SCARRON
ntrocc. M. Mendès a eu soin de nous en régaler. Il nous rendra témoins, par exemple, de cette opération compliquée et douloureuse qui consiste à hisser Scarron chaque soir de sa chaise en son lit.
Scarron.
Ce n'est pas très fatigant. Poussez Ma chaise vers le lit. Lorsque je suis tout proche Du chevet, on me hisse ; à genoux, je m'accroche Au rideau, je me penche, et je tombe couché.
(Francine pousse la chaise ^V infirme aide du hâton^elc)
Ailleurs Scarron, assis auprès d'une fenêtre qui s'ouvre sur un amandier fleuri, veut cueillir une des branches. « 11 s'eflforce, il se penche le plus ([u'il i)eut, il tend un bras, il s'essouffle, il peine alireusement. Enfin dans un ahan dernier, il tombe en avant, la poitrine au rebord du balcon, un bras au dehors, comme disloqué, Taîr d'un guignol que rien ne soutient plus... » Toiles sont les indications de scène. On les dirait détachées des souvenirs d'un interne. C'est de la dramaturgie de gai'de-nialade. C'est du théâtre d'infirmier.
Après cela, et tout transis que nous sommes d'un Froid ([ui nous pénètre dans les moelles, on devine que nous ne sommes pas très disposés à rire des facéties de Scarron. Elles sont au reste peu variées, n'étant empruntées cpi'à deux thèmes, <lout l'un est le cocuage, cher à nos vieux auteurs gaulois, et l'autre est encore et toujours la maladie., la misère physique. C'est ainsi qu'au dernier acte Scarron fait de longues et cocasses rcconmiandations à l'apprenti menuisier venu
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pour lui prendre mesure d'un cercueil. Gaieté indécente et gaieté macabre, on ne nous donne pas le choix : on nous les inflige toutes les deux.
Au moins jusqu'ici peut-on dire que tous ces traits sont commandés par la tradition et que l'auteur a tiré de Thistoire de Scarron les effets qu'elle comportait. Mais c'est que je ne vous ai pas môme laissé pressentir ce qui fait l'origilialité de la conception de M. Mendès et qui lui donne sa valeur propre. Comme on faisait remarquer à Gœthe qu'il avait passablement faussé le caractère d'Egmont, il répondait sans s'émouvoir: «Peu m'importe l'Egmont de l'histoire. Celui-ci est mon Egmont.)>De même M. Mendès a son Scarron, un Scarron qui est bien de son invention, qui lui appartient et qu'on ne lui disputera pas : c'est Scarron sentimental, Scarron élégiaque, Scarron tendre et Scarron tragique. Ruy Blas était le ver de terre amoureux de l'étoile. Ce cul-de-jatte de Scarron aime d'amour Françoise d'Aubigné. Il l'aime depuis qu'il l'a vue, enfant de huit ans, une poupée dans ses bras. Il l'a retrouvée plus tard, retour des îles, et la belle Indienne lui est apparue avec tout le prestige que la poésie des tropiques ne peut manquer d'avoir pour un contemporain de Ninon qui aurait déjà lu Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand. Il n'a pu se faire à l'idée qu'elle entrerait au couvent ; il a rêvé d'elle pendant cent nuits : enfin il s'est enhardi ; il l'a suppliée de devenir, non sa femme, mais sa compagne. Désormais il ne vivra que pour elle : sa gaieté, son travail, son argent, sa gloire, tout pour Francine ! L'amour enferme dans sa définition la jalousie : Scarron est jaloux. Si Francine ne doit pas lui appartenir, du moins
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lui fait-il promettre qu'elle ne sera pas à un autre. Elle n'a pas de mari ; qu'elle n'ait pas d'amant 1 Gomme d'ailleurs il faut être prêt à toute occurrence et pouvoir, à Toccasion, tenir les galants en respect^ Scarron prend des leçons d'armes. Nous assistons à cette leçon d'armes par procuration, où le valet Foucaral fait les mouvements auxquels se refusent les membres paralysés de l'infirme. C'est un des beaux endroits de Touvrage.
Le fait est que M""* Scarron, telle qu'on nous la présente, n'est aucunement l'épouse de tout repos qui conviendrait à un mari si peu ingambe. On ne peut dire qu'elle trompe son mari ; mais on ne peut dire non plus qu'elle lui soit fidèle. Entre les chroniqueurs qui se sont portés garants de la vertu de M"* Scarron, et ceux qui lui ont reproché ses galanteries^ M. Catulle Mondes a fait une espèce de cote mal taillée^ il a adopté un moyen terme. Sa Francine est une jeune personne résolue à se laisser courtiser, sans toutefois accorder les dernières faveurs. Elle concilie ainsi le soin de son honneur et une espèce de furieuse coquetterie dont nous voyons qu'elle est possédée. Cette <( bonne chrétienne», comme elle se qualifie elleniême, a une façon extrêmement large de com^ prendre le christianisme. Et voilà un type que nous ne soupçonnions pas dans la littérature et la société du xvii* siècle : c'est la demi-vierge chrétienne. Dès le soir de ses noces, elle trouve le moyen de ménager Villarceaux qui lui platt fort, on lui donnant l'assurance que le mariage avec Scarron est un mariage blanc. Plus tard elle converse très tendrement avec le beau marquis à travers la charmille, et même elle va le soir se
promener avec lui dans les bois. Elle raffole du danger : c'est pourquoi elle accepte un rendezvous avec Villarceaux, la nuit, chez Ninon. Là, par ses agaceries et ses refus, elle allume si bien le désir chez son partenaire, et les choses sont à tel point, qu'immanquablement c'en était fait de sa vertu si, à l'instant critique, on ne voyait apparaître qui? Scarron.
Oui, Scarron avec une rapière... On lui a révélé l'intrigue de sa fenune et de Villarceaux. La rage lui a fait recouvrer soudain l'usage de ses membres, il brise sa chaise d'infirme, il se lève, il accourt. Au moment où Francine, défaillante, va tomber dans les bras de son heureux amant, la porte de la chambre est enfoncée : Scarron titubant, chancelant, horrible, surgit l'épée à la main. Il marche comme par bonds de bête estropiée.
Le mari de comédie esl; devenu un mari tragique. C'est le vengeur, c'est le justicier... Scarron brandissant un grand sabre — telle est la trouvaille. Elle enrichira la «légende » du bonhomme d'une bouffonnerie plus énorme que toutes celles dont son histoire était pleine.
On voudrait pouvoir louer du moins dans cette comédie tragique la virtuosité du style et les prouesses de la versification. Il y a beaucoup de fioritures dans les vers de M. Mendès,des regards qui sont « de la clarté close » et des « yeux transparents d'un vide aérien ». Ce style maniéré, contourné, souvent obscur, et aussi peu que possible fait pour la scène, est en outre d'une extraordinaire maladresse d'expression.
15 avril 1905.