U AIGLON
Le nouvel ouvrage de M. Edmond Rostand est sans doute moins bien venu, moins harmonieux que le précédent. La difiérence est-elle si grander pourtant qu'elle explique la sévérité des jugements portés sur r Aiglon ? Lorsque parut Cyrano^ on s'empressa partout d'entasser les hyperboles sur les flagorneries. On fait payer cher aujourd'hui au délicat poète cet excès d'enthousiasme. Qu y avait-il pourtant dans Cyrano qui ne fût déjà dans les Romanesques , et qui ne se retrouve dans l'Aiglon? M, Rostand reste ce qu'il était : un écrivain merveilleusement doué. Son talent \ aimable, léger, aisé, ailé, est fait' de fantaisie, V d'ironie persifleuse et gamine. Ses défauts mêmes 1 sont de ceux pour lesquels il nous est difficile d'être sévères, puisque nous avons eu, de tout temps, pour eux, une secrète faiblesse. 11 est l)récieux, et la préciosité dont on retrouve des I traces chez quelques-uns de nos plus grands écrivains est le péché où nous inclinons, sitôt que ([ucl([ue rude censeur ne vient pas nous ramener dans le droit chemin. 11 est sentimental, et de * Monsieur d'Urfé à Florian nous avons en France une l>ion jolie veine de littérature sentimentale. Il a le tour d'esprit burlesque, et le burlesque chez 1
nous a fait ses preuves à Tépoque Louis XIII comme à Theure du romantisme. D'heureux défauts sont pour une forte part dans le succès d*un auteur. Les vers de M. Rostand, qui ne sont pas faits pour être lus, mais pour être entendus, sont vraiment des vers de théâtre, avec la dose exacte de lyrisme que comporte la scène. De sa veine facile, comme d'une source claire et pure, ies images souriantes coulent intarissablement. C'est un poète. Nous n*en avons pas tant ! On lui reproche de n'avoir pas apporté une prosodie nouvelle ^et d'écrire dans une langue qui ressemble trop à la langue de tout le monde ^ 11 écrit en français : c'est un mérite, et devenu si rare aujourd'hui, qu'il peut bien tenir lieu d'originalité. Toutes ces raisons font qu'il ne m'est guère possible de parler d'une œuvre de M. Rostand sans beaucoup de complaisance. Certes les meilleures de ses qualités étaient, cette fois, moins bien appropriées au( sujet qu'il s'est choisi. Mais c'est donc qu'il a essayé de se renouveler ; il faut lui tenir le plus grand compte de cet effort.
C'est pour ce qu'elle a d'énigmatique que la figure du due de Reichstadt pouvait tenter un poète. Que se passa-t-il dans l'âme obscure et vague de ce jeune homme, mort trop tôt pour avoir pris une conscience nette de lui-même et démêlé les aspirations confuses qui peut-être se pressaient en lui? Ce prince français, transplanté tout enfant dans une cour étrangère, eut-il la nostalgie de la terre natale? Le « fils de l'homme » connut-il la souffrance de plier sous un héritage de gloire trop lourd? Eut-il des rêves d'ambition et fut-îl, au réveil, étreint par le sentiment de son impuissance? Les historiens ont étudié la question avec
l'aiglon 335
minutie: le résultat de leurs savantes recherches il été... que les témoignages sont contradictoires et la conclusion douteuse. Napoléon II reste donc un prince de légende, entrevu à travers la mélancolie de Texil et la tristesse des existences inutiles : le poète est libre d'interpréter à son gré le mystère de cette destinée. L'interprétation que nous donne M. Rostand est des plus séduisantes. Elle consiste à nous montrer le duc de Heichstadt atteint de ce mal du siècle dont souffrirent les jeunes hommes de sa génération. Venus au lendemain d'une période de bouleversement social, ils portaient en eux ce germe maladif, cette faiblesse que laissent après elles les grandes crises, lillevés au bruit des batailles, ils se sentaient mal à l'aise dans une société pacifique dont le cadre emprisonnait leur imagination avide d'espace. Tout éblouis encore par les mirages dont s'était enchantée leur enfance, ils épanchaient l'amertume de leurs regrets en effusions sentimentales. Us étaient impétueux etalanguis, héroï- (pics et puérils, passionnés de grands mots et incapables d'actiim. — Si tels étaient les fils de l'Empire, tel dut être le fils de l'Empereur.
Donc il va, à travers le drame de M. Rostand, tantôt persiflant les gens et tantôt les étonnant du bruit de ses déclamations. Le malheur est que, le duc de Reichstadt n'ayant rien fait dans l'histoire», il était difficile qu'il fît rien au théâtre. Nous no nous intéressons pas un instant au semblant de conjuration par lequel on a essayé de donner à la i)ièce une apparence de trame. D'autre i)art, le caractère étant établi dès les premièr(^s scènes tel qu'il restera jusqu'à la fin, on ne peut (lire que racti(m qui n'est pas dans les faits
soit dans le progrès de Tétude morale. Hésitant /au premier acte, le prince hésite encore au cin- \quième.Ges alternatives d'enthousiasme et d'abattement, d'élan et d'irrésolution, ce mouvement de va-et-vient est d'une monotonie fatigante. Il ne suffit pas d'être un prince qui hésite pour être, à quelque titre que ce soit, comparable au prince Hamlet. Nous sommes au théâtre, et bien obli- . gés de convenir que c'est pour une pièce de
\l\j\ théâtre un défaut de piétiner sur place. Libre d'esquisser à son gré les traits indécis du duc de Reichstadt, le poète était tenu d'user de moins de fantaisie vis-à-vis de figures que Thistoire a mises dans tout leur jour. Vraiment il a dépassé la mesure en faisant de Metternich le dernier des imbéciles. Mais, au fait, ce Metternich quia peur, dans la nuit, d'un déguisement de mardi-gras, ce n'est pas Metternich, c'est le traître de tous les mélodrames ; et la convention du mélodrame veut que le traître soit à la fois d'une perversité diabolique et d'une simplicité enfantine. Il faut de la drôlerie da^s un mélodrame: c'est ici la part du nommé Flambeau, dit Flambart. Ce grognard de l'Empire avait fait une belle entrée. Le morceau où, interprète du sentiment populaire, il exprime l'enthousiasme des soldats pour l'Empereur, est d'une réelle grandeur. Puis le grognard dégénère en farceur. C'est la touche de RaJBfet qui manque ici, comme aussi bien à la méditation nocturne ^ur le champ de bataille de Wagram.
Les bruits de coulisse y remplacent désavantageusement le souffle de l'épopée. Tout cela fait une pièce peu cohérente, où les parties de vigueur laissent trop à désirer, mais dont on se rappelle des passages agréables, de jolis vers et de jolis mots.
l'aiglon 337
A quoi bon insister sur des défaillances trop visibles ? Ce qui me semble plus intéressant, parce que c'est une indication que M. Rostand pourrait mettre à profit, c'est de montrer comment l'écrivain a été cette fois dupe de son propre talent et victime de ses dons. L'un de ces dons est l'ingéniosité. Apparemment M. Rostand ne demanderait pas mieux que d'aller droit devant soi, menant son drame d'une allure rapide et décidée. Mais à peine s'est-il mis en route, il voit venir à lui toute sorte d'idées de détail, dont il ne repousse aucune, mais pour lesquelles il trouve tout de suite un arrangement curieux et amusant* Ces scènes, qui sont des trouvailles d'invention ^ ^^ habile, abondent dans U Aiglon. C'est la scène du tailleur déballant ses costumes et, au cours de son boniment, faisant comprendre au duc qu'il apporte dans son ballot un plan d'évasion tout prêt pour le prince après qui soupirent les Jeune- France. C'est la leçon d'histoire où l'élève, interrompant ses maîtres ébahis et apeurés, leur récite toute une année d'exploits de son père l'Empereur. C/est l'arrivée de Fanny Elssler, qu'on a mise auprès du prince pour le distraire, et qui lui apporte les bribes qu'elle a pu recueillir de r histoire de Napoléon. Ce sont les lettres d'amour que le prince déchire d'un si joli geste lassé 1 Ce sont les soldats de bois que Flambeau a peints (Ml grenadiers, en vélites, en hussards. C'est Flambeau tirant de sa poche, do ses poches, de toutes SOS poches, les objets fabriqués à l'image du roi de Rome : le mouchoir, la pipe, l'assiette, le c()(juetier. C'est la glace, du fond de laquelle les princes de la maison d'Autriclie regardent le fils de Marie-Louise. C'est le berceau du roi de Rome,
qu'une antithèse rapproche du lit où agonise le colonel autrichien. Peut-être y avait-il des choses plus significatives, plus profondes, plus graves dont nous ou ssions aimé qu'on nous parlât. Attendez que le duc ait fini de compter, en les rangeant, ses soldats de bois! Attendez que Flambeau ait fini de tirer de ses poches à surprise le mouchoir et la pipe, l'assiette et le coquetier 1 Nous attendons si bien que le moment est venu de finir la pièce, qu'on ne nous i\ donné presque rien de l'essentiel, mais qu'en revanche on nous a amplement gratifiés de bibelots curieux, de menus bijoux et d'objets d'étagère du plus joli travail. Un autre don qu'on ne songe guère à refuser à M. Rostand, mais du(|uel on ne saurait trop lui signaler le danger, c'est son abondance verbale. Rappelez-vous de combien de manières diflérentes Cyrano s'avisait tout de suite pour déguiser cette simple phrase : « Vous avez un grand nez. » Ces ressources d'expression tiennent vraiment du prodige, et elles constituent, pour l'écrivain qui en est à la fois doué et affligé, une sorte de piège contre lecpiel il faut sans cesse qu'il se tienne en défiance. La tirade partout embusquée le guette. Tirade sur un i)rince prisonnier ou sur les parfums d'une nuit de printemps, sur un champ de bataille, sur un drapeau, sur un berceau, tirade /k propos do n'importe quoi dans la bouche de p importe (pii. La tirade de Metternich sur le /petit chapeau est ici un exemple des plus frap- 'pants. C'(3st la tirade qui ne choisit pas et qui sévit où elle veut. L'auteur de la Samaritaine nous montrait jadis Jésus s'amusant à décrire en des vers délicieux l'anse que fait sur le ciel le bras des femmes à la fontaine; et celui de P Aiglon
l'aiglon 339
nous montre les victoires de Napoléon qui dégringolent du haut d'un ciel de lit et s'accrochent aux glands des rideaux. Dans tant de mots et dans tant d'images il n'est pas possible que tout soit de même valeur et qu'il ne se glisse quelques romances sur des airs connus.
M. Rostand a beaucoup d'esprit. Raison de plus pour qu'il soit sévère sur la qualité de cet esprit! On peut soutenir que le rôle de Flambeau dit Fiambard est le mieux venu de la pièce et le seul même qui se tienne; j'avoue que ce rôle m'afflige. Flambeau montant la garde à Schœnbrunn en uniforme de la garde impériale, Flambeau sortant d'une cachette souterraine, la pipe à la bouche, ce sont des bouffonneries énormes et médiocrement gaies.
C'est ainsi de lui-même et des moyens cpii jusqu'ici avaient fait son succès que M. Rostand doit se tarder. 11 possède un don redoutable : tout ce qu'il touche se convertit en vers faciles. Certains improvisateurs méridionaux peuvent habiller tout suj(^t d'une poésie qui fait d'abord illusion. M. Rostand n'est pas l'un d'eux, mais il faut qu'il songe à eux avec une espèce d'horreur. Jusqu'ici, il s'est ahandcmné à l'ivresse heureuse de son jeune tal(^nt, il s'est laissé aller à la griserie des mots, il s'est amusé aux effets de scène, aux jongleries de styl(^ et de versification, et l'art a été pour lui un jeu. 11 a pris pour ses maîtres Scribe et Banville. Ce sont des maîtres dangereux. Le moment est venu pour M.Rostand d'échapper à leur influence et de renoncer à des procédés dont la 1 yi'anni<^ rompr omettrait l'œuvre quenous devrons att(MKlre de sa maturité.
!•' avril 1000.