‹ Le théâtre nouveauChapitre 21 sur 25 · M. RICHEPIN · texte numérisé non relu

M. RICHEPIN

quels il ne manquait que la musique. Cette absence de raccompagne ment musical entraîne certaines conséquences. Le livret doit être renforcé d'autant ; les épisodes doivent être mieux enchaînés, la versification doit être plus soutenue. Mais les traits essentiels du genre subsistent. M. Richepin nous a donné quelques-uns des meilleurs de ces drames en vers et sans musique. Le Chemi-iieaUy qui jadis avait triomphé àTOdéon, vient de retrouver au Gymnase tout son succès.

L'un des caractères de Topéra-comique, et Tun de ceux qui en font le charme, c'est que les choses s'y passent avec facilité, avec aisance, en douceur. Des situations qui, ailleurs, paraîtraient scabreuses, s'y font admettre le plus naturellement du monde, et des résultats qui semblaient devoir coûter quelque peine s'obtiennent sans effort. Ce n'est pas plus difficile que cela. Tout arrive, et il ne faut donc s'étonner de rien. Un chemineau, un de ces ouvriers de passage qui s'engagent dans les fermes pour quelques semaines ou pour quelques jours, suivant les besoins du travail et suivant les hasards de la rencontre, vient de faire la moisson chez maître Pierre. 11 est dur à l'ouvrage ; il entraîne les camarades par l'exemple de son courage et par la contagion de sa gaieté. Entre cet irrégulier et les paysans habitués d'un même champ ou les valets attachés à une même ferme, l'antagonisme est inévitable. Ce passant est suspect aux cultivateurs bourgeois : il leur déplaît. En revanche, il plaît à toutes les filles. Elles ne résistent pas à ses airs farauds. Toinette n'y a pas résisté. Cette jeune Toinette, avec ses dix -huit ans, sa bonne grâce et ses jolis yeux, ne manque pas d'amou-

reux. Elle n'aurait qu'un mot à dire pour devenir en justes noces la femme de François, le premier valet de ferme, qui est à la veille de s'établir k son compte. Mais elle en tient pour son c hemineau : elle a fauté avec lui, elle veut partager sa vie errante, le suivre sur les routes... Elle veut le suivre : il est déjà loin. Sa silhouette déc roît à riiorizon, sa chnnson meurt à la cantonade et le vent n'en rapporte plus Técho trop lointain. C'est déjà fini des brèves amours de Toinette, et ses rêves à peine éclos se heurtent à la réalité de l'abandon.

Le premier acte où ces choses nous sont exposées est de beaucoup le meilleur de tout l'ouvrage. 11 est excellent. Un beau décor champêtre. Des blés mûrs dont les épis se dorent sous le soleil de midi. Los moissonneurs viennent prendre un j)ou de repos, manger la soupe très grasse et boire la piquette très fraîche. On songe à certaines toiles fameuses de nos maîtres paysagistes. Querelle. Dans le peuple des campagnes comme dans celui des villes la causerie engendre aussitôt la plaisanterie, qui engendre la dispute, qui eng<mdre hîs coups, sans d'ailleurs que cela ait aucune importance, mais histoire seulement de S(i désennuyer. Une hostilité couve contre le chemineau dont on subit à contre-cœur le prestige. Elle éclate entre le chemineau et François, ainsi qu'il doit arriver entre deux hommes qui aiment la même f(»,nime. Tour à tour nous voyons Franeois s'otlVir à Toiuelte qui le repousse et Toinette s'olfrii* au ehemineau ([ui n'entend pas enchaîner sa vit* à celle d'aucune femme. Los exemples de celte sorte», de chassé-croisé ne sont pas rares, et à la vill(; aussi bien qu'à la campapn.^ Toutes ces

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scènes se déroulent et s'enchaînent d'une façon naturelle et simple. La situation est bien posée. La versification est souple, abondante, colorée.

Nous avons tout de même un peu d'inquiétude.

Nous no us demandons ce qui sera advenu de la pauvre Toinette, si méchamment abandonnée par le bol amoureux qui s'en est allé porter ailleurs son insouciance et ses chansons... Mais nous avions tort de nous inquiéter, et le fait est que, sitôt la toile relevée, nous sommes tout de suite rassurés. Vingt-deux années se sont passées et tout nous incline à croire que ce furent pour Toinette de ces années heureuses quin'ontpas d'histoire. Dès que le départ du chemineau a été un fait acquis, Toinette a épousé François. Bien vite elle a eu un fils ; Toinet.Et pas un instant,François n'a été effleuré par le soupçon que ce fils pût ne pas être de lui. Maintenant, François et sa femme sont devenus propriétaires d'un champ; leurs affaires prospèrent; tout est au mieux dans le meilleur des ménages de braves gens. Toinet est la joie et l'orgueil de ses parents. Il est laborieux, rangé, et, avec cela, gentil garçon. Il aime une jeune fille honnête et il en est aimé. Que voulez-vous do plus? Toutes les mères comprendront pourquoi la mère de Toinet est la plus heureuse des mères.

C'était trop beau. La jeune fille qu'aime Toinet est Aline, la propre fille de maître Pierre, le riche fermier. Celui-ci n'a jamais douté que Toinet ne fût né des œuvres du chemineau. Il ne veut pas d'un fils de chemineau pour gendre ; il ne veut pas pour gendre d'un bâtard. Il le déclare tout net, il le c rie, il le gueule. François a une attaque. Toinet noio son chagrin dans le vin. Sa

mère le pourchasse de cabaret en cabaret, cependant que la petite Aline se mine de chagrin. Tout est à vau-l'eau. Et nous voilà replongés dans Tinquiétude. ..

On n'a plus eu de nouvelles du chemineau ; tout à coup, Toinette se trouve en face de lui* Dans la vie réelle, quand une femme se trouve tout à coup en face d'un homme quiTa abandonnée en lui laissant un enfant dont il ne s'est pas soucié pendant vingt-deux ans, il y a un moment de gêne. Au théâtre, ce moment de gêne se traduit soit par un eSarement prolongé, si la pièce est un vaudeville, soit par une scène de reproches amers, si la pièce est un drame. Ici, rien de semblable. Nulle surprise. On cause comme de bons camarades qui se seraient quittés la veille. « Au fait, depuis que nous ne nous sommes vus, il nous est né un fils. Tiens-tu à le connaître? Il n'est pas heureux, le pauvre petit. Il aime la fille de maître Pierre. Et, dame, maître Pierre, un richard... » N'est-ce que cela? repart le chemineau. Maître Pierre est un homme qui n'a rien à me refuser. J'en fais mon afiaire... Il semble très sûr de lui; mais nous avons peine à partager cette belle assurance. Les paysans passent pour être entêtés; maître Pierre a de beaux biens au soleil : il est fier. Quel crédit peut avoir auprès de lui un vagabond? Comment cet étrange ambassadeur va-tii v(;nir à bout de la mission qu'il se croit en mesurci de mener à bien? Que va-t-il faire?

11 n'aura qu'à se montrer. Il regardera le riche fermier d'une certaine manière. Il lui chantera des refrains où il est question de sorts jetés aux bétes. Aussitôt le riche fermier tremble de tous ses membres, demande pitié, accorde tout ce que

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Ton veut. Capulet se réconcilie avec Montaigu. Aline épouse Toinet.

Un dernier acte nous montre la félicité parfaite dont jouit, dans Tintérieur des époux François, la famille enfin réunie au grand complet ; car le cliemineau, depuis quelques mois, fait mine de se fixer dans cette famille qui est bien la sienne. Toinet est heureux entre ses deux pères, et Toinette s'épanouit entre ses deux hommes. Tout le monde aime le bon chemineau ; mais c'est surtout François, de qui le cœur déborde de reconnaissance. Il est paralysé, il est moribond; mais il ne mourra pas sans avoir chaleureusement remercié le chemineau de toutes ses bontés. C'est le chef de famille s'applaudissant d'avoir donné pour père à son fils un homme influent. Et la situation respective de ces divers personnages nous paraîtrait donc fort incongrue, si nous ne songions à temps qu'il serait absurde de montrer pour eux aucune sévérité.

Dans l'opéra-comique, tout devient aimable.

Nous savons assez bien ce qu'est en réalité un chemineau. 11 y a de fortes chances pour que ce soit un paresseux. S il n'est pas l'ennemi de toute espèce de travail, en tout cas il a horreur du travail régulier, suivi, discipliné. Toute règle lui est insupportable et toute contrainte lui pèse. Donc, il va parfois gagnant son pain et plus souvent le mendiant. Il vit d'expédients. Le danger des expédients, c'est qu'ils ne sont pas toujours en accord avec les scrupules d'une conscience délicate et que parfois la morale les réprouve. Or, ce sont pour la conscience morale des auxiliaires singulièrement utiles que ces liens qui nous rattachent à une famille dont la dignité est la nôtre, à des

amis dont les yeux sont sur nous, à une maison dont les murs se souviennent, au sol où notre existence a poussé des racines. Les scrupules, il est à craindre que le chemineau ne lésait égarés sur les grandes routes, éparpillés à tous les vents. Viennent les heures sombres, heures de chômage et de famine, c\îst alors que le loup sort du bois et que le chemineau s'embusque au détour du chemin. Paresse, ivrognerie, vagabondage, c'est une école d'où il sort peu d'honnêtes gens.

Voyez maintenant le personnage de M. Hichej)in. Mais, d'abord, entendez-le. Car, bien avant ([u on ne l'aperçoive, il s'annonce par sa chanson. 11 chante, parce, qu'il est gai, toujours de belle humeur, universel boute-en-train. Sitôt que ce diable d'houmie apparaît, les fronts se dérident, les yeux s'éclairent et les soucis s'envolent. Les vieux se ragaillardissent et se sentent monter aux jaml)es, avc^c des fourmillements, des envies de danser. Les jeunes, qui avaient le cœur ravagé par un chagrin d'amour, essuient leurs paupières mouillées et se reprennent à espérer... Il chante, parce qu'il est débarrassé de tous les soucis qui j)èsent sur les autres hommes. Nous pensons à notn* cliamp qu'il faut labourer, à notre vigne qu'il faut garder de la grêle, à notre moisson qu'il faut rentrer, à notre maisonné(i qu'il faut préserver, c'est pourijuoi nous n'avons guère le cœur à chanter. Le chemineau ignore toutes ces préoccupiiticms qui nous font l'Ame grave et le front morose... U chante, parce qu'il est pareil aux oiseaux chanteurs, être d'instinct, voisin de la nature, mêlé à sa vie, en sorte que la chanson s'éveille sur ses lèvres aussi naturelle que le murmure qui court dans la source, que le soupir des

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blés qui ondulent ou le frémissement des arbres dans le vent.

Il est laborieux. Le travail que d'autres accomplissent sans cœur et sans goût, il l'abat avec allégresse. Et ce qui lui mettant de courage dans l'âme et tant de vigueur au bout des bras, ce n'est pas l'espoir du gain, l'âpre désir d'amasser du bien. L'argent lui file à travers les doigts, sitôt dépensé que gagné. Il le jette par les fenêtres des cabarets ou encore dans quelque tablier toujours tendu pour le recevoir. Après avoir sué, peiné, trimé, il se retrouve aussi gueux que devant. Et il ne le regrette pas. Ce qu'il demande au travail, c'est un emploi de son énergie. 11 est une force de la nature et une force ne peut rester inactive.

Il est inteUigent. Il l'est beaucoup plus que les valets de ferme et les maîtres eux-mêmes, gens d'habitude et de routine, qui restent emmurés dans leur domaine et dans leurs vieilles idées, et pour qui le monde se borne aux limites de leur village. Mais lui, le chemineau, il a vu beaucoup de villages et les mœurs de beaucoup d'hommes. Il a causé et fait causer les gens. Il a acquis de l'expérience. Son esprit s'est ouvert. Il a fait toute sorte de métiers. Il n'est pas l'homme d'un seul labeur, non plus qu'il n'est l'homme d'un seul endroit. On récolte ainsi plus d'un secret. Si les* bêtes meurent d'une maladie à laquelle la science ne connaît rien, si les plantes s'étiolent, si la moissonestcompromise, le chemineau a desmoyens pour conjurer le mal. C'est un remède dont la composition lui est connue, c'est une poudre, ce sont des paroles de grimoire. Les sorciers sont tous des chemineaux, et notre chemineau est comme ses confrères un peu sorcier. Ce qu'il y a

en lui de particulier, c'est qu'il a tout Tair de juger, à part lui, pour ce qu'elle vaut, sa sorcellerie et de s'en servir surtout pour faire peur aux gens et comme d'un moyen de domination. C'est un ruse compère, matois, finaud, véritable dilettante campagnard et qui goûte en artiste le succès d'une rouerie bien combinée.

Il est bon. Jamais une pensée méchante n'a traversé son esprit, et il est incapable de faire du mal à une mouche. Au contraire, il aime à rendre service. Il y a mieux. Et cette bonté qui pourrait n'être (ju'un mouvement instinctif, le résultat d'une chaleur de cœur, se complète et se renforce du sentiment du devoir. Le chemineau, à travers le dédale de ses aventures, n'a jamais perdu la notion de la responsabilité. Quand on a fait du mal, on se doit et on doit aux autres de le réparer. Que de gens sérieusement établis, entourés de la considération publique, cités pour leur parfaite honorabilité, et qui sur ce point auraient des leçons à recevoir du chemineau 1 A peine celuici a-t-il découvert qu'il est père, et qu'il Test depuis vingt-deux ans, il va rattraper le temps perdu. Bien sûr, ce serait plus commode de s'es- ([uiver et de laisser les gens se débrouiller. Mais quoi ! ce serait escjuiver un devoir 1 Et dans une apostrophe cornélienne, le chemineau se rappelle hii-nienie au respect de soi, au sentiment de sa dignité et de sa gloire.

Une passion chez lui domine toutes les autres : hi passion de la liberté. Recevoir les ordres d'autrui, impossible 1 Dépendre d'une volonté étrangère, cela suffirait à lui rendre la vie insupportabhî. Il ne veut suivre que son bon plaisir, sa fantaisie, son caprice. Elle-même, sa propre

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volonté lui semblerait une épouvantable tyrannie, si cette volonté cessait d'être incertaine, vagabonde et de s'abandonner à tous les hasards. Il lui déplairait de s'assagir. Il veille sur sa sauvagerie : il cultive sa manie errante. Sitôt qu'il voit se former un de ces liens qui, à votre insu, se nouent et vous enserrent, sitôt qu'il voit se tisser une de ces toiles dont le réseau impalpable vous fait prisonnier plus sûrement que des chaînes de fer, le chemineau donne un coup d'épaule, et délivré, le bissac au dos, la trique à la main, il se remet en route. Aimer, c'est bien; mais se marier, avoir une maison, un ménage, fonder une famille «t devenir propriétaire... plutôt se mettre la corde au cou! Les années sont venues, Theure a sonné où le diable se fait ermite, où le voyageur fatigué sent naître en lui le désir nouveau de s'arrêter, de s'asseoir, en attendant la visiteuse qui ne peut tarder à franchir le seuil. La tiédeur du foyer, la douceur de se sentir aimé, voilà qui est fait pour amollir les cœurs les mieux trempes et captiver les énergies les plus farouches. Un instant, le chemineau a paru près de céder à toutes ces pénétrantes influences. Il va s'installer dans son rôle de grand-père, il aura sa chaise au foyer, il sera le vieux qui fait <lanser les tout petits sur ses genoux, celui qui conte à la veillée des histoires d'autrefois, celui qui fume lentement, les pieds sur les landiers, perdu dans des songeries faites non plus de rêves, mais de souvenirs. Mais quoi 1 un chemineau qui ne chemine plus cesse d'être un chemineau; il se survit à lui-même. Le chemineau doit à sa propre définition de cheminer. C'est pourquoi il laisse la salle lumineuse et chaude où d'autres se grouperont autour de la table bien servie, pour

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s'en aller sur la route sans fin, dans la nuit, dans la neige et dans le vent.

Cette destinée est douloureuse, si on y regarde d'un peu près ; car il suffit d'un regard et d'un moment d'attention pour en apercevoir le vide. Le chemineau prétend qu'à voir toujours des figures nouvelles on oublie la fuite du temps et on ne se sent pas vieillir. Il se vante. Ce n'est pas vrai, ('e n'est pas sur les visages d'autrui, c'est sur soi-même qu'on fait le compte des années. Les battements du cœur sont plus lents, le sang afflue avec moins d'abondance, on ne trouve plus à l'air qu'on respire les mêmes parfums, aux paysages sur lesquels les yeux se posent des couleurs aussi vives. Cela est triste et on éprouve avec, acuité le regret de tant de biens perdus, si l'on ne vient à songer alors, que les printemps auront la même douceur et les midis le même éclat pour d'autres en qui nous revivons. Créatures d'un jour et qui ne faisons (jue passer, nous nous efforçons désespérément de nous donner le change et de créer en nous l'illusion de la durée. Mais une vie qui n'est liée à aucune autre, ce sont d(»s jours (nii s'échappent, c'est une eau qui s'écoule ; autant d'étapes dont la dernière en s'appolant la mort n'aura fait que changer de nom.

Cette mélancolie de sa destinée, le chemineau la comprend. C'est ce (|ui achève de donner à Sa. physionomie tout son charme et toute sa poétique séduction. Car le chemineau de M. Richopin, pour lui restituer son véritable nom, c'est le poète. Au temps jadis, le poète allait par les chemins, menant une existence d'aventures : il était un mendiant sublime. Aujourd'hui que les socié-

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tés sont policées, il reste la dernière protestation contre la prosaïque régularité de nos mœurs.

Lui aussi, il est incapable de subir notre étroite discipline et de se plier à la contrainte. Lui aussi, il ne suit que sa fantaisie. Pour lui aussi, la morale qui s'impose à tous les autres esî trop pesante, et il a besoin d'une indulgence dont le rend bien digne Tinnocence de son âme. Lui aussi réjouit les hommes par des chansons, tandis que la tristesse habite dans son cœur... Et tout cela est faux à faire crier.

Mais cela plaît. Ces imaginations répondent à un besoin du public. Il n'est pas de genre faux, en ce sens que tout genre, par cela même qu'il existe, est créé par une disposition des esprits. Or, notez que cette poésie factice dont on entoure le personnage du chemineau est précisément la même que le roman et le théâtre n'ont cessé de prêter aux personnages delà vie de bohème. Artistes, rapins ou tâcherons, pourvu qu'ils vivent en dehors des règles communes et que leur pain quotidien ne soit pas assuré, nous sonames tout prêts à considérer que leur sort est meilleur que le nôtre et vraiment digne de nous faire envie. Bien sûr nous ne changerions pas ; mais ce n'est pas la question. Certes encore, nous sommes ici dupes d'une illusion ; mais la cause de cette erreur est facile à démêler. C'est qu'en effet, bourgeois qui remplissons les salles de théâtre, nous menons une vie dans la([uelle il n'est pas un épisode qui ne soit prévu, pas une démarche qui ne soit réglée, où il n'y a pour la fantaisie aucune espèce de place. Nous parlons souvent de notre liberté, et nous avons la prétention d'y tenir. Et de quoi sommes-nous libres ? puisque nous ne

sommes ni libres de porter un chapeau qui contrarie la mode, ni maîtres de la coupe de nos vestons. Cet instinct de liberté, si comprimé qu'il soit, subsiste en nous ; il a de secrètes révoltes et c'est lui qui nous fait applaudir à l'image d'une vie moins esclave que la nôtre de toutes les lois, de tous les principes, de toutes les conventions et de tous les préjugés. Que cette image suit trop hardie, qu'elle soit d'une couleur trop crue et de tons trop violents, elle nous choque, parce que nous sommes devenus, par une longue habitude, respectueux de notre discipline. Mais, si on a soin de nous la présenter sous une forme atténuée, en nuances assourdies, nous nous laissons prendre à son charme menteur. M. Richepin est l'un de ceux qui ont le mieux su exécuter ces tableaux d'une hardiesse timide. 11 est l'auteur du Flibustier comme celui du Chemi- 7ieau. Le flibustier, c'était le chemineau des mers ; le chemineau est un flibustier de terre forme; et l'un et l'autre sont les plus agréables « touraniens » qu'un poète, habile ouvrier de vers, ait proposés à l'admiration d'un public aussi épris de fantaisie qu'indifférent à la vérité.

6 août 1900.

SCARHOX.

Il faudrait beaucoup chercher pour trouver un exemplaire d'humanité plus affligeant que celui dont Paul Scarron présenta jadis Timage lamentable. Depuis le temps où il fut atteint d'un mal ({ue les médecins d'aujourd'hui expliquent peutêtre, mais dont la médecine d'alors ne fut probal)lement pas tout à fait innocente, le pauvre diable ne cessa plus de souffrir. Les membres tordus |)ar le rhumatisme, le corps replié et déjeté en forme de Z, vissé à sa chaise d'infirme, c'était un raccourci de la misère humaine. Toutefois du naufrage de ses facultés physiques l'infortuné nvait sauvé son estomac, qui jusqu'au bout resta excellent : le plaisir de la mangeaille lui tint lieu

do tous les autres et Taida à prendre son mal en patience. Aussi bien il sut tirer parti de ses infirmités : il les étalait, il s'en servait comme d'une réclame, il provoquait volontairement une curiosité qu'il s'entendait ensuite à monnayer en aumônes et profits divers. Il était gai d'une gaieté cynique, parodique et grossière ; cela, venant d'un homme qu'on savait ruiné dans son être physique, amusait par le contraste.

Nos pères, qui n'étaient pas des plus délicats sur l'article de la plaisanterie, goûtaient fort ces contorsions, dont on ne savait au juste si elles étaientcelles du rire ou de la douleur. Nous avons horreur aujourd'hui de cette souffrance qui bouffonne ; nous y voyons une sorte de profanation. Il (^st question quelque part, dans Notre-Dame de PariSy d'un « concours » de grimaces : Quasimodo, rien qu'en se montrant, emporte le prix ; c'est que Scarron n'était pas là pour le lui disputer. Au surplus il avait, deux siècles avant la Préface de Cromivell, réalisé en lui le mélange du triste et du risible : il ne pouvait manquer d'être cher aux romantiques. Théophile Gautier lui avait réservé une place d'honneur dans sa galerie des Grotesques. M. Catulle Mendès fait mieux : il le transforme en héros lyrique et nous le met sous les yeux, cmq actes durant.

Vous imaginez peut-être le plaisir que nous pouvons goûter à voir sans cesse, d'un bout à l'autre de la scène, rouler le fauteuil où se recroqueville cet estropié. Encore un impotent, lorsqu'il est au repos et bien arrangé dans ses oreillers, peut-il faire illusion: nous oublions son infirmité. Mais quand il veut faire usage de ses membres invalides, c'est alors que le spectacle devient

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