II PRÉFACE
possible de louer, mais dont je n'ai jamais songé à contester l'importance, le soin que j'ai mis à les discuter prouve assez que je ne les ai pas tenus pour indifférents... Au 8urplus,ce n'est ni le talent des individus, ni la valeur des œuvres particulières qui sont en cause dans ces quelques lignes de préface: j'y envisage seulement les conditions générales où se produit, à l'heure qu'il est, l'œuvre dramatique.
Ces conditions sont, dans l'ensemble, très favorables. D'abord^ tandis que beaucoup de gens ne lisent jamais, n'ouvrent jamais un livre, ont horreur de la lecture, tout le monde va au théâtre. Pour beaucoup de gens, le théâtre c^est toute la littérature. De qui donc est cette boutade : « Ne dites pas de mal du théâtre :
c'est la dernière religion de la France ! » La conséquence est que le théâtre attire à lui le plus grand nombre de talents. Une autre bonne fortune pour les écrivains est cette liberté qui permet toute manifestation originale. A mesure que s'éloignent les modèles qui, à l'époque du second Empire, s'étaient, pour un assez long temps, imposés à l'imitation, les genres ont acquis plus de souplesse. Nous avons vraiment un théâtre rajeuni, un théâtre nouveau.
Mais j'ai toujours pensé que le véritable rôle de la critique consiste à se rendre utile — et
qu'elle est utile, moins en prodiguant les éloges qu'en signalant les erreurs de direction et les écueils. C'est, ce que j'essaie de faire ici. "/^epoptons-nous à la tentative qui fut faite, après la retraite d'Augier et de Dumas fils, pour substituer au système qu'ils avaient fait triompher pendant une trentaine d'années une forme d'art moins conventionnelle. Henry Becque avait, en deux chefs-d'œuvre, proposé le modèle de son réalisme dur. Le mouvement fut aussitôt accaparé et faussé par l'école du Théâtre libre, dont on ne dira jamais assez quel mal elle a fait à la littérature dramatique contemporaine. C'était le naturalisme qui envahissait le théâtre. Il s'y présentait avec les mêmes caractères qu'il avait déjà dans le roman : la sottise et la grossièreté. Il fit plus de bruit qu'il n'obtint de succès véritable. Toutefois il égara pour un temps auteurs et critiques. Courte erreur, mais qui devait avoir de longues conséquences. Le résultat fut celui même que Ton constate après toutes les explosions de violence, et qui est doublement fâcheux ; car d'un côté on met de l'excès à réagir et d'autre part le mal une fois fait reste pour longtemps acquis.
Par réaction, le théâtre s'est rejeté vers l'emploi de certains procédés qui peuvent aider au succès, mais qui diminuent d'autant la valeur