‹ Le théâtre vivantChapitre 7 sur 13 · iû U: IIIKATKK VIVANT · texte numérisé non relu

iû U: IIIKATKK VIVANT

prend qu'elle s'est éprise d'un polichinelle et retourne à son mari qu'elle déteste. (Ju'est-ce que le respect vient faire là dedans?

En soi, c'est là une petite histoire de menace à trois, point très neuve, dont la somme de dramatique et de comique ressortissant de l'action môme, est assez mince. Pour renouveler le sujet, pour composer sur ce scénario creux une pièce acceptable, l'auteur est obii^'-é d'y ajouter beaucoup de son cru. Il doit, en poussant à fond la psychologie des personnages, la porter vers la comédie de caractères, ou en faire une comédie romanesque par la multiplicité des incidents, ou bien encore, en exagérant les ridicules des individus et donnant au dialogue un tour plus dérisoire, la tourner vers la farce franche.

M. Wolff a essayé un peu de tout cela dans Celles qu'on respecte, un peu seulement. Les personnages sont signalés par de petits traits d'observation juste, mais leur psychologie est inanalysableet ils n'existent pas en tant qu'êtres vivants. L'action est traversée par des intrigues secondaires, celles delà femme obligeante qui souffle l'amant d'une amie et celle de la maîtresse délaissée; mais cela se soude mal à l'action principale. p]nfin les ridicules sont mis en saillie, et l'auteur recherche l'expression comique ; mais c'est un comique forcé, pincé et dépourvu de bonne humeur.

Portons plus avant le scalpel et passons à l'exécution.

Si je tiens à disséquer avec autant de soin la pièce de M. Wolff, ce n'est point pour détourner les lecteurs du P«;'/.y de l'aller voir, el j'estime qu'au contraire c'est leur marquer par là tout l'intérêt que j'ai pris à l'entendre. Formuler des critiques sur un ouvrage, n'est-ce pas implicitement déclarer que certaines parties en sont louables, et celte bonne fortune de pouvoir discuter une œuvre se rencontre trop rarement au Gymnase pour ne pas en profiter.

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En outre, ainsi que je l'indiquais en commençant, l'auteur, qu'il l'ait voulu ou non, se trouve dans une situation spéciale : on le pose en champion des jeunes et je ne serais pas fâché de découvrir dans son œuvre ce par f|uoi peut bien se justifier cette prétention.

Jusqu'à présent le talent de M. Pierre Wollî ne me paraissait guère correspondre même à la moyenne des aspirations jeunes : il préfère la fantaisie au vraisemblable, le mot spirituel au mot de situation, et c'est une erreur de prétendre que la vie anime ses vaudevilles, c'est seulement la vivacité. Je reconnais volontiers qu'il offre certaines aptitudes particulières aux gens de métier, et qu'il manie le dialogue avec aisance. Pour ces raisons je m'attendais à rencontrer dans Celles qu'on respecte, sinon une impeccabilité de facture, du moins les preuves d'une honorable habileté ; il n'en est rien. La nouvelle pièce fourmille en disconvenances scéniques, en maladresses tellement évidentes qu'elles en sont naïves. Je ne puis croire que l'auteur de Leurs Filles ait mis à contribution toutes les ressources de son esprit pour confectionner ces trois actes; ce serait admettre presque une déchéance et j'aime mieux rester persuadé que nous sommes en présence d'un ouvrage bâclé sur commande.

Or, pour bâcler une comédie, voire un vaudeville, il faut être ou très ancien dans le métier, ou peu respectueux de son art : M. Pierre Wolff débute. En abordant le Gymnase, il nous semble donc qu'il soit entré, peutêtre sans en avoir conscience, à coup sur sans en avoir encore la roublardise, dans la voie commerciale des fabricants de comédies à la douzaine, mauvaise voie dans laquelle se perdent vite toute fierté et toute sincérité artistiques. Voilà pourquoi, malgré la sympathie qui nous attache aux jeunes, nous ne saurions lui ménager nos critiques.

On dit qu'il fut intransigeant avec le directeur sur cer-

taines questions de mise en scène et de détail ; il eût mieux fait d'être intransii^eanl avec lui-mùme sur le fonds et la forme. Ses premières productions, quoique l'on y sentît percer le vaudevilliste, étaient comme recouvertes d'un intéressant vernis artistique. Aujourd'hui le vernis a fondu devant la rampe du O.ymnase, le plat vaudeville reste. Non seulement M. WollV méconnaît les jeunes, mais il méconnaît aussi l'art dramatique et ne semble guère se soucier davantage des simples exigences du théâtre.

Vous n'avez pas oublié ce personnage que Dennery affectionne, personnage que vous av^ez vu l'an dernier dans \eJ/(kleci?i des Enfants, cette année dans Martyre, lequel se flatte d'être le plus parfait égoïste de la création, et accomplit les actes de dévouement et de désintéressement les plus sublimes. — Contradiction entre les paroles et les actes, d'où effets comiques. — C'est ce même procédé primitif qu'emploie M. WoltT. Henri de Bressac se vante à chaque instant d'être un homme d'une délicatesse irréprochable, et il agit comme le dernier des goujats, que dis-je ? il est pire, car sa goujaterie n'a pas de raison d'être.

Cet odieux bonhomme, sous le prétexte d'idées larges, met une ostentation tellement sotte à démentir son caractère absent qu'il devient bien difficile de supposer qu'une femme — si désireuse soit-elle de tromper son mari — tolère tant d'impertinence et de dérision. Mais Gabrielle n'est pas femme, elle est un personnage qui n'entend, ne voit et ne comprend que lorsque cela est utile aux petites combinaisons de l'auteur, ce sont les seuls ressorts qui la fassent agir. Elle reste stupide devant les boutades de son mari, encaisse les insultantes moqueries de son amant, coupe dans tous les ponts, écoute sans broncher le sermon de Mlle Margot, une échappée de l'Ambigu, et lui offre ensuite de l'argent ;

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l'auteur abcau nous affirmer qu elle a été élevée à l'américaine, je suis plutôt porlr à croire qu'elle sort des enfants arriérés de Gentilly.

Ajoutez à cela que pendant la déclamation de Mlle Margot, l'excellent Henri, qui n'a trouvé que ce mot à répondre ; « Flûte ! » reste adossé à la cheminée et ricane. Puis après, la scène d'amour interrompue par l'arrivée de la demoiselle du mélo, reprend comme si de rien n'était.

Pour compléter la collection, le trio de cette PrtW- ' sienne burlesque, nous avons un mari qui avoue une fièvre typhoïde et en abuse pour être plus gâteux que nature. Aime-t-il sa femme ? Ne Taime-t-il pas ? Sait-il pourquoi il agit d'une façon ou d'une autre? A découvrir ce que ce monsieur peut bien avoir dans la cervelle, la devineresse du Cirque-d'Hiver, qui est pourtant d'une jolie force, perdrait à coup sur son hypnotisme.

Et le jeu de ces marionnettes est ordonné, faut voir ! Ce sont des idées de scènes jetées pèle-mèle plutôt que des scènes faites et s'enchaînant selon une marche logique, des embryons dramatiques retenus par des ficelles.

Le troisième acte est particulièrement choquant comme facture; on en arrive à supposer que l'auteur, empêtré dans son intrigue, n'a plus su comment en sortir, et l'on s'explique ainsi qu'il ait eu recours aux trucs les moins avouables. D'abord une histoire de lettres aussi inadmissible qu'incompréhensible ; une scène dans laquelle Henri et Gabrielle, usant du même procédé de mensonge, arrivent à ne plus savoir du tout ce qu'ils disent: puis l'excellent quiproquo du mari et de l'amant ; enfin les paroles dangereuses échangées en plein salon et surprises par Gabrielle, lesquelles amènent un dénouement aussi prévu que ridicule. S'il veut persévérer dans ce genre, M. VVolfî fera bien de relire Scribe, on trouve son théâtre complet pour pas cher sur les quais.

Vous vous demandez peut-être ce qui peut intéresser le public dans celte /V/r/.v/^////^^ gros bec ? Jy arrive. C'est la coupe des dialogues, le tour rapide de la plirase, l'ironie jetée à profusion, à tort et à travers, et qui fait rire les spectateurs de bonne volonté. On a comparé ce style à celui de M. Georges Ancey, parce que l'on n'est pas allé plus loin que le style ; remarquez que les mots de VEco/f^ (les veufs sont toujours bien en place et syntliélisent un état d'âme, tandis que ceux de M. Vso\{\ ne correspondent à rien de tout.

C'est l'esprit de conversation d'un loustic, un esprit de mots obtenu pour ainsi dire mécaniquement par un procédé que vous allez facilement saisir d'après ces exemples :

Premier genre.

Elle. — Et ma réputation, qu'en faites-vous? Lui. — Je n'en fais rien, que voulez-vous que j'en fasse ? Autre exemple : Elle. — Veux-tu que je te dise? Lui. — Je ne voudrais pas que tu dirais quand même !

Deuxième genre, plus près des commis voyageurs.

Demareuil dit à Henri que sa fille est un peu grognon.

— Elle a mal aux dents ? demande Henri. — Non, elle a une institutrice anglaise. — (labrielle s'écrie : Seigneur! Son mari répond. — Laisse donc le Seigneur tranquille.

— Tu ne t'embêtes pas! dit Henri, et Demareuil de répondre : Ça dépend des jours.

Voilà, ce n'est pas difficile à faire et le public s'amuse beaucoup à ce petit jeu. qui après tout n'est pas plus ennuyeux que les conversations des joueurs de manille.

Par ce qui précède, je crois, avoir suffisamment établi que ^L Pierre ^\'olff, quoique l'on retrouve dans ses ouvrages des réminiscences plus ou moins déformées de presque toutes les pièces nouvelles, ndi pas (qualité pour représenter à lui seul tous les jeunes. Vous verrez cependant (jju'on les englobera tous dans les critiques de

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Celles quon respecte, les uns, pour sauvegarder les droits de productions enfantines, déclareront que les jeunes ne peuvent tMre joués ailleurs que sur une scène daniateurs : d'autres, les maîtres, alTirmeront que la vérité est impossible au théâtre ainsi que mille autres balivernes, et M. Koning triomphant, comme il nous en a menacés, fera mettre Lafontaine en pièce par ses auteurs préférés.

Je ne serais pas surpris de voir, pour la circonstance, M. Sarcey enfourcher son destrier iavori, et expliquer à ses amis lecteurs que la cause de tout le mal nous vient de la tranche de vie. Symptôme grave chez le critique du Temps, chaque fois qu'il doit rendre compte d'une l)ièce quelconque, mal faite, insupportable, absurde, ennuyeuse, déconcertant le bon sens, il déclare que c'est une tranche de rie : et plus niaise est l'œuvre, plus elle est inepte, plus elle est tranche de rie. C'est de l'obsession et c'est du renoncement, car, disant cela, il se dispense de tout commentaire.

Le jour où j'écrivis cette phrase : a Une pièce est une tranche de la vie mise sur la scène avec art ». je supposais bien que M. Sarcey ne comprendrait pas, mais je ne pouvais prévoir que trois ans plus tard elle serait pour nous, à peu près chaque dimanche, une source d'aussi franche gaieté. Ah ! je n'ai pas perdu mon temps, ce jour-là !

Si M. Sarcey ne comprend pas, bien moins jterspicaces encore sont ses amis; il n'est que de l'ordinaire vaudeville, eux atteignent à la haute bouffonnerie. Vous avez entendu ce directeur, si habilement interviewé par l'excellent de WeindeL consj)uer « ce genre consistant à découper une part de l'existence en tranches et à les présenter sans lien d'aucune sorte ». Vous verrez qu'il s'en trouvera quelque autre sous peu pour m'accuser de couper aussi en tranches mes interprètes.

^îKi LE THÉÂTRE VIVANT

Cependant cela n'est rien et une autre joie m'était réservée qui véritablement a passé mes espérances ; le grand, le seul, l'inimitable auteur du Maître de Forges, interrogé par notre confrère, a répondu à son tour : « On nous sert des tranches de vie. Qu'est-ce que c'est que ça, des tranches de vie ? » Lui aussi ! lui ! non, c'en est trop, je n'en souhaitais pas tant. Décidément j'ai de moins en moins perdu mon temps, le jour trois fois béni où j'ai trouvé cette formule cabalistique.

Oui, il doit y avoir quelque chose de magique dans cette phrase; il faudra que je demande à Péladan. Car enfin : elle affole complètement M. Sarcey, ahurit un directeur et met en rage M. Ohnet au point que, vomissant des imprécations, auprès desquelles celles de Camille sont histoires de bonnes femmes, et au risque de tuer du coup M. Koning, il s'écrie : « Je ne fais plus de pièces, moi ! » C'est un résultat cela, je crois?

« Quand nous donnons quelque chose, gémit-il avec désespoir, on nous passe au laminoir. » Et comme ses pièces, ainsi qu'il le reconnaît, ne résistent pas à la moindre analyse, il s'iudigne, se fâche môme tout rouge contre les critiques, ceux qui osent dénoncer au public la mauvaise qualité de sa marchandise. Il s'emporte contre ceux qui se permettent de travailler sans peur du laminoir, et vous les traite proprement de galopins. Et il ne s'aperçoit même pas, le pauvre, que mêler tant de colère et tant de rage à ces doléances commerciales, c'est proclamer l'influence grandissante des galopins et leur attribuer une importance que nous-mêmes nous ne soupçonnions pas ; à l'en croire, ils avancent, gagnent du terrain, vont triompher cnlin ; ah ! merci, Georges.

Mais laissons cetiuoffensif pleurer sur ses marionnettes abattues, ne nous attardons pas à compter les morts de l'ennemi, la bataille ne fait que commencer.

Au Nouveau-Théùtre, avec le Uabelais de MM. Oscar

Méténier et Dubut de Laforest, nous pensions retrouver la vieille verve gauloise; eli bien ! pas du tout ; on y parle tout le temps du rire de liabelais, on ne l'entend pas. C'était trop d'audace que d'espérer mettre, surtout dans une pièce à grand spectacle, un simple reflet du sourire de ce génie des génies; beaucoup d'autres pourront s'y acharner, sans y mieux réussir que les deux auteurs susnommés.

J'aurais voulu vous parler de la pièce, qui fut, paraît-il, un drame présenté ùTOdéon, mais aujourd'hui, engloutie sous un flot de musique, elle se noie dans les duos, rondeaux et chœurs. Elle est traversée partant denonnains, de ballerines, de paysans, de seigneurs aux costumes éclatants, et s'éloigne tant du véritable art dramatique, qu'elle échappe à ma compétence.

Une fois les costumes enlevés, l'orchestre muet, les herses éteintes, une fois l'action sortie du décor et privée du grand nom de Rabelais, il ne me resterait à mettre sous mon laminoir, comme dit Georges, qu'une intrigue assez banale se poursuivant d'acte en acte en des scènes souvent bien conduites s'encadrant en de lumineux tableaux. Mais n'insistons pas, on sait bien que ce n'est pas du grand art que l'on va chercher au Casino de Paris.

31 octobre 1892.

3;i8 LE THÉÂTRE VIVAN

Le ton de la Maison au Thràtre-Libie. — Le Grappin, dr ^J. Salandri. — L'affranchie, de M. Maurice Bioilay. — Doux (Irames histoiicjue.s et ilhampignol malgré lui.

Nous voyons se produire en ce mojnent un piiénomène d'évolution assez intéressant pour l'histoire naturelle du théâtre et qui peut expliquer jusqu'à un certain point la production des crises.

Un théâtre se fonde, et le directeur fait appel à tous les jeunes. Ceux-ci s'empressent de lui apporter la pièce qu'ils ont en cartons, la pièce faite pour elle-même, pour l'art, celle qu'ils ont conçue sans songer qu'il se trouverait un jour un directeur assez audacieux pour la monter, et sans se demander quels interprètes pourraient jamais la jouer. Les représentations se succèdent et chacune donne une note d'art différente, toujours originale et nouvelle.

(Cependant les manuscrits aflluent, il faut faire une sélection. Le directeur, naturellement, choisit selon ses inclinations, l^esquelles peuvent n'être ni trèg nrti^ligups ni très littéraires. Les auteurs ne sont pas sans remarquer bien vite quelles sont ces préférences du patron, et, pour avoir chance d'être joués, ils se modifient, subordonnant leur manière au vouloir du directeur. Ils acceptent par le fait une sorte de rollahoratinn morale plus perfide que les autres., et ce théâtre des jeunes n'est plus que celui d'un barnum.

Les pièces prennent peu à peu la môme coupe, les mêmes personnages reparaissent sans cesse, quelquefois

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les mêmes scènes, el le dialogue prend un tour caractéristique qui devient comme la marque de la maison. Ainsi s'établit un poncif sur une nouvelle formule, fastidieux autant que les autres, puisqu'il éloigne semblablement de l'art pour rapprocher du métier. Le talent de l'auteur s'anémie, les interprètes ne créent plus, ils se répètent, et l'intérêt des œuvres disparaît à tel point que le public rassasié finit par emboîter tout, bon ou mauvais, sans savoir pourquoi, comme il est arrivé jeudi dernier au Tliéàtre-Libre.

L'évolution a été d'autant plus rapide pour ce théâtre, qu'il y règne une plus grande activité, et que le directeur est en même temps acteur. S'il est encore quelques œuvres do nouveaux venus marquées au coin dune personnalité et qui siiuposent, d'autres, mises à Tunisson des tendances directoriales, restent désespérément dans le ton de la Maison. Or, un théf\tre d'essai n'est pas une Maison, c'est comme un bureau domnibus où auteurs et comédiens viennent prendre des numéros pour les autres scènes: si l'on s'y attarde, on risque fort de manquer la correspondan<ie.

Depuis longtemps, M. Salandri, l'auteur du Grappin. joué cette semaine au Théàlre-Libre, eût dû prendre la voiture pour le Vaudeville ou l'Odéon. C'est incontestablement un de ceux, parmi les jeunes, qui possèdent le mieux le sens de ce qui est dramatique ; il a fait ses preuves dans la Pj'ose, la Rançon, les Vieua-, etc. ; il sait établir une scène et la monter ; voyez avec quelle maîtrise est conduite la dernière du Grappin: enfin, c'est un penseur, et c'est plaisir que d'étudier une de ses pièces pour la quantité d'idées que l'on y découvre.

En même temps qu'un juste éloge, je formule ainsi la critique la plus grave de l'ouvrage : il contient beaucoup d'idées, mais il faut les y chercher, il faut s'armer du pic et de la pioche pour les en extraire, elles ne frappent

pas spontanément l'esprit à l'airJition. En un mot, soit vice de construction dans le plan, soit manque de touche dans la phrase, l'exécution ne répond pas à la conception, et je me demande s'il ne faut pas chercher la cause de cette discordance dans la préoccupation qu'avait l'auteur d'écrire pour le ThéAtre-Librc?

Le sujet, ainsi que vous l'allcz voir, n'imposait pas ce ffenre spécial.

Au seul énoncé du titre vous pouvez deviner sans beaucoup de malice qu'il s'agira d'une femme : Manette Salomon ou Sapho, épouse ou maîtresse, qui s'attache à l'existence d'un homme. L'héro'ine est, en effet, une aventurière de la galanterie mariée à un bon et naïf garçon, lequel crut faire son devoir en légitimant ainsi celle qui lui avait donné un fils.

Aux yeux du monde, cette régularisation n'a guère changé leur situation, les femmes honnêtes n'acceptent pas la compagnie de la nouvelle convertie; et les deux époux sont obligés de s'en tenir à la société de leurs anciens camarades, des viveurs et des filles.

L'enfant avait été la seule raison du mariage, l'enfant meurt, et ce lien venant à se briser, le mari se détache tout naturellement de cette femme qu'il n'épousa pas par amour. Bien plus, il n'avait jamais douté autrefois que l'enfant ne fût sien, maintenant, à la première allusion faite par une amie complaisante, sa conviction est retournée, et malgré dénégations et serments, il restera persuadé de son ridicule : il a aimé et pleuré l'enfnnt d'un autre !

Alors seulement il se reproche la légèreté avec laquelle il a contracté son mariage; pourquoi s'est-il laissé forcer la main ? Pourquoi a-t-ii rompu l'union dejiuis longtemps projetée avec une cousine qu'il aimait?

Heureusement nous avons le divorce. La cousine, aujourd'hui veuve, est libre, il l'épousera. Mais son grappin

(pourquoi pas crampon?) n'entend pas de cette oreille, elle Ta pris, elle le tient, elle le gardera. Elle compte à cette heure au nombre des honnêtes femmes, et ne veut pas retomber au rang des autres ; elle a conquis une situation, elle la veut conserver tout entière. Depuis le mariage son mari n'a rien, absolument rien, à lui reprocher, il en sera de même jusqu'à sa mort, jamais elle ne fournira un prétexte à divorce ; et, si malheureuse qu'elle soit, jamais elle ne le demandera.

Ainsi j\I. Salandri nous montre qu'il est des situations pour lesquelles le divorce, — dont nos auteurs ont peutêtre un peu trop abusé depuis quelque temps — n'est pas une solution ; mais il ne nous persuade pas, parce que ses personnages sont trop faits pour le Théùtre-Libre et trop exceptionnels. Le mari est d'une niaiserie rare, et la femme une catin de trop basse carte.

Comment se fait-il que ces nouveaux petits bourgeois reçoivent chez eux et acceptent à leur table Nini, une fille qui pue le ruisseau ? Il règne généralement parmi ces légalisés un rigorisme beaucoup plus étroit que chez tout autre, et Madame est la première à rompre avec ses amies du trottoir puisqu'elle est décidée à rester honnête. Comment se fait-il que Privât, le mari, ait suivi auss aveuglément les conseils de sa mère ? Quand on aime une cousine et que l'on renonce à l'union rêvée pour épouser par devoir une maîtresse, c'est que l'on a fait une enquête sérieuse sur la moralité de la dame. Comment se fait-il que, voyant entrer chez lui un individu louche qui lui apporte des photographies de sa femme, Privât ne le prenne pas par les épaules et ne le jette pas immédiatement à la porte? Il doit bien savoir, comme elle le lui dit, du reste, qu'il ne l'a pas prise au Sacré-Cœur ; le passé de sa femme ne lui appartient pas, il est aux autres.

On ne peut avoir beaucoup de pitié pour un benêt d'un tel calibre, ni beaucoup de sympathie pour cette rouée.

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et ce milieu où il a placé ses personnages donne à l'idée de l'auteur une forme dure et vulgaire qui dessert la justesse de la thèse.

Au premier acte la situation est parfaitement présentée par le refus des invitations à dîner et l'arrivée des amis. Au deuxième acte, Marguerite, en repoussant les propositions de Sylvain, un ancien amant, pose nettement son caractère, et la scène entre elle et son mari au sujet de la naissance de l'enfant, le développe ; mais la psychologie de l'homme n'est expliquée qu'au trois. Elle est d'ailleurs fort jolie, cette scène sentimentale et froide entre la cousine et la veuve Privât, par laquelle commence cet acte, qui Unit vigoureusement sur ce mouvement dramatique de superbe allure :

« Je te tromperai, dit le mari. — (ja m'est égal, répond la femme. — Je ne te donnerai pas d'argent ' — Les tribunaux m'en accorderont. — Je t'abandonnerai ! — Je ne serai pas la seule. — Je te bâtirai I — Commence !.... Seulement je te préviens que s'il arrive quelque chose comme ça je te tirerai dessus I.... Vouloir, tout est là. 1) Le grappin mord bien.

Mais ces scènes, tout habilement qu'elles soient faites, manquent entre elles de liaison, ce qui donne une forme décousue à l'œuvre; elles ne se justilient pas toujours dans l'action générale, ce qui embrouille; et le dialogue, dont je loue la concision, le naturel et la vie, a parfois trop de trivialité et de faiblesse. Si M. Gaston Salandri avait eu en perspective la possibilité de faire représenter sa comédie sur une autre scène, je gage qu'il ne l'eût pas écrite ainsi. Eh bien! c'en est assez, il est trop fin observateur et penseur trop sagace pour sacrifier davantage sa personnalité au poncif d'une maison quelle qu'elle soit; qu'il fasse des œuvres où il soit lui.

IJans la pièce de M. Maurice liiollay. VA /franchie, se cachent aussi d'innombrables idées ; celles-ci plus abstrai-

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tes, plus subtiles, faites de transcendante philosophie et de psychologie expérimentale. Plus n'est besoin de la pioche, mais du microscope pour découvrir parmi cette multiplicité de phrases brillantes, pédantes ou polissonnes, la pensée intime de l'auteur; et celte pensée est tellement dilluse. tellement peu évidente dans la réalisation scénique, que l'on se demande au moment de la saisir si c'est bien elle.

M. Biollay nous présente une lenime de bonne bourgeoisie, maussade, ennuyée, nerveuse sans raison apparente. Elle aime son mari, et pourtant tout ce qu'il dit la •taquine, tout ce qu'il fait la contrarie. Grandpré est avocat, il veut se lancer dans la politique, poussé par son ami de Bergues, un qui n'y croit plus, sceptique, ironiste, passant à travers le monde en se raillant de tout. Pour se lancer, Grandpré doit fréquenter un salon politique assez mélangé, où il ne peut conduire sa femme, elle le compread, y consent, et cependant son départ l'exaspère.

Sa mère, ancienne coquette tombée dans la dévotion, croit avoir trouvé la cause de la mauvaise humeur de Marthe. Elle est persuadée que sa fille aime un autre que son mari. « Ah ! tu es bien ma fille ! )> s'écrie-t-elle. Et en même temps, elle lui conseille d'aller trouver son directeur, de se tourner vers la religion qui apportera le calme dans son cœur. La religion ! elle est bonne pour ceux qui ne veulent pas se connaître et qui se dispensent de raisonner leur vie, et Mme Grandpré veut savoir, mais ajoute-elle, « on ne me comprend pas plus que je ne me comprends moi-même ».

Marthe reçoit la visite de quelques amies ; une jeune femme raconte que son mari l'a conduite au bal de l'Opéra, puis à la cour d'assises. L'affaire n'était pas intéressante ; il s'agissait d'un petit vieux accusé de vol et acquitté comme irresponsable. Ces dames se récrient contre la clémence du jury. Mais de Bergues veut bien leur faire une conférence sur la responsabilité morale.

Il déclare que les crimes sont la résultante des vibrations malsaines des générations qui nous ont précédés, et les criminels des malades pour lesquels il faut des hôpitaux, non des prisons. Il explique que la responsabilité n'est qu'une abstraction ; à mesure que l'homme s'éloigne de la nature, sa volonté s'affaiblit, il n'est plus lui, il est ce que le font les autres, et sa personnalité se dédouble. Notre vie sociale n'est qu'un état de l'eille, et c'est seulement dans la lutte psycliique que l'homme arrive à se révéler à lui-même, à découvrir le vrai ??ioi qui réside en lui.

Ce n'est pas tout à fait aussi facile à comprendre que- Champignol malgré lui^ mais enfin avec de la patience on y arrive. L'auteur nous en fait du reste immédiatement la démonstration expérimentale.

Le vrai moi de Marthe aime son mari, tandis que son moi soriaL celui qui est à l'état de veille, est tombé sous la sujétion de Bergues. Grandpré dit à sa femme de l'accompagner dans le salon politique où il fréquente, il s'adresse au moi social, elle répond non, alors qu'elle répond oui à de Bergues lui conseillant d'accompagner son mari.

Nous retrouvons au troisième acte Marthe gaie, rieuse, heureuse, mais heureuse dans la plénitude de cette salisfaction de l'esprit qui comble l'âme. Marthe s'est affranchie, elle a vaincu Tétai de veille, elle n'est plus la femme telle que la société l'avait faite, elle est en possession de sa volonté et de son moi. Sa mère n'a pas assisté à la conférence de M. de Bergues, elle n'entend guère les spéculations philosophiques, toute sa vie elle est restée désespérément en état de veille, aussi explique-t-elle d'une façon tout à fait terre à terre la transformation de sa fille : « Tu as un amant? » « Non, répond Marthe, je me suis reconquise. »

Voulez-vous savoir maintenant comment Marthe a pu

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se reconquérir? Oh ! c'est bien simple, elle s'est donnée à (le Bergues. II a été « la drogue », rélectuaire souverain qui guérit de la mélancolie, une seule dose a suffi. Aussi, quand il se représente devant elle, Marthe le reçoit à son tour avec une ironie joyeuse. « Les visites de digestion, lui dit-elle, doivent être courtes » ; et gentiment elle le congédie, non sans le féliciter sur l'efficacité de son remède et le remercier de l'excellence de ses soins ; elle appartient toute à M. Grandpré.

Evidemment, c'est là une ingénieuse explication de la psychologie de certaines femmes qui, sans savoir pourquoi, trompent leur mari ; mais n'est-il pas permis aux profanes de supposer aussi que de Bergues ne s'est pas montrée la hauteur? Du reste, Marthe nous assure que l'on accorde « beaucoup trop d'importance à ça » et affirme que, si son mari a été trompé, ce n'a pas été par elle, mais par l'autre Marthe, celle qui était à l'état de veille et qui n'existe plus.

Voire, dirait Panurge, mais M. Grandpré n'est-il point cocu ?

Je ne me permettrai pas de trancher la question et me contente de la renvoyer à M. BioUay. Je ne veux retenir de toute cette psychologie que ceci : « Une femme ne connaît vraiment ce qu'elle est qu'après la faute, comme un soldat ne connaît son courage qu'après avoir été au feu. > Si cet axiome n'est pas irréprochable au point de vue de la morale, à celui de la logique il ne laisse rien à désirer; allons, mesdames, débarrassez-vous de l'état de veille?

En tant qu'œuvre dramatique, la comédie de M. Biollay, malgré l'éclat intermittent du dialogue, est d'une exécution absolument défectueuse et maladroite. Trop de théories et de dissertations alambiquées pour peu d'action ; l'action est en dehors de la scène, l'auteur ne fait que donner l'explication de ses personnages, nous ne

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k's vovons pas agir. A cùlé de citations d'érudit, tel cet adage du seizième siècle : « LOEil de la fejnme est une toile d'arraiunée », de vieilles banalités sur la Légion dlionneur ; on ne conçoit pas que l'ironiste de Hei'gues soil en même temps si dilettante et si bourgeois. Grandpiv est à peine esquissé, on voudrait le mieux connaili-e. pauvre homme, et si le réveil de Marthe est habilement traduit, son étal de veille nous échappe presque complètement.

Néanmoins on peut dire (jue T. l//V-r7//rV//> est l'œuvre d'un esprit distingué, et quoique l'adaptation scénique soit faible, l'idée reste curieuse. Elle n'est malheureusement pas originale, nous la trouvons à peu de chose près tout entière, svmbolisme en plus, dans la Dame de la mer. Marthe est une réduction parisienne d'Ellida, de Hergues de l'Etranger, le mari de Wangel ; et ces petits personnages, bibelots corriparés aux géants du .Nord, montrent cruellement la distance qui nous sépare d'Ibsen. M. Biollay eût dû éviter la possibilité d'un tel rapprochement ; admirer le génie du grand norvégien est fort louable, chercher à l'imiter est peut être prétentieux.

Le drame historique a sévi cette semaine sur deux de nos théâtres, à l'Ambigu avec les Cadets de la Jiei/ie,aiU Théùtre Moderne avec une reprise de Marie Stuart.

Quand je dis historique, c'est exagérer en ce qui concerne la pièce de M. Dornay, car l'invraisemblable y tient la plus large place. < l'est l'histoire apprise dans les romans d'Alexandre Dumas : Richelieu s'est taillé dans le manteau de pourpre de la royauté une robe de cardinal sur laquelle ne se voient pas les taches de sang. Mazarin est un fourbe italien. Louis XIII un monarque à la triste figure, Anne d'.\ut riche une intrigante. Ces personnages, plus ou moins dessinés, jalonnent le drame pour authentiquer, en se modifiant selon les nécessités de la situation, les inventions les plus j)uériles.

THKORIE CRITIQUE 367

Autour d'eux évoluent les héros satin, velours et or du romantisme flamboyant. Ils marchent à féroces enjambées, tandis que sur leurs feutres flottent des panaches multicolores et, la cape retroussée sur l'épaule, prêts à mettre l'épée à la main, ils font terriblement retentir l'air. « Jour de Dieu ! Misère de ma vie î » Rencontrentils le traître, ils le stigmatisent devant tous, en des phra^ ses comme celle-ci : « Cet homme a le génie de la couardise ! » Est-ce au contraire la blanche jeune fille persécutée, vite ils pleurnichent un couplet sentimental à l'adresse de la « noble créature ». Car tout ce monde parle l'argot des romans-feuilletons qui, mis en valeur par une diction emphatique, atteint au plus parfait grotesque.

Le style cependant n'est rien à côté de l'intrigue. Imaginez que les quatre mousquetaires n'en fassent qu'un, capitaine aux cadets de la reine. Supposez que ce héros traverse victorieusement les aventures déconcertantes d'une dizaine de mélos connus, et vous pourrez vous faire une idée de la pièce.

Pour rajeunir le genre, on l'a superbement habillé, et l'on a corsé le drame de ces clous qui naguère tirent donner le nom de naturalistes à certaines pièces odieusement romanesques représentées à l'Ambigu ; une curée aux flambeaux et un moulin sur Peau. Quand donc les directeurs comprendront-ils que le meilleur de tous les clous est une bonne pièce '?

Marie Stuart, de MM. Samson et Cressonnois, a tout autre tenue, c'est le drame sévère. L'histoire y est respectée, à cela près que les auteurs admettent comme prouvés les écarts de conduite de la reine d'Ecosse et le meurtre de Darnlay. Ils ont peut-être trop imité en cela, et pas assez pour le reste, un illustre protestant qui jugea Marie trop en protestant, Schiller, dont ils auraient pu se borner à traduire la tragédie débarrassée de certaines longueurs. Mais ces longueurs, MM. Samson et Cresson-

nois semblent les aimer ; et après de lourdes pages d'histoire, il nous sortent encore des tirades boursouflées d'une littérature d'insuffisante distinction.

Malgré les explications et malgré l'intervention des grands moyens mélodramatiques, beaucoup de choses nous échappent : pourquoi Darnlaj lait-il assassiner Rizzio? Pourquoi Marie va-t-clle voir Darnlay au prébendaire ? Les mobiles des actions et les revirements des caractères ne s'expliquent pas. Toutefois, lorsqu'ils ont accroché leur scène, les auteurs lui donnent, en général, une bonne allure, ils y mettent de la progression dans le dramatique et en tirent souvent d'excellents effets ; ce n'est certainement pas une œuvre sans valeur, mais elle demanderait à être élaguée.

Après la philosophie et l'histoire, passons à la gaieté. Nous la rencontrons aux Nouveautés, avec CJiampifpiol malgré lui. Je ne vous la présente pas comme de la gaieté fine et de premier choix, ni comme de la gaieté neuve, mais ne chicanons pas sur la qualité.

Au premier acte, les auteurs dressent le bâti de leur petit feu d'artifice, préparent leurs innombrables quiproquos et ajustent les mèches : cette opération e=t longue et laborieuse ; au dernier, il faut démonter le bâti, dénouer les quiproquos, raccorder l'intrigue, et cette autre opération est encore beaucoup plus pénible. Mais à l'acte médian, les situations comiques s'allument, tournent les unes sur les autres, comme autant de moulinets et de soleils; les quiproquos éclatent, les mots pétaradent, les fusées de gaieté partent de tous côtés ; c'est un éblouissement de douce folie et de blague facile.

Conter l'intrigue n'apprendra pas grand'chose, c'est par le détail des aventuros incidentes et épisodes burlesques que cette grosse bouffonnerie amuse ; néanmoins voici :

M. de Saint-Florimond, qui a ffiit la cour à la femme

du peintre Champignol, est sur le point de se marier avec une demoiselle de Clermont (Oise) et veut rompre. Pour cela, en l'absence du mari, il se rend chez la dame. Il y est surpris d'abord par un oncle de province et son fils, lequel va faire vingt-huit jours à Clermont (Oise), puis par un capitaine du 175*^ de ligne, en garnison à Clermont (Oise), désireux de faire faire par Champignol le portrait de sa fille. Pour ne pas se compromettre, la dame présente Saint-Florimond comme son mari. Mais voilà que des gendarmes arrivent, recherchant l'insoumis Champignol, territorial au i7oe de ligne à Clermont (Oise), et ils emmènent Saint-Florimond désigné partons comme le vrai Champignol.

Vous devinez qu'au deuxième acte nous sommes transportés au cantonnement du ivoe de ligne à Clermont (Oise), et que nous y retrouvons : le capitaine, l'oncle, le cousin^ Saint-Florimond^ en prison sous le nom de Champignol. Mme Champignol, plus le vrai Champignol. Là les scènes comiques de la vie militaire, les plaisanteries de caserne, popularisées par Courteline et Leroy, sont passées en revue, et pendant ce temps, les quiproquos prévus entre le capitaine, l'adjudant, le sergent, les deux Champignols, l'oncle, le cousin, la femme, se suivent, s'attaquent, se culbutent avec une rapidité et une verve étourdissantes.

La jeune fille qui devait épouser Saint-Florimond est précisément la fille du capitaine, et, au troisième acte, nous assistons à la soirée de présentation. Stupéfaction du capitaine en voyant arriver comme prétendant celui qu'il croit être Champignol. -Saint-Florimond proteste, il est bien Saint-Florimond.

Pour le confondre le capitaine envoie un planton à la caserne demander s'il existe un autre Champignol. On amène le véritable Champignol. Mais celui-ci, averti par sa femme, veut jouer un bon tour à l'autre déclare qu'il

;{7u u: t[ii:atue vivant

se noiuiuc SaiiiL-Florimond el que l'autre, est bien véritablement le territorial Champignoi. En eonséquenre Sainl-Floriniond. le vrai, devra, sous le nom de C.hanipignoi. l'aire un certain nombre de jours de prison, terminer sa période d'exercices ; et celle qu'il devait épouser, deviendra la femme d'un petit cousin qu'elle aime.

La pièce a un mouvement endiablé qui entraîne les interprèles : d'ailleurs, quand ils s'appellent Germain, Cbampignol, et Guy, Saint-Florimond, ils n'ont i^'uère besoin d'entraînement et ne demandent qu'à l'aire des cabrioles et des grimaces ; ils les (ont drôles.

7 nov. 1892.

XXXIY

Ia' commerce dramatique. — La Fêlure, do M. Laya. — Ti-l, de AI. Le Lorrain. — Reprise de Snpho, de M. A. Daudet . — Un mot de M. Larroumet.

Kntendu, c'est le vaudeville le plus désopilant que vous ayez jamais vu, vous avez ri aux larmes, et les Nouveautés, avec C/iampii/iiol maUfro lui, tiennent un succès comparable à celui de la Tournct' h^rnestin, k (Muny. Directeurs et auteurs vont encaisser la forte somme, et qui oserait parler do crise ? Il n'en existe plus du moment <|ue la caisse s'emplit.

Si cette reprise des affaires met en allégresse tout le '■ovinicrcc dramatupia, elle n'est point pour nous con-

trisler ; pas tout à fait cependant pour les mêmes raisons. Nous n'entendrorrs donc plus les simili-Jérémies de la presse se lamenter sur le pessimisme des temps, pleurer la vieille gaieté française et conseiller aux jeunes gens d'abandonner l'art pour la gaudriole. Ils peuvent aujourd'hui, tous les soirs, rive droite ou rive gauche, s'aller amuser, s'épanouir et « pouffer » au choix : à rate désopilée, à gorge déployée ou à ventre déboutonné. Quand ils se seront bien saoulés de rire, peut-être soupçonneront-ils que le théâtre n'est pas uniquement destiné à secouer les ventres, à dilater les gorges ou à titiller les rates, peut-être accepteront ils plus volontiers quelques œuvres sérieures, et se montreront-ils tolérants pour les artistes.

Nous ne marchanderons pas les compliments aux deux heureux auteurs qui font s'esclaffer tous les soirs leurs moroses contemporains, le théâtre luit pour tout le monde, il en faut pour tous les goûts ; mais en vertu même de cet adage, nous présumons qu'il ne doit pas satisfaire seulement les goûts vulgaires. Ces amusettes, à leur place sur les petites scènes, ne saurait s'insinuer plus longtemps sur les grandes, ainsi que le voulurent ceux qui introduisirent naguère le vaudeville à la Comédie- Française. Nous abandonnons au commerce dramatique les petits théâtres à gros revenus, qu'il s'y tienne et laisse les autres, ceux au moins qui sont subventionnés précisément pour compenser les déficits, oser un peu d'art.

Car, si le commerce reprend, l'art dramatique n'en reste pas moins dans le plus noir marasme et la plus douloureuse des crises. Consultez les affiches nouvelles, et dites où se joue la grande œuvre d'art ? Partout de petites pièces sur de minuscules sujets et une tendance à Ilatter le mauvais goût des masses en vue de préoccupations mercantiles ; rien de fort, de très puissant, rien de grandiose ou d'audacieux. C'est qu'il règne à présent une

372 LE TIIKATIU-: VIVANT

confusion complète dans le monde du théâtre, on va perdu la notion exacte de la distance qui sépare le négoce de l'esthétique, et l'un menace d'absorber l'autre.

La presse complice n'accorde-t-elle pas, en général, autant d'importance, sinon plus, au quiproquo burlesque qu'à la pièce littéraire? Dans les quelques instants qui suivent la représentation, on juge avec la même désinvolture, et sans y consacrer beaucoup plus d'attention, un drame d'Ibsen, une farce de M. Feydeau, et l'on emploie pour blâmer l'un et louanger l'autre les mêmes arguments tirés de la recette : « Tout ça n'est-ce pas de la marchandise dramatique? » L'argent étant devenu l'unité d'appréciation pour les productions théâtrales, il semble donc tout naturel d'entendre les gens du métier s'écrier parce que deux auteurs plaisants ont réussi : La crise est terminée ! l'art dramatique est sauvé !

Diriez-vous, si nos peintres s'adonnaient h la caricature ou se bornaient à travailler pour la chromolithographie, que la peinture renaît? Diriez-vous, si nos musiciens se contentaient d'écrire pour les cafés-concerts, que l'art musical refleurit? Non, parce que vous savez qu'au-dessus des tableaux de vente d'un Jean Béraud plane l'art d'un Puvis de Chavannes, et que les refrains d'un Désormes n'ont rien de commun avec l'art des Rejer et des Saint-Saëns; de môme au-dessus du genre cher à MM. Gandillot et Feydeau existe un art dont vous chercheriez en vain les représentants sur nos scènes parisiennes.

Des directeurs et certains auteurs ne voyaient dans la crise que le côté pécuniaire, ceux-là sont satisfaits ; nous y voyons, nous, l'avilissement, la ruine peut être, d'un art que nous aimons au-dessus de tous ; pour nous la crise subsiste plus que jamais. Et ce ne sera pas trop de toute l'énergie et de tous les efforts de ceux qui ont foi en l'avenir de l'art dramatique pour le tirer de l'ornière où l'ont enlisé des intluences néfastes,

Parmi ceux qui luttent, il convient de mettre en bonne place le directeur du Vaudeville. Cette semaine ont recommencé, à ce théâtre, les matinées du jeudi qui eurent tant de succès la saison dernière ; la représentation se composait de La Fêlure^ de M. Martin Laya, et Tel, de M. Le Lorrain.

La première pièce, un petit drame, repose sur une impossibilité, un médecin n'a pas le droit de dire à un homme: vous êtes atteint d'une maladie incurable ; et le secret médical, en matière de mariage, est pour lui d'une telle gravité qu'un chirurgien célèbre en paya de sa vie la divulgation. Mais le drame de M. Laya n'est pas absolument là; ce que l'auteur a voulu montrer^, ce sont les phases d'angoisse et de douleur par lesquelles passe cet homme, sain de corps et d'esprit sur le point de se marier, et auquel on révèle un tare secrète qui le disqualifie.

Le genre de tare dans la Fêlure ne me semble pas très heureusement choisi. L'auteur eût pu affliger son personnage d'une de ces maladies mystérieuses dont on porte en soi le virus à l'état latent, mal que le patient peut parfaitement ne pas soupçonner : au lieu de cela, il le pourvoit de la plus évidente, de la plus affichante des infirmités : l'épilepsie ! Il devient bien improbable dés lors que Georges ne se soit aperçu de rien et qu'il ne soit pas renseigné sur son état, s'il n'a déjà mis dans la confidence son ami et protecteur le docteur Dieux-Monnin.

Maintenant voyons le drame.

Il commence simplement comme une petite comédie pas méchante et vieux jeu. Pourquoi viens-tu si souvent chez moi à présent ? dit le docteur à son protégé ; c'est que tu aimes ma nièce; eh bien ! je te la donne. Mais Georges a de sombres pressentiments ; « son cœur est comme le ciel, il y passe des nuages ». Le docteur fait X'emarquer au jeune homme qu'à trente ans l'on arrive à

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l'écliùaiice du cœur ; et, il lui éuumùre les dilîéreiiles sortes d'amours : ancillaires pour « les bras roses d'enfant » ; hygiéniques, de vingt à vingt-cinq ans ; de mode ensuite, jusqu'à ce que l'on mette dans sa main « la main loyale » de l'ingénue. Sitôt dit, sitôt fait, le bon docteur ouvre une porte, et paraitla plus stupétianle des ingénues, avec répliques d'une candeur à faire pâlir toutes les Agnès passées, présentes et à venir.

Ils s'aiment, cela va sans dire, l'oncle est consentant, il ne manque plus que l'autorisation du père, un maniaque qui passe sur toutes les considérations, famille, situation et fortune, pour demander simplement à son futur gendre d' « être honnête homme et de faire des enfants ». — « Je ne peux pourtant pas vous donner un échantillon », répond Georges. « Non, mais demandez à votre médecin un certificat de bon mari. »

Avec la séance d'auscultation du jeune avocat (car le fiancé est avocat) par le docteur Dieux-Monnin, le drame commence, intense et poignant ; nous prévoyons que le praticien découvrira la tare, la paille, la fêlure, et l'auteur nous amène par degré à celte constatation avec un art très grand. D'abord le docteur ne trouve rien, puis, à une hallucination de Georges, il prend l'éveil, l'examine de plus près, constate les traces indéniables laissées par les crises ; et, pendant ce temps, le jeune homme, qui ne le perd pas des yeux, semble lire dans sa pensée» voit naître le doute, pressent la certitude ; il ne s'en tient plus aux rélicences de son ami, il le presse, il veut la vérité .

Dieux-Monnin parle ; alors c'est la colère qui s'empare de Georges : u Les médecins sont des ;\nes, je ne veux pas être malade ! » Et rependant il est bien forcé, brisé, désespéré, de se rendre à l'évidence.

Entre le maniaque de père, très joyeux, ne doutant j)as que l'examen de son futur gendre n'flit été satisfai-

TIIKORIE CRITIQUE 375

sant. Le docleur se retraûche derrière le secret professionnel et ne parle pas ; c'est donc le malheureux Georges qui confesse l'inlirmité terrible dont il est atteint. « Que va dire ma fille :' )> répond l'excellent père. Llle vient bientôt, Marie l'aimante et l'aimée, toute rieuse ; on les laisse seuls. A elle Georges n'a pas le courage d'avouer. Il est tieux garçon, dit-il, il ne se sent plus fait pour la vie d'intérieur, il a peur du mariage et. pour tout dire, il n'aime plus Marie. Elle répond, en bonne ingénue, ce seul mot : « Menteur ! >> et continue à lui torturer le C(eur. Le père reparaît et, par une nouvelle gaffe, met sa fille au courant et s'en excuse par ces mots : « Tu ne savais donc pas ? »

Maintenant qu'elle sait, Marie s'avance vers Georges et lui tend la main : « Prenez votre fenmie. » Mais Georges ne se croit pas en droit d'accepter ce sacrifice, et le drame se termine sur ces mots de Marie, bien justes après tout : « Xous avons trop de raison, et nous sommes fous d'être si sages. »

On voit quelle somme de douleur M. Lava a su condenser dans cet acte, et l'on comprend quelle émotion vous étreint en présence des tortures morales de ce pauvre diable d'amoureux : il est fâcheux que les allures épileptiques du personnage le rendent si pénible, il fait mal, et cette exaspération nuit à l'intérêt de l'étude psychologique.

Si M. Laya se rattache à la convention par une prédilection pour des types théâtre et par certains tours de facture et vieillis, son œuvre n'en reste pas moins puissamment dramatique, et quoique les scènes semblent un peu à l'étroit et ne puissent prendre, en un acte, le développement que mériterait l'importance du sujet, elles sont conduites humainement, avec habileté et vigueur.

Que ne puisje en dire autant de la seconde pièce? Je suis encore à me demander par quelles qualités elle a pu se signaler à l'attention de M . Carré ?

M, Le Lorrain, l'auteur, veut nous montrer Ihomme de lettres d'aujourd'iiui tel qu'il est, et quelque part dans sa pièce, le personnage fait sa propre critique en s'écriant : c Les autres en font tout autant, mais ils ne le disent pas. u C'est précisément ce qui éloigne la pièce de la vérité humaine. Un homme, qu'il soit de lettres ou d'autre chose, s'il possède un choix de défauts aussi variés que le héros de Tel, aura toujours assez d'éducation, au moins assez d'hypocrisie, pour dissimuler.

Et puis, quel singulier type que son poète ! Certes nous savons que le métier des lettres emploie nombre d'individus non sans valeur, mais sans dignité, sans idéal, et à l'esprit assez bas, dont l'unique but est de se servir de Tart comme d'un tremplin pour sauter sur la grosse dot. En concentrant sur le seul personnage de A'aljeon la muflerie de toute la corporation, l'auteur ne s'est pas aperçu que c'était le peindre de traits contradictoires et en faire non un être vivant, mais un monstre.

Il est possible qu'à Carpentras ou à Honolulu on se fasse une idée telle des poètes en vogue ; à Paris, où nous les voyons de près, le portrait nous semble aussi fantaisiste, aussi suranné, que le seraient les scènes de la Vie de Bohême appli(iuées aux étudiants modernes.

Pour donner la réplique à ce personnage. M, Le Lorrain a imaginé une jeune fille élevée à l'américaine, — on abuse positivement aujourd'hui des jeunes lilles élevées à l'américaine — dont l'insolence confine à la sottise. Ainsi, l'auteur s'est deux fois fourvoyé : en voulant critiquer le marchand de lignes moderne, il est arrivé à camper une sorte de rastaquouère peu intéressant, et pour montrer la jeune fille également moderne qui ne croit plus à la banale sentimentalité des romances d'antan, il a créé une pimbêche paradoxale et inexistante. Il croit s'en tirer en faisant dire à l'un de ses interprèles : « Il y a de tout dans les natures complexes de cette fin de siècle, » Cela ne nous suffit pas.

Au premier acte, Valjeon traite Geneviève de coquette, elle réplique par l'cpithole de fat ; au deuxième : « Quel drùle de mari vous feriez ! b lui dit-elle, et il répond : « Qui sait si je ne serai pas le vôtre ? » Au troisième ils s'épousent. Malgré les jocrisseries d'un domestique « culbutant », les grosses naïvetés d'un beau- père ganache, l'intervention comique de deux jeunes poètes, d'une femme du monde et d'un vieux général, les deux premiers actes languissent. Allées et venues, conversations, parties d'échecs et d'écarté, jeux de scènes, conçus selon l'ancienne optique du grossissement, sont présentés comme ils sont venus à l'esprit de l'auteur et de façon excessivement primitive.

M. Le Lorrain est un débutant, ne lui faisons pas un reproche de son inhabileté dans le métier, d'autant plus que le dialogue contient de bonnes qualités^ du mouvement et de la concision.

La première partie du troisième acte est consacrée au stratagème destiné à démasquer le poète coureur de dot : les parents se disent ruinés. « On s'en va, pas ? » demande l'étonnant domestique à son maître. En effet, Valjeon va partir ; mais il apprend que c'était une feinte ; il revient. Alors en une longue tirade, bien faite d'ailleurs, il développe cette tbèse : « L'amour est un plat de luxe qui doit être servi dans de la vaisselle d'or. » Devant la perspective de la misère, il y renonçait, car l'amour n'est pas fait pour les besogneux, et ni lui ni elle ne l'aurait supporté plus de six mois. Il convainc ainsi de sa loyauté Geneviève, laquelle, ensorcelée par les Rimes fîères du poète, ne demandait du reste qu'à être con vaincue.

Comment expliquer que l'attention du public, assez distraite jusque-là, se soit recueillie à cette tirade dite « en place » et peu dramatique ? C'est que nous n'avions plus affaire là à des fantoches et que ce triste homme de

.rs LE THÉÂTRE VIVANT

lettres en exposant sa lliéorie, soit avec sincérité, soit comme mano'uvre pour reconquérir Geneviève, touchait à un côté de la question sociale, à savoir : que les exigences de la vie moderne tendent de plus en plus à faire du mariage un objet de luxe. N'était-ce pas là que M. Le Lorrain eût dû chercher le sujet de sa pièce, et non point s'employer à de vaine et puérile caricature?

Entni le Grand-Théâtre a ouvert ses portes ! Peut-être est-ce là l'Eden si impatiemment souhaité où nous pourrons rencontrer un peu de véritable art ; en tous cas ce n'est plus l'autre. M. Porel, qui, d'accord avec Shakespeare lit triompher dans les parages de BuUier les chefsd'œuvre de la dramatique, se dresse aujourd'hui tout contre les Montagnes russes, et ne désespérons pas de le voir un jour, continuant cet apostolat du Beau, tenter d'enlever Montmartre aux séductions du Moulin Uouge.

Le directeur du Grand-Théâtre (un nom bien province), n'a pas voulu commencer par une u'uvre nouvelle ; il savait que la mise en marche d'un théâtre neuf est soumise à tant d'aléas, — l'événement a d'ailleurs pleinement justifié ses prévisions — qu'il n'a pas voulu en faire courir les chances à un auteur neuf. Il s'est contenté d'une reprise qui permit à sa troupe de faire connaissance avec la salle, de se sentir les coudes, el il a choisi Sap/io.

Pourquoi Sapho ? Ce nest pas une des meilleures pièces de M. Daudet, et elle ne rencontra au Gymnase, il y a huit ans, qu'un succès fort modéré. Oui, mais M. Porel a pensé, avec raison, qu'il serait intéressant pour tous ceux qui connaissent Sap/io, et tout le monde connaît ce beau livre, de voir Mlle Béjane aux prises avec le rôle de Fanny Legrand. Personnage monotone, s'il en fut, avec ses continuels accès suivis de rémissions fatales sur la même note d'amour, la variété et l'intérêt lui doivent vcnii' de l'interprétation, et tout le charme réside dans

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larl jiiultiloruie aver lequel la comrdienne saura se montrer tour à tour tendre et câline, furieuse, révoltée, larmoyante ou froide.

Un rôle n'est pas une pièce, et souvent ce qui fait la beauté du rôle constitue le principal défaut de l'ouvrage. Ces revirements, ces contradictions de caractère auxquels l'artiste doit donner une interprétation vivante, les auteurs ont négligé dans Sapho de nous les rendre intelligibles. Les deux principaux personnages, Sapho et Gaussin, n'ont pas de vie psychique ; nous ne les apercevons que sous une face aux instants seulement où ils se chamaillent ; ils sont arrangés pour le théâtre, pour amener la scène, et par cela même ne peuvent pas nous toucher.

En cette comédie plus qu'en tout autre, est sensible le vice congénital de la pièce tirée d'un roman. On extrait l'action, on laisse la psychologie dans le livre, comme si l'on enlevait les gravures du texte dans un ouvrage illustré, et les personnages ne sont plus que des corps sans âmes qui s'agitent sur les planches.

Vous avez lu Sapho, cet admirable roman du h collage », si joliment ensoleillé par Daudet? Vous rappelezvous avec quelle justesse de détails, quelles trouvailles de traits et de mots il peint l'état d'àme des deux amants, la fascination deFanny Legrand, la veulerie de Gaussin? Et toute cette série si minutieusement étudiée de disputes, de ruptures, de réconciliations entre lesquelles oscille le faux ménage de ces êtres que rien ne force à vivre ensemble ?

Après les mutilations des adaptateurs, l'on retrouve peu de ces incidents colorés, de cette mosaïque de petites choses bien observées, de ces riens qui donnent au livre un charme si attachant. Nous entrevoyons à peine, le cortège si curieusement dessiné des amis, du commencement à la fin mettant comme une symphonie d'orchestre sous ce duo d'amour.

Fanny Legrand n'est plus qu'une maîtresse congédiée qui ressaisit au premier acte le faible Gaussin. Au deuxième, ils vont se cacher dans un endroit où précisément elle rencontre tous ses anciens amants. Ceux-ci, comme par hasard, révèlent à l'innocent le passé de son adorée, en l'absence de la belle. Quand elle reparaît, Gaussin est parti, elle devine que les autres ont parlé ; elle les injurie ; mais bientcM son fidèle lui revient repentant et soumis,

La brouille naît dans le ménage à propos des fréquentations bizarres que Sapho impose à Gaussin ; la véritable raison estla jalousie rétrospective qui le dévore. L'existence devient intolérable quand il apprend que l'enfant recueilli par Fanny n'est autre que celui de Flamand, un amant d'autrefois, au bagne actuellement, et il fuit une seconde fois. C'est Sapho qui va le relancer au Castellet, se jeter à ses pieds, pleurer, le supplier de se remettre avec elle ; il reste inébranlable.

Cependant, au dernier acte, nous le voyons arriver dans la petite maison de Ville-d'Avrav, au moment précis où Fanny se dispose à la quitter pour aller rejoindre le forçat libéré Flamand. Gaussin est très alarmé, Sapho le calme, lui promet de reprendre la vie commune, et comme il s'endort, elle en profite pour lui écrire une lettre de rupture définitive et se sauver.

Ce chassé-croisé romanesque pourrait encore se continuer, il s'arrête là.

Mlle iiéjane n'est point la Sapho romantique enveloppante et fascinatrice, c'est une sapho humaine. Elle est bien la femme à boutades et à béguin qui brûle ses lettres pour plaire à son amant ; puis le jette à la porte, pour ensuite l'alier rechercher en pleurant. On lui reprochera sans doute d'avoir composé son personnage avec trop de sécheresse ; mais Sapho n'a pas besoin d'être caressante, d'être séduisante, la séduction date du premier jour, elle

le sait, et c'est toujours cette séduction qui "gi^ «"J' '« malheureux Guussin. L'interprétation «eee par Me Réiane et qu'elle traduit si lumineuse, grâce a son preslig eux talent de comédienne, est donc 'nconlestab e m^ent l'interprétation véritable et juste du Pe>'son-|e = seulement, il manque à la pièce un premier acte dai^s Lquel on ;ous aurait montré la p.-ise de possession de son amant parSaplio.

Mai-quet successivement triste, tendre, jaloux, colère, a su traduire ces sentiments avec discrétion, comme 1 convient au faible Gaussin. Pas d'emportements exagérés, pas de gémissements contre nature, nen que de efîets de sentiments merveilleusement nuances ; il est

tout à fait très bien. . . , • „

L'Odéon a donné jeudi sa pre.mère matinée classiqu avec conférence très grise Je M. Larroumet. L orateur a déc are que Dumas était le plus grand auteur dramatique du d'x-neuviémesiècle,parceque ses coi«éd,es étaient toutes des thèses, avec pour sujets la morale, la fa.r.i le l'amour, l'honneur. 11 a parlé d'-^ugier en de moins bons termes Quand au moyen Age, il n'en a pas dit un mot, s'est contenté d'en sourire : « U n'a prodijit qu une pièce, dit-il, et quelle pièce! Le sujet eta,t le vol d un

morceau de drap !» . ., , „

Larroumet, pour ce mot, souffre que je t embrasse.

14 Novembre»

3Si LE Tlll-AIUK VIVANT

La pièce psychologique; Les Paroles restent, de M. Paul liervieu. — Leurs filles, de M. Pierre Wolff. — Les œuvres de Bulwer Lvtton el l;i fondation d'un théâtre de traduction.

Le début sur la scène d'un écrivain coté a pour les forçats du tliéâlie avides de sensations neuves, un charme d'une essence spéciale et pour ainsi dire excitant. Quoique depuis longtemps vous ayez appris à estimer les qualités littéraires et philosophiques du nouvel auteur, peutêtre même à cause de cette connaissance que vous en avez, vous vous plaisez à escompter l'agrément d'une émotion d'art non encore ressentie, et vous attendez avec une curiosité anxieuse l'instant où l'artiste va se livrer à vous.

C'est l'inconnu dans le connu.

Un peu l'attrait et le désenchantement que vous fait éprouver, au jour du rendez-vous décisif, celle dont vous avez subi les séductions rares et dont les caresses vous semblent devoir receler d'innoubliables délices. Après, eh bien ! après, vous vous apercevez qu'elle est femme, comme les autres femmes, qu'elle use de plus de pruderie ou de coquetterie, mais qu'en somme elle tombe avec les mômes gestes, les mêmes onomatopées que les marchandes d'amour.

r/cstune impression analogue, celle que l'on ressent à l'audition de Les Paroles rcstt'itt, de M. llervieu. On se dit que sous les élégances, les tours de phrases illusionnants, les pensées raffinées serties dans le dialogue avec

tant de grâce, les subtilités de sentiments et les scènes conduites avec une progression étudiée jusqu'à l'émotion, se cachent une action vaine, une intrigue sottement romanesque, et quand on arrive au dénouement on se prend à penser — j'en demande pardon à l'auteur de Flirt — à iM. Georges Ohnet.

M. Hervieu est un trop fier écrivain, un trop précieux psychologue pour que l'assimilation avec l'auteur du Maître de forges vise autre chose que les points d'attache de ses scènes, et c'est là une erreur fort excusable dans une œuvre première. Quoiqu'il opère dans les milieux ultra sélect, qu'il nous montre un salon on ne peut plus à la mode et que ses personnages soient effrayamment titrés, l'auteur ne joue pas de tout ce monde Cq feuilletoniste, il l'étudié en observateur consciencieux 11 faudrait donc que la vérité de l'action dramatique correspondît à une vérité scrupuleuse des caractères pour que delà pièce le sujet, la thèse,se dégageât avec toute sa puissance dramatique.

L'auteur a voulu donner une leeoa au monde où l'on potine, il a voulu montrer que l'on avait tort de croire à la culpabilité d'une femme, même quand toutes les apparences étaient contre elle, et que sur des indices il ne fallait jamais se faire l'éditeur d'une calomnie. Voici l'adaptation scénique.

Le marquis de Nohan, se trouvant à Andrinople, a remarqué que chaque nuit^ entre une heure et deux du matin, le baron Missen, de la légation de Hollande, entrait chez M de Vesles, chargé d'affaires de la France ; il en conclut que le baron Missen était l'amant de Mlle de Vesles. Cette jeune fille est, du reste, élevée très librement — à l'américaine encore — . Depuis longtemps, au vu et au su de tout le monde, elle flirte avec Missen; et l'imprudent marquis n'a rien de plus pressé que d'aller conter sa découverte « bien près de l'oreille » d'une

:iR4 LE THEATRE VIVANT

certaine dame de Maudre, la traîtresse, avec laquelle il est du dernier bien.

Ce bruit babilement propagé fait son chemin dans le monde où l'on potine, il arrive jusqu'à M. de Neufchamp, un vieux monsieur très riche, sur le point d'épouser Mlle Régine de Vesles, et qui, d'après ce simple cancan, s'empresse do rompre. Sur ces entrefaites M. de Vesles meurt, et la demoiselle est recueillie par des cousins, le comte et la comtesse de Ligueil, amis intimes du marquis de Nohan.

Naturellement, le marquis rencontre Régine, et comme il lui parle un jour de Missen, elle lui explique ainsi l'origine de leur amitié. M. de Vesles ayant été mis en quarantaine par les représentants des autres puissances à Andrinople, le baron de Missen, au risque de perdre sa situation, venait nuitamment lui apporter des nouvelles et des renseignements. De Nohan comprend alors toute l'étendue de son atroce calomnie : d'autant plus qu'il aime. Et lorsqu'il parle de son amour à Régine, elle l'é coûte ;et lorsqu'il lui demande sa main, elle la lui accorde avec une simplicité et une réserve parfaites, non sans lu' lancer cependant cette phrase amphigourique, que M. Hervieu serait bien venu à nous expliquer : « 11 faut ignorer que l'on fait le bonheur de quelqu'un pour ne pas faire son malheur !... » Mais, avant d'aller plus loin, le marquis veut confesser toute sa faute à Régine et lui demander l'absolution.

Ici se place un incident ; M. de iN'eufchamp, qui devait épouser Mlle de Vesles, vient de mourir, et laisse une partie de sa fortune, soit deux millions, à celle qu'il a tant aimée. « J'étais revenu trop tût à l'espérance ! s'écrie de Nohan, comprenant qu'épouser Mlle de Vesles riche serait pour lui, qui l'a outragée pauvre, un surcroît dinfamie. Néanmoins il veut obtenir son pardon, et il a raison, car la scène se développe superbement.

11 avoue lavoir calomniée, avoir dit du mal de Régine sans la connaître, avoir conté que Missen lui avait fait la cour ; enfin que Misscn était son amant ! A chaque réplique l'émotion, le trouble de la jeune fille augmentent pour arriver à une belle explosion finale, pleine de douleur et de rage, se terminant par ces mots d'ironie vengeresse: « Vous avez devinéjuste, il est mon amant! »

Missen entre sur ces mots, les deux hommes se toisent du regard, ils comprennent que toute explication entre eux est inutile : ils se battront donc.

Le marquis de Nohan a eu la gorge trouée d'un coup d'epée, mais n'est point mort. On l'a installé au bois de Boulogne, dans la maison d'un garde, où le médecin — un médecin de théâtre aux mots insupportables — le soigne, et va le ramener à la vie. Tout ce que désire le malade à présent, c'est donner son nom à Mlle de Vesles pour la réhabiliter aux yeux de tous, et mourir après Elle arrive, et c'est entre le mourant et celle qui l'aime un poignant duo d'am our et un assaut d'alfectueuse générosité ; il donne sa vie, elle renonce à la fortune léguée par M. de Neufchamp ; et leurs deux rimes s'unissent dans la plus ineffable des joies, quand le docteur fait savoir par l'intermédiaire du cousin de Ligueil que la guérison du blesse est certaine.

Tous deux restent sur un banc du jardin, les doigts enlacés, leurs êtres éperdus dans un bonheur si grand. Quelqu'un vient. Ils se cachent derrière un bosquet.

C'est Mme de Maudre escortée de quelques gigolots qui vont à la maison du garde demander des nouvelles. En chemin ils rencontrèrent un domestique porteur de dépêches, il les leur remet stupidement et par l'une d'elles Mme de Maudre apprend le mariage de Régine avec Nohan.

Comment, ils se marient ! Nohan épouse l'héritière après l'avoir calomniée ! Le duel n'était qu'une comé-

:W. Li: THEATRK VIVANT

(lie ! Avons-nous été assez naïfs 1 et ils se gênent si peu pour exprimer à haute voix leur façon de penser, que le marquis, blême et chancelant, se précipite vers eux pour leur crier qu'ils en ont menti ; ses forces le trahissent, il tombe raide mort.

« Ce n'était pourtant que des paroles en l'air, dit un des assistants, .les paroles s'envolent. » Non, lui réplique-ton, u les paroles restent ! » Permettez, ce ne sont pas les paroles (]ui restent, mais la calomnie, et bien avant M. Hervicu un nommé Beaumarchais avait dit : « Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse accepter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien. » Vous connaissez la suite, le mot glissé h l'oreille piamsf<imo arrive par le crescendo public au chorus universel.

N'est-ce pas là le cas du « potin » dont M. de Nohan était — chose bien inconcevable — considéré partout comme l'éditeur responsable ? C'était donc une calomnie.

Comment admettre (|ue M. de Nohan, homme d'honneur, il le prouve plus tard, ait été aussi affirmatif quand il s'agissait de perdre de réputation une jeune fille ? N'est-ce pas plutôt le monde où l'on potine qui a mal interpi'èté le fait vu par le marquis ? Alors il n'est plus qu'à demi coupable, et doit s'en expliquer tout de suite avec Régine, dés qu'elle lui a révélé le but des visites nocturnes de Missen ? Pourquoi attendre de l'aimer et de lui demander sa main pour parler ? Mais ces contradictions de Nohan servent à amener le deuxième acte, comme le duel invraisemblable avec Missen prépare le trois.

Le caractère de Régine est aussi incohérent, aussi difficile à débrouiller. Notez que dans les détails psychologiques de chaque scène, les déductions sont pleines de justesse, les sentiments posés et nuancés ; tandis que les grandes lignes de l'ouvrage manquent conaplètement

de logiiiue. Dans quels termes Régine est-elle réellcineuL avec ce Missen. qui entre dans lalelier sans se faire annoncer, i?ans frapper ? Par quelle méchanceté inconséquente le fait elle-battre avec Nohan ? Et pourquoi, après Taffaire. préfère-t-elle le champion de l'offense ou cham- [)ion de Thonneur ? Quant à Missen. il joue tout le temps le rôle providentiel d'énigme indéchiffrable.

Ainsi, l'individualité des personnages n'est pas établie, nous ne les voyons pas agissant selon leur libre arbitre, mais conduits par l'auteur à la scène à effet ; et, pour y arriver, .M. Ilervieu use des coïncidences, des méprises, des horribles ficelles et de tous les petits moyens de l'ancien théâtre. Je sais que pour une œuvre de début, on est mal venu de reprocher à un auteur son inexpérience, je ne discute pas la facture, je ne récriminie plus contre l'exposition, la liaison des scènes, le dénouement : mais ce qui me chiffonne, c'est qu'à travers ces inexpériences, je ne vois pas s'imposer avec assez de carrure une personnalité dramatique originale. M. Hervieu est un artiste, un artiste hautement estimé, on est en droit d'exiger davantage de lui.

Au milieu de tout le fatras vieux jeu dont j'ai parlé plus haut, tout à coup une scène se détache, synthèse parfaite des états d'àme, faite de sentiments vrais, d'où naît une émotion sincère. Là toute la puissance créatrice du psychologue éclate, et l'illusion de vie est complète ; trop tôt, hélas ! l'auteur reparaît et nous ramène devant les planches. Les personnes ne parlent plus, M. Hervieu parle par leurs bouches et tous parlent en s'écoutant parler, en s'écoutant penser, ils parlent comme des livres, ce sont des héros de romans ou de nouvelles.

En cette confusion qui lui fait prendre les individus en chair et en os du théâtre pour les entités de la fable, réside le défaut de l'auteur. Comme dans le livre, il s'oublie et se complaît en causeries, en conversations, sou-

vent philosophiques, ne tenant pas essentiellement à l'action et faisant longueur à la scène. II nie faudrait écrire un troisième compte rendu spécial pour ces dialogues aci^essoires, nés de petites pensées rencontrées au cours de l'intriyue et que l'auteur s'attarde à effeuiller. Et c'est l'éclat de ces bluettes, piquées çù. et là, luisantes d'esprit et de mondanité, qui, au soir de la première, fit béer les douairières et monter dans la noble salie comme un murmure pâmé, traversé des exclamations: «Suave ! délicieux î exquis ! » languissamment prononcées.

Citerai-je les discussions sur le llirt ; les reproches adressés à la maîtresse de maison « négligeant les aspirations morales de ses hôtes » et sa réponse « je donne à dîner, à danser, je ne donne pas à aimer » ? Et les appréciations du commandant sur les potins de salons, et la classification de cette maladie épidémique par le docteur « influenza débinoïde aiguë?» Encore ces mots de Régine a il est des raisons qui, lorsqu'on les exprime, se changent en torts... excusez les mots en raison des choses qu'ils représentent » ?

Au deuxième acte une petite digression sur les gens qui posent et les poseurs. Régine « s'afflige des marques de soucis sur le front d'un ami,» et nous entendons un exposé de principes fort contestables sur « l'amour qu'on inspire et celui qu'on éprouve. >» Au troisième, une théorie de l'opinion que nous inspirons autour de nous, la question du duel, et toute la' triste et tendre mélopée d'amour susurrée sous le berceau de verdure.

Que lout cela est mièvre et flou ! Ces jolis bibelots de pensées flottent dans le grisaille d'une langue imprécise et peu scénique. Le sens du mot au théâtre doit frapper en même temps l'oreille et l'esprit du spectateur, car dans le dialogue de comédie actuel un mot chasse l'autre. Si le mot fin est celui d'un personnage au caractère bien établi, s'il dérive de l'action même, il est immédiatement

saisi ; s'il en est autrement, ou il échappe à l'attention et il est perdu, on il l'arrête et fait perdre les suivants*

M. Hervteu a cru nécessaire, pour égayer sa pièce, d'y mettre un rôle comique, et il a chargé de cet emploi le médecin dont les plaisanteries font long feu ; il a mis aussi une scène de portraits bouffonne, un peu trop tirée par le cheveux, si tant est qu'elle ne porte pas perruque. Quand le comique se \présente, il serait très sot de ne pas l'employer ; mais ne trouvez-vous pas que rien n'est plus pénible que ce comique affecté, celui que l'auteur insinue à grand'peine et malgré lui pour éclaircir des scènes un peu ternes ? C'est une concession bien fâcheuse au public, et dont je ne crois pas qu'il sache beaucoup de gré.

En résumé Les Paroles restent sont une comédie de forme indécise, une comédie d'essai, point ennuyeuse, et que l'on prend plaisir à entendre pour l'effort artistique que l'on y sent. Seulement, avant de classer M. Hervieu il convient d'attendre une prochaine œuvre, afin de voir si décidément il prend parti pour le romanesque alambiqué et superficiel où s'il se prononce pour la forme simple, logique et humaine.

Le Gymnase, en jouant hier Leurs Filles, la seconde pièce de M.Pierre Wolff, à côté de Celles qu'on respecte, a donné un spectacle particulièrement instructif. Il a montré toute la différence qui existe entre la pièce venue spontanément à l'esprit de l'auteur, écrite comme il la sentait, sans bégueulerie, avec sincérité et crànerie, et la pièce faite sur commande, reçue sur scénario et aveulie par les concessions.

Je ne veux point dire par là que dans Leurs Filles les caractères, celui par exemple.de la mère toujours en colère et dépourvu de tendresse, soient d'une vérité très humaine, que l'auteur n'y concède pas au hasard une part trop considérable de collaboration : nous sommes

encore sur le domaine du vaudeville, mais aux confins de la comédie cruelle. Ce néo-vaudeville suit une marche simple et droite, l'observation s'y fait plus mordante que bouffonne ; le mot plus incisif, plus amer que spirituel ; et, le sujet, plus neuf que le ménage à trois de Celles qiion i^especte, est aussi plus hardi et plus entreprenant.

Une femme, après la mort de son mari, a pris un amant, puis est tombée entre les mains d'une entremetteuse. — Il faut avouer que cette femme, si jamais elle a été honnête et vraiment mariée, avait de rudes prédispositions à faire la noce, car elle prend immédiatement le ton et les allures de la dernière des filles. — Mais cette femme est mère. Louisetle a dix-sept ans ; en allant à ses cours elle reçoit des billets doux ; — bon chien chasse de race — La mère, soucieuse de l'honneur de sa fille, la fourre au couvent et augmente son petit commerce.

Un jour, malgré le changement de nom, la vérité se découvre au couvent, Louisette se sauve ; et, chassant de plus en plus de race, au lieu de rentrer directement chez sa mère, elle va passer la journée chez un monsieur qu'elle a rencontré au parc Monceau ; ce monsieur est précisément l'amant de la mère. L'explication assez violente entre les trois personnages se termine par ces mots de la mère à sa fille, empreints d'un si douloureux l'enoiicement : « Fais ce que tu veux, c'est fini, je n'ai plus la moindre colère, je me fiche de tout ! Va avec l'un, va avec l'autre, va à droite, va à gauche, tu es libre, tu ne m'intéresses plus. »

La ditïérence entre les deux manières de M. Woliï se précise quand on considère la fjicture de deux ouvrages.

Dans Leurs Filles, la charpente bien établie se tient solide, rien de trop, pas de trous, et l'intrigue serrée se

THKORIE CRITIQUE 391

développe avec rapidité, verve et entrain. L'auteur ne recule ni devant une situation, ni devant un personnage, fiU il l'entremetteuse Mme Maurice, ni devant les mots, fussent-ils d'auteur. Le dialogue clair, merveilleux de vivacité, acquiert à cet argot de cocotte un ragoût comique étrangement épicé de vérité crue. Ce néovaudeville amusant donne l'impression dune œuvre satirique d'observation grossie, écrite sincèrement par un jeune d'une habileté surprenante !

Dans Celks qu'on respecte, la charpente mal ajustée se disjoint en maint endroit, l'action s'interrompt, ridiculement, pour laisser entendre les déclamations fadasses d'une demoiselle de convention, et la verve essoufiée s'arrête à chaque pas sur des mots soi-disant d'esprit. L'auteur n'ose plus, il emploie les trucs les plus gros pour éviter les situations gênantes — la lettre à Margot — ses personnages ne parlent plus une langue vivante, la leur, mais une langue, théâtre ; et si le dialogue possède encore un certain clinquant, il a perdu les jolies paillettes qui étincelaient dans la première pièce. Enfin, ce vaudeville donne l'impression, surtout, après le troisième acte si odieusement ficelé, d'une œuvre maladroite écrite par un auteur aux convictions artistiques chancelantes.

L'interprétation de Leurs Filles, au Gymnase, est bien inférieure à celle du Théâtre-Libre. Mlle Henriot ellemême, qui reprenait le rôle de la mère, quoique très bonne, n'a pas donné au personnage lallure cavalière et si bien dans la note de la création. Les autres dames, Mme Desclauzas principalement, ont peur des mots qu'elles ont à prononcer, elles leur font des sorts et ne peuvent s'imaginer que plus le mot est dit naturellement, plus il est acceptable et plus il porte. Mlle Depoix manque d'espièglerie dans le rôle de Louisette.

Je suis bien en retard avec les publications dramati-

392 LE THEATRE VIVAItT

ques ; roici, en attendant, les œuvres de Duhver Lytton, traduites par M. Georges Duval et publiées par Charpentier. Ces œuvres sont des drames historiques pour la plupart très romantiques, mais le genre étant admis, on reconnaît que ces pièces sont assez habilement faites, et point trop ridicules. Ce qui me requiert en cet ouvrage, ce n'est point tant l'œuvre en elle-même que la préface du traducteur.

J'y lis en effet que Bulwer Lytton était uh va-de-l'avant, il écrivait dans England and English. « Autrefois, parce que le peuple n'existait pas, on supposait les émotions d'autant plus tragiques que leurs victimes étaient élevées. Mais les ans ont passé, nous avons d'autres croyances. On nous a appris que l'émotion ne réside pas qu'à la cour ; que les sentiments d'un roi ne sont pas plus intenses que ceux qu'excite chez chacun de nous la vie quotidienne ; que les passions d'une reine équivalent à celles de la plus humble jeune fille. Bien plus, chez les rois l'étiquette doit contenir les passions au point de les rendre moins tragiques que celles d'un homme que la lutte pour la vie a fait plus sensible et plus nerveux, v

Et il conseille de revenir au simple, qu'il considère comme la source du théâtre moderne ; suppliant qu'on le débarrasse de l'éternel prince, de l'éternel confident, du traître éternellement ambitieux, du tyran éternellement jaloux, de la captive éternellement belle et de son éternelle compagne. Est-ce bien le même homme qui a écrit ces lignes et les pièces ? Les écrivit-il avant ? Alors nous avons là un exemple frappant de la difficulté que l'on éprouve à produire au théâtre ce que l'on sent quand on n'a pas en son art cette foi absolue qui transporte les montagnes ; les écrivit-il après? En ee cas, quel enseignement dans le testament de ce romantique désabusé ! M. Duval aurait dû nous éclairer d'une petite date,

TIIÉORIK CRITIQUE 393

La conclusion de la préface n'est pas moins cligne d'attention, a A force de se désintéresser de la littérature étrangère, dit le traducteur, une nation, fùt-elle aussi bien organisée que la nôtre pour les lettres, finit fatalement par mourir d'inanition. Il serait à désirer que les chefs-d'œuvre modernes du théâtre anglais et du théâtre allemand ne demeurassent pas plus longtemps ici lettres closes. Nous y trouverions aussi l'occasion de constater que ce qui s'appelle aujourd'hui en France a l'art dramatique nouveau » est depuis longtemps déjà e?ipleine prospérité de l'auti^ecôté du Rhin comme de Vautre côté de la Manche. »

Gela n'est pas rigoureusement exact ou M. Duval se méprend sur le sens à donner aux mots <( art dramatique nouveau ». Ces théâtres n'en ont pas moins d'excellentes œuvres que nous ne devrions pas ignorer.

Et il termine : « Enfin, nous en finirons peut-être avec des gasconnades (tous les Français sont de Gascogne) qui non seulement font sourire à l'étranger, mais nous disposent à mépriser des voisins auxquels — par ignorance et vantardise — nous nous croyons indispensables. »

Fort bien dit ! M. Duval vient de montrer le mal, qu'il me soit permis d'indiquer un remède.

Il y a de cela quelque temps, un rentier me vint trouver qui voulait absolument mettre de l'argent dans un théâtre — on trouve encore des gens atteints de cette monomanie — je lui représentai que les directeurs intelligents n'avaient pas besoin de son argent, et que le porter chez les autres, mieux valait le jeter par la fenêtre, des braves gens au moins pouvaient le ramasser. Puis je lui fis remarquer que pour la même somme, il pourrait avoir un théâtre à lui et un théâtre où il gagnerait de l'or ; la combinaison consistait à créer un théâtre réservé uniquement aux œuvres de traduction. Le

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ThéAtre-Français, «Je par son litre, se doit aux mailres français, l'Odéon aux jeunes français, tous les autres ont leur ^^enre, français ou parisien et il n'en est pas un seul qui songe à exploiter les richesses incalculables de l'art à l'étranger ! Je ne dis pas seulement de l'Angleterre et de l'Alleniagne comme M. (ieorges Duval, mais aussi de la Norvège, de la Russie, de l'Autriche, de l'Italie, de la Hollande, des Etats-Unis, etc., etc.

Les choses allèrent beaucoup plus loin, mon homme s'était emballé sur cette idée, il avait vu un terrain — selon les préceptes de M. Paul Perret — à l'ouest de la ville, dans un quartier dépourvu de théâtres, non loin de Saint- Augustin. La salle devait être petite et coquette, les places très chères, mais en revanche les artistes étaient tous de premier ordre. Déjà le directeur négociait les droits de traduction de plusieurs chefs-d'œuvre étrangers, quand un jour, changeant brusquement d'idée à la suite de je ne sais quelle conversation, le commanditaire m'auprit qu'il venait de mettre ses fonds dans les peaux 1

L'idée tombe donc dans le domaine public, la ramasse (jui voudra.

21 novembre 189^2.

Le réalisme à la CniiKMVu" Française : Jean Dnrlol, de M. Louis Lej^endre. — Entendons-nous donc une fois pour toutes sur la tranche de vie.

Les premières, à !a Comédie-Française, s'espacent et se ressemblent ; on en sort très attristé. Ce n'est pas que l'action provoque en nous une émotion quelconque, seule la pauvreté artistique du spectacle est conster-'

nante.

Il serait d'ailleurs très injuste de rendre les auteurs responsables de ce désarroi, — ils sont ce que l'on veut qu'ils soient dans la Maison ; s'ils eussent été différents, on les eût arrêtés dès le seuil — mais, que dire de ce comité de mauvais plaisants, semblant prendre à tâche de déconsidérer la production dramatique moderne ?

On croirait retrouver dans sa manière d'agir la sino-ulière tactique de ces généraux enchantés de laisser battre un camarade, estimant que la défaite de leur rival est une victoire pour le pays.

Après chacune de ces soirées si néfastes pour le bon renom de notre art national, on voit en effet certains personnages académiques, au sourire patelin, se frotter les mains, et l'on entend les bonisseurs autorisés de la Maison s'écrier : « Eh bien ! on en joue des jeunes à la Comédie ! on en fait de l'art nouveau 1 Vous voyez ce que ça donne ? Le public n'en veut pas. » Je le crois parbleu bien, qu'il n'en veut pas ; supposez-vous

39fi Li: Tni:.\TiU': vivant

qu'il ne distingue pas le maladroit rafistolage des vieilles rengaines, nialgro le badigeon naturaliste sous le- (juel vous le dissimulez ? Allez donc, nous ne sommes pas i)lus dupes les uns que les autres, et vous le savez aussi bien que nous, on ne fait pas œuvre d'art moderne en transportant, à Tusage des adonnés du mardi, la convention du salon dans la mansarde : aii ! farceurs !

Mais tant de machiavélisme ne doit pas entrer dans l'àme des comités, ils sont des instruments d'autant plus maniables que, sensibles à la flatterie, on les trouve tout préparés à la courtisanerie. On leur laisse entrevoir que l'auteur a des attaches puissantes avec celui-ci, celui-là, l'aristocratie, la presse, le pouvoir, que sais-je ! Et ces braves gens, si implacables quand il s'agit de petits artistes inconnus, découvrent en celui qu'on leur présenle si hautement appuyé, une foule de qualités toutes de premier ordre et le reçoivent par acclamation : ah ! farceurs, farceurs, farceurs !

Il n'était pas besoin cei)endant d'être grand clerc en matière d'art dramatique pour s'apercevoir que J^an Darlot, la pièce de M. Louis Legendre,eàt été beaucoup mieux à sa place sur une scène d'études que sur celle de la Comédie. Bien loin de moi l'idée de contester les mérites de l'auteur. Je reconnais, d'après le genre de ses précédentes tentatives, qu'il a fait un effort considérable, et que son évolution vers le simple et le vrai, est des plus significatives ; je reconnais toute la part qu'il attribue à l'observation dans son œuvre, et je. le félicite d'avoir choisi pour sujet un fait de vie ; mais au Théâtre-Français, les intentions les meilleures ne nous suffisent pas, il faut des résultats.

Mi ces résultats sont négatifs dans la pièce de M. Legendre, parce que la traduction d'un fait humain à la scène exige des interprètes humains, et que l'auteur n'a

THÉORIK CRITIQUK 307

pas su ou pas voulu donner la vie à ses personnages ; parce que la haute fantaisie seule permet d'unir la vérité au mensonge et que lorsqu'on a la prétention de faire vrai, il faut renoncer aux formes mensongères consacrées par les traditions.

Ce qui, en l'aventure, me semble réjouissant au possible, c'est de voir la conviction avec laquelle, dans l'entourage de la Comédie, on parle de la vérité de la pièce et de l'audace qu'il a fallu pour la monter : « Ah ! ah î les jeunes ne crieront plus, le voilà leur réalisme entré dans la maison de Molière ; vous devez être contents ? »

— Pardon, mais où diable prenez-vous le réalisme f Est-ce parce que Worms, cessant d'être comte ou marquis de comédie, devient soi-disant mécanicien ; parce que la reine du théâtre, Bartet, porte une robe d'ouvrière, et que son ly-ique amant, Albert Lambert, endosse l'uniforme d'un sous-off actuel, qu'il faut vous exclamer ainsi? Ou bien êtes-vous fascinés par l'étalage des pots, des casseroles, le placard praticable, la glace idem, la soupe fumante et le fourneau, détestable et trop symbolique accessoire ?

— Eh mais, ces casseroles et ces pots ne sont pas peints sur la toile, ils sont en porcelaine, en faïence ou en terre ; ils sont véritables ; que vous faut-il de plus ?

— Tenez, monsieur, vous me semblez homme de bien, seulement vous subissez l'influence de certaines autorités, contestables d'ailleurs, qui s'efforcent de ridiculiser les tentatives d'art auquel elles n'entendent guère ; voulez-vous que nous nous expliquions encore une bonne et dernière fois sur votre réalisme et le nôtre ? Ça ne sera pas long.

Si l'image ne vous paraît pas trop dérisoire, à vous, nous reprendrons celle de la tranche, à laquelle toujours besoin sera de revenir, vous savez bien, la tranche que... la tranche dont... Et pour fixer les idées, comme disent

les professeurs de mathématiques et M. Larroumet, nous supposerons que ce soit une tranche de poire ou de pomme. Un quartier de poire ou de pomme, vous voyez cela d'ici, c'est clair; Un entant le comprendrait.

— Oui, mais pourquoi prenez-vous une tranche et non le fruit tout entier.

— Parce que je veux savoij' ce qu'il y a dedans. Ce qui nous intéresse, nous, dans cette tranche de fruit, c'est la partie interne, la partie qui se mange; nous voulons que l'on nous la présente toute nette, sans feuille de vigne, pour que nous puissions juger de la pulpe et voir le cœur du fruit ; vous, vous ne- regardez que de la peau. Vos accessoires vrais sont les épluchures du réalisme, notre esprit ne s'en nourrit pas ; ce qu'il réclame, c'est le réalisme dans les caractères, dans les sentiments, la réalité d'àme qui est pour ainsi dire la chair de la tranche de vie, dont l'action constitue le faisceau des fibres médianes, et les épisodes, ces solides et brillants pépins enserrés dans les fibres et nés au railieu de la chair.

Qu'une mise en scène réelle serve à présenter des individus vivants, c'est-à-dire réels, non seulement par le costume, mais par l'âme, rien de mieux. Si, au contraire, comme dans Jean Darlot, la mise en scène vraie encadre des personnages façonnés pour la scène, selon la morale et la convention du théâtre, ce réalisme-là nous àemble odieux et aussi puéril que si vous vous amusiez

appliquer la peau d'un fruit véritable sur un truit en carton. Quant à la condition des personnages, elle n'a aucune corrélation avec notre réalisme ; qu'ils soient princes du sang ou gniafs, ce qui nous intéresse en eux ce n'est pas leur rang, c'est leur humanité.

Nous arrivons à cette conclusion que le talent de l'auteur dramatique consiste à tradui?'e à Vextèi'ieur^ dans toute leur vérité et avec art, les phénomènes qui se pas-

sent à Vintéiùeur. Les faits en apparence les plus invraisemblables peuvent être des faits d^ rie, et sont par conséquent /o.^e^«e6\ puisqu'ils correspondent à des phénomènes intérieurs que nous ne nous expliquons pas à première vue, mais qui existent. Le génie de l'auteur dramatique consiste à ne point donner à ces faits une interprétation fantaisiste et arbitraire, à découvrir cette logique de la vie, et à la rendre évidente, non seulement parla mise en scène, mais par la vérité du dialogue et surtout de l'action. Ce n'est pas si commode que ça en a l'air, d'être auteur dramatique î II est bon d'ajouter, comme correctif, que quantité d'auteurs ne se doutent pas de ces choses.

Le fait choisi par M. Legendre n'est pas plus extraordinaire que tous les faits du jour, contés par les canards de Paris et de la province.

« Une dame Boisset, tenant un cabinet de lecture, 2o, Grande-Rue, avait marié, il y a quelques mois, sa fille à un mécanicien du dépôt d'Abbeville. Les futurs ne se convenaient guère, mais le mécanicien, un nommé Jean Darlot, avait rendu, paraît-il, degrands services d'argent aux dames Boisset, et ni lanière ni la fille ne crurent devoir repousser la demande en mariage du brave ouvrier.

<c Hier, un sous-officier de dragons, de passage à Abbeville, et cousin de Mme Darlot^, rendait visite à cette dernière. Il eut avec elle des relations coupables. Que se passa-t-ille soir quand le mari rentra? Il est probable que la malheureuse, obsédée par le remords, confessa toute sa faute àDarlot. Quoi qu'il en soit, on retrouvait ce matin les cadavres des deux époux dans la Somme et les riverains assuraient qu'ils avaient vu le mécanicien de sa fenêtre précipiter sa femme dans le fleuve et s'y jeter ensuite ».

Comment l'auteur de Jean Darlot a-t-il interprété ce fait divers ? A vrai dire^ il l'a beaucoup plus montré dans

sa fitrnie iialurellement déconccrtanle (lu'inlerjtrélé psycliologi(iLicnieiil, S"il s'est préoccupé de la vie, c'est surtout de la vie extérieure, des apparences, et n'a pas cherché à les mettre en relation avec les phénomènes extérieurs d'où dérive, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la logirjue des actions humaines.

Faisons, en passant, une remarque (jui s'impose.

M. Legcndre présente un caractère dramatique exactetement opposé à celui de iM. Ilcrvieu, dont j'étudiais dimanche dernier la pièce si littéraire les Paroles restent ; l'un pèche par excès de psychologie, l'autre par défaut, et tous deux arrivent au même résultat. Le premier se complaît en l'analyse des moindres sentiments et en la ciselure des jolies pensées, le second s'arrête à la traduction sèche des faits, les personnages de l'un sont des raisonneurs, ceux de l'aulre des acteurs, et la logique de l'ensemble échappe chez tous deux. C'est qu'au lieu de se placer au point de vue humain, les auteurs ont cherché à faire du théâtre, des scènes, et que leurs bonshommes manœuvrent non d'après les caractères, minutieusement étudiés par M. Ilervieu, et supposés par M. Legendre, mais à l'aide des procédés et des moyens artificiels du théâtre.

Ainsi, au premier acte de Jean Darlot, l'auteur nous présente, assez habilement d'ailleurs, ses personnages. Nous les connaissons tous ; c'est l'ingénue sentimentale et flore, le cousin amoureux et déclamatoire, le propriétaire polisson, la bonne femme toute ronde et l'ouvrier archisympathique, à la gaucherie de convention, qui prête l'argent du terme et fait sa demande en mariage. Aucun deux n'a son individualité en propre.

Au deuxième acte l'ingénue a épousé l'ouvrier modèle, sans que nous sachions ni comment cela s'est passé ni pourquoi elle s'est résignée à cette union. FI nous est dès lors impossible de comprendre pourquoi cette lionnête femme, à première réquisition, tombe dans les bras de son

cousin ; et nous pouvons difficilement admettre que celle dont le mariage n'est qu'un tissu de mensonges, prise d'un subit accès de franchise, déclare à son mari qu'elle ne l'aime pas et avoue d'elle-même l'avoir trompé. Quel est le mobile qui la pousse? Veut-elle rester avec son mari et par l'aveu obtenir son pardon? Veut-elle se venger de son mari, rompre et aller retrouver son cousin? Non, elle travaille simplement pour la scène à venir et ne raisonne pas, ne vit pas, car, à défaut de raison, si elle a perdu la tête, il y a l'instinct.

Darlot, ce mécanicien fleurant l'amaryllis du Japon, qui, avant de rentrer chez lui, fait sa toilette au lavabo de la gare, est-il plus vivant? Sa composition est complexe, je le veux bien, il est comique et il est dramatique, parfait; mais sa nature, quelle est-elle? L'affolement qui le pousse au crime s'explique mal ; est-ce un intellectuel, est-ce um sensuel ? L'auteur ne me paraît pas plus que nous fixé sur son personnage. A la répétition générale c'était un sensuel, un brutal; il précipitait sa femme parla fenêtre et, après, terrifié de la grandeur de son crime, il se suicidait. A la première, il est intellectuel, idéalisé, poétique même ; il ne peut survivre à la mort de son amour et se précipite, lui, par la croisée, espérant, en naïf de mélodrame, que son cadavre, se dressant entre les amoureux, arrêtera l'effusion de leurs caresses ! La bonne blague!

Puisque le Darlot seconde manière est le seul officiel, nous n'avons pas à discuter l'autre ; nous ferons seulement remarquer que si le caractère de Darlot avait été posé et affirmé, s'il avait été vivant, il eût été impossible à l'auteur de modifier, ainsi qu'il l'a fait, du tout au tout le sens de la scène finale. lia démontré par là beaucoup plus éloquemmentqueje ne saurais le faire, qu'il n'avait rendu ni parla conduite de l'action, ni parla composition des personnages, la logique d'un fait de vie. Encore, chez M. Legendre, un point commun avec M.

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llervieu : il s.irrilio au préjugé du personnage comique. M. Hervicu avait clioisi un médecin parce que ses personnages sont (lu monde de la société ; M. Legendi-ea pris la belle-mére pour télé de Turc parce que les siens sont du peuple. Si le rôle de Darlot vis-à-visde sa femme estun peu inexplicable, il l'est tout à fait vis-à-vis de sa bellemère. Pourquoi la raille-t-il ? pourquoi injurie-t-il sans cesse cette brave femme qui lui a donné sa fille, et qui se dévoue pour le Jeune ménage? C'est un vice bien insupportable cbez unliomme aussi parfait. Et elle, la belle-mère, pourquoi va-l-elie reprocher à Darlot de lui avoir volé sa lille ? Pourquoi ces mots amers à l'adresse de l'homme qui l'a sauvée de la faillite ? Ne cherchons pas d'autre raison que celle du comique obligatoire qui doit naître des oppositions dans les répliques et des revirements entre le gendre et la belle-mère.

Et dire que rien de tout cela ne serait arrivé si .Mme Jioisset, comme on le lui conseillait, avait consenti à déménager : «Déménager, on n'en meurt pas. )> Cette dame a eu bien tort.

11 me reste à parler du style et du dialogue. Ce que l'on peut dire à Téloge de l'auteur, c'est qu'il est sobre et relativement simple, mais presque absolument dépourvu de ces plirases curieusement imagées qui donnent une couleur si originale et si puissante au langage du peuple. Le parler des ouvriers est beaucoup plus varié, beaucoup plus pittoresque ; ceux-ci parlent platement comme des bourgeois, même mieux.

Ecoulez la petite marchande de journaux pornographiques répondre au client qui les achète : « C'est comme les champignons du paysan, je les vends, je n'y goûte pas. » Et Darlot : « J'ai peur d'être heureux comme un égo'ïste, et ça fait du brouillard sur mon bonheur. » Louise adresse un délicieux couplet à la rivière nonchalante sur laquelle, comme les bateaux, elle voudrait

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glisser sans effort et sans secousse ; le mécanicien chante aussi son air de bravoure, il se compare à un soldat et pour lui la conduite du train 15 d'Abbeville à Creil équivaut à une bataille gagnée. Enfin la montée mélodramatique des scènes finales est remarquable par les volteface bizarres du dialogue : à la fin du deuxième acte, Louise dit à son amoureux « Va-t'en ! » puis immédiatement (( Je t'adore î > et tombe dans ses bras; à la fin du trois, Darlot dit à sa femme t Va-ten ! » puis immédiatement « Où vas-tu? il faut que je te garde. » Comme procédé, c'est plutôt facile.

En somme, plus on considère la pièce de M. Legendre, plus on la tourne et la retourne, plus on la fouille, moins on s'explique les préférences d'un comité, qui doit élire des œuvres définitives, pour cette tentative avortée. Vous direz que je lui applique les procédés de critique des pièces modernes et que ce n'en est à proprement parler pas une. mais si je m'étais placé au point de vue de l'ancienne optique, j'aurais trouvé que ce mélodrame valait encore bien moins. L'auteur de Jean Darlot a voulu tenter une conciliation entre le passé et l'avenir, il a échoué et bien d'autres échoueront qui auront la témérité de tenter cet accouplement impossible ; soyons donc loyalement et sincèrement ce que nous sommes, ou vieux jeu ou modernes.

28 novembre 1892.

les Fossiles, de M. de Curcl et le Système Ribadier, de MM, Foydeau et Hcnnequin.

La Comédie-Française possède sur les autres théâtres J'avantage incontestable d'avoir une mauvaise presse lorsqu'elle joue les pièces, et même lorsqu'elle ne les joue pas. Le succès du Pritice d'Aurec, refusé par le comité fut un premier affront ; le triomphe des Fossiles fait aujourd'hui la paire. Seulement, ce second camouflet s'augmente de toute la hauteur d'art qui sépare la comédie primesautière de M. Lavedan du drame profond écrit par M. de Curel.

Oui, ce même cénacle qui acclamait Jean Darlot rendait le manuscrit des Fossiles à son auteur, sans une objection, sans un mot, comme une œuvre malsaine qu'il fallait taire. Peut-être, s'il eût demandé les raisons, lui eùt-on répondu avec suffisance :

Franchement il est bon à mettre au cabinet.

Par habitude, on se targue encore volontiers, à la Comédie, du nom de Molière; ainsi les seigneurs dégénérés de M. de Curel se prévalent des gloires passées de leur famille. Mais, ces derniers représentants de Tillustre Comédie, avant de disparaître, ne laisseront pas, eux, comme les petits-fils des preux, « la même impression de grandeur que les gigantesques fossiles qui font rêver aux ùges disparus » ; ils évoqueront simplement l'image

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de certains bivalves actuels, amis du gros poivre et du citron.

Je ne prétends pas que la pièce de M. de Curel soit un irréprochable chef-d'œuvre —je me propose tout à l'heure d'indiquer dans l'ouvrage certaines parties qui me semblent défectueuses — néanmoins, j'estime que sa place était au Théâtre-Français, et je suis convaincu que si les danseurs qui président aux destinées de la Maison eussent été tant soit peu calculateurs, cette œuvre de rare envergure eût échappé au massacre que lui vient d'infliger l'msuffisance du Théâtre-Libre.

Vidée foncière est en somme la même que celle du Prince-cVAurec, et se trouve ainsi très explicitement formulée dans le testament d'un des principaux personnages : « Il me semble que la noblesse a fait son temps, elle n'a pas su se maintenir entre les parvenus vainqueurs et la foule qui hurle contre eux sa haine et son mépris. » Par exemple, les deux auteurs ont traité cette idée de façon diamétralement opposée.

La noblesse de M.Lavedan est une noblesse à la mode, parisienne, dépensière, facétieuse et sceptique ; elle a pris gaiement son parti de la situation et se blague ellemême. La noblesse provinciale, les fossiles de M. de Curel, est guindée, rigide sur les principes, farouche sur les questions dhonneur et vit égoïste et oisive loin du mouvement moderne, hypnotisée par la splendeur de son nom. Elle n'a pas pris son parti et l'auteur, s'élevant aux plus fières considérations sociales, lui montre celui qu'elle doit prendre. « Il faut, lisons-nous dans le fameux testament, que le futur duc soit élevé dans la conviction que son rang ne le dispense pas d'avoir une valeur personnelle. Qu'on ne néglige rien pour en faire un homme moderne au sens profond du mot... Nous nous perdons à éterniser nos rancunes... Parce que la Révolution a guillotiné nos ancêtres, d'abord si enthousiastes d'elle, on se crée la

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