LK THI:A'II{1; VIVAM
fausse ol)ligation d'être hostile à toute amélioration sociale... Lorsque les malheureux et les humhles réclament une plus large part au soleil, sachons marcher à leur lôte avec le scepticisme de nous dire que nos propres troupes nous tireront dans le dos. Pour nous, c'est un moyen de hicn finir. »
Maintenant vous pouvez entrevoir à quelle hauteur de pensées atteint M. de Curel. La question d'argent n'est rien, l'amour peu de chose, l'honneur est tout. C'est la vieille et grande noblesse couchée toute roide dans la poussière de ses préjugés, au fond de ses châteaux, dont on va secouer la torpeur ; c'est, aux prises avec les questions sociales qui torturent le présent, tout ce passé d'héroïsme guerrier et de gloire chevaleresque survivant en lorgueil entêté des gentilshommes de province , c'est la lutte entre les idées des siècles qui furent et celles des siècles qui seront. Quel drame plus beau que ce formidable duel? Quelle tragédie plus poignante (lue cette agonie d'une race de géants et ces suprêmes convulsions de la plus superbe noblesse qui fût jamais?
Voilà le souftle qui anime l'œuvre de M. de Curel et l'enseignement qui s'en dégage ; mais cette idée reste intimement liée aux personnages et forme corps avec l'action et le milieu. L'auteur ne s'est pas dit : « Tiens, si je faisais un drame sur la fin de l'aristocratie >>, et n'a pas construit un drame à l'appui de sa thèse, comme on faisait autrefois lorsqu'on bAtissait une pièce sur un mot, sur une plirase, en inventant une action jouée par des {)ersonnages de fantaisie dans un milieu imaginaire. On sent entre le milieu, l'action, les personnages, les sentiments et le dialogue une telle concordance que l'on se dit qu'il aura sûrement passé par un de ces austères manoirs froids comme un musée, silencieux comme un temple, sombres comme un mausolée, qu'il aura rencontré un duc de Chantemelle intransigeant sur les croyances
de sa caste, une Claire plus intraitable encore, un Robert malade, aux approches de la mort rendu plus perspicace, ouvrant son esprit au monde moderne. Il avait le milieu, les personnages, il ne fallait plus que V incident pour précipiter ces âmes les unes contre les autres et, qu'il l'ait rencontré dans la vie, qu'il l'ait imaginé, il a su lui donner la grandeur qu'il fallait.
L'étincelle qui met le feu aux poudres est l'arrivée en ce triste castel d'une demoiselle de compagnie.
Le duc et Robert, isolés du monde, désœuvrés et comnie en exil sur leurs terres, sont bientôt fascinés par les beaux jeux de la jolie fille. Héritier plus direct des façons de ses ancêtres, le duc vous la suborne cavalièrement; son fils, plus jeune et plus sentimental, s'éprend d'amour, il est aimé. Au cours de cette double intrigue, conduite à l'insu de l'un et de l'autre, naît un fils.
Lorsque le vieux duc découvrira la trahison, il sera pris de rage ; mais la colère de l'amant et la fureur du père se tairont devant l'instinct de la race. Robert de Chantemelle est condamné par les médecins, la race va s'éteindre; mais l'enfant, né du hasard, peut la sauver, il doit la sauver! M. de Chantemelle ordonne à celle qui l'a trompé, Hélène, de lui obéir passivement et à son fils de l'épouser.
Claire de Chantemelle, sœur de Robert, en sa qualité de femme et de fille, est inflexible sur les questions d'honneur, elle sait quelle coupable liaison unit Hélène et son père ; le mariage de son frère avec cette femme lui fait horreur. En montrant à Robert tous Jes dangers, toutes les hontes d'une mésalliance, elle espère l'en détourner. Mais le duc, comme il a parlé à Hélène, parle à sa fille, et pour sauver le nom, laissera perdre l'honneur.
Un jour cependant Robert découvrira l'infamie, et, ce jour-là. il n'aura pas un mot de reproche ni pour son père, ni pour sa femme, ni pour sa sœur. Il comprendra
que ce ne sont pas eux qui viennent de le frapper au cœur, mais les principes mêmes de tous ceux de sa famille qui l'ont précédé* et, confiant à Claire l'éducation moderne du futur duc de Chantemelle, montrant à ses successeurs dans son admirable testament la voie qu'ils devront suivre, il ira au-devant de la mort en vrai fils de héros.
Telle est dans son ensemble la marche de l'action. On devine à quelles luttes titanesques vont se livrer les uns contre les autres ces êtres tout d'une pièce, trempés dans la foi d'un autre âge, et quelles scènes tragiques jailliront du heurt de ces sentiments nés de préjugés séculaires.
L'auteur, qui pénétra dans lésâmes, a mis le crime au niveau de ses personnages, et avec une logique terrible, les montre acceptant la flétrissure, acceptant l'inceste, pour sauver cette seule épave qui leur reste du passé, le nom !
Ce qu'il est difficile de rendre, c'est Vhîipresswn grandiose et dominatrice que produit, sous la forme artistique que lui a donnée M. de Cure), ce sujet dramatique traité avec une largeur qui étonne et conduit avec une allure magistrale qui impose. Essayons.
Dans la salle d'un vieux burg ardennais, si colossale qu'elle semble devoir contenir toutes les générations des Chantemelle, les survivants glissent silencieusement comme des ombres. On parle à mi-voix de médecins, de consultations. Robert, l'héritier du nom, est condamné. Surprenant de la tristesse sur le visage de sa mère et de sa so'ur, il comprend la vérité et s'y résigne. Aussi bien, le r(>lo des Chantemelle est terminé dans l'histoire, il s'en ira sans regretter rien autre que ces chasses au sanglier « d'où il revenait, des glaçons plein la barbe».
Robert confie alors à sa mère qu'avant de mourir il désire revoir Mlle Hélène Watrin, dont il fut l'amant. Un
éclair de joie luit dans les yeux de la duchesse. Elle s'en explique avec son fils : elle soupçonnait cette demoiselle d'être la maîtresse du duc. Claire avait eu le même soupçon, et c'est pour cela qu'elles l'avaient congédiée. Il faut que Robert revoie cette femme, non pas qu'il veuille l'épouser in cxti^emis, il sait trop ce qu'il doit à sa race ; mais parce qu'il a eu d'elle un enfant, ce dont il entend que le duc, son père, soit instruit.
Le duc a chassé tout le jour, il rentre au château et s'entretient seul à seul avec un de ses gardes-chasse. Cet homme a été chargé par son maître d'aller chez une demoiselle Watrin, prendre « l'enfant à M. le duc », sa femme en sera la nourrice et on préparera en cachette à la maison forestière une chambre pour la mère. Après qu'il a rendu compte de sa mission, le garde sort et la duchesse vient adresser à son mari la requête de Robert.
La scène est vraiment superbe. A peine les premiers mots sont-ils échangés, le duc comprend tout, et la brute, l'homme sauvage s'éveille en lui ; son fils « Ah ! s'il n'était pas à moitié crevé ! » Quant à l'autre, c'est une rosse, une chienne, oui, une chienne ! « Ne ressentez-vous rien pour le fils de Robert? » demande-t-il à sa femme, puis rageusement : « La mère est une grue! » et, après un instant de réflexion : « Sa fécondité me réconcilie avec elle. » De là, l'idée de donner à sa race mourante une descendance légitime. Pendant que la duchesse fait valoir les raisons qui militent en faveur de son fils, la pensée criminelle s'affermit : « Eh bien, dit le chef de la famille, il l'épousera. » Robert est averti de cette résolution. Quoi ! faire de cette femme l'égale de sa mère et de sa sœur? « Qu'importe, réplique le vieux fauve, il est.de notre sang! )>
Ainsi, dès le premier acte, la situation s'impose et les caractères se précisent en une exposition nette, catégorique, qui d'emblée nous met au cœur de l'action. Dans
le second, le personna^'e de Glaire, entrevu seulement, va se |)réciser, et les scènes prendront une intensité de vie extraordinaire.
Claire, dont l'atTection pour son frère se double de la vénération pour le dernier des (^hantcmelle, fait devant lui l'apologie de leur maison et de la vieille noblesse, et se montre plus stricte qu'elle n'est réellement pour empêcher l'inceste, sans éveiller chez son frère des soupçons mortels. « Enfin pourquoi ce mariage? s'écrie-t-elle ; qu'on me donne des raisons! Vous vous y résignez, pas moi, je ne peux pas m'y faire !.. . » Et quand sa mère lui demande d'où vient cette opposition : « Je hais Mlle Walrin, ditelle en regardant son père, j'ai mes raisons. » Et elle sort.
Le duc a tenu à recevoir seul et le premier Mlle Watrin. Hélène se précipite à ses genoux, elle aimait Robert ! u Qu'est-ce que vous me chantez-là ? Il est bien question de ça!... Nous avons un titre à transmettre, vous épouserez Robert, vous n'êtes qu'un instrument entre nos mains. »
u (le mariage ne se fera pas, affirme Claire survenant, je sais ce que vous êtes l'un à l'autre. » Alors une lutte morale d'une rare beauté s'engage entre le duc et sa fille. C'est à qui brisera l'autre; le vieux Chantemelle révèle à Claire l'existence d'un fils : a Un fils me tombe du ciel, je le prends. — Vous le ramassez ». Cependant il lui montre la continuation de la lignée assurée, le nom conservé, les dangers de la vérité pour Robert : il vainc enfin les résistances de la noble fille; elle consent à garder le silence, et se résigne à considérer celle lille comme sa Sd'ur.
Au troisième acte, les jeunes époux, ainsi que toute la famille, sont à Nice et, sous ce beau ciel pur, en face de la mer, une transformation s'opère, non seulement dans la santé de Robert, mais aussi dans son esprit. Hélène est jalouse des idées aristocratiques de Claire et de Robert,
qui la séparent de son mari, et l'amour qu'il a pour sa femme, aide à la transformation du gentilhomme. En une conversation poétique et douce, il parle à sa femme de l'aristocratie des chênes, des bouleaux et des hêtres qui régnent sur les forêts ardennaises, il lui montre le peuple dès petites vagues de la Méditerranée « qui cheminent parallèlement vers la grève, poussées par l'attraction d'en haut », et lui dit, qu'il voit dans l'avenir l'aristocratie s'unissant au peuple, comme une vague s'unit à une autre vague pour former un flot. Ce morceau, bien qu'un peu long, est d'un bel élan, et rélévation du style familièrement lyrique ne le cède qu'à la magnificence des pensées.
Après ce calme, la tempête. La catastrophe éclate sous un prétexte futile ; Robert est allé jeter à la porte la nourrice. Et le duc. Hélène et Claire songent qut cette femme sait tout, qu'elle est emportée, qu'elle parlera peutêtre. L'attente se prolonge, l'anxiété augmente. A leurs attitudes, la duchesse sent une inquiétude vague la gagner. » Qu'y-a-t-il ? qu'y-a-t-il ? je veux le savoir ! » Elle interroge son mari, elle interroge Hélène, interroge Claire ; ils restent muets, atterrés, et la malheureuse femme devine le terrible secret au moment même où la nourrice le dévoile.
Robert de Chantemelle reparaît, grave, sans un geste de colère, sans un mouvement de révolte. « J'ai abdiqué, luidit son père, tu es le chef delà famille. Ordonne, j'obéis. » Robert répond simplement qu'il entend partir le jour même avec sa femme et sa sœur pour les Ardennes, malgré le froid et la neige, tandis que ses parents resteront à Nice avec l'enfant; et personne n'ose élever la voix pour s'opposer à ce suicide. Cette fin d'acte est d'une beauté antique.
Le dernier acte se passe dans la chambre mortuaire, devant le cadavre de Robert. Claire lit les dernières vo-
lontés fin mort, ce testament de la noblesse de France « que l'on croirait, dit-elle, choisi dans nos archives, parmi ceux que dictaient il y a six cents ans, les vieux Chantemelle qui signaient d'une croix ». Quand la lecture est terminée, solennellement : « Le testament n'est pas complet, dit. Claire, il y manque ce qui me concerne. J'ai promis à Robert de ne jamais me marier et de rester toute ma vie avec Hélène et l'enlant. » Ainsi elle se punit de sa complicité.
Quant au duc, le vieux sanglier, quittant sa place, marche vers Hélène et, Jes yeux dans ses yeux, d'une voix profonde : « Adreu, ma tille ! » lui dit-il ; et sans un mot aux autres, sans un regard au cadavre, il sort.
Cette œuvre puissante, de conception énorme, hiératique de forme, a légèrement déconcerté les gens de théâtre qui considèrent l'art dramatique comme « de la rigolade w et ne voient pas plus loin que le mariage, le divorce ou le cocuage de M. Untel. — Partant de ce point de vue, on comprend assez bien l'ostracisme (du grec Ostrakon, ostrea)dela Comédie-Française. — Il fallait les entendre s'écrier : « C'est peut-être très beau, mais ça n'est pas du théâtre. » Déclaration qui ne signifie rien, mais après laquelle on tire réchelle, ce qui est plus facile que de l'expliquer.
S'ils entendent affirmer par là que M. de Curel est malhabile à se servir des ficelles de théâtre, je suis de leur avis, mais au lieu de le blâmer de la gaucherie (ju'il met à user des moyens conventionnels, je l'en félicite; ce nous est un sûr garant qu'il n'y fera plus à l'avenir le moindre emprunt. Dans une action forte comme celle des Fossiles, les moyens doivent être naturels, simples, et l'on est un peu clioqué de voir les scènes maîtresses qui dominent l'œuvre, liées entre elles par de petits moyens contestables, à peine dignes de la comédie.
Nous avions déjà trouvé dans VEni-iers d'une sainte
un médaillon très déplaisant; ici, la conversation surprise, l'expédient du garde-chasse, la nourrice, les paysans du dernier acte, les entrées et les sorties injustifiées, sont autant de taches.
Je regrette également le voyage à Nice, il fait un trou, il rompt l'harmonie de la ligne et l'unité indispensable aune tragédie de cette tenue. Je sais bien qu'il fallait mettre ce chevalier du moyen âge en contact avec la vie moderne : il eût mieux valu montrer la vie moderne pénétrant dans le château : le rôle d'Hélène Watrin et son influence sur son mari se fussent manifestés plus clairement, et l'ouvrage eût suivi d'un bout à l'autre, jusqu'au pied du catafalque, une progression majestueuse et sombre.
M. de Curel a voulu en agissant ainsi, être plus accessible à la foule ; franchement, quand on a son talent, ce n'est pas à l'auteur à faire des concessions, c'est au public.
Les morceaux littéraires prennent encore trop d'importance dans ce nouveau drame; ils se détachent de l'action dans leurs envolées lyriques et en détachent. Ce ne sont plus les Ghantemelle, c'est M. de Curel qui parle ; il dit des choses fort justes en une langue fort belle, et nous sommes très heureux de l'entendre; mais une pièce n'est pas un poème. De plus, ce changement de style a un autre inconvénient grave : lorsque les personnages descendent de leur rhétorique pour reprendre le parler commun, le parier vrai, le choc est trop brusque, ils semblent incorrects et grossiers.
Quand l'auteur, par exemple, a accroché une scène de force, alors son tempérament dramatique se déploie avec une ampleur géniale. Nous avons reconnu avec joie, plus haut, qu'il ne possédait pas ce qu'on appelle ordinairement le don. c'est-à-dire l'art des ficelles ; il a mieux : par le naturel, le sentiment, la vérité qu'il met dans le dialogue, M. de Curel sait donner la vie à ses personnages et créer autour d'eux une atmosphère de vie.
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Je lui ai pourtant entendu reprocher le contraire; peutêtre confondait-on mouvement avec vie? Il n'est pas besoin de s'agiter beaucoup pour prouver que l'on vit ; les pantins du Palais-Rojal, malgré leurs cabrioles continues, arrivent-ils à nous donner une impression dévie? Les fossiles de M. de Gurel, en bons fossiles qu'ils sont, ont beau rester en place, ce sont bel et bien dtMôri tables êtres humains, qui raisonnent, sentent, vivent et nous émeuvent ; je n'en veux pour preuve que l'effet pénétrant produit par les scènes immobiles du deuxième acte.
Tout en adressant à M. de Gurel ce juste tribut d'éloges, je ne disconviens pas que dans la partie artistique de Touvrage se trouvent des obscurités et des lacunes. Je sais bien que la pièce a été représentée dans des conditions pitoyables, que l'on perdait un bon tiers des répliques et qu'il faudrait lire le manuscrit pour se prononcer définitivement. Néanmoins, on peut dire hardiment que certains caractères ne sont pas assez étudiés, ne sortent pas.
Le duc est bellement campé, il n'est ni un de la Seiglière, ni un Mauprat, il a bien sa personnalité ; mais, la duchesse est seulement esquissée, comme femme et comme duchesse, par la scène du premier acte.
Par une hérédité croisée très logique, (>laire tient du père, elle est l'incarnation de la vieille noblesse, et a ses principes enracinés dans le cœur. Robert tient de la mère : il est flou, son évolution n'est pas très nette. Quant à Hélène, qu'elle ne soit qu'un instrument entre les mains du Chantemelle, c'est possible ; pour nous, nous ne serions pas fâchés de savoir ce qu'elle pense de l'aventure, et de connaître un peu sa psychologie.
Dans la quantité d'idées entassées par l'auteur au cours de ces quatre actes, plusieurs sont difficilement intelligibles pour le spectateur, de là une certaine confusion. Ainsi, le départdu duc à la toute dernière scène. Pourquoi
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ce départ? — Où court-il? — Fuit-il son manoir parce qu'il sent que la vie moderne pénètre et qu'il veut rester l'homme des bois, l'homme du passé? Plus entêté que jamais, songe-t il à disputer à la tutelle de sa fille l'enfant qui doit porter le nom des Chantemelle? Ou, conscient de son ignominie, va-t-il se brancher à tel arbre de ses forêts? Mystère.
Voilà cette pièce qui, mali^^ré ses imperfections, reste grande et domine la production actuelle comme les chênes des Ardennes dominent les futaies environnantes. Cependant, elle aura été jouée deux fois et de quelle façon ! Les écriveurs de comptes rendus lui auront accordé peutêtre quelques lignes de plus qu'au Système liibadier — lequel aura cent représentations au moins — et l'on n'en parlera plus dans le pays qui se dit le plus artiste de la terre !
Des Fossiles au Système Ribadier quelle chute ! Autant tomber du haut de la llèche d*une cathédrale au fond d'un claquedent. Je dis claquedent pour être poli, car où loger les polissonneries de ces personnages de vaudeville toujours en rut, ne songeant pendant trois actes qu'à la possibilité ou à l'impossibilité de s'accoupler, n'agissant que pour cela, ne parlant que de cela, et rééditant sur ce thème, avec quelques mots nouveaux, toutes les plaisanteries passées et présentes.
Si encore la bonne humeur et l'entrain étaient de la partie! Hélas! l'on sent que les auteurs se sont gratté le crâne jusqu'aux méninges pour en tirer péniblement ces facéties qui font trop souvent long feu. Non, là. sincèrement, il y a une ou deux situations absolument drôles et très comiques, et un quarteron de bons mots bien venus au second acte; mais on les paie par l'ennui combiné du premier et du dernier acte, bourrés de remplissages pas amusants, délayés et redélayés. Dame, il fallait faire trois actes !
On rencontre, au cours de ce vaudeville essoufflé, nombre d'elïets de celle finesse : un mari recommande à un anji, pour ne pas le trahir en présence de sa femme, d'abonder dans son sens, de dire comme lui, et l'ami répète mot pour mot toutes les paroles prononcées parle mari ! On y trouve aussi un procédé de comique emprunté aux Revues et que je dois signaler à l'admiration des masses; il consiste à mêler à cette folie les noms de personnes honorablement connues sur la place, telles que Rothschild, BonnatjRichepin, Carolus, etc. ; ce n'est peutêtre pas très délicat.
5 décembre 1892.
XXXVIÏl.
Le Vaudeville moderne et le Vaudeville au XVII» siècle ; Monsieur Cotdisset, do MM. Bluin et Tochè et le Chevalier à la Mode, de Dancourt. — Au Dahomey, de MM. Oswald Gugenheiiii et Le Fauru.
Le théâtre du Vaudeville donnait, il y a quelque semaines, une pièce de M. Ilervieu, qui, si elle ne répondait pas à toutes les exigences de l'art dramatique, n'en fut pas moins un régal pour les artistes et les lettrés. Cette comédie psychologique est aujourd'hui remplacée par une farce turbulente et superficielle : Monsieur Coulisse t.
A ne considérer que l'affiche, on pourrait s'étonner :
THÉORIE CRITIQUE ilT
voir une des scènes les plus littéraires, la plus ouverte, à coup sûr, aux tentatives nouvelles, retourner au genre maudit! On pourrait croire à une reculade de la part du directeur. — Les pourvoyeurs des petits théâtres ne manqueront pas d'exploiter en leur faveur ce changement de spectacle. — Il n'en est rien pourtant. Si, doublement qualifié, comme directeur du Vaudeville et collaborateur de M. Bisson, pour soutenir un genre auquel ce théâtre doit sa fortune et son nom, M. Carré a cru devoir faire appel aux jeunes, il n'a pas entendu fermer la porte aux autres ; c'eût été de détestable administration.
Il sait que les révolutions durables ne se font pas en un jour, que le goût du public ne se modifie pas du soir au matin; il s'est rendu compte de ce fait incontestable et incontesté que le spectateur payant n'est pas toujours le plus intelligent, que les pièces les meilleures et les plus artistiques ne sont pas les plus rémunératrices. L'avisé directeur en a conclu que pour monter celles-làil fallait jouer les autres, et il a établi entre elles une sorte de roulement. Les vaudevilles, comme il le dit élégamment, lui fournissant la subvention indispensable pour les pièces de valeur mais de petit rapport, concourent ainsi à un but artistique.
Et tout le monde est content; ceux qui demandent seulement au théâtre un métier plus lucratif que celui de publiciste à la ligne, gagnent de l'argent ; ceux qui cherchent au delà,trouvent un public de plus en plus disposé à les écouter, et l'équilibre du budget directorial s'établit en rattrappant d'un côté les clients que l'on perd de l'autre. Administrativement la combinaison est des plus intelligentes ; au point de vue de l'art dramatique nous n'avons qu'à nous louer de la concurrence que se font ainsi sur une même scène l'art et le commerce. Cette rivalité force les auteurs, les uns comme les autres, à travailler avec plus de soin leurs pièces, à regarder deux
fois avant de donner une œuvre dont ils ne sont pas absolument contents, et ne peut qu'aider au relèvement de notre théùlre tombé dans ses dessous.
(juelle sera l'issue de ce duel, car ce n'est là qu'un état transitoire? Le vieux jeu disparaîtra-t-il dans la faillite du commerce dramatique, les tentatives d'art avorterontelles toujours ? J'ai bon espoir pour l'art, surtout après avoir entendu Monsieur Coulisset. Ce n'est pas que je trouve ce vaudeville pire que ses congénères, il est d'une qualité supérieure à Madame Montgodin, c'est du bon Blum et Toché : je ne crois pas cependant que cette pièce contribue beaucoup à la conservation du vaudeville en France.
Quand M. Bisson donne un Pont-Biquet, tout en trouvant ce procédé de caricature détestable, on est forcé d'avouer qu'il arrive par des moyens tout à fait nouveaux, pleins d'originalité et d'imprévu, à Peffet comique intense. L'intrigue est d'une fantaisie goguenarde assez habile, l'esprit est gros, mais il jaillit, et l'on se dit, en écoutant sa malice bon enfant et en même temps l)ince-sans rire : au moins l'auteur « n'y coupe pas », il sait parfaitement que ses pièces ne sont pas œuvres d'art, mais balançoire, balançoire excessivement fructueuse d'ailleurs, ce qui peut lui servir d'excuse auprès de beaucoup.
ALM. Blum et Toché ont, au contraire, l'air d'étrangement « couper » dans ce qu'ils font ; c'est comme le sacerdoce du vaudeville qu'ils semblent exercer et dont ils voudraient étendre et monopoliser l'exercice. Tout ce qui en Ihé.Ure est neuf, original, tout ce qui est artistique porte ombrage à leur commerce et provoque leurs railleries et leurs persifflages. La soirée parisienne de Torhé sur les Fossiles est sous ce rapport fort renseignanle. Pour un peu ils s'imagineraient, non pas résumer un genre et le pire, mais être le seul théâtre, tout le théâtre, tous les théâtres.
Que des esprits soient fermés aux beautés de lart dramatique, cela n'a rien qui puisse étonner, il s'agit d'une impression que ressentent plus ou moins les organismes cérébraux délicats, et l'on n'est pas surpris de voir des vaudevillistes, c'est-à-dire des écrivains chez lesquels la vision des choses est déformée, dépourvus de ce sens esthétique. Qu'ils contestent, qu'ils blaguent les tentatives sérieuses et nouvelles, qu'ils les qualifient de niaiseries, ils sont dans leur rôle et c'est leur droit ; mais qu'ils s'opposent à l'amélioration de la race vaudevillesque, qu'ils ne cherchent pas, — quand ce ne serait que pour faciliter la vente de leur spécialité — à renouveler leur vieux stock de ficelles et de plaisanteries, qu'ils restent servilement dans des traditions puériles établies par un par* terre de gogos, cela est inadmissible de la part de deux hommes d'esprit classés.
Leurs pièces, la nouvelle en particulier, ne provoquent pas cette hilarité joviale de la franche gaudriole des Labiche et des Gondinet, sortie du premier jet ; Monsieur Coulisset donne la sensation d'une fantaisie lente à venir, sur laquelle on a peiné, dénaturée par les retouches et les coupures^ replâtrée d'additions et de variantes, renforcée par la répétition des mêmes effets ; en somme, un aboutage très malin de déjà vu. Les auteurs auraient pu se dispenser de préparer les situations, les incidents, et les mots aussi, tant ils sont prévus ; et cependant, ce qu'ils les amènent! Ce qu'ils les tirent en longueur! Leurs personnages, on les a rencontrés dans vingt, dans mille vaudevilles, et ils ont gardé un peu de l'effarement de chacun d'eux.
Après cela nous pourrions déclarer que ce vaudeville ressemble à tous les autres et passer à l'ordre du jour ; mais ce serait félonie ou faiblesse. MM. Blum et Toché occupent dans la presse et dans les théâtres des places trop considérables; ils se font avec trop d'ardeur les
champions des formes surannées et persistent avec trop (le conviction dans leur manière, malgré la fatigue du succès, pour ne pas une bonne fois étudier de près leur pièce, voir si c'est eux ou nous qui nous trompons et en définitive sil y a quelque chose dedans.
Il ne serait pas loyal, pour discuter Monsipur Coulisset, d'employer les procédés de critique en usage pour l'analyse des œuvres d'art modernes. L'on en serait d'ailleurs fort empêché; comment considérer cette pièce ? Est-t-elle d'observation ou d'imagination ?
De l'observation, de la vie, on n'en découvre pas lourd et il ne peut même pas être question d'une parodie de mcpurs ou d'une caricature d'individu. Dès le début les auteurs esquissent la silhouette d'un pique-assiette ; vous croyez à l'étude du caractère, point; bien vite le piqueassiette fait une pirouette et tombe au rang des autres personnages ; soit des utilités comiques. Oui, utilités, prétextes à scènes et moyens, ces pantins serviteurs, non d'une action mais d'une infinité d'incidents saugrenus, ne sont pas autre chose. Et pour incarner ces fantoches on a choisi qui? les meilleurs comédiens du Vaudeville : Mayer et Grand !
De l'imagination il ne faut guère parler. Le travail de l'imagination implique la conception originale d'une œuvre ; là tout se borne : îi l'invention, — très cocasse, très comique — de détails destinés à masquer le jeu de ressorts connus ; à la dextérité grande avec laquelle sont exécutés les tours de passe-passe, substitution d'un chapeau escamoté, puis remis en place ; à l'ingéniosité d'une partie de cache-cache jouée autour d'un paravent. Evidemment c'est quelque chose.
Eh bien, admettons que l'on puisse faire une t)ièce sans observation, sans imagination, rien qu'avec des trucs de métier ; admettons que l'effet produit justifie les moyens ; admettons toutes les conventions imaginables,
et domandoiis-iioiis si les auteurs sont d'accord avec les saines doctrines, el s'ils ont fait du bon vaudeville.
L'intrigue est cxlrèmemenl simple. Deux couples sont en présence, les époux de Veulettes et les époux de Brionnc. M. de Veulettes est l'amant de Mme de Brionne, et par une réciprocité touchante M. de Brionne faitUicour à Mme de Veulette, cliassé-croisé classique. Ce qui n'est pas moins classique, c'est que Mme de Veulettes n'entend céder à son amoureux que lorsqu'elle sera certaine de la trahison de son mari, et que de Brionne va demander à l'amant de sa femme s'il n'a pas une intrigue avec une femme mariée '.-*
— Et après? Qu'arrive-t-il? Rien. Lorsque le rideau tombe sur le troisième acte nous sommes aussi avancés, l'un est toujours amant, l'autre toujours amoureux. La vieille progression scénique fait totalement défaut.
Il se passe cependant une foule d'incidents, et d'inci* dents drolatiques, au 2e acte. De Brionne a été mis pai* hasard en possession du portefeuille d'un tiers, dans le-^ quel est écrite la preuve de son deshonneur. Ce tiers a cherché, en s'introduisant la nuit dans l'hôtel de Brionne, à rentrer en possession du portefeuille. Congédié parle comte, il a soudoyé une bonne, et, surpris par madame^ il a tout avoué. On a cherché alors le portefeuille avec rage, on l'a retrouvé au fond d'une malle ; et la pièce serait terminée sans la mise en mouvement d'un ascenseur pour lettres, invention brevetée S.G.D.G., qui porte le carnet fatal dans la chambre du mari. Mme de Brionne se voit contrainte de faire une infidélité à son amant et d'aller partager la couche de son mari pour l'y reprendre.
Cependant, tout ne se termine pas là, il n'y aurait plus de troisième acte. Les deux maris, après de nombreuses mésaventures, qu'il est bien inutile de conter, finissent par lire les notes contenues dans le portefeuille, notes qui révèlent à l'un et à l'autre leur réciproque tra^
hison. J^ar l)onhcur, l'excellent tiers est là. Les notes qu'il avait inscrites sur son calepin? ce n'était pas sérieux, c'étaient la distribution et le scénario d'une piécette qu'il a l'intention de faire représenter à son cercle. A son cercle, non, pardon, c'est dans le Système Hibadiav; ici la saynète est destinée au salon de Mme d'Esparville, chez laquelle nous avons été introduits au premier acte. Bien entendu, les maris n'en demandent pas davantage et se déclarent satisfaits.
Que voilà un vaudeville bien charpenté ! L'intrigue, faite de bric et de broc, de pièces et de morceaux, va au hasard, à hue et à dia ; est-ce ainsi que procédaient les maîtres du genre? Regardez Labiche, est-ce que...
— Oui, mais Coulisset?
Ah ! Coulisset, mais vous l'avez bien deviné, c'est le truchement, le tiers, le personnage au portefeuille, celui dont les gaffes embrouillent et raccommodent l'intrigue. C'est l'ahuri obligatoire de tout vaudeville. Par ses entrées, ses fausses sorties et ses passades, il semble positivement jouer — avec la raclée traditionnelle en moins — Guignol et le Commissaii^e, tel que les marionnettes des Champs-Elysées comprennent cette œuvre de beaucoup plus haute portée. Et, usant des mêmes moyens primitifs, Coulisset provoque chez un public d'hommes faits un enthousiasme irréfléchi semblable à celui que produit Guignol chez les babys. Pour donner la réplique à ce jocrisse, on l'a flanqué d'un vieux général, parbleu! hargneux et gaga, avec lequel il exécute le divertissement des chapeaux et celui de la tasse de thé ; cela rentre dans la pantomine et la clownerie.
La pièce était faite pour un rôle, et le rrjle pour un comédien qui arrive précédé d'une renommée européenne ; il a donc fallu corser autant que possible le personnage de Coulisset. Tous les incidents gravitent autour de ce rien, qui serait la pièce, s'il existait, s'il était quel-
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qu'un. On va même jusqu'à le transformer à la fin en Trublot malgré lui, qui s'avoue le séducteur de la bonne pour sauver Tlionneur et la maîtresse. Vous me direz : Peu importe! est-il amusant? rit- on ? Oui, Ilittcmansest amusant, il met de la finesse dans les gros effets, ses mines étonnées et déconfites font rire, mais je vous certifie que la pièce ne recèle pas en elle-même une bien grande somme de comique.
Sans contester le tour de main et la profonde connaissance du métier de MM. Bluin et Toclié. on peut dire que les vieux vaudevilles plus largement conçus étaient aussi autrement mieux ficelés. De temps en temps, on y rencontrait une pointe d'observation, une lueur de sentiment à côté de folies déconcertantes. Dans Monsieur Coidisset pas de sentiment, mais point de folie ; pas de diable au corps ; de la drôlerie monotone et comme manufacturée. Le premier acte est vide, long et désespérant, les deux autres sont plus gais. Il ne faudrait pourtant pas croire que le dialogue y pétille de ces mots de situation ou d'auteurs, peu importe; qui forcent le rire, non ; la langue, sortie des oppositions fatales, des bafouillages et des balourdises de Coulisset, est certainement de meilleur ton et moins grossière que celle du commun des vaudevilles, mais remarquablement terne. Toute elle s'emploie à fournir au spectateur des explications banales mais indispensables et à préparer les effets à détente un peu dure.
Un mot, un seul, et il détonne ! Après que Coulisset a déclaré que ses notes concernaient la distribution d'une comédie et que les maris et leurs femmes ont accepté cette explication, le piquette-assiette — pourquoi piqueassiette? — dit en confidence au public ; « S'il y en avait eu un d'innocent, ça n'aurait pas pris. » Voilà un mot de comédie ; les personnages de vaudeville ont-ils besoin d'excuse pour tout accepter, tout gober, puisque ce
ne sont que des choses, qu'ils n'existent pas, qu'on leur défend d'exister ?
Donc, étant admis le genre, nous constatons que le nouveau produit de MM. Blum et Toché, maintenu avec acharnement dans l'ornière des traditions, est très imparfait; et en cherchant bien, nous n'y trouvons iiue prestidigitation d'hommes de théâtre. 11 manque de souffle dans le comique, de carrure dans la farce, et sa gaieté semble être de commande comme la pièce. Et le grand public accepte cette guignolade, il paie pour l'entendre, il rit, il l'applaildit! C'est là un fait certain, mais évidemment un phénomène d'ordre pathologique sur lequel on devrait attirer l'attention du docteur Bail.
MM. Blum et Toché entretiennent cet état morbide que d'autres cherchent à guérir, ont-ils tort, ont-ils raison ? C'est affaire avec leurs consciences d'artistes. Nous n'avons pas à en connaître. Souhaitons, quant à nous, que ce Mofisieiw Coulisset fasse rapidement fortune, pour que la direction puisse bien vite monter une œuvre littéraire : les deux auteurs auront tout lieu de s'en réjouir et nous aussi.
Puisque nous parlons vaudeville, deux mots sur celui que vient de reprendre l'Odéon.
11 n'est pas d'aujourd'hui, le Chevalier à la îuode, de Sainctyon et de Dancourt, que Victor Fournel appelle le vaudevilliste du dix-septième siècle, puisqu'il date du 24 octobre 1687. Je ne sais si dans deux centcinq ansl'Odéon reprendra Monsieur Coulisset, je doute qu'on y retrouve autant de saveur que dans cette vieille pièce si franche d'allure, si encore Vie j^tari sienne.
Vous savez quel est ce chevalier à la mode, qui depuis servit de modèle à tant de personnages de comédie; c'est un assez vilain monsieur, impudent, scélérat, mais charmeur, distingué, coureur de femmes et, disons-le, entretenu par elles. Car, tout chevalier qu'il est, il ne jouit pas d« bien gros de revenus.
THEORIE CRITIQUE 42r.
Ses victimes sont d'abord une baronne, riche plaideuse ; puis une bouri^eoisvi, veuve entichée de noblesse, Mme Patin, plus riche encore et plus éprise, a Si j'en ren^ contrais une troisième qui m'apportât davantage, déclare-t-il sans vergogne à son valet Crispin, j'épouserais cette troisième et je te ferais épouser à toi, à ton choix, ou la vieille baronne ou la vieille bourgeoise. > Il rencontre en effet la troisième, elle n'est pas riche, mais il a un caprice pour elle, et c'est Luciie, la propre nièce de Mme Patin. Pris entre les trois femmes, l'effronté chevalier démasqué déclare que celle qui l'aime le plus doit le céder à l'autre, u J'aimerais mieux que ma nièce fût morte que de la voir jamais à toi ! » s'écrie Mme Patin. Et le roué se retire gaiement. « C'est une affaire manquée ». Mme Patin épousera M. Migaud.
Malgré les artifices, l'exagération des caractères et leur peu de profondeur, les personnages (le chevalier, Mme Patin et M. Serrefort) sont intéressants, finement dessinés et l'action est spirituellement conduite. L'interprétation nouvelle de l'Odéon est convenable.
Arrivons au grand clou de la semaine : Au Daho?ney, Porte-Saint-Martin. Ce qui surprend tout d'abord, c'est que les auteurs n'aient été que trois pour confectionner en si peu de temps cette machine à grand spectacle en cinq actes et dix tableaux. De méchantes langues affirment que la pièce traînait depuis longtemps, voire même depuis la conquête de l'Algérie, que l'action devait successivement se passer en Tunisie, puis au Tonkin, puis à Madagascar et que la prise d'Abomej est survenue juste à temps ; j'aime mieux croire qu'un patriotisme pressant, mais aveugle en fait d'art, inspiraMM. Oswald, Gugenheim et Le Faurc.
Ils en ont fait une vraie débauche de patriotisme !
Le drapeau qui ilotte, le tambour qui grise, les soldats héros sans s'en douter, la patrie, la civilisation, tous les
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clichés oonimuns aux drames militaires défilent et avec eux des militaires de toutes couleurs et de tous costumes. Marins, soldats de marine, légionnaires vêtus de llanelle blanche, tirailleurs sénégalais, zouaves, spahis, guerriers dahoméens et amazones, le déploiement des forces est considérable, à peu près l'effectif de la colonne Dodds. On se bat à toutes les armes : au fusil, au canon, au revolver, la poudre parle plus que les acteurs, on se bat aussi au sabre, au poignard, au couteau ; nous assistons à une charge à la baïonnette sans baïonnettes ; on se bat enfin «sur le terrain parlementaire ».
La pièce, en tant qu'oeuvre dramatique, souffre beaucoup de ces combats, attaques à l'improviste. surprises de camp, et les auteurs ont toutes les peines du monde à raccorder, plutôt mal que bien, le fil de leur intrigue, coupé sans cesse par ces satanés Dahoméens. Voici cependant ce qui se dégage de toute cette fumée.
Le colonel Debreuil est envoyé au Dahomey, il part accompagné de sa femme. Sur le Thihet qui les transporte, la colonelle se lie avec une jeune fille, Mlle Marcelle Dernier, laquelle va retrouver à Cotonou son frère, directeur des docks. Vous penserez qu'elle choisit mal son moment; c'est que son frère désire la marier le plus tôt possible avec un de ses correspondants de Dakar, un nommé Jacobsen, lequel prend également passage sur le Thibet. Ce navire, que nous voyons au premier acte, porte en outre : M. Pascal, ancien chasseur d'Afrique, ange gardien de Mlle Marcelle ; un M. Paturot, ancien cantinier de chasseurs à pied. le comique de la pièce ; enfin, un détachement d'infanterie de marine dans lequel se trouve le soldat niais et le caporal raisonneur de rigueur.
Le colonel et sa femme sont rongés par un chagrin secret. Leur fils Jacques, engagé dans un bataillon de chasseurs à pied, fit des dettes au Casino de Paramé, et, ne
poiivant les payer, il a déserté. Depuis, l'on n'a plus eu do nouvelles de lui. Or, ce fils que son père a niaudil pour sa lâcheté, s'est engagé dans la légion étrangère sous le nom de Vernois, et il est au Dahomey. De plus, Mlle Marcelle Dernier refuse d'épouser Jacobsen ; elle n'a pas tort, puisque cet individu est un traître qui vend des armes à rennemi, compromet Bernier et voudrait abuser d'elle ; mais, ses raisons sont toutes autres. Elle aime un jeune homme rencontré à Paramé, Jacques Debreuil, et le reconnaît sous l'uniforme du sergent Vernois.
Le colonel est parti avec ses troupes ; on se bat ferme. Behanzin fait des propositions de paix, on les repousse ; et, tandis que dans Kana, la ville sainte, le roi conseillé par Jacobsen prépare la résistance et que des amazones terrifiantes de laideur se livrent à une danse guerrière désordonnée, des coups de feu éclatent de toutes parts, les Français prennent la ville d'assaut et le sergent Vernois plante le premier un drapeau sur les positions conquises, mais tombe grièvement blessé.
Nous le retrouvons à l'ambulance, où pourrait se passer une scène de tout premier ordre, si les auteurs qui l'ont aperçue avaient eu le talent de la faire. La colonelle, d'abord, en visitant les blessés, se trouve en présence de son fils. Puis c'est le colonel, suivi de son état-major, il vient apporter la croix d'honneur au jeune héros, et reconnaît le fils déshonoré dans le sergent qu'il va décorer. Le devoir ordonne au colonel d'attacher le ruban sur la poitrine du soldat et de donner l'accolade à ce fils que le père était heureux de croire mort. La situation est grande et forte. Le colonel charge l'un de ses officiers de le remplacer, mais Vernois refuse. Il déclare qu'il est Jacques Debreuil et demande à comparaître devant un conseil de guerre puisque son père lui refuse le pardon. Finalement le sergent tombe dans les bras de son père.
Il ne reste plus à Jacques qu'à retrouver sa fiancée,
iiS LE THEATRE VIVANT
Marcelle, prisonnière des Dahoméens. Celte joie lui est donnée par la prise d'Abomey (jue nous voyons flamber après un conseil de guerre tragi-comique tenu par Bclian' zin assisté de ses cabacères et de ses prêtres. Entrée triomphale de toutes les troupes ; le traître Jacobsen est fusillé, et le colonel déclare que ses soldats sont les premiers du monde.
Mais l'œuvre dramatique importe peu, ce que le public ira voir, ce qu'il ira applaudir, ce sont nos soldats vainqueurs. Ne le détournons pas de ce faible hommage rendu à tant de pauvres « bougres » — le mot est fréquent dans la pièce — qui — pour des raisons bonnes ou mauvaises, je n'en veux rien savoir — viennent de se faire si bellement casser la tète au Dahomey.
d2 décembre 1892.
Les vainqueurs et les vaincus do la bataille dramaliquo. De l'utilitr social»^ du vaudeville. La Souricière, do MM. Bisson cl Caire. La Dame de la mer, d'Ibsen.
Notre confrère excellent, M. Gaston Salnndri, s'élève dans le Parti yational contre « les bons esprits qui ont entrepris de dégoûter le public du vaudeville ». Je ne sais si je rentre dans la catégorie des esprits susnommés, mais je me permets de répondre en leur nom qu'ils n'ont
pas besoin de dégoûter le publie, les vaudevillisles suffisent à cette besogne. On n'a qu'à regarder les productions récentes, et cette semaine encore la Souricière aux Variétés. U est tellement étrange de voir un auteur estimé et grave comme celui de la Prose, de la Rançon et des Vieux, défendre les Système Ribadier et autres, qu'il ne sera pas sans intérêt, je crois, de faire connaître quels sont ses arguments et à la rigueur de les discuter.
D'abord les arguments de sentiment.
Parce que Boileau déclara que le Français, né malin, avait formé le vaudeville, M. Salandri le proclame art national. Je sais bien que dans une discussion sur le vaudeville, le quiproquo n'est pas déplacé, mais celui-là est un peu fort; le vaudeville dont parle le poète n'a pas plus de rapport avec les pièces de MM. Bisson et Feydeau qu'un madrigal avec un roman. Il s'agissait alors de ces chansons malicieuses qu'un meunier du Val-de-Yire nommé Olivier Basselin mit à la mode vers le milieu du quinzième siècle, chansons qui depuis prirent le nom dç vaux-de'Vire, d'où vaudeville. Ah ! pour cela oui, cette chanson pleine de verve et de vivacité est française, bien nationale ; et le genre n'est point en décadence, les Jouy, Xanrof, Marsolleau. Bruant, Ferny, Bailliot, Cranqueteau, etc., se chargent de faire valoir l'héritage de gaieté légué par nos ancêtres.
Le vaudeville-pièce est absolument d'origine italienne, il a remplacé la bonne farce gauloise du moyen âge. Les personnages sont, plus ou moins travestis, les types de la comédie italienne auxquels on faisait primitivement chanter des couplets de vaudeville, et ce genre de pièce date officiellement d'un siècle à peine. Depuis, on a retranché les couplets d'où lui venait son sel gaulois, il est resté l'imbroglio mêlé de quiproquos, tantôt joyeux, tantôt stupides, et a seulement conservé le nom de vaudçville,
■m LE THÉÂTRE VIVANT
M. Salandri reconnaît, bien entendu, que ce genre est des plus inférieurs, et il s'étonne qu'on le discute encore. K Aujourd'hui 7ions avo?is vaincu, dit-il ; les bastilles ennemies sont en nos mains. Ayons donc des vertus de gouvernement, sachons administrer notre nouveau domaine avec une certaine hauteur de vues, et respectons quelques-unes des coutumes des vaincus »,
Permettez : quels sont les vainqueurs et où sont les vaincus? Le vaudeville tient à l'heure qu'il est une dizaine de théâtres dans Paris, et, à part les deux thcAtres subventionnés qui vont leur train train classique, sur une seule scène on donne, non, on reprend de la grande comédie, A telle enseigne que lorsqu'un auteur, M. de Curel, fait une pièce comme les Fossiles, il est obligé d'en confier Tînterprétation à une troupe de hasard qui massacre son œuvre, et la Dame de la mer est jouée par un cercle d'amateurs. Mais, les vainqueurs, et sur toute la ligne, ce sont les vaudevillistes !
(( Il est très beau, mais très fou, dit plus loin le vaillant auteur du Grappin, de désirer une horticulture tout en orchidées, et une littérature n'est vraiment riche, comme une terre, que lorsqu'elle abonde en contrastes et que tout pousse à foison. » Oui donc souhaite que tous les théâtres, y compris le Palais-Rojal, Cluny et Déjazct, donnent des pièces sérieuses? Ce que les artistes — les vaincus, quoi qu'en dise M. Salandri — se bornent à demander aux commerçants vainqueurs, c'est de leur accor<ler ce droit d'exister qu'eux ne leur contestent aucunement. Et pour notre part, lorsque les bouffonneries sont spirituelles et gaies, quand elles sont de la bonne farce, comme la Tournée Ernestin et le deuxième acte de Champi<inol malgré lui, nous sommes les premiers à y applaudir.
Mais le chroniqueur poursuit : « Il faut constater que ce vaudeville, que nous voulons proscrire, a quelque rai-
tiiéoiul: critique 431
son d'exister, comme le pain de seigle; il donne au plus grand nombre une nourriture médiocre, mais adaptée au degré d'évolution des cerveaux qui l'assimilent. »Non, là, je proteste ; c'est aux enfants et aux débiles que Ton doit donner la nourriture fortifiante et de meilleure qualité; d'ailleurs le pain de seigle est un aliment sain, en peut-on dire autant du vaudeville ? « Avant de le condamner, ajoute notre cbaritable confrère, il faut se demander à qui il s'adresse et qui il prétend distraire. Il souhaite simplement d'aller à la foule. Et il faut d'abord se faire une idée de ce qu'est cette foule, avant de lui annihiler ses plaisirs. 11 faut voir ce qu'est la vie de certains hommes munis seulement de qualités moyennes... Ils ont donc souvent besoin de faire un voyage en un pays de fantaisie... »
D'accord. Je vois très bien ce que M. Salandri par bonté d'àme veut faire pour les intelligences ??ioyennes; mais les autres, les compte-t-il pour rien? xS'est-ce que pour plaire aux imbéciles que le théâtre est fait? Non, mille fois non, le théâtre doit élever le foule à l'art et non rabaisser l'art au niveau de la foule. Personne n'a, que je sache, l'idée de proscrire la gaudriole et la farce, nous la voulons à sa place, rien de plus, et quant à la fantaisie, au théâtre d'imagination, à ce théâtre qui n'existe pas et qu'il nous faut, voilà assez longtemps que nous supplions les poètes de bien vouloir nous délivrer des ridicules pièces à grand spectacle et de nous révéler l'empire du rêve. Mais les poètes préfèrent se disputer sur la métrique. Oui nous voulons à côté du sérieux et du vrai, de la gaieté, nous voulons de la fantaisie, non de la sottise dans la grossièreté ou la platitude, et si moyennes que soient les intelligences, la majorité, je crois, sera pour nous.
Après s'être demandé : « Est-ce que nous ne sommes pas, qui que nous soyons, des caraclèreg perpétuellement
43i LI-: Tllb:ATRK VIVANT
eu IuiIIl' aux circonstances, el luoililics [lar elles d'une façon «luasi-ininia^Mnable ? >> cL avoir monlré par des exemples que les mois, les coïncidences, les reconnaissances et les méprises, tous les hasards, toutes les ficelles se trouvent dans la vie, — ce qui ne justifie pas du tout l'usage exclusif qu'en fait le vaudeville, — le courageux défenseur termine par cette phrase joliment paradoxale :
<c Je crois donc que ces divertissements dont, pour ma part, je nie la valeur esthétique, ont leur utilitt- sociale et leur place marquée dans un théûtre largement compris où tous doivent trouver un plaisir adéquat à leurs besoins quels qu'ils soient. »
Professant une particulière estime pour le talent et le sens de M. Salandri, je me suis longuement demandé, en sortant de la ^owicière, de quelle utilité sociale pouvait être une telle œuvre, pour quel public elle était faite; si le devoir était de dire en toute franchise quel était mon sentiment, et si, le disant, je ne rentrais pas dans la catégorie des gens de parti pris et à vues étroites dont parlait mon confrère. Je me suis donc posé les questions suivantes : Est-ce amusant ? non ; est-ce intéressant ? non; c'est plutôt soporifique. J'ai abondamment discuté l'autre jour le vaudeville de MM. Blum et Toché ; il y avait matière à discussion ; pour celui {des Variétés, ce me serait impossible, tant la pièce est vide, tant l'erreur des auteurs est flagrante.
« On nous a changé notre Bisson », s'écriaient les fanatiques consternés. Où sont ces ingénieuses combinaisons conduisant pour ainsi dire mathématiquement au rire invincible ? Où sont ces mots pétaradant à faire poufter les plus moroses ? Plus de fumisterie, partant plus de joie; c'est un vaudeville éteint, un vaudeville raté. Et ils ont écouté ces trois actes avec la déception de gens venus pour rire à gorge déployée aux facéties du
maître, obligés malgré tout de rengainer leurs acclama, tions.
Eh bien ! oui, la pièce est manquée, et les auteurs se sont trompés, ce n'est pas un crime et ce n'est pas tout à fait leur faute. Us cherchaient la quadrature du cercle. Ils ont cru, comme beaucoup, que l'on pouvait concilier le fond de la comédie avec les moyens du vaudeville, ils ont voulu faire une comédie composite qui tînt de l'une et de l'autre ; et naturellement, ils ont accouché d'une pièce bâtarde qui est de mauvais vaudeville et de détestable comédie. En bridant leur verve ils l'ont arrêtée, et leur folie, prenant une tournure raisonnable, est devenue banale et plate.
Le sujet, comme vous l'allez voir, demandait à être traité en comédie. C'est le cas du séducteur ou supposé tel, qui, selon la loi anglaise, doit épouser sa victime ou payer une forte amende. En l'espèce il se trouve que la victime était fiancée avec le meilleur ami du supposé coupable. Il ne se doute de rien et, pris dans la souricière, il épouse. Vous devinez quelle lutte de sentiments chez cette jeune fille placée entre le mari que la loi luj octroie et le fiancé que son cœur s'était choisi, chez cet homme forcé d'épouser une femme qu'il n'aime pas et s'apercevant qu'il a trahi son ami. C'est donc bien là une action de comédie puisque des sentiments vrais et des caractères humains doivent la concjiuire.
Les auteurs en ont fait un vaudeville. Les deux amis sont dentistes et associés, ce qui permet de nous montrer au premier acte le cabinet de ces praticiens et un patient, idiot au-delà de toute expression, qu'ils bernent et se renvoient de l'un à l'autre. La jeune fille miss Nelly.et sa mère font partie d'une Société musicale au costume carnavalesque, l'une en qualité de piston, l'autre comme clarinette solo, et c'est dans un hôtel de Londres, appelé Providence Hôtel, que la souricière sera établie.
Peut-ôtre eùt-il été très comique de nous introduire dans cet liôtel où le patron prépare, entre les misses et les gentlemen, des rencontres qui peuvent passer pour de véritables flagrants délits. Malheureusement, la souricière — l'idée originale de la pièce — reste à Londres ; nous ne la voyons pas et n'apprenons ce qui s'est passé que par le récit du malheureux revenu en France, flanqué d'une fenmie et d'une belle-mère que, selon la tradition, il malmène et injurie.
Le deuxième acte ne sert plus, dès lors, qu'à nous montrer les difficultés éprouvées par le nouveau marié pour cacher à une jolie veuve qu'il devait épouser son mariage, sa femme et sa belle-mère ; il n'y parvient pas. Le troisième, à nous montrer les difficultés qu'il éprouve pour cacher à son ami et associé que la femme ainsi épousée de force, est miss Neliy ; il n'y parvient pas davantage.
Une lettre de l'hùtelier — accueillie par les murmures de la foule — vient tout remettre en place. Le mariage peut être cassé, et comme rien ne s'est passé entre les deux époux, Nelly pourra épouser celui qu'elle aime, et son mari aura la jolie veuve.
La facture contribue encore à donner de la tristesse à ce vaudeville mélancolique. Le procédé y est à découvert : parallélisme des scènes, réciprocité des situations, répétitions des mêmes phrases ; ainsi celle-ci de Dupuis qui revient à chaque acte comme un leitmotiv : « Est-ce bête la vie ? non, mais est-ce assez bête la vie ? les événements ! les implacables événements ! »A la longue, cette phrase destinée à provoquer le rire nous devient d'un énervemenl rare et prédispose à l'hydrophobie. Mais n'insistons pas sur cette pièce dont la seule qualité est de nous prouver une fois de plus qu'au théâtre les maîtres et les vétérans de la scène se mettent le doigt dans l'œil, tout comme les conscrits.
Paulo majora canamiis, dirait certainement le com-
père f5runetière, s'il lui fallait jeter un pont sur Tabîme qui sépare la Sonricièrf^ et la iJa/ne ffe la mer que les liasards des représentations placent cette semaine à côté l'une de l'autre. C'est vendredi que la représentation unique en a été donnée au cercle des EschoUei^is. 1 faut bien que les cercles d'amateurs s'en mêlent, puisque les vrais théâtres se refusent k nous faire connaître les chefsd'œuvre étrangers.
De toutes les pièces d'Ibsen, la Dame de la nier est certainement une de celles qui demandent pour être comprises le moins d'effort (voir Solness); ceux qui disent n'y rien entendre, ou le veulent bien, ou sont incurablement atteints de cécité cérébrale. Ibsen s'est rarement ex pliqué avec pareille netteté ; et que l'on ne vienne pas nous parler là du symbolisme obscur et de la philosophie brumeuse du Nord : tout y est lumineux comme l'éclatant décor d'été plein de soleil et de fleurs dans lequel le maître norvégien a placé son action.
La thèse philosophique est celle-ci : l'àme humaine aspire à la liberté, parce que la volonté ne peut se manifester dans sa plénitude que si l'être a conscience entière de sa responsabilité, s'il est libre. Cette idée abstraite, l'auteur la traduit sous cette forme humaine en une plirase de la Dame de la mer : « Une promesse volontaire — la promesse qu'une jeune fille fait librement à un homme d'être à lui — est un lien moral plus fort que le mariage — mariage de raison, de convenance ou de dépit, consenti par ladite jeune fille avec un autre homme. » Et il la complète par celle-ci : la liberté donnée à l'être humain (à la femme ) d'aller à l'inconnu qui l'attire (à l'amant idéal) fait qu'il y renonce.
Ceci posé, croyez-vous qu'Ibsen aille comme Alexandre Dumas fils, en des tirades de plusieurs pages d'un style pédant et spirituel. faire une dissertation philosophique sur cette thèse ? Croyez-vous qu'imitant cette forme
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prétenlieuso et entortillée que jugent nécessaire d'employer les modernes psychologues pour nous expliquer les mouvements simples de Tàme, sa pièce devienne une indéchilYrable énigme ? Enfin, croyez-vous qu'il cherche à nous méduser par la magniloquence amphigourique des casse-têtes symboliques ou mystiques de nos inspirés ?
Eh bien! c'est absolument le contraire.
L'action se déroulera tout bonnement dans la famille d'un honnête médecin, habitant une petite ville au nord de la Scandinavie et située au bord d'un fjord. Les héros seront de braves gens modestes et modernes, parlant en personnes instruites une langue familière, aux courtes répliques : vivant de la vie ordinaire, ainsi qu'ils la mènent là-bas,, distraits seulement par l'arrivée du bateau à vapeur et le passage des touristes allant contempler le soleil de minuit ; mais vivant, ah ! oui, vivant dans leur égoïsme avec l'intensité de vie prodigieuse que seul pouvait leur inspirer le souffle d'un génie.
Et c'est de cette vie si banale et si simple que va se dégager la formidable thèse citée plus haut, thèse autrement forte que celles de Dumas fils, autrement élevée que celles de nos psychologues mondains et de nos symbolistes très précieux ; n'est-ce pas là une merveille !
Ce qui ne l'est pas moins, c'est la stupéfiante puissance avec laquelle sont vivifiées les allégories, incarnés les sentiments et frappés les caractères. Pour Ibsen, la vie du marin errant sur les flots au gré de sa fantaisie est le prototype de la vie libre. En effet, la mer, qui donne au marin une intrépidité presque surhumaine, celte grande suggestive qui le conquiert, le pénètre de son indépendance et semble lui mettre dans le regard un reflet de sa fascinante beauté ; la mer, dont le flux et le reflux se retrouvent en l'ùme de celui qui l'aime et dont les vagues clapotent dans chaque pulsation de son cœur ; la mer»
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riiorrible, l'inconnu, qui attire et qui effraie, n'est-ce pas la réelle image de la liberté ?
L'héroïne d'Ibsen sera donc une enfant de la mer, fille d'un gardien de phare, élevée sur la côte, exaltée par la mer ; elle portera un nom païen, celui d'un bateau : El- Hda. L'homme qu'elle rencontrera et auquel elle se sera promise sera un forban, sans patrie etsansnom, l'homme de la mer, l'homme libre, le voyant, dont le regard l'aura subjuguée, et leurs fiançailles auront été scellées par deux anneaux liés lancés en pleine mer.
Par contre, l'homme de la terre, celui que l'on disait autrefois attaché à la glèbe, est l'homme aveugle, l'esclave enchaîné à tous les préjugés sociaux. Celui-là sera personnifié par l'excellent docteur Wangel, savant certes, bon et aimant autant qu'il est possible. Veuf, il épou" sera par raison la fille du gardien du phare, et il emmènera la pauvre sirène au milieu des terres, près d'un fjord qu'elle regardera tristement en pensant à la Grandelà-bas ; et aussi à l'Etranger auquel elle s'est promise et qui a disparu, mais dont l'image reste toujours présente devant elle et l'obsède.
Donc, depuis cinq ans le docteur Wangel a épousé EUida. De son premier mariage il lui reste deux filles, l'aînée, sérieuse, Bolette, presque du môme âge qu'Ellida ; l'autre, Hilde, plus jeune, plus espiègle. Le jardin est ensoleillé, la maison pleine de fleurs, les fillettes célèbrent l'anniversaire de leur mère, la vraie, sans cacher le chagrin qu'elles éprouvent de n'avoir pu trouver dans la nouvelle Mme \\'angel, qu'elles appellent la Dame de la mer, une seconde mère. Un jeune poitrinaire, nouveau venu dans la maison, se méprenant sur le sens de la fête, apporte des fleurs à EUida et cause avec elle. 11 est sculpteur, mais avant il fut marin et a quitté la mer sans regret. Le sujet de la grande œuvre qu'il prépare lui a été fourni par un épisode de la vie du bord. Certain jour,
i3.s \a: thkatrk vivant
le maître d'<'|»uipni:e, an américain, un inconnu lisant un journal noi'vt'u^ieii, s'était tout à coup dress»' s'écriant en parfait norvégien : « Klle s'est mariée avec un autre homme pendant que j'étais absent. Mais elle esta moi et elle sera à moi. Et elle me suivra, dussé-je retourner la chercher là-bas comme un homme noyé qui revient du fond de la mer. »
La terreur s'empare d'KIlida : c'est rEtrani:er, il va revenir, elle le pressent, ses crises augmentent de violence. « Ah ! mon cher, mon fidèle Wangel, s'écrie-lelle, sauve moi decet homme, sauve-moi de moi-même ?» Ellelui avoue tout, et la fascination exercée par cet homme, et leurs fiançailles : elle avoue qu'elle désire aimer son mari, elle ne peut pas, l'Etranger est toujours entre eux.
Rien n'est touchant comme de voir tous les soins dont Wangel entoure sa femme ; il la veut à toute force guérir de cette terrible maladie nerveuse et angoissante à laquelle, d'ailleurs, il ne coniprend rien. Il projette de conduire sa femme au bord de la mer, pour la tirer de sa nostalgie ; elle refuse, « la mer elle-même ne pourrait me débarrasser de mon mal ». Et le chagrin du pauvre homme devient déchirant quand, à la fin du second acte, voyant qu'il ne peut détruire cette hallucination qui trouble de plus en plus l'esprit de la Dame de la Mer. il s'écrie : « Ellida. Eliida, mallieureuse Elliila, ma pauvre Ellida ! »
Un jour le bateau anglais remontant le fjord a débarqué un étranger, cet étranger a pénétré dans le jardin de Wangel. Il appelle. La pensée de l'affolée lui répond, elle accourt, mais ses yeux ne le reconnaissent pas tout d'abord. C'est lui, il a ce regard pénétrant et profond de l'homme de mer, — ce regard qu'avait l'enfant d'Ellida et de Wangel mort à six mois : — il vient rappeler la promesse.
Le docteur|intervenant se fâche. « Comment, vous ap-
pelez ma femme par son petit nom ? C'est une familiarité que je ne permettrai pas... vous êtes fou !... Vous ne vous imaginez pas que vous puissiez me l'enlever par la force ? — Non, répond l'Etranger, à quoi cela servirait-il ? Il faut qu'EUida parte volontairement et me suive... Ellida, tu vas réfléchir jusqu'à demain soir ; au revoir. »
Volontairement ; le mot prononcé par l'Etranger fait réfléchir la possédée et le lendemain elle dit résolument à son mari. « 11 est inutile de cacher la vérité plus longtemps en essayant de nous mentir l'un à l'autre... La vérité pure et entière, c'est que tu m'as achetée... Je ne suis pas meilleure que toi, puisque je me suis vendue... Je ne suis pas entrée de mon plein gré dans ta maison, et c'est là la cause de ma misère. . . Une py^omesse volontaire est u?i lien plus fort que le mariage... Résilions le marché, permets-moi de te quitter, donne-moi, ma liberté tout de suite, pour que je puisse me rendre compte de cet inconnu, de cet horrible qui m'attire et m'effraie. »
Le bon Wangel lui promet de la protéger, de l'emmener décidément sur la côte pour guérir son angoisse mentale. « Mais, répond-elle, cette force mystérieuse n'est pas hors de moi, elle est en moi-môme. Comment pourrais-tu la combattre ?... Tu peux m'éloigner, me retenir de force ; tu ne peux pas m'empêcher de choisir dans le fond de mon àme et de te préférer l'autre; si tel est mon devoir. )^
Le soir venu, Ellida est exacte au rendez-vous de l'Etranger. Wangel suppliant tente un dernier effort : a II f£ut que ton mari, qui est aussi ton médecin, supprime ta volonté et agisse pour toi. » Elle le voit si bon, si affectueux, qu'elle lui dit : «Oui, j'ai des moments où il me semble que je trouverai la pai\ et le salut en me rapprochant de toi. » Mais l'Etranger paraît : « Oui ou non, veux-tu partir ? »
(c Tu peux me retenir, puisque tu en as la force, répète Ellida h son mari, mais mon à me tu ne Fenclialneras pas. » Et le malheureux lui répond, désespéré : « Tu m'échappes de plus en plus, le désir de l'idéal finira par le perdre. . . Il ne faut pas que tu en arrives là. Je résilie le marché. Maintenant, choisis ta route. Tu es libre, complètement libre. )>
Libre l responsable ! une transformation soudaine s'opère en la Dame de la mer. « Non, jamais je. ne vous suivrai, crie-t-elle ù l'Etranger... L'inconnu ne m'attire et ne m'effraie plus, maintenant que j'ai la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer ! » Et son cœur s'ouvre à Wangel, « moi qui n'ai jamais compris cet homme ! » il s'ouvre à la vie de famille, elle a une parole aimable pour Ililde, laquelle en pleure de joie, et son esprit pour toujours est délivré de l'obsession.
Je n'ai parlé jusqu'ici que du caractère des deux personnages, mais avec ce couple, Ibsen en montre deux autres complémentaires de l'idée, celui de Bolette, la fille aînée, raisonnable et pratique, sachant borner son idéal et qui épousera le professeur Arnholm. Hilde, la gamine perverse, riant de toutes les misères humaines et qui ébauche avec le poitrinaire Lyngslrand, le terrien par excellence, un roman qu'elle sait parfaitement ne devoir jamais avoir de dénouement, et qui pourtant dans le fond a bon cœi^r ! Enfin Ballested, l'homme à tout faire de la pièce.
La conduite du drame est rendue fâcheusement monotone par le retour rhytmique des jeunes couples qui paraissent au commencement, h la tin de chaque acte et interviennent au milieu, coupant l'action de conversations convergentes qui semblent d'autant plus longues. Il faut l'avouer, l'équilibre des scènes est négligé complètement et leur succession est par trop laissée au hasard. Le procédé est souvent très suranné et manque
THEOUIE GBITIQUE Ul
parfois de la rigoureuse logique que Ton serait en droit d'exiger; en un mot, le métier dramatique d'Ibsen, au point de vue moderne, n'atteint pas à la hauteur d'art delà conception et de l'étude admirable de caractères si foncièrement humains dans leu4* complexité psychologi* que.
La troupe improvisée du cercle des Escholiers^ si elle a montré de l'audace, n'a pas laissé que de faire preuve de beaucuup de talent. Certes, le décor ne rappelait en rien cette lumineuse limpidité des toiles de Nortmann, qui nous apparaissaient comme le cadre rêvé par Ibsen ; la plantation était étroite, resserrée et la mise en scène en a considérablement souffert ; néanmoins rtmpression produite a. été considérable, et l'on sentait le frisson du chef-d'œuvre vous secouer dans les moelles.
Une artiste d'une valeur incontestable, Mlle Camée, affrontait le rôle d'Ellida ; elle en a tiré certainement beaucoup de bons effets ; les a-t-elle tous vus ? Non. Elle n'a pas rendu avec assez de netteté] la personnalité de la pauvre malade, l'état de lucidité et l'état d'obsession, jusqu'au moment où le charme est rompu. Elle a remarquablement nuancé les scènes des premiers actes, puis dans les scènes de force elle a changé de jeu ; sa voix, sa jolie voix, s'est mise à crier, et en avant les grands et les gros effets ! Ellida peut-elle crier en face de l'Etranger ? Elle que la terreur paralyse, elle qui sent sa volonté l'abandonner quand cet homme la regarde ! elle ne doit surtout jamais en parlant de cet inconnu qui l'attire et l'effraie, prendre des intonations amoureuses, elle doit les réserver toutes pour son mari. Dans l'aveu du deuxième acte et le couplet de la mer, elle fut parfaite .
Lugné-Poë, Wangel, est très bon toutes les fois qu'il discute en médecin le cas de sa femme et cherche à se demander quelle est cette nouvelle forme d'hystérie,
d'où peuvent naître les hallucinations et comment elles se produisent en le cerveau faible d'Ellida^ fille de folle. Ses perplexités, ses inquiétudes sont angoissantes, mais il n'est pas assez tendre et aimant comme mari ; il reste sec. En revanche, pourquoi ne se met-il pas carrément en colère contre l'Etranger ? Le charme n'opère pas sur lui, et il faut bien que Wangel montre (juelque mauvaise humeur pour que l'autre tire un revolver. La fin de scène, dans laquelle, à bout de courage, il consent, le cœur brisé, à résilier le marché, a été magistralement interprétée.
Le rôle de l'Etranger est fièrement et sobrement tenu par Magnier ; il me semble cependant <à côté du personnage. L'Etranger est un homme de mer, aux yeux perçants, un rustre et non pas un Hamlet ; il n'est point sentencieux ; et dit naturellement des choses qui lui paraissent toutes simples, à lui, l'homme libre.
Je crois, du reste, que les interprètes ont eu tort de vouloir créer une atmosphère de mystère autour des personnages par leurs gestes hiératiques et le lyrisme de certaines intonations : c'est de l'allégorie, oui, mais de l'allégorie vivante, jouez-la donc en vivants.
Les deux jeunes couples sont plus alertes. Mlle Marie Aubry donne fort bien l'impression de la femme d'intérieur qui, elle aussi, a un idéal, mais sait résister aux tentations. Mlle xMeuris est cliarmante d'espièglerie dans sa cruauté froide et inconsciente de petite fille. Ilanryot a réalisé avec une louable simplicité dans le rôle ingrat et long du professeur pour jeunes tilles, ce personnage dont ie sens échappe un peu à nos mœurs. Desmaret a été presque parfait dans celui du poitrinaire plein d'illusion ; son duo avec Bolettc sur le mariage de l'artiste et la femme de rarti.ste est particulièrement à signaler. Dujeu a joué avec verve le comique obligatoire.
Si je discute ainsi la façon dont les interprètes ont
THKORIE CRITIQLT: 443
compris leur rôle, c'est que ceux-là, artistes véritables, jouant pour l'amour du théâtre, ne se contentent pas des banals éloges ; je ne les en félicite d'ailleurs pas moins, eux et les organisateurs.
19 décembre 1892
La mise à la scène de Charles Demaill y, de MM. de Goncourt, par MM, Paul Alexis et Oscar Mùtônier. — Lysislrata, de M. Maurice Donnay. — Gens de bien, de M. Maurice Denier.
On peut se demander pourquoi les adapteurs de Charles Demailly, MM. Paul Alexis et Oscar Méténier, artistes et hommes de lettres, s'emploient encore à cette odieuse besogne qui consiste à extraire une pièce d'un roman moderne. Que ne laissent-ils ce travail de découpage et d'ajustage aux praticiens incapables de concevoir une œuvre par eux-mêmes et aux jeunes gens heureux de se lancer dans la mêlée sous le patronage d'un nom cher à la vraie littérature?
Etant romanciers aussi, ils doivent cependant savoir que la vision de la vie et la cojiception des personnages diffèrent du tout au tout, lorsqu'il s'agit de composer un livre ou de bâtir une pièce : on analyse dans l'un, on synthétise dans l'autre.
Pour nos modernes observateurs, MM. de Goncourt en
44i LK THEATHL: VIVANT
particulier, l'homme est ce que l'on appelle dans les amphithéâtres d'anatomie un sujet ; seulement ce qu'ils dissèquent en lui c'est l'àme. Ces prosecteurs de la pensée fouillent les replis innombrables de la conscience humaine, remontent à la source des actes volontaires, en déduisent la logique et confirment l'étude de l'individu en le montrant aux prises avec les mœurs de son temps, avec ses semblables, par quelques traits caractéristiques.
De ci, de \k,un tableau surpris dans le \\î, un dialogue quintessencié, après les pages de psychologie subtile, marquent dans le livre une relation entre les phénomènes intérieurs analysés et l'extériorité de la vie. Les lecteurs frivoles ne l'ignorent pas. Vous les voyez, sautant les descriptions et les considérations philosophiques, s'arrêter seulement à ces passages, parce qu'ils veulent savoir Vhistoii^e', et vous abattre en vingt-cinqminutesun livre de quatre cents pages, après quoi ils déclarent « que ça n'a pas l'ombre du bon sens ». L'ensemble de ces scènes brèves et disséminées, partie accessoire du roman, vérification de l'étude, ne donne l'impression d'une intrigue vraie que si les développements psychologiques indispensables l'accompagnent; si on les supprime, ce n'est plus qu'une succession de situations plus ou moins romanesques qui déconcerte.
Au théâtre, l'homme n'est plus un sujet, il vit; l'on ne peut pas, comme dans le livre, chapitre par chapitre, le séparer de sa psychologie, l'intrigue n'est plus une résultante, elle est l'action, la vie même du personnage incarné dans l'acteur. On comprend donc facilement que grouper les passages dramatiques d'un roman d'analyse pour en faire une pièce de théâtre, c'est n'en prendre que l'extériorité, la partie superficielle, comme fait le lecteur frivole. Et le s()ectateur d'une telle pièce poussera la même exclamation que le susdit lecteur parce que l'intrigue ctt deviendra invraisemblable et incohérente : les
tableaux surpris dans le vif paraîtront excessifs, le rf/a/o^î^equintessencié affreusement brutal et les personnages, corps sans âmes, n'auront pour lui pas plus d'intérêt que les complaisantes fictions.
Qu'il me soit permis de suivre pas à pas l'intrigue dans le beau roman de MM. de Concourt, peut-être montreraije plus clairement le mécanisme de l'adaptation et le vice congénital de la pièce.
D'abord il n'est point écrit d'une seule venue en chapitres égaux et compacts, ce sont plutôt des pages d'album, notes littéraires et souvenirs que Yo7i dirait assemblés sans ordre par un caprice d'artistes.
Au début, un tableau de la presse après le coup d'Etat de d852, les formes littéraires de 1830 disparues, le journalisme réduit au petit journal à scandale qui devient une puissance entre les mains de gueux de lettres, bohêm.es ou ratés. C'est là l'étude :des mœurs d'une époque déjà lointaine qui n'a guère de rapport avec la nôtre et le livre porte une date indélébile : pourquoi les adaptateurs ne l'ont-ils pas respectée? Le langage en est typique et leurs raccords modernes jurent comme un morceau de gros drap neuf sur une vieille culotte de satin.
Dans cette salle de rédaction, inadmissible aujourd'hui, où se parle une langue caustique, intarissable en ironies, chacun des collaborateurs nous est minutieusement présenté et déshabillé en des portraits d'après nature d'une finesse de dessin, d'une intensité d'expression rares. Couturat, le roublard doué d'une volonté de fer, jouant à l'enfant terrible ; Nachette, ancien danseur, ancien chef de claque, ambitieux de toute la force de sa gueuserie, jaloux de toute la rage de sa nullité; enflnDemailly, l'homme qui a du linge, l'homme de lettres déjà usé par le journalisme et qui se plaint d'exercer un métier de cheval de fiacre.
Par des chapitres courts les auteurs nous montrent
44(5 LE THÉATRK VIVANT
Deniailly et ses camarades Nach(!Ue et Couturat, tantôt au restaurant, chez un libraire, au café ; tantôt composant un impromptu cliez Mme de Mardonnet, tantôt au bal de l'Opéra, cliez Vachette ; les mots cinglent et l'homme se précise. Quelques pages de mémoires achèvent de nous lier avec le héros, c'est un nerveux, un impressionnable, un délicat, doué d'une sensibilité extrême et maladive.
La lettre d'un vieil ami, Chavannes, l'encourage au travail sérieux. Charles écrit un livre, La Bourgeoisie; nous assistons u à la vendange des idées qui foulées produiront l'œuvre », à la publication et à l'agacement causé par le silence ou les critiques absurdes. Puis survient la mort du dernier de ses parents, il est seul, et il pense au mariage qui lui est défendu « car, dit il, selon le préjugé qui faisait alors des hommes de lettres des êtres spéciaux, il n'y a pas place pour l'homme dans l'homme de lettres ! »
Nous sommes à la moitié du roman, la pièce commence seulement.
Demailly rencontre Mlle iMarthe, une ingénue du Gymnase ; il est frappé par le charme de cette énigmatique ligure. 11 va la voir jouer vingt soirs de suite ; un jour il la retrouve dans un bal, il lui parle, l'ingénuité capiteuse le grise, trois mois après il épouse.
Le portrait physique de la jeune femme est délicieux : « elle avait tout le charme et tous les caractères de la fille à marier de notre comédie », gaminerie, naïveté, mots d'enfants. Les premiers nuages apparaissent dans le ménage à pro[)os d'une pièce que Demailly a écrite pour le (iymnascel dont il donne à sa femme le rôle principal. Un article venimeux de Nachette fait naître le doute dans l'esprit de la comédienne, elle conseille à son mari de prendre un collaborateur, un vaudevilliste! Alors Demailly commence à entrevoir sa compagne, il surprend la bêtise, le manque de cœur, fouille cette Ame et n'y trouve que mensonge, sentimentalité de poupée, bagout; cette constatation le terrifie et le désespère.
TIIÉOHIE CHITIQLK i47
Le duel est engagé, le drame est alors conduit rapidenieut, mais avec une imperturbable sûreté de main et le moindre détail devient indispensable ; parcourons cette fm.
l'n rôle ((ue Marthe joua, celui d'une femme riant de l'amour, et pour laquelle un mari mourait sans qu'elle l'aimât, eut une grande influence sur cette î^me de théâtre. Il éveilla ses coquetteries, elle se crut une femme intelligente, supérieure, et commença une guerre sourde contre son faible mari. Demailly sentait son cœur à chaque instant déchiré par les grifTes de cette volaille dont un bon divorce aujourd'hui le séparerait, et il se consumait. Le médecin du théâtre mandé par madame déclara qu'il s'agissait d'anémie cérébrale et conseilla les eaux de Saint- Sauveur.
L'ennui de cette station rendit Marthe encore plus cruelle, sa bêtise plus implacable, et le pauvre homme de lettres, sensitif à l'excès, eut conscience que son cerveau se détraquait. Des amis vinrent les voir, Marthe posa pour la femme incomprise, tyrannisée, la femme que son mari laisse sans argent et prive de tout, et elle inspira un article féroce intitulé : Y ingénue en puissance d'un névropathe. Elle rendit à Charles le rôle qu'elle avait demandé avec tant d'insistance ; enfin elle osa avouer au pauvre diable qu'elle avait un béguin pour l'affreux Nachette ! Cette fois il n'y tint plus et dans une explosion de colère il l'accabla d'injures.
Marthe sortit, disant qu'elle allait chez Cachette: en réalité elle se rendait chez sa njère et le lendemain ils reprenaient la vie commune.
Ça dura quinze jours, puis une scène effroyable. Elle avoua tout par fanfaronnade, ses mensonges, son inconduite ; Charles, affolé, seprécipita la tête contre les murs, elle le bravait encore et se moquait de lui. Alors, exaspéré, il la pritetvoulut la jeter par la fenêtre, heureuse-
ment pour Marthe elle % évanouit entre ses bras, il s'arrêta.
Les voilà séparés ; Nachetle est devenu le chevalier servant de Marthe, dans le but d'exploiter contre Demailly, qu'il a toujours jalousé et qu'il exècre, la haine de cette femme. Il se fait remettre par elle des lettres intimes dans lesquelles Charles débinait les camarades, et ces lettres sont publiées dans un petit journal. La raison de Demailly ne résiste pas à cette traîtrise et l'on est obligé de l'interner à Charenton. Les douches le guérissent, il sort UH jour en compagnie de Cbavannes et ils ont l'idée d'entrer dans un boui-boui ; le hasard veut que sur ces planches Charles revoie sa femme et cette fois la raison l'abandonne pour toujours.
Si j'ai suivi les événements, essayant d'en montrer l'enchaînement logique, je n'ai pu donner une idée de l'analyse précise des caractères, celui de l'homme de lettres épuisé par son extrême sensibilité et celui de la cabotine menteuse et bête, « une pierre entourée de chair » qui se poursuit de page en page dans une progression parfaite.
Les adapteurs ont simplifié tout cela. Ils font abstraction presque complète des deux cents premières pages du livre, suppriment la psychologie et bloquent les événements en cinq tableaux en intervertissant l'ordre logique. Au premier acte, Demailly flirte dans le bal avec Marthe ; au second, ils sont mariés, elle lui demande le grand rôle de sa pièce et se moque du vilain singe .\achjette : au trois, brouille dans le ménage ; elle rend le rôle, avoue son béguin pour Nachette et remet à celui-ci les lettres de son mari ! Au quatre, la rédaction du' petit journal, dans lequel se publient les lettres : scène entre Marthe et Nachette refusant de rendre les papiers et déclarant q-u'il s'est fichu d'elle. Arrivée de Demailly furieux ; Marthe iniplore son pardon: devant le silence de son mari, elle s'enhardit et le brave. Charles la sai-
sit ; il va la jeter parla fenêtre, mais il hésite et elles'enfuit en lui criant : « Je vais chez Nachette I • au cinq le cale-concert.
D'après ce scénario, en se reportant à l'analyse du roman, on se rend compte du procédé. MM. Métenier et Alexisontécrémé les situations dramatiques, ilsontgroupé avec habileté les incidents disparates et sont même arrivés à constituer un quatrième tableau plein de mouvement. Mais ce que se disent les personnages et ce qu'ils font, quoique pris dans le livre, n'a plus le sens commun, parce qu'il manque la pj'ogressioîi, que rien n'est ?ms à sa place, ni dit à so?i heure ; parce que les personnages, individus dans le roman, dépourvus de leurcaractère dans la pièce, ne sont plus que des types de théâtre aux évolutions romanesques ; et comme cette étude intense et douloureuse devient inexplicable, elle offusque.
Citons principalement la scène du vol des lettres qui dans le roman suit la séparation de Demailly et de Marthe ; la scène de la fenêtre que MM. de Goncourt ont placée après le voyage à Saint-Sauveur, après une première rupture et lorsque Marthe redemande le rôle dont elle n'a plus voulu, scène qui n'est point un revirement motivé par le refus d'un pardon qu'elle ne demandera jamais.
Si Demailly et Marthe n'existent plus, les personnages du second plan sont encore plus maltraités.
Les auteurs de la pièce ont évidemment voulu prouver qu'ils étaient hommes de métier, ce qui est indiscutable; mais puisqu'il ne s'agissait pour eux que de faire des tableaux pittoresques et à effets, du théâtre à la Sardou, que n'ont-ils dépecé un roman d'aventures, plutôt qu'une étude psychologique dont tout le charme réside dans l'observation fouillée des caractères ?
Le Grand-Théâtre a donné une Lysistrata adaptée par M, Donnay. Pourquoi, parmi les pièces d'Aristophane,
ir.O LE THEATRE VIVANT
le jeune poète a-t.-il précisément choisi celle dont le sujet scabreux prête à une licence qui révolte aujourd'hui nos pudeurs hypocrites, et dont le latin même n'oserait tra« (luire ici les plaisanteries textuelles ni les mots tout nus? Les Ac/iar/uens, la Paijc, les Chevaliers montrant la lutte des partis qui divisaient le pays ; les Greyiouilles, les Oiseaux, avec le personnage du délateur, eussent été plus en harmonie avec la pruderie de nos mœurs et plus d'actualité.
Mais ce sont là, pour la plupart, des pièces politiques, et ce genre de comédie est réservé chez nous auPalaisliourbon et au Luxembourg. Il n'en allait pas ainsi en Grèce, et Aristophane, tout comique qu'il fût, poursuivit sous son rire un triple but politique, social et philosophique. S'il amusait le peuple, il lui faisait entendre des vérités rudes, et rien ne lui coûtait pour combattre ses adversaires et faire triompher ses idées parmi la foule. Personne n'était à l'abri de ses ironies, de ses sarcasmes, et si parfois il employait les allégories et les symboles, il ne répugnait pas à mettre les noms en toutes lettres sur les masques, comme pour Euripide et Socrate. Que dirait-on aujourd'hui si l'un de nos auteurs s'avisait de faire jouer une pièce iniiivûée Pa?iama, et montrait sur la scène les personnalités mises en cause ?
A Athènes, patrie du vrai, du beau, du nu. cela semblait tout naturel, et le peuple se plaisait d'autant plus à ce spectacle, qui le fouaillait souvent d'importance, que la forme en était variée, mouvementée et que le langage parlé sur la scène était le sien. Aussi, ne faut-il pas se scandaliser outre mesure de la liberté des sujets, des images et des mots... Si dans Li/sistrata l'instinct delà reproduction prime tous les autres raisonnements, et si la lubricité joue le principal rôle, c'est qu'Aristophane voyaitlà un argument décisif pour convaincre le peuple de mettre fin à la guerre qui désolait le pays.
D'ailleurs les femmes à Athènes n'allaient pas au théâtre, cela se passait entre hommes, de nos jours, on en dit de tout aussi roides. On ne se joue pas cette comédie des convenances qui a créé les sous-entendus obscènes et les deshabillés libidineux: aussi, suis-je convaincu que la Lysistrata jouée à Athènes par des auteurs dévêtus et appelant un chat un chat, était plus pudique et d'une tenue d'art autrement fière que celle du (Irand-ThéAtre avec les à-peu-près de M. Donnay et les maillots de ces dames; et puis enfin, elle avait un but politique.
Il ne fallait pas songer à donner une traduction littérale ni même une adaptation. M, Donnay s'est contenté d'une inspiration. Cette gvèwc des femmes qu'Aristophane avait prise au sérieux, M. Donnay la prend à la blague: ce sont des Athéniens de Montmartre en lutte contre des Spartiates des Batignolles. Ce sont des personnages actuels, tels que le brave général « homme à femmes » et l'auteur de la Vie de Zeiis, déguisés en Grecs : ce n'est point de la parodie, c'est de la transposition de personnages et de langage. Ce genre nouveau ne s'était guère montré que dans les articles humoristiques d'Albert Millaud ou d'Emile Goudeau, dans les scies du Chat noir et quelques scènes de revue, il n'avait pas encore abordé un grand théûtre.
Je ne sais vraiment quelle place lui assigner. Entre la tragédie noble comme (Edipe et la parodie invinciblement bouffe comme la Belle Hélène, Molière a placé Amphitryon, le type de la comédie tirée delà vieille Grèce sous la forme alerte du vers libre, et de Banville n'a pas dédaigné ce genre. Lysistrata a la pompe du spectacle tragique, les calembours échevelés de la parorlie, une vague intrigue de comédie qu'une prose où trop peu de vers s'intercalent rend brutale, mais ce n'est rien de tout cela et rien autre ; l'auteur n'est pas parvenu à fondre un tout neuf.
15* Li: THEATRE VIVANT
Le premier acte seul rappelle l'œuvre d'Aristophane : les femmes convoquées en assemblée par Lysistrata, jurent solennellement, après le discours de leur présidente, de refuser leurs faveurs aux époux et aux amants tant que durera la guerre. Après, il n'en va plus de môme, Lysistrata n'est plus la femme athénienne qui veut sauver la famille et la patrie malgré tout, c'est une petite grue. Sitôt qu'elle aperçoit Agathos^ le miroir à courtisanes, habitué du salon de la mère Salabacca, elle oublie son serment sous promesse vague que le lendemain le général signera la paix ; par bonheur, il ne lui pose pas un lapin et la pièce peut finir.
Une invention habile permet à l'auteur de nous montrer la maison Salabacca, et grâce à la jalousie de la patronne, de nous ramener près de la demeure de Lysistrata. Mais si le premier acte est rempli par le fringant discours de Madame Réjane et le serment des femmes, le second par un duo d'amour bondissant et rebondissant avec une certaine maestria pour atteindre au bel élan de la fin, les deux derniers actes sont, ô combien trop vides ! Ce n'est plus que de la causerielongue sur splendide mise en scène, causerie malicieuse, pleine d'allusions satiriques, coupée ça et là de fort beaux morceaux, mais en général d'un style peu relevé de conversation fumiste, aggravé d'anachrorismes voulus et crispants en outre.
M. Donnay, l'auteur de cette originale fantaisie, est, en même temps qu'un de nos meilleurs ironistes, un délicat et harmonieux poète ; nous regrettons que dans Li/sistrata le poète se soit effacé devant l'écrivain facétieux et le ckroniqueur humoriste. A défaut de comique et de dramatique, on use du lyrisme; je ne crois pas que par l'article de journal, si spirituel soit-il, on puisse jamais au théAtre remplacer l'un ou l'autre.
Le Vaudeville a fait représenter jeudi en matinée Gens de biens, comédie de mœurs, ainsi (jue son titre l'indi-
que, de ^.Maurice Denier, l'un des auteurs des Jobards. Cette pièce, bien partie pour un très grand succès, après une course forcée à la cravache et à l'éperon, est arrivé fourbue au poteau ; essayons d'en chercher les causes.
M. Denier a voulu prouver que les gens de bien placés dans une situation équivoque, au lieu de mettre en pratique leurs beaux principes, les renient et sont tout aussi faibles que les autres.
L'exemple choisi est le suivant: M. et Mme Dubreuil sont membres et zélateurs de VUnion réparatrice^ société fondée pour faciliter le mariage des filles-mères. Leur fils Adrien met à mal Léontine, une fille de journée. Sur le premier moment, le père veut la lui faire épouser, c'est son devoir ;> cependant après réflexion, il le marie avec une autre.
Comme intrigue dramatique, c'est mince, mince, on pourrait donc s'attendre à une étude de caractères très poussée ; il n'en est pas tout à fait ainsi. M. Denier a eu recours pour construire et animer sa pièce, surtout aux artifices comiques du théâtre qui portent sur W public, et l'étude de moeurs disparait dans ces jeux de la scène et du hasard.
Au premier acte on nous introduit dans une famille de bourgeois confite en dévotion, les Dubreuil. Le fils, un grand dadais de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, lit la vie de sainte Françoise de Chantai à sa mère qui travaille près de Léontine. La mère tourne le dos, Léontine remet une enveloppe à Adrien, et lorsque madame sort, une scène entre les deux jeunes gens nous apprend qu'ils sont amants et que l'enveloppe contient « la photographie du petit )i, le fruit de leurs amours. Voilà le public, par le procédé vieux jeu, mis dans la confidence ; une source inépuisable de comique lui est offerte, la méprhe^ presque le quiproquo : les personnages prendront Adrien pour un petit saint tandis que le public saura, lui, que
4o4 l^E THKATRR VIVANT
c'est un chenapan, et l'on ne pourra plus s'empêcher de rirequand lanière, par exemple, parlant à son fils du mariage projeté pour lui avec Mlle Ilerhelot,*dira : u As-tu songé à l'idée d'avoir un enfant? »
Adrien s'est laissé fiancer sans liquider sa situation avec Léontine ; mais, voyant le mariage prochain, il a des scrupules dont il lient à faire part à son père. H ne révélera pas carrément ce qui est, il connaît trop bien son public, il commencera par avouer une maîtresse et le père, après une semonce dans laquelle ce Prud'homme exaspéré déclare : qu'un honnête homme n'a pas de maîtresse, ajoutera au grand esbattement de la galerie : « Tu aurais pu avoir un enfant, tu n'y as pas songé ! » Enfin l»uisqu'Adrien n'est pas plus engagé, il peut rompre et l'on va hâter le mariage.
Précisément Mme Herbelot entre suivie de sa fille Suzanne. La chère dame parle de son fils, un mauvais sujet terrible. Ah î il n'est pas comme Adrien — le public se tord. — Elle demande ensuite à Mme Dubreuil si elle connaîtrait une bon»e pour les jeunes époux? Parfaitement, Léontine. On la fait venir ; elle refuse en pleurant, puis après, seule avec son stupide amant, elle lui assure que s'il se marie elle se jettera à la Seine.
Le jeune homme, «[ui n'a pas plus d'esprit que de cœur, se décide alors à confesser aux siens qu'il a un fils. M. Dubreuil sans en attendre plus, s'informe de l'adresse des parents de la fille, des ouvriers demeurant à Grenelle, prend sa canne, son chapeau et va leur demander la main de Léontine pour son fils.
Cette situation très prenante est présentée magistralement, avec une roublardise de vieux ficelier, mais avec une inconséquence, peu digne d'un moderne et d'un jeune.
Au deuxième acte M. et Mme Dubreuil attendent la visite des parents de Léontine qui n'étaient pas 6hez eux
la veille : vous voyez d'ici le revirement. D'abord la mère se demande si ce relard n'est pas un avertissement du ciel, n'y aurait-il pas un autrç moyen pour sortir de cette impasse? Prud'homme affirme que : « On ne cherche pas son devoir, s'il est là il n'est pas ailleurs, nous sommes des honnêtes gens ». et madame lui répond ce mot d'auteur :« (Juel malheur! »
Adrien entre, le père songe à tous les ennuis que causera une rupture avec les Herbelot et s'aperçoit un peu tard que son fils est majeur. « Je n'ai rien à te commander, agis selon ta conscience. » Adrien épousera donc Léontine, il ira vivre à la campagne avec elle, il brisera sa carrière, parce qu'il ne veut pas que sa maîtresse vive aux côtés de sa mère. 11 n'aurait pas besoin d'aller à la campagne pour ça, Paris est assez grand: mais il faut augmenter la perplexité des parents.
Mrue Herbelot arrive à point nommé, elle se lamente de plus en plus sur son fils et félicite de plus en plus les Dubreuil davoir un fils modèle « qui prend son plaisir chez lui » — la salle entre en convulsions. — Ils lui répondent qu'ils connaissent des gens bien plus éprouvés qu'elle en leur enfant ; ils content l'aventure d*Adrien et le mariage projeté avec la bonne comme étant arrivé à d'autres, et la bonne dame s'écrie : « Mais ces parents sont toqués ! » La perplexité des Dubreuil est à son comble.
Arrive la famille de Grenelle. Le père déclare que chez lui « on est honnête ou on ne l'est pas. Léontine a commis une faute, elle n'est plus sa fille ! » Ce qui ne l'empoche pas de vivre avec elle et d'élever le gosse. Par exemple, s'il retrouve jamais l'amant, il lui fera son affaire .
Devant ce père absurde Mme Dubreuil a une inspiration de vaudeville cruel, elle parle de la société V Union réparatrice et propose aux Grenellois de trouver pour
irjfi LE THEATRE VIVANT
leur liUe un mari de bonne volonté. Ils acceptent! On lait venir Léontine, elle fond en larmes, c'est Adrien qu'elle aime ! A cette révélation du séducteur l'ouvrier entre en fureur, on s'est moqué de lui. les Dubreuil sont des jésuites, il sort disant qu'on aura de ses nouvelles et Mme Dubreuil tombe évanouie.
Au troisième acte, changement de front, .\drien croit que Mme Herbelot, au courant de l'aventure, va rompre le mariage ; il est décidé à quitter sa famille et à vivre avec sa maîtresse, c'est son devoir. « 11 n'y a pas de devoir où il n'y a pas de moralité », dit le père; la mère confesse qu'elle ne sait plus où est le devoir et où il n'est pas. Enfin Mme Herbelot, le deus ex machina, arrive encore. Elle ne rompra pas, cela ferait trop de peine à Suzanne, ils s'épouseront, elle se charge de régler, elle, la situation de Léontine et de l'enfant ; jamais on n'a vu semblable belle-mère, ça repose.
Au moment où cet arrangement est conclu, on apprend que Léontine s'est jetée à la Seine et qu'elle a été sauvée, Mme Dubreuil lui fait tenir un secours anonyme et tout est dit.
Cette pièce prestement édifiée comme un château de cartes, écrite en un style de théâtre simple mais à effets, aux mots de situations et même d'auteurs, fait illusion au premier acte dans lequel les personnages se dessinent bien malgré le grossissement comique.
Quand ils agissent, ce n'est plus ça, ils n'ont ni volonté, ni sentiment, ni instinct, ils nedisent jamais cequ'ilsdevraientdire etse contredisent. L'auteur les fait tourncrau gré de l'effet à produire comme ce jouet que les enfants chassent à coups de fouet ; les coups de fouet de M. Denier sont admirablement donnés et l'illusion persiste au second acte. Mais au trois, quand il faut aboutir, quand les volontés doivent s'affirmer, quand il faut tirer une conclusion, tout s'écroule, la démonstration de la proposition reste à faire.
C'est que celte comédie de mœurs repose sur des coups de lliéAtre, des méprises, des scènes, des mots, au lieu d'être solidement fondée sur des caractères humainement vrais et conduits selon la logique de la vie. On dira que ces personnages à principes sont des êtres incapables de raisonner, qu'il existe beaucoup de gens de bien aussi bêtes ; je n'en disconviens pas, mais M. Denier n'a pas voulu ou pas su rendre vraisemblables ceux qu'ils nous montre ; ils sont plus bêtes que nature et ne résistent guère à l'analyse. Qu'est-ce que ce garçon qui se laisse liancer, n'avoue pas son enfant, veut tantôt se marier avec celle-ci, tantôt se coller avec celle-là: ce docteur en droit qui se laisse conduire par son imbécile de père comme un morveux de cinq ans? Et Léontine? Ce sont des poupées qui, au troisième acte, perdent leur son et se vident.
M. Denier a fait preuve dans la facture d'un énorme talent de métier, de trop de talent ; je préférerais moins d'habileté dans le procédé et un peu plus d'humanité dans le fond.
La troupe du Vaudeville a parfaitement interprété 6^e;i.'? de bien et peut revendiquer une large part dams le grand succès de salle fait à la pièce.
26 décembre 1892