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La mer dans sa jeunesse bretonne
Chateaubriand! Ce nom mélodieux évoque toute une série d’images lumineuses, de visions troublantes, de tableaux splendides où la mer s’insinue presque toujours. Cette mer est la toile de fond sur laquelle se déroule sa vie de même qu’elle est l’âme du paysage de sa rêverie. Calme ou bouleversée, tranquille ou furieuse, toute luminuese sous un couchant de flamme ou étincelante sous un clair de lune mélancolique, toujours nous la retrouvons, sous mille aspects divers, dans toute son oeuvre magique. Il en à rempli ses yeux, ses oreilles et son coeur : sur la grève de Saïint- Malo où il avait polissonné dans une enfance très peu surveillée; à Brest, en attendant en vain son brevet d’aspirant:; à Dieppe, où il amenait ses soldats faire la manœuvre; dans ses voyages surtout où il à moissonné impressions et tableaux exotiques, et où sa palette s’est enrichie des plus éclatantes couleurs. Cette mer est son drame splendide, à cent actes divers. Toute la symphonie des vagues se fait entendre dans sa prose: ses clairs de lune sur mer sont doux et prenants comme la musique de Chopin, et toute l’orchestration savante et artistique de Beethoven passe dans la terrible tempête qui le jette sur les côtes de Guernesey, lors de son retour d'Amérique,
et dans l’autre tempête, plus terrible encore, qu’il endure à son retour de Terre-Sainte. Il avait trop contemplé l’Océan sur la côte armoricaine, son oeil et son oreille s'étaient trop remplis des beautés et des sonorités des vagues, pour ne pas aimer fidèlement toute sa vie cette mer qui avait été la nourrice de son enfance, l’amie de ses jeux enfantins et qui, plus tard, devait être la compagne funèbre de son tombeau. Comme il l’a aimée! Elle lui a donné le goût du risque, peut-être aussi celui de l’indépendance et de la fierté : de cette fierté ombrageuse qu’il garda toujours. Certes, il doit à la noble et longue lignée de ses ancêtres l’orgueil et un vif sentiment de l’honneur qu’il traîna toute sa vie, mais sans doute, l’âme malouine entre aussi dans son désir passionné de rechercher la gloire par delà les mers; plus certainement aussi il doit à cette côte amoricaine, brumeuse et triste, ce repliement intérieur, cet incurable ennui, ce fanatisme pour les choses exotiques et ce besoin incessant de sensations intenses dans un décor peu ordinaire, Dans son amour pour la mer il à donc subi les influences mêlées de la race et de la terre : milieu naturel et milieu ethnique.
Son père était un aristocrate qui aurait appelé Dieu Le Gentilhomme de là haut. À quinze ans, pour ne pas être un fardeau pour sa mère, malade et veuve, il s’embarqua comme volontaire sur une goélette armée,qui faisait partie de la flotte envoyée au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Il fut blessé deux fois ; il revint en France et se rembarqua. Il passa aux Iles; il s'enrichit dans les colo-
nies, et jeta ainsi les bases de la nouvelle fortune de la famille Chateaubriand.
Le premier tableau qui décora la naissance de notre René ce fut la mer. De la chambre où il naquit, le dernier de dix enfants, la mer s’étendait à perte de vue, en se brisant sur des écueils. Voici ce qu’il raconte dans ses HMémoires d'O-T. (64. Penaud Frères) :
« J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant équinoxe d’automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y pas de jour où, rêvant à ce que J'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. » (pag. 40 Mémoires).
Cette même symphonie des vagues agitées qui accompagna sa naissance, se fera entendre autour de son cercueil, quatre-vingts ans plus tard. Il y a quelque chose de mystique dans tout cela. De la petite chambre où il est né, et qui garde encore, dit-on, son ameublement d’alors, on voit la mer. Les flots de la grève natale se balancent toujours entre son berceau et son tombeau, et sont le symbole de sa vie orageuse. D'un seul coup d’œil on embrasse, ainsi, de cette chambre où «sa mère lui infligea la vie », les termes extrêmes d’une vie aventureuse.
Les premières années de son enfance, depuis l’âge de trois ans, se passèrent à Saint-Malo. Saint-Malo n’est qu’un rocher, un rocher retenu à la terre ferme
par une chaussée appelée poétiquement le Sillon :
« Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et à la bordure est et nord de la mer, se découvre une
grève du plus beau sable. » (pag. 49 Mémorres),
Quels beaux jeux et quelle enfance heureuse sur ce sable si blond! C’est là qu’il à été élevé, compagnon des flots et des vents !
« Un des premiers plaisirs que j’ai goûtés c'était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable. » (pag. 68 I. Mémoires).
Son avenir avait été arrêté dès sa naissance : il serait marin. C’était son père, ce gentilhomme rude et despotique, qui avait décidé que le «petit chevalier » entrerait dans la marine royale; en attendant, il livrait son fils à une enfance oïisive, sur la grève de Saint-Malo. Même sa mère le négligeait; elle avait concentré toute son affection sur son fils aîné et elle aussi laissa le petit François polissonner à son aise sur la plage.
Cui non risere parentes... « Celui à qui ses parents n’ont pas souri, ne fut jamais admis à la table d’un dieu ni au lit d’une déesse ». Mais cela n’est pas vrai pour notre auteur. Nul n’a eu une vie plus brillante, bien que troublée, nul n’a été plus que lui aimé des femmes et chéri de ses amis.
S L'OEUVRE DE CHATÉAUBRIAND (1)
Le caractère de son père, un des plus sombres qui aient été, non seulement infiua sur son fils en décidant de son éducation, mais effraya et contrista sa jeunesse. (Il y avait loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui », dit-il avec amertume dans ses Mémoires.
Mais, s’il avait des peines qui sont inconnues de Penfance nouvelle, il avait aussi quelques plaisirs qu’elle ignore :.
« Aurait-on mieux développé mon intelligence en me jetant plus tôt dans l’étude? J’en doute: ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à mes dispositions natives; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus que j'aurais ignorées. » (pag. 90 Mémoires).
Il croissait sans étude et les polissons de la ville étaient devenus ses plus chers amis. Maïs, lorsque certains Jours de l’année, les habitants de Saint-Malo et de la campagne se recontraient à des foires, lui, n’ayant pas d'argent pour acheter des jouets et des gâteaux, humilié de se voir mal vêtu parmi ses compagnons tout fiers de leurs habits neufs, il s’asseyait loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans la concavité des ro-
chers. Là, il s’amusait à voir
« voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils, » (pag. T2 1. Mém.).
à se remplir l’âme des images et des impressions que le spectacle de la mer pouvait faire éclore chez un
enfant rêveur et peu aimé des siens. Le thème de la mort qui, avec celui de l’amour, était si cher à son âme de Celte, trouve peut-être aussi sa source dans le passage qui suit; les enfants de la côte bretonne font tôt connaissance avec les désastres mortels :
« À peine étais-je né, que j’ouis parler de mourir: le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédés. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds des cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie... On avait confié mon éducation à la Providence: elle ne m'épargnait pas
les leçons. »( pag. 75-76. I. Mémonres).
La première chose que le petit François, Francillon comme l’appelaient ses camarades, apprit par cœur, ce fut un cantique de matelot commençant ainsi : Je mets ma confiance, - Vierge, en votre secours ;… I1 entendit ensuite :
« chanter ce cantique dans un naufrage... Du moins, dit-il, si cette pacifique £toile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie! mais je devais être agité même dans mon enfance; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent. » (pag. 17-18. I. Mémoires).
Certes, l'influence de son rocher natal à agi sur ses sentiments religieux autant qu’elle à agi sur son caractère. Les Bretons ont été les plus fidèles catholiques du monde chrétien et la vue des marins qui partaient ou rentraient, toujours sous la protection de la Vierge, avait dû alimenter en lui la foi religieuse de ses ancêtres, Aux jours de fête ou le conduisait à l’église
et là, la pompe et l’harmonie des célébrations religieuses, les vieux matelots à genoux, les chants qui s’élevaient vers la Vierge et, par intervalle, (les jours de têmpete) le vent de la mer qui ébranlait les vitraux de l’église, tout cela lui donnait une foi religieuse extraordinaire pour son âge.
Ce même rocher se prêtait à un jeu périlleux.
« Lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé: il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait, ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure,
mais J'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter. » (pag. 82. I. Mémorres).
C’est ainsi que s’égaya et se hâla le petit chevalier. Son compagnon préféré était Gesril, passionné comme lui dans ces jeux violents et périlleux, et qui toujours exerça sur Francillon un ascendant incroyable. Gesril fut son premier ami, &tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinet de ce que nous pouvions valoir un jour ». (Devenu officier de marine, Gesril fut pris à l’affaire de Quiberon et, prisonnier sur parole, il aima mieux être fusillé que d'accepter le salut à bord des vaisseaux anglais).
Deux aventures mirent fin à cette vie libre sur la grève de Saint-Malo et produisirent un changement remarquable dans le système de son éducation. L’une
ce fut celle où il faillit noyer la petite Hervine, jolie mignonne qui riait de plaisir et pleurait de peur lorsque le flot s’engouffrait entre les pilotis enfoncés dans le sable; l’autre, toujours sur la grève de Saïnt-Malo, ce fut une bataille contre deux mousses et de laquelle il sortit ( l’oreille gauche, à moitié détachée ». Voici ce qu’il raconte de cette dernière aventure, toujours dans ses Mémoires :
« J’allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants d’eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée montante. Nous apercevons à l’extrémité d’un de ces ponts deux mousses qui venaient à notre rencontre; (Gresril me dit: « Laiïsserons-nous passer ces gueux-là? » et aussitôt leur crie: « À l’eau, canards! » Ceux-ci, en qualité de mousses, n’entendant pas raillerie, avancent; Gesril recule; nous nous plaçons au bout du pont, et saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s’arment eux-mêmes de cailloux, et nous mènent battant jusqu’à notre corps de réserve, c’est-à-dire nos domestiques. Je ne fus pas comme Horatius frappé à l’oeil: une pierre m'atteignit si rudement que mon oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule. » (pag. 86-87. I. Mémoires).
Il ‘y a sans doute un peu d’exagération dans cette oreille gauche, à moitié détachée. Chateaubriand a l’habitude de grossir tout ce qui le touche, Quoi qu’il en soit on décida de l’enfermer au collège de Dol. Cette ville eut là préférence, parce qu’elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à Combourg.
Voilà le tableau de sa première enfance. Cette dure éducation, adoptée sans dessein de ses parents et par une suite naturelle de leur humeur, imprima à ses
sentiments un caractère de mélancolie née chez lui de l’habitude de souffrir à l’âge de la faiblesse, de l’imprévoyance et de la joie.
En 1777, pendant l'hiver très-froid qui précéda sa réclusion scolaire, le feu prit à l’hôtel où il demeurait, et le petit chevalier, qui venait d’avoir huit ans, fut sauvé par sa soeur aînée, qui l’emporta à travers les flammes. Son père appela alors toute sa famille auprès de lui, à Combourg. Le petit Francillon part et la campagne bretonne si riante dans sa parure printanière, lui apparut comme une merveille.
« C'était, dit-1l, le séjour des fées, et vous allez voir qu’en effet j’y ai rencontré une sylphide... Sur les côtes, se succèdent phares, vigies, dolmens, constructions du moyen âge, clochers de la renaissance: la mer borde le tout. Pline dit de la Bretagne: Péninsule spectatrice de l'Océan. » (pag. 96-97. T. Mémoires).
Tandis que dans le carosse sa mère soupirait, et
que ses soeurs parlaient à perdre haleine, il regardait de ses deux yeux, il écoutait de ses deux oreilles, il s’émerveillait à chaque tour de roue: premier pas d'un Juif errant qui ne se devait plus arrêter. Confusément le charme qui se dégage de la Bretagne se présentait à l’âme rêveuse du petit chevalier.
« Entre la mer et la terre s’étendent des campagnes pélagiennes, frontières indécises des deux éléments: l’alouette des champs y vole avec l’alouette marine; la charrue et la barque à un jet de pierre l’une de l’autre, sillonnent la terre et l’eau. Le navigateur et le berger s’empruntent mutuellement leur langue: le matelot dit les vaques moutonnent, le pâtre dit des flottes de moutons. Des sables de diverses couleurs, des banes variés de coquillages, des varecs, des franges d’une écume argentée, des-
sinent la lisière blonde ou verte des blés. » (pag. 97. I. Mémoires).
Mais ce qu’il faut admirer en Bretagne, dit-il, c’est la lune se levant sur la terre et se couchant sur la mer. (Les clairs de lune de Chateaubriand l’ont fait justement appeler Cle grand magicien du clair de lune ». Ici, en Bretagne au bord de la mer, à Combourg au travers des carreaux losangés de la fenêtre de sa cellule, en Amérique dans la forêt vierge, à Londres à travers les brouillards de la cité, sur les ruines de Rome, de la Grèce, sur les flots lourds de la mer Morte, toujours dans l’apaisement des vents, des flots ou des arbres, la lune a ajouté la douceur de sa blanche lumière à la nostalgie des choses écoulées. En Bretagne voici comment le tableau se présente à ses yeux avides de sensations :
« À mesure que sur mon rivage natal elle (la lune) descend au boutdu ciel, elle accroît son silence qu’elle communique à la mer; bientôt elle tombe à l’horizon, l’intersecte, ne montre plus que la moitié de son front qui s’assoupit, s’incline et disparaît dans la molle intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime des flots. La lune n’est pas plus tôt couchée, qu’un souffle venant du large brise l’image des constellations, comme on éteint les flambeaux après une solennité. » (pag. 98 Mém. I. vol.).
A Combourg il est conquis, (partout silence, obscurité et visage de pierre »; il y passe la première journée heureuse de sa vie. Mais il ne devait pas y rester longtemps. L'automne venu, il entra au collège de Dol. (IT fallut quelque temps à un hibou de mon espèce
pour s’accoutumer à la cage d’un collège et régler sa volée au son d’une cloche ».
Les quatre années qu’il resta à Dol il étudia avec cette ardeur passionnée qui était sa nature même. Pendant les vacances il se rendit une fois à Saint-
Malo pour assister à une parade :
« Les tentes, les faisceaux d’armes, les chevaux au piquet, formaient une belle scène avec la mer, les vaisseaux et les rochers lointains de la ville. » (pag. 129. I. Mémoires).
Le chevalier était allé à Saint-Malo à califourchon sur une jument, derrière M. de la Morandais, son père ne voulant pas que son fils eût un cheval. (« Un officier ne devait savoir manier que son vaisseau }, disait-il.
Au bout de quatre ans il quitta Dol pour Rennes : | dans (le Juilly de la Bretagne » il devait continuer ses études et clore son cours de mathématiques, afin de subir ensuite à Brest l’examen de garde-marine. Après deux années passées au collège de Rennes on l’envoya à Brest. Et là, dans l’attente de ce brevet d’aspirant, puisque celui-ci tardait, il restait ce qu’on appelait «soupirant » et, comme tel, exempt d’études régulières. Ce fut alors une vie solitaire et farouche, de longues rêveries au bord de la mer, de cette mer qu’il devait rencontrer sur tant de rivages. Son imagination se jouait dans les espaces sans bornes qui s’étendaient par delà le cap avancé de la péninsule Armoricaine. Assis sur quelque mât qui gisait le long du quai, il regardait le mouvement des voya-
geurs qui s’embarquaient et qui débarquaient, les pilotes qui commandaient la manœuvre, les matelots et les mousses qui l’accomplissaient, les vaisseaux qui appareillaient ou rentraient dans les bassins, les chaloupes qui allaient et venaient. Toute sa sensibilité débordait, son âme se remplissait de tristesses sans cause, mille aspirations sans objet venaient à son esprit :
€ Tantôt regardant couler l’eau, tantôt suivant des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de moi ou prêtant l’oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais dans la plus profonde rêverie. Au milieu de cette rêverie, si le vent m’apportait le son du canon d’un vaisseau qui mettait à la voile, je tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux. » (pag. 174. I. Mémoires).
Un jour qu’il avait dirigé sa promenade vers l’extrémité extérieure du port, du côté de la mer, s’étant assoupi sur la grève, il fut réveillé par un bruit magnifique.
« .j ouvre les yeux, comme Auguste pour voir les trirèmes dans les mouillages de la Sicile, après la victoire sur Sextus Pompée; les détonations de l’artillerie se succédaient; la rade était semée de navires: la grande escadre française rentrait après la signature de la paix. Les vaisseaux manoeuvraientsous voile, se couvraïent de feux, arboraïient des pavillons, présentaient la poupe, la proue, le flanc, s’arrêtaient en jetant l’ancre au milieu de leur course, ou continuaient à voltiger sur les flots. Rien ne m'a jamais donné une plus haute idée de l'esprit humain ; l’homme semblait emprunter dans ce moment quelque chose de Celui qui à dit à la mer: € Tu n’iras pas plus loin. Von procedes amplius. »
Tout Brest accourut. Des chaloupes se détachent de la flotte et abordent au Môle. Les officiers dont elles étaient remplies, le visage brûlé par le soleil, avaient cet air
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étranger qu’on apporte d’un autre hémisphère, et je ne sais quoi de gai, de fier, de hardi, comme des hommes qui venaient de rétablir l’ honneur du pavillon national. » (pag. 175-1T6.1. Mémoires).
Bientôt las de cette attente de son brevet, las de cette vie oisive il partit pour Combourg, donnant ainsi la première preuve de son inconstance :
« J'aurais beaucoup aimé le service de la marine, si mon esprit d'indépendance ne m’eût éloigné de tous les genres de services: j’ai en moi une impossibilité d’obéir. Les voyages me tentaient, mais Je sentais que je ne les aimerais que seul, en suivant ma volonté. » (pag. 178 I. Mémoires).
Après son escapade de Brest, ses parents l’envoyèrent à Dinan, achever ses humanités puisqu'il avait manifesté le désir d’embrasser l’état ecclésiastique. C'était encore presque la mer. Jusqu’à Dinan, l’embouchure de la Rance, à marée haute, forme un im-
mense golfe marin :
« Dinan, orné de vieux arbres, remparé de vieilles tours, est bâti dans un site pittoresque, sur une haute colline au pied de laquelle coule la Rance, que remonte la mer; il domine des vallées à pente agréablement boisées. » (pag. 190. I. Mémotres.).
Revenu à Combourg, ce sont des rêveries ardentes, des courses effrénées dans les bois. Ses jours s’écoulent d’une manière sauvage, bizarre, insensée et pourtant pleine de délices, dit-il. A Combourg il ne voit pas la mer, mais, au bord de l'étang, les ardeurs de sa fougueuse nature s’exaltent et débordent. Ce fut là qu'il vit son fantôme d'amour, cette idéale syl-
2 — KR, VALLESE - ERCOLANO, Le thème eto,
phide, création maladive de sa fantaisie excitée, sorte d’hallucination physique et morale qui ne le quitta pas pendant toute sa vie. Ce fantôme était tantôt Aphrodite sans voile, Diane vêtue d’azur et de rosée, Thalie au masque riant, Hébé portant la coupe de la jeunesse; c'était un être réel qui variait au gré de sa folie. À minuit cette sylphide venait le chercher «dans les galeries d’un palais baigné des flots de la mer »; elle s’ avançait (sous un ciel d'amour que l astre d’'Endymion pénétrait de sa lumière » et le bruit léger de sa course se mêlait «au murmure insensible de la vague » :
« Il serait trop long de raconter les beaux voyages que je faisais avec ma fleur d'amour; comment main en main nous visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem, Memphis, Carthage; comment nous franchissions les mers; comment nous demandions le bonbeur partout... »
Que de rêveries sur les prairies de l’étang où, avec un plaisir indicible,
lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries... »
il entrait en pleine possession des sympathies de la nature.
«Le soir Je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au milieu des jones et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là, se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis: Tavernier enfant était moins
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attentif au récit d’un voyageur. Elles se jouaient sur l’eau au tomber du soleil, poursuivant les insectes, s’élan- «aient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu’elles remplissaient de leur ramage confus. »
Et-ce l’élève des Harmonies de la nature qui observe passionnément la vie des insectes et des oiseaux, ou bien cet amour pour la nature est-il un besoin de son âme débordante de sensibilité et de tendresse? On peut faire l’une et l’autre hypothèse. Le chapitre /ncantation est riche en images pittoresques et artistiques :
« La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d’eau, sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait ; le lac battait ses bords ;les grandes voix de l’automne sortaient des marais et des bois: j’échouais mon bateau au rivage et retournais au château. Dix heures sonnaient. » (pag. 247-48. TI. Mémoires).
A la fenêtre de sa cellule son incantation commençait. Sur les rayons de la lune, swr la magicienne, il allait au gré des tempêtes, agiter la cime des forêts, ébranler le sommet des montagnes, tourbillonner sur les mers. Son panthéisme s’exaltait, s’épanchait ; il devenait le nuage, le vent, le bruit; il était un pur esprit un être aérien, chantant la souveraine félicité. C'était son âme de Celte qui débordait, et le sentiment de la mort, si cher aussi à ses ancêtres, se mêlait à ses rêveries. C'était la cloche lugubre qu’à la pointe du jour on sonne en Bretagne pour les trépassés qui le ramenaït à la réalité. Ce petit air mono-
tone, mélancolique et champêtre, l’arrachait à ses rêves passionnés, au souffle de vertige qui l’entraînait au bord de l’étang en lui donnant la goût de l’abîme.
Heureusement cette abondance continue de sensations et de sentiments trouva une diversion dans une maladie qui survint après une mystérieuse tentative de suicide. Cette maladie mit fin aux tourments d’une âme exaltée et empoisonnée par trop de sensations.
« Ces passions dont mon âme était surmenée, ces passions vagues encore, ressemblaient aux tempêtes de mer qui affluent de tous les points de l’horizon: pilote sans expérience, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents indécis. » (pag. 2571-58. I. Mémoires).
Cependant il fallait prendre un parti. Sa mère voulait lui faire embrasser l’état ecclésiastique, mais «sa religion était affaiblie », et il décida qu’il irait aux Indes ou bien au Canada défricher des forêts. II fut tenté par le démon des voyages et son père, si raisonnable d’ailleurs, ne fut pas choqué d’un projet si aventureux. Sans doute, c'était sa propre jeunesse que le vieux comte voyait reproduite dans le projet de son cadet. Il l’envoya done à Saint-Malo, où l’on préparait un armement pour Pondichéry,
À Saint-Malo René laisse le navire partir sans lui, et ne fait que rêvasser tristement sur sa grève natale. Il y cherche anxieusement les traces de son passé: ce passé est si près de lui et, pourtant, tout à bien changé. Où sont les navires aux cordages desquels il se jouait, enfant? Ces navires étaient partis ou dé-
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pecés. IT exploraît l’arène qui vit ses châteaux de sable :
« Je marchais sur la plage désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m'offraient l’image de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous lorsqu'elles se retirent. Mon compatriote Abailard regardait comme moi ces flots, il y a huit cents ans, avec le souvenir de son Héloïse, comme moi il voyait fuir quelque vaisseau (ad horizontis undas), et son oreille était bercée ainsi que la mienne de l’unisonance des vagues. Je m'exposais au brisement de la lame en me livrant aux imaginations funestes que ie avais apportées des bois de Combourg. Un cap, nommé Lavarde, servait de terme à mes courses: assis sur la pointe de ce cap, dans les pensées les plus amères, je me souvenais que ces mêmes rochers servaient à me cacher dans mon enfance, à l’époque des fêtes; jy dévorais mes larmes et mes camarades s’enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni plus heureux. Bientôt j’ allais quitter ma patrie pour émietter mes jours en divers climats. Ces réflexions me navraient à mort, et J'étais tenté de me laisser tomber
dans les flots. » (pag. 263-64. I. Mémoires).
Une lettre impérative de son père l’arrache à ces tristes rêveries. Le lendemain de son arrivée à Combourg, le comte lui remet un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre, sa vieille épée, et lui donne l’ordre de partir sur-le-champ pour Rennes, et de là pour Cambrai, où son régiment était en garnison. Ce fut pour lui le dernier embrassement paternel.
Assez vite il se fit à la nouvelle vie de garnison et, toujours rêvant voyages et aventures lointaines, il lisait le T'élémaque auprès du tombeau de Fénélon. Mais la mort soudaine de son père l’arracha à cette vie et le rappela encore à Combourg. Il regretta et
pleura, dit-il, ce père si sévère et si peu tendre, mais son chagrin ne l’empêcha pas de se réjouir à l’aspect de ses landes et de sa grève natales. ((...je revis les landes de ma Bretagne avec plus de joie qu’un Napolitain banni dans nos climats ne reverrait les rives de Portici, les campagnes de Sorrente. » Plus tard à Paris, où son frère aîné l’a rappelé pour le présenter à la cour c’est encore la Bretagne qu’il regrette. Il se sentait triste. La nuit, rentré au logis après l’Opéra, il écoutait les voitures allant, venant, se croisant ; leur roulement lointain
« imitait le murmure de la mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans mes bois de Combourg. Ces bruits du monde qui rappelaient ceux de la solitude, réveillaient mes regrets. » (pag. 322. I. Mémoires).
Ses débuts à la cour ne l’encouragent pas dans son métier de courtisan. Dégoûté et ennuyé, il retourne en Bretagne et puis va rejoindre son régiment à Dieppe :
..Je pris goût à mon métier; je travaillais à la manoeuvre; on me confia des recrues que j'exerçais sur les galets au horl de la mer: cette mer a formé le fond du tabloan dans presque toutes les scènes de ma vie. » (pag.