il ne Ta pas voulu ; car c'est sans doute à une espèce de parti pris, à une sorte d'indifférence dédaigneuse ([u'il faut attribuer les trop nombreuses défaillances de son art. Les éloges maladroits de la presse ont rendu à M. Donnay un service déplo-

rable. Comme il arrive presque toujours, c'est pour ses défauts qu'on Ta loué. On Ta célébré justement pour ce qu'il y a de superficiel dans sa manière et pour son excessive facilité. On l'a complimenté pour ses nonchalances, où l'on a fait semblant de voir les plus grands des artifices. 11 a versé du côté où il penchait. Il n'a pas compris que, si l'on peut, avec un tour d'esprit agréablement parisien et un habile emploi de la note émue, gagner une partie, c'est une gageure à ne pas recommencer. Persuadé que sa grâce sera la plus forte, il croit qu'il n'a besoin ni de serrer les idées qu'il met en œuvre, ni de choisir avec quelque discernement les personnages qu'il met en scène, ni d'être lui-même un peu plus sévère pour la qualité de son pathétique ou pour celle de son esprit. L'a peu près est un système commode pour faire des mots, mais dangereux pour faire des pièces.

L'idée qu'évoque ce mot « paraître », n'a tout son sens et toute sa précision que s'il est question d'argent ou de relations. On veut paraître plus riche que l'on n'est ; on veut paraître fréquenter des personnes qui marquent bien. M. Donnay étend le sens du mot aussi loin qu'il plaît à sa fantaisie, en sorte qu'on ne sait plus au juste à qui il en a. 11 serait à peine suffisant de dire qu'il a voulu réunir dans sa pièce tous les origi. naux d'une sorte de foire aux vanités. Et on nesait par quel lien trop subtil se rattachent au dessein général plusieurs des personnages, et non des moins en relief.

Voici une M"' Hurtz qui se guindé en poétesse. Elle dit ses vers dans les salons : les femmes s'agenouillent autour d'elle et se pâment en cei*cle

Direz-vous que M"' Hurtz veut « paraître » avoir du talent ? Mais c'est le cas de tous les poètes, aussi bien que des poétesses, et des professionnels aussi bien que des amateurs. Quiconque tient une plume en est là. Le cas de cette dame est des plus caractérisés. Elle est atteinte de ce mal de la littérature, de cette « littératurite » aiguë, dont nos contemporains ne meurent pas tous, mais dont ils sont tous frappés. Les femmes passaient jadis pour aimer les littérateurs plus que la littérature ; elles en sont venues à aimer la littérature pour elle-même. Elles lui consacrent leurs loisirs : c'est le plus innocent des passe-temps, et, si on les on raille, il faut que ce soit avec indulgence.

Voici une petite M"* Lacouderie qui nous conte, le plus gentiment du monde, l'aventure tragicomique dont elle est la déplorable héroïne. Elle se trouvait aux bains de mer, sur une plage à la modo, dans le monde où l'on flirte. Elle n'a pas voulu avoir l'air d'être plus bégueule qu'une autre, ni surtout plus délaissée. Elle a pris un amant ; seulement, comme elle manquait d'habitude, elle l'a mal pris. Le gentleman, auquel elle n'a pas su résister, est un affreux escroc qui exerce sur elle un chantage en règle. C'est ce qui s'appelle ne pas avoir de chance. Mais où voit-on dans tout cela que M"* Lacouderie cherche à « paraître » ? C'est plutôt le contraire qu'elle souhaite : elle se cache 1 Ses rendez-vous furtifs dans de vagues hôtels tout à fait dépourvus d'apparence n'ont rien qui ressemble à de l'ostentation. C'est même ( ctto crainte d'être découverte qui la met à la merri de son amant et fait d'elle la victime d'un maître chanteur. L'anecdote do M"* Lacouderie, <|ui est du reste l'épisode le mieux venu de toute

la pièce, servirait très bien, dans une « morale en action », à illustrer le chapitre du danger des mauvais exemples, ou celui des inconvénients qu'on éprouve à mal choisir ses relations.

Voici Paul Marges qui, comme avocat, plaide pour les patrons, et, comme député, se fait élire avec rétiquette de socialiste. Il joue un double rôle ; c'est maître Jacques : est-ce à l'avocat, estce au député que vous voulez parler ? Au fond, il est moins socialiste que vous ou moi; ses goûts de simplicité, autant que les goûts de luxe de son épouse, dénotent des âmes bourgeoises et conservatrices; mais le socialisme est un moyen de parvenir. Paul Marges est donc un arriviste. C'est l'ambitieux sans: scrupules, comme on eût dit jadis, et comme on n'ose plus dire maintenant, les calculs du politicien d'aujourd'hui étant devenus si mesquins que le terme d'ambition leur ferait trop d'honneur.

J'en passe ; mais ce qui est remarquable, c'est que le mobile auquel obéit le principal personnage de la pièce, Ghristiane, est très différent de la vulgaire « manie de paraître». Pour contenter cette manie, il lui aurait suffi de se faire entretenir par son amant, et de mener un train de vie fort supérieur à la situation de son *mari ; ce mari, Paul Marges, aurait fait comme tant d'autres qui n'y voient que du feu. Or Ghristiane a conçu le projet hardi de devenir la fenunede son beau-frère, le richissime Jean Reitzell. Il y faudra un double divorce ; ce qui, au point de vue de l'effet à produire et des apparences, ne laissera pas d'être fâcheux. Le goût de paraître ne va pas sans un besoin de considération qui s'accorde mal avec le scandale de ce double divorce et de ce

remariage en famille. En fait, ce que Ghristiane poursuit, c'est bel et bien la réalité de cette grande fortune dont le mirage Taffole. Elle a tout uniment la passion de Targent... Mais pourquoi demander à l'auteur une précision d'analyse dont il ne s'est pas soucié? Il a pris quelques originaux de son temps qu'il trouve divertissants ; il les a groupés sous une vague dénomination et il n'a pas attaclié plus d'importance qu'il ne faut au titre d'une pièce.

Comprenant bien que ses personnages sont d'une psyciiologie un peu incertaine, M. Donnay a confié le soin de nous les présenter à un acteur spécialement chargé de cette fonction. Car il y a, dan^ Paraître I un raisonneur, et il ne risque pas d'y passer inaperçu, tant il y tient de place et s'étale avec complaisance et satisfaction ! Nous le croyions définitivement condamné, et mort sous les sarcasmes, ce personnage du raisonneur: les jeunes maîtres de notre théâtre ont pris à tâche de le ressusciter. Le raisonneur est ici un certain Bouy, qu'on appelle « le baron ». Il n'est ni journaliste comme Desgenais, ni gentilhomme comme Olivier de Jalin, ni docteur comme Réinonin; mais il est bien de la famille. 11 présente ce premier trait auquel on reconnaît le raisonneur : il est insupportable. Il ignore ces vérités de simple bon sens : que le contentement de soi, trop affiché, exaspère, et que le bavardage continu ennuie. Ou l'auteur a su exprimer sa pensée, et je n'ai pas besoin de ce commentaire suivi et de ces notes au bas des pages; ou, s'il craint de ne pas s'être fait bien comprendre, comment ne voit-il pas que ces dissertations, ces apliorisnies,ces« mots » ont un autre inconvénient,

celui de ralentir le mouvement ? En second lieu, un raisonneur doit être de toute la pièce Thomme le moins qualifié pour se poser en moraliste, et de quelque morale que ce soit. Le baron ne manque pas à cette partie de la définition. C'est un type de vieux célibataire égoïste : il ne s'est pas marié, pour s'épargner l'embarras et les ciiarges d'un ménage, d'une femme, d'une famille. Mais, pour être célibataire on n'en est pas moins homme ; il vit donc avec sa bonne : il y trouve autant de plaisir et plus d'économie. Voilà un gaillard qui est tout à fait en situation pour rappeler les autres à la pudeur ! Donc il les morigène d'importance et gourmande leur vanité — au nom de l'ignominie de sa propre existence. Ses aphorismes ont ce caractère particulier d'être tout à fait dénués de sens.« Je suis,déclare-t-il,un collectiviste isolé.» Comprenne qui pourra 1 Dans la vie réelle, nous fuirions la présence importune et la niaiserie prétentieuse de cet individu. Au théâtre, nous sommes obligés de le subir. Nous en voulons à l'auteur de nous l'avoir imposé. Ou plutôt nous lui reprochons d'avoir accueilli ce type conventionnel, parce qu'il le trouvait tout fait et tout prêt, et d'avoir employé, parce qu'il l'estimait commode, un procédé suranné et qui donne à sa pièce on ne sait quel air vieillot.

11 ne faut pas davantage demander à M. Donnay de concentrer l'intérêt, sa manière étant bien plutôt de l'éparpiller. Il ne faut pas lui demander de nous représenter — ce qui est pourtant la loi du théâtre — un raccourci d'action : une forme ramassée est tout le contraire de sa forme qui est volontairement distendue, étirée. L'accessoire n'y laisse plus de place à l'essentiel.

On s'aperçoit qu'on a déjà rendu compte de tout ce (fu'il y a de plus frappant, de plus curieux et do plus amusant dans une comédie de xM. Donnay, sans avoir encore eu un mot à dire de la comédie elle-même. Ses pièces touchent déjà à leur fin (fu'elles n'ont pas encore commencé. Au moins voilà un autour auquel on ne reprochera pas d'être trop pressé d'arriver au but 1 Dans Paraître /nous sommes déjà à la dernière scène du troisième acte, nous avons déjà vu défiler toute une série de personnages — dont la plupart ne serviront à rien et qu'on aurait pu supprimer, — nous avons entendu parler de tout et de quelques autres choses oncoro,nous avons salué au passage tout un bataillon de drôleries : nous ne savons pas encore comment le drame va se dessiner. Nous avons cependant appris, chemin faisant, ([ue Juliette Marges est devenue la femme de Jean Reitzell. C'a été pour elle un mariasse inespéré. Car les Marges sont de petits hoursreois sans fortune, tandis que Jean Reitzell, cpii est le fils du Champagne Reitzell, est imluonséniont riche et peut, grâce aux millions ([ue hii a gagnés son père, vivre en oisif et en dilettante.. Mais il y a un moyen si simple pour arranger ces mariages-là, et qui a déjà réussi dans tant (lo romans et dans tant do vaudevilles ! La voiture versée de l'ancien opéra-comi([ue est devenue un automobile : c'est tout le ])rogrès. Les Marges ont recueilli l'automobilistcî blessé, que M. Donnay a fait verser justement devant leur maison de campagne; ils ont eu soin de lui donner pourprarde-malade Juliette, f[ui est charmante. (y est encore là ime de ces classiques roueries qui réussissent toujours, et il est donc inutile de se mettre en frais d'imaginations nouvelles. Jean

Reitzell est très impressionnable; c'est un mou, un faible: il est neurasthénique, comme beaucoup de fils dont les pères ont trop travaillé, ou tout simplement conmie beaucoup de jeunes gens qui n'ont eux-mêmes aucune envie de rien faire. Il ne sait pas se défendre du piège que lui ont tendu les Marges ; il se prend à la ruse dont Juliette a été l'instrument inconscient : il épouse.

Ce mariage ne rend heureux, d'ailleurs, ni l'un ni l'autre des deux conjoints : il n'est pas dans la définition de Jean d'être heureux, car le bonheur est affaire de volonté, et Juliette, la seule dans tout ce monde qui n'ait pas le goût de paraître, était faite pour la médiocrité. Entre temps la belle-sœur de Juliette, Ghristiane, est devenue la maîtresse de Jean : ce n'est pas très joli, et nous le déplorons, mais comme ni le mari de Ghristiane, ni Juliette même ne semblent soupçonner la vérité, cette situation pourrait très bien se prolonger sans accident. Tout à coup Jean apprend, et nous apprenons avec lui, quelles sont les vues de Ghristiane, et qu'elles tendent au mariage avec le jeune millionnaire. Désormais le drame est lancé à toute vapeur, et, suivant la formule, les événements se précipitent. G'est à Gannes, dans une villa où toute la famille va se trouver réunie. Jean Reitzell qui avait commencé par trouver un peu hardie l'entreprise faite par Ghristiane, non sur sa vertu, mais sur ses millions, est complètement converti au projet de son audacieuse belle-sœur, et décidé à ne pas laisser traîner les choses : il veut que dans un an Ghristiane Marges s'appelle Ghristiane Reitzell. Ge seront tout juste les délais légaux, sans rien autour. Paul Marges, le député socialiste, vient d'apprendre brusquement — et

de la bouche de ses électeurs ! — sa mésaventure: il arrive furieux d'une colère où le dépit électoral semble l'emporter encore sur le courroux conjugal. Juliette, qui jusqu'ici avait ignoré, ou feint d'ignorer, et qui s'était contenue, éclate en tempête et bouscule sa coupable belle-sœur. Aussitôt Paul Marges tire trois coups de revolver sur Jean Reitzell qui s'affaisse, blessé à mort. C'est le grand jeu et le dénouement avec effusion de sang. Mais nous étions si peu préparés à cette explosion de violence qu'elle nous étonne sans nous émouvoir. Cette tuerie nous déconcerte. Nous nous étions peu à peu accoutumés à cette atmosphère de comédie lente et ironique. Nous avons peine à admettre qu'on nous jette si soudainement en pleine horreur. Nous aurions souhaité qu'on ménageât davantage les transitions; enfin, nous sommes légèrement ahuris.

Chose bizarre 1 Cette pièce, qui avait eu tant de peine à se mettre en route, maintenant qu'elle est terminée, recommence. Jean Reitzell une fois massacré, tout semble bien fini. Aussi n'est-ce pas sans quelque stupeur que nous avons vu la toile se relever. Le frère de Jean Reitzell est venu larmoyer. Le baron, dont ces événements ont creusé l'appétit, est venu manger un morceau. Un pliotographe, qui avait pris des vues de la villa, est venu remercier. Mais personne n'est venu nous cxpliijuer pourtpioi l'auteur a jugé bon d'ajouter à sa pièce ces bouts de scène. C'aurait été pour le raisonneur une belle occasion de se rendre utile. Mais un raisonneur qui serait utile à quelque chose, ne serait plus « le raisonneur ».

CaO que j'ai le plus de peine à accepter dans les pièces de M.Donnay, c'est ce continuel jaillis-

sèment de plaisanteries d'un goût déplorable. « J'ai une mémoire... de plombier! » « Ce sont des transports... payés. » « 11 n'a pas le sentiment de sa fortune, mais il en a les sentiments... > etc., etc. Des développements entiers n'ont été introduits que pour amener, du plus loin qu'il se puisse, tel de ces jeux de mots. Ce qui amuse dans une nouvelle à la main, dans une fable-express, ou dans une farce chat-noiresque, détonne dans une comédie. C'est ici surtout qu'on ne saurait trop regretter l'excessive facilité de M. Donnay. Il a une réputation d'homme d'esprit : il devrait faire plus d'efiorts pour la remplir.

15 avril 1906.

Nous aimons les histoires de brigands. Il en est pour tous les âges. Dans celles qui s'adressent aux enfants, le brigand est représenté comme un être très méchant, affublé d'un grand manteau, armé jusqu'aux dents et qui arrête les diligences. En prenant des années et gagnant de l'expérience, nous nous formons du brigand une conception différente. Nous voyons en lui le révolté, le réfracta ire, l'irréconciliable ennemi d'une société pharisi('nne,et nouslui savons gré d'avoir si résolument déclaré la guerre à la morale conventionnelle et à l'hypocrisie sociale. Tel était, par exemple, le brigand byronien et romantique, hôte de la mon-

tagne, et qui avait pour complices la foudre et le torrent. Le type ayant un peu vieilli, nous lui en avons substitué un autre, mieux en accord avec la marche du progrès et capable d'intéresser des esprits munis de culture philosophique : c'est le nihiliste. Nous vivons dans un temps où, comme chacun sait, les âmes sont passionnées de justice et éperdues de bonté. Or les nihilistes n'ont embrassé la carrière, toute de dévouement, du meurtre et de l'incendie, que pour remplir un devoir supérieur. Ils assassinent par humanité, travaillent par le crime à la réconciliation des peuples, et aident par la terreur à l'avènement du bonheur universel. Ils nous viennent du pays des romans russes ; leur propagande est humanitaire, internationaliste et scientifique : que leur manque-t-il pour nous plaire ? En mettant à la scène une étude de leurs mœurs et de leurs théories, on est assuré de nous procurer à la fois l'agréable frisson de la peur et l'illusion flatteuse d'une discussion d'idées.

C'est ce qu'ont bien compris les auteurs d'Oiseaux de passage. MM. Maurice Donnayet Lucien Descaves avaient déjà donné dans /a C/amére l'ingénieux spécimen d'un genre de théâtre empruntant ses sujets et ses personnages à la peinture du monde révolutionnaire. Leur nouvelle œuvre appartient à la même catégorie. Au premier abord, la collaboration de deux écrivains si différents semble paradoxale. M. Descaves est un polémiste violent, implacable censeur de Tégoïsme de notre société bourgeoise. M. Donnay est un moraliste nonchalant, observateur amusé et indulgent de notre moderne déliquescence. Mais, la première surprise passée, on se rend compte de tout ce

OISEAUX DE PASSACE 233

qu'a d'heureux le concours de deux talents qui, en s'opposant, s'équilibrent. Nous ne sommes pas encore tout à fait mûrs pour l'avènement d'un théâtre franchement révolutionnaire : le sourire de l'ironie sauve tout. Qu'on idéalise les nihilistes, cela cesse de nous choquer, si, au même moment, on les raille. 11 n'est que de- doser dans de justes proportions l'idylle, l'anarchie et la blague.

Dans le cycle des pièces qui vont de M"' de la Seiglière au Maître de Forges^ il s'agissait uniformément du mariage d'un roturier avec une patricienne. Cette intrigue plaisait ; on la tenait pour symbolique de la fusion des classes. Ici, de même, il s'agira du mariage d'un jeune bourgeois avec une jeune nihiliste. On s'est rencontré, en Suisse, dans une pension de famille, et Julien Lafarge s'est épris de Vera Levanoff qui est d'une beauté remarquable. On se retrouve à Paris. Julien et Vera fréquentent pareillement les cours de l'Ecole de médecine. Accueillie dans la famille Lafarge, \'era y concjuiert tous les cœurs. Elle entoure de soins délicats jM""' Lafarge qui est aveugle ; elle allège son incurable ennui et fait rentrer la gaîté dans la maison. Les Lafarge en sont à ne plus comprendre comment on peut vivre sans avoir sa nihiliste chez soi. C'est pourquoi chacun encourage l'amour de Julien pour Vera et se réjouit des fiançailles des deux jeunes gens. Certes, il y a encore dans les allures de Vera quelques étrangetés,mais qui ne peuvent manquer de s'atténuer avec le temps. Cela passera après le mariage : la vie en commun arrange bien des choses. Le fait est ({ue Vera est plus touchée qu'elle ne veut le laisser paraître par la douceur d'être aimée. Le

cœur de cette farouche cérébrale s'émeut. Elle faiblit, elle s'amollit dans la tiédeur d'un intérieur bourgeois ; et il y a tout lieu de croire qu'un jour viendra où elle sera définitivement conquise par son nouveau milieu. Seulement Tatiana veille. Tatiana est l'amie de Vera, et elle est sa conscience. Ce n'est pas elle qui court le risque de se prendre au piège de l'amour qu'elle inspire : elle est affreusement laide, et la laideur est, pour la vertu nihiliste comme pour l'autre, une gardienne incomparable. Au moment précis où tout va finir par un mariage, cette charmante personne nous montrera ce qu'elle sait faire. Car Vera se croit libre : elle ne l'est pas. Elle a naguère contracté avec un camarade de propagande, le prince Boglow^sky, un mariage purement fictif, et qui n'avait pour objet que d'assurer à Vera son indépendance et au prince l'argent de Vera : depuis lors, le bruit s'est répandu que Boglow^sky est mort en prison. Tatiana le ressuscite à l'instant opportun. La nihiliste retournera auprès de son époux et compère. Le jeune bourgeois épousera une petite cousine, bourgeoise comme lui. Ainsi chacun restera dans sa sphère, fera ménage dans son monde et remplira sa destinée.

Les auteurs ont-ils voulu montrer qu'entre la société bourgeoise et les groupes anarchistes il y a incompatibilité ? La démonstration ne serait certes pas inutile ; mais elle était tout de même assez facile à faire. Apparemment MM. Donnay et Descaves ont eu un dessein plus subtil et de plus de portée. Peintres de mœurs, ils se sont proposé de peindre un des travers les plus agaçants de certains bourgeois d'aujourd'hui. Nous avons nos anarchistes de salon, aussi ardents à récla-

mer le bouleversement de notre organisation sociale que jaloux de conserver les privilèges qu'elle leur assure. C'est une des plus récentes formes du snobisme. Orgon, depuis qu'il s'était coillé de son Tartufe, était devenu parfaitement idiot. De môme la famille Lafarge, depuis qu'elle s'est engouée de nihilisme. Julien proteste que si Vera devient sa femme, il entend qu'elle reste on rapports suivis et confidentiels avec ses amis. Et ils sont jolis, les amis de Vera ! C'est un régal pour un mari de savoir que sa femme passe une partie de son temps dans le bouge où nous trouvons Vera, au troisième acte, entre une toquée, un vagabond et un mouchard. Encore, chez Julien, l'amour cxplique-t-il tous les aveuglements. Mais chez les parents Lafarge ! Cette Vera reniée par son père, adoptée par un commis voyageur en révolution, mariée une première fois à un gentilhonmie déclassé, flanquée de cette furie de Tatiana et poussée d'aventure on aventure sur les routes du vaste monde, quelle belle-fille I Et (fue voilà bien Tépouso de tout repos qu'une mère pruilente rêve de consacrer au bonheur de son fils ! M""* Lafarge n'a garde de considérer le proj(ît (le cette union monstrueuse comme une de ces calamités qui parfois bouleversent et renversent les familles. C'est elle qui se fait auprès de Vei'a Tavocate de son fils. Quant à Lafarge père, (Ml apprenant le consentement de sa future bru, il en pleure d'attendrissement. Ces gens sont stupides. Ils s(î mettent soudain en contradictiou viul(Mite av(»c toutes leurs habitudes, toutes leurs idées, tous leurs préjugés. Ils étaient jus([u'alors d(î c(Mix qui ne plaisantent pas avec la respectabilité ; c'est maintenant leur marotte de braver

Topinion. Ils étaient scrupuleux sur le choix de leurs hôtes: ils admettent à leur table une espèce de vagabond, dont les propos sont cyniques et le linge assorti. Ils sont bons chrétiens: ils se préparent à avaler la pilule du mariage uniquement civil. C'est une possession. C'est un cas de folie. Quos vult perdere Jupiter dementat.

Du côté des nihilistes, deux types sont particulièrement bien venus. D'abord Gregoriew. Il est vrai que son rôle est parfaitement inutile : il est toujours en scène et il ne sert à rien. Mais les auteurs ont pensé qu'il plairait assez par luimême et qu'on ne se lasserait ni do voir sa face épanouie, ni d'entendre les éclats de sa voix joyeuse. Gregoriew est le nihiliste errant. Dès qu'il apparaît dans un pays, il est sûr de ce qui va se passer: un bon arrêté d'expulsion le force à déguerpir. Cela ne le trouble guère : l'habitude est prise. D'ailleurs, comme le sage antique, il porte sur lui son vestiaire : il en est quitte pour reprendre son bâton de voyageur et sa besace de philosophe, et il sait qu'on dort très confortablement sur les bancs des promenades. Rien ne prévaut contre sa belle santé et sa belle humeur. Jovial et familier, il vous tutoie au bout de cinq minutes, et vous emprunte votre bourse au bout d'un quart d'heure. Le charmant homme 1 Aussi est il, pour la « Cause »,le plus précieux des auxiliaires. C'est lui qui établit la communication entre les frères dispersés, ranime le zèle défaillant des uns, prévient la défection des autres, recueille les fonds nécessaires à l'évasion d'un camarade, à l'impression des brochures, à la confection des bombes. Il est d'ailleurs, à l'occasion, solennel et bénisseur, et il a des homélies toutes.

prêtes pour les mariages où Ton se passe du curé. On devine qu'il y a dans la trouble biographie de ce vieux drôle plus d'un passage ignoble ou odieux. C'est justement ce qui donne du prix à sa bonhomie et à sa cordialité toute ronde. Il nous fait songer à un autre gredin pareillement sympathique et engageant. Gregoriew est assez bien: une nouvelle incarnation de Vautrin.

En regard de cette gaîté copieuse, la maigreur triste de Tatiana fait contraste. Autant le personnage de Gregoriew^ est tracé à larges traits et d'un crayon gras, autant on s'est efforcé de dessiner avec sécheresse et raideur la figure de cette vierge noire du nihilisme. Etre sans sexe, presque sans forme, jeté en dehors des conditions <le i'iiumanité par son exaltation maladive et ce dévoue ment à la Cause qui remplace chez elle tout autre sentiment, elle est sur la route de la folies; elle y a déjà rencontré le crime.

Ces deux types fixeront sans doute pour quel- <[uc temps le poncif du nihiliste au théâtre, comme nous avons déjà le poncif de l'Anglais, de l'Américain, du Brésilien, etc. Les autres rôles sont assez insignifiants. Ceux de Julien et deVeranesontque (les variantes du jeune premier et de l'ingénue. Les divers l.afarge sont des imbéciles. Vous n'avez d'ailleurs pu manquer de noter cpie la bonne M""' Lafarge est aveugle, et que, grâce à Vera Levanoff, elle commence à voir clair ; et il ne vous a pas échappé que ces choses doivent être entendues dans un sens mystique. Dans le théâtre ni(Hlcrne,dèsque nous voyonsun infirme,nous nous métions : nous flairons un i^ymbole.

L(^ public ne s'est pas trompé sur la signification (le l'œuvre de MM. Donnay et Descaves. Il

s'est amusé à y voir défiler des originaux assez diSérents du personnel ordinaire de gens de cercle et de demi -mondaines qui emplit et encombre notre théâtre. Il n'a pas pris plus au sérieux qu'il ne fallait les boniments de Gregoriew et de ses coreligionnaires. Il a négligé de donner des marques de son approbation, lorsque celui-ci a déclaré que « la propriété, il n'en faut plus. » En revanche, il applaudit avec conviction à l'apologie que fait Gregoriew du mariage sans maire et sans curé.

15 avril 1904.

La dernière quinzaine a été marquée par un événement qui ne pouvait passer inaperçu. De l'aveu delà presse tout entière, lacomédie moderne vient de nous donner enfin le chef-d'œuvre que nous en attendions. Au moins n'accusera-t-on pas la critique d'avoir fait grise mine à la bonne fortune qui nous échoit. Nous ne sommes occupés, depuis cette soirée triomphale, cpi'à rédiger des bulletins de victoire, enchérir sur Tenthousiasmô du voisin, et détailler les beautés de Tœuvre. Les uns en goûtent davantage l'art délicat, d'autres en vantent surtout la philosophie. Mais tous s'accordent pour y voir une œuvre à la fois légère et forte, désormais classique et destinée à enrichir

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le répertoire de notre Kttérature dramatique. Cette unanimité est bien faite pour impressionner. Aussi, nous n'aurons garde de laisser passer cette occasion de nous instruire en apprenant des juges compétents en quoi consiste la perfection dans la comédie moderne.

Au premier acte de la Feme,nous sommes dans une boutique de fleuriste. L'une des ouvrières, Joséphine, vraie gamine de Paris, a été suivie par un monsieur très chic. Le monsieur très chic, Edmond Tourneur, lui ofifre hôtel, chevaux, bijoux. C'est une alïaire bâclée. D'autre part, la patronne, Charlotte Lanier, est follement amoureuse d'un monsieur pas riche qui habite la maison ; c'est un avocat sans causes, du nom de Julien Bréard. Jadis séduite par un employé de la Place-Clichy qui l'a promptement lâchée, Charlotte depuis ce temps est restée sage. Julien Bréard lui oUre d'aller faire dans sa compagnie une partie fine au Havre . En route pour le Havre ! . . . Tel est donc le personnel qu'il appartient à la comédie moderne de nous présenter. Elle doit mettre en scène les trottins, les dames de comptoir énamourées, les fêtards millionnaires et les noceurs sans le sou, cette portion de l'humanité étant de beaucoup la plus intéressante. Quelles mœurs, quelles idées ont cours dans ce monde spécial et quel langage y parle-t-on ? Ce sont les questions auxquelles l'art du théâtre a pour objet de répondre. Un pays aura d'autant plus le droit d'être fier de sa littérature dramatique qu'elle remplira davantage cet objet. Et au moins voilà un programme I

Le second acte sert à nous faire lier connaissance avec Julien Bréard. Ne dites pas que vous

ne vous en souciez guère ; au théâtre, on ne choisit pas ses relations, et nous sommes forcés de subir celles qu'il plaît à l'auteur de nous imposer. Julien est cousu de dettes; mais puisqu'il ne les paye pas,c'est donc comme s'il n'en avait pas. Au surplus, il n'est pas de ceux qui se mettent martel en tête ; il a une philosophie de l'existence : il est convaincu que tout homme a son heure de ciiancc et que la « veine » vient à lui sans qu'il ait besoin de se déranger pour aller au-devant d'elle. On sonne à la porte. C'est la chance! Elle se présente en la personne somptueusement nippée de Joséphine. Le richissime Edmond Tourneur a des a flaires assez embrouillées où il y a gros à gagner pour un avocat ; Joséphine, qui n'est pas une ingrate, a décidé que l'amant de son ancienne patronne serait cet avocat. Elle amène avec elle Edmond Tourneur : au bout de cinq minutes, les deux hommes se tutoient... Cela n'est guère vraisemblable ; mais c'est ici la part de la fantaisie. Cela n'est guère propre, mais n'en est, paraît-il, (juo plus parisien. Il faut dans toute comédie un personnage vers (jui volent tous les cœurs. Dans le drame romantique, c'était le jeune premier byronien ; dans les comédies de Scribe, c'était l'artiste à qui l'auteur réservait un mariage riche; dans celles de M. Georges Ohnet, c'était le jeune ingénieur. Julien Bréard n'est plus jeune ; mais il porto beau, et les femmes s'emploient pour sa fort une. Ce type du bel homme enrichi par les femmes passait jadis pour assez répugnant. Mais le tnmps a marché. Il sera le « personnage sympathi([ue » de la comédie moderne.

Jus([u'ici la pièce est restée dans la note do la drôlerie; il faut maintenant qu'elle tourne au seule

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timent. Le rire parisien est essentiellement un rire qui se mouille de. larmes. Attendez-vous à voir éclater entre les personnages que vous savez une crise d'âme. Je vous préviens que ce troisième acte est l'acte des connaisseurs.

Les affaires de Julien prospèrent. Cet avocat est en passe de devenir député. Mais, à mesure que sa fortune grandit, son amour pour sa maîtresse diminue. Il a maintenant un fort béguin pour une certaine Simone, très belle, très riche, très coquette. Charlotte Lanier s'en aperçoit: elle est jalouse, elle souffre. Or, pour consentir à devenir la maîtresse de Julien, Simone met yne condition, c'est que celui-ci aura quitté Charlotte. Que Julien fasse l'amour avec Simone ou avec Charlotte, avec Charlotte ou avec Simone, vous avouerai-je à quel point cela m'est indifférent? Julien essaie de faire comprendre à Charlotte qu'il faut, non pas se quitter, mais se voir moins souvent. Charlotte va-t-elle récriminer, faire valoir ses droits, poursuivre de ses reproches son infidèle amant? D'autres, qui auraient Tâme moins haut placée, feraient ainsi. Mais Charlotte a l'âme haut placée. Ce qui caractérise l'ancienne victime de l'employé delà Place-Clichy, cesile sentiment qu'elle a de sa dignité. Elle a déclaré à Julien, (juand ils se sont « mis » ensemble, qu'elle ne serait jamais un embarras dans sa vie et que, le jour venu de l'inévitable rupture, elle saurait s'éloigner décenmient, stoïquement et sans phrases, comme doit faire une noble femme, une maîtresse rospoctable. Julien a pris fantaisie d'aller s'amuser ailleurs ; Charlotte doit s'effacer : c'est le devoir. Elle le sait, et elle expose ses idées sur le sujet avec un sérieux impayable, avec une gra-

vite émue... L'idée du devoir, éclatant tout à coup parmi ces cocasseries, le souffle de la grande tristesse humaine passant sur ces fantoches, c'est la trouvaille 1... Elle a été très appréciée. On a dit : « Que cela est vrai! et touchant 1 Quelle délicatesse 1 C'est Bérénice. » Je vous avertis que la Bérénice dont il s'agit est celle do Racine. L'héroïne de la comédie moderne est une Bérénice un peu encanaillée.

Cliarlotte a mérité d'être récompensée : elle le sera au dernier acte. Julien poursuivant sa veine, a été élu député. Mais dans son appartement solitaire que Cliarlotte a quitté, où cette coquette de Simone n'est pas encore venue, il se sent troublé, mal à l'aise. Que luimanque-t-il? Comment faire rentrer la sécurité dans son âme et le bonheur à son foyer? 11 n'y a qu'un moyen, et la bonté clairv(n'ante de Joséphine s'en avise aussitôt. Tous ces gens-là sont pleins de bon sens et de fiiK» sensibilité. La bonne Joséphine et l'excellent l](lmon(l comprennent, avec la divination du cœur, ([lie Julien ne peut vivre sans Charlotte. C'est pourquoi Joséphine ramène Charlotte. Le malentendu est vite dissipé : Julien n'a jamais aimé que (ilinrlotte, (Charlotte n'a jamais aimé que Julien. Ils s'épouseront et ils auront la bénédiction (lu couple Joséphine-Edmond Tourneur. Des esprits chagrins ont voulu trouver dans ce dénouement idylli(iiie matière à chicane. 11 est excellent: sans lui, Tœuvn*. ne serait j)as complète.

Après avoir analysé par le menu les quatre îictes (le /a Vrinr, quehju(?!S-uns ont eu vagueiii 'ut conscience ([ue ce qu'ils venaient de conter à leurs l(»cteurs ris((uait de sembler assez pauvre. Mais leur foi n'a pus été entamée par ce soupçon.

€ Car, ont-ils dit, c'est la pièce elle-même qu'il faut entendre. Tout le mérite est dans l'exécution, toute la valeur est dans l'agrément du dialogue. 11 y a de l'esprit et encore de l'esprit! » Il est hors de doute que M. Capus a beaucoup d'esprit ; et cela ne fait pas question. Mais pourquoi M. Capus — comme M. Donnay et comme presque tous les spécialistes de lesprit parisien — se soucie-t-il si peu d'avoir un esprit bien à lui? Il y a pour chaque époque et pour chaque année un moule commun où la plaisanterie va d'elle-même prendre forme, des procédés ou des tics que se repassent indifféremment tous les auteurs gais, un tour de blague que prend insensiblement la conversation entre gens qui aiment à rire. Je regrette qu'un homme d'autant d'esprit que M. Capus ne se soit pas, dans le dialogue de la Veine, élevé au-dessus du niveau de cette sorte de drôlerie.

La Veine est en soi un ouvrage qu'il serait tout à fait injuste de juger avec sévérité. C'est une pièce agréable et qu'il convenait d'applaudir gentiment. Si vous me demandez comment s'expliquent l'enthousiasme des journalistes et l'engouement du public, ce soni là des mystères que je laisse à do plus'^îrigçnieux que moi le soin d'éclaircir. Mais cette disproportion entre le mérite réel d'une œuvre et son succès valait la peine d'être notée. 11 n'y a rien là de fort encourageant pour les écrivains qui seraient tentés de porter au théâtre un peu de vérité.

15 avril 1901.

LA CHATELAINE.

Tout doucement le théâtre est en train de revenir aux formes contre lesquelles on était, il y a vingt ans, parti en guerre avec un si bel entrain. En écoutant quelques-unes des comédies les plus récentes, on pourrait croire qu'elles ont été écrites vers le milieu du siècle qui vient de s'achever. Le répertoire de Scribe, naguère si décrié, a recommencé d'être l'école du parfait auteur dramatique. La pièce à thèse, hier encore si démodée, fait fureur. Le vaudeville triomphe. C'est môme le trait le plusr^^illant du mouvement dramatique actuel que l^ïWttssance, la recrudescence et l'épanouissement du théâtre de farce. Enfin nos grands-parents, gens de mœurs familiales et qui aimaient à se divertir honnêtement, goûtaient fort une catégorie de pièces aimables et sans conséquence où la gaieté facile et l'émotion superficielle habilement dosées formaient un inélangd' un peu fade, mais assez agréable. L'ancien Gymnase s'en était fait une gracieuse spécialité. On les écoutait d'une oreille distraite et sans ennui, et la mère y pouvait mener sa fille» C'était, par excellence, Le genre innocent.

C'est celui auquel appartient la pièce nouvelle de M. Capus, la Châtelaine.

Ce genre de comédie à l'aquarelle n'est en soi ni plus ni moins conventionnel que ne l'étaient les prétendus drames réalistes du Théâtre-Libre; et, pour notre part, nous avions souvent regretté qu'il fût tombé en désuétude. M. Capus vient à propos nous en rappeler les recettes. La première consiste à nous entraîner à cent mille lieues du monde réel pour nous lancer en plein romanesque. Cela plaît au grand nombre des spectateurs qui ne va certes pas au théâtre pour y retrouver les images de la vie de chaque jour. Quelquesuns seulement ont l'incurable souci du vrai : La Châtelaine y n'a pas été écrite à leur intention. Une femme encore jeune, Thérèse, a été, pour son malheur, mariée à un certain Gaston de Rives qui est un pauvre homme et un coureur. Celuici l'a trompée bêtement et ruinée complètement. Thérèse a demandé le divorce et l'obtiendra haut la main. Après quoi, pour vivre et élever son fils, il ne Ini restera plus qu'une ressource : la vente d'un château délabré, qui vaut à peine quelques billets de mille francs. Nous savons assez bien ce qui arrive dans ces cas de vente forcée. Thérèse donnera sa masure historique pour un morceau de pain et ce sera la misère. A moins, toutefois, qu'un sauveur, tombé du ciel et s'introduisant par la toiture en déroute, ne surgisse à l'improviste et juste à point pour payer au poids de l'or ces vieilles pierres. Mais ces choses-là ne se voient que dans les romans... Elles se voient dans la CArf^e/am^: André Jossan, venu on ne sait d'où, arrivé on ne sait comment, se rencontre avec Thérèse, en devient dans les cinq minutes éperdument

LA CHATELAINE 247

<amoureux, et, en moins de temps qu'il n'en faut ])our l'écrire, offre en sa personne à la jeune femme un mari digne d'elle, à son enfant un papa très riche.

André Jossan est le personnage sympathique. Il l'est outrageusement et sans vergogne. C'est celui dont le rôle consiste à promener d'un bout à l'autre des pièces son perpétuel sourire et sa fatuité imperturbable. Il est généreux, il est spirituel, il est séduisant, il est irrésistible. Il évolue à travers les obstacles avec l'assurance souriante de rhomme habitué à vaincre. Pas une difficulté qui le prenne au dépourvu, et pas une occasion pour laquelle il n'ait une plaisanterie toute prête. Sa fonction est d'avoir toujours raison, et raison avec grâce : il s'en acquitte sans défaillance. Il est rironique redresseur des torts. Mis aux prises avec lui, les méchants n'en mènent pas largo. Il leur dit leur fnit pour la plus grande joie des bonnes Ames et les persifle avec une désinvolture supérieure. C'est ce personnage sympathique dont, il y a quelques années, tout le monde s'accordait à reconnaître (ju'à force d'être sympathique il en devient insupportable.

Dans le genre de comédie que nous essayons de définir, ce rôle n'est pas seulement indispensable : il est toute la pièce. Aussi peut-il être curicuix de constater sous quels traits apparaît à nos contcmiporains l'homme à qui va l'universelle sympathie. André Jossan n'est pas tout j(Mme ; car nous ne sommes plus guère sensibles au charme de la jeunesse: c'est peut-être que dans u(»tre société vieillie, agitée, inquiète du hMKhMuain, il n'y a plus de place pour elle. Nous ne savons plus nous prêter, quand il faudrait, à

la joie d'être jeunes ; il est vrai que nous nous rattrapons plus tard et hors de saison. L'amoureux romantique avait vingt ans ; nous lui avons substitué le quadragénaire encore très présentable. André Jossan a commencé par être un viveur. Le moyen sans cela de connaître la vie ? D^ailleurs une règle constante de la psychologie théâtrale veut que Toisivetéjlejeu et les liaisons faciles soient les meilleurs préservatifs pour les beaux sentiments. La fête est l'incomparable école des grands cœurs. Un matin André Jossan s'est trouvé, en face du tapis vert, parfaitement décavé et subitement converti. lia compris la nécessité de se faire une situation honorable dans le monde. Jadis il est très probable qu'il se fût découvert une vocation pour le métier militaire ; le régiment était un asile tout prêt pour ceux qui avaient un peu abusé de la vie : on allait guerroyer en Afrique. Mais les temps sont bien changés ; la carrière d'officier n'est plus ce qu'elle était autrefois. La poussée moderne se fait du côté de l'industrie. André Jossan sera un grand industriel. A ce propos, nous apprenons avec un réel plaisir qu'il est bien plus facile qu'on ne croit de devenir un grand industriel : il suffit de le vouloir. Et Jossan est un homme de volonté. Il n'y pouvait manquer. La volonté est à la mode. Elle l'est tout au moins dans les livres, dans les harangues des pédagogues et des conférenciers. Jamais on n'avait tant parlé de cette vertu que depuis qu'elle s'est faite si rare. Plus nous constatons autour de nous de mollesse, d'efîacement dans les caractères, d'inertie et d'inaptitude à vouloir, plus nous entonnons avec verve et conviction l'hymne obligatoire à l'énergie. André

LA CHATELAINE 249

Jossan a une volonté de fer. Il Taffirme, il le répète : c'est son refrain. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il le prouve, car, d'un bout à l'autre de la pièce, s'il parle beaucoup, il agit peu. Mais pourquoi refuserions-nous de l'en croire ? Il est volontaire par définition et c'est ce qui le distingue de ceux qui ne sont pas volontaires. Viveur que l'âge a calmé, industriel qui a fait fortune, lutteur que son énergie plonge dans l'admiration de lui-même, comment ne pas aimer un pareil homme? C'est, à la date d'aujourd'hui, l'idéal de toutes les femmes.

Dans une bergerie suivant la formule il faut un loup, et dans une pièce convenablement aménagée il faut un traître : sans quoi, la satisfaction nous serait refusée de voir au dénouement le traître confondu. Dans la Châtelaine y il y a deux traîtres. C'est d'abord M"* La Baudière. Cette méchante femme ne s'est-elle pas mis en tête de marier sa fille à André Jossan ? Pour nuire à Thérèse, il n'est pas de vilaines intrigues qu'elle ne mette en œuvre. Insinuations perfides, calomnies, comédie hypocrite, c'est un jeu où elle excelle, étant le type de la bourgeoise égoïste, vaniteuse, autoritciire et tracassière.Elle a, comme on le devine, un brave homme de mari que d'un regard elle fait rentrer sous terre. C'est l'épouse acariâtre d'un conjoint débonnaire. Ce couple nous a été bien des fois présenté au théâtre : il amuse toujours. L'autre traître est le mari de Tliérèse, Gaston de Rives ; celui-là se conforme avec docilité aux principes qui règlent la conduit(3 des traîtres depuis qu'il y a des mélodrames et qu'on y ourdit d'astucieuses intrigues. A vrai dire, nous ne songions pas du tout à une ^

intervention possible do ce mari, et quand nous avions vu André Jossan et Thérèse se promettre Tun à Tautre, nous avions tout à fait oublié qu'il y eût de par le monde un autre homme à qui Thérèse appartient légalement, tant que le divorce n'a pas encore été prononcé. Aussi éprouvonsnous la plus désagréable surprise lorsque surgit cet affreux trouble-fête. Depuis qu'il sait que sa femme divorce pour se remarier, la situation lui apparaît toute différente et il ne se soucie pas de faire les affaires de son successeur. Usant d'un grand moyen qui lui a été soufflé par Todieuse M"* La Baudière, il enlève son fils. Thérèse n'est plus que la mère désolée à qui on a volé son enfant. C'est l'instant des sanglots et des larmes. Le pathétique est déchaîné.

Nous savons d'ailleurs que tout s'arrangera.

Pour amener un heureux dénouement, l'auteur n'aura même pas besoin de s'ingénier et de recourir à quelque habile péripétie : il sait qu'il peut compter sur la complicité du spectateur dans un genre dont c'est la loi que la pièce finisse bien. Un revirement va se produire: il arrivcra,comnie tout arrive dans cotte comédie, sans cause, sans rien qui l'explique, et seulement parce qu'il plaît ainsi <à l'auteur. Gaston de Rives ne s'obstinera pas dans ses mauvais dessoins ; le mari récalcitrant devient le divorcé par persuasion; il suffit, pour amener cette facile conversion, d'un entretien où André Jossan réveille les bons sentiments que ce cocfuin gardait malgré tout aufond de lui. Car les méchants eux-mêmes, dans une berquinade, ne sont pas très méchants. Leur dureté s'amollit dans l'atmosphère d'universelle sensiblerie. Il n'est pas jusqu'à M""* La Baudière qui

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finalement ne conspire pour le bonheur de Thérèse. Comment se défendre de la plus douce des émotions, au spectacle de tant de gens heureux? La Châtelaine fait un juste pendant à la Veine et aux Deux Écoles^ et elle les complète, puisque c'est la définition du parisianisme, qu'il oscille entre deux pôles dont Tun est l'ironie et l'autre la sentimentalité. M. Capus est un des écrivains qui aujourd'hui passent de l'une à l'autre avec le plus d'aisance. Apparemment il no s'abuse pas sur la valeur de cet exercice, et ne croit pas ce qu'on lui en dit. Il est homme d'esprit et ne peut être dupe du tapage que font autour de lui ses amis. Mais ([ue les amis de M. Capus lui rendent un mauvais service et qu'ils sont maladroits! Il suffit que son nom paraisse sur l'affiche, le chœur donne tout entier et part d'une seule voix. C'est un délire d'enthousiasme, un débordement d'admiration éperdue et spasmodique, un désespoir que la langue soit trop pauvre en épithètes, une aspiration à trouver des formes de louange inédites et inouïes. On jurerait qu'ils veulent l'accabler sous un amoncellement de glorieux pavés. On se demande s'ils font exprès do vanter ces petites pièces justement pour les mérites qu'elles n'ont pas. Us pourraient en louer le charme fragile et inconsistant; ils en louent la « profondeur ». Us pourraient féliciter M. Capus de l'adresse avec liKjuoUe il se meut dans la convention; ils lui font lionneur de ce qu'il y a de « vécu » dans son art. Us l'ont pronm au grade de « moraliste ». Il y en a un qui a déclaré ([u'en sortant de la Chdtrlaine il s'était senti meilleur. D'autres ont découvert (ju'il y a une philosophie dans ce roman dialogué et que c'est l'optimisme. On

nous gâte ainsi le plaisir que nous prendrions à cet art dont la rouerie affecte des apparences d'ingénuité et dont le petit air de candeur voulue n'est pas sans charme.

15 novembre 1902.

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