I. Mémoires
Il devait encore les revoir ses gémissantes amies, les vagues, à Saint-Malo où sa mère s'était retirée :
« Je suis allé bien loin admirer les scènes de la nature; j'aurais pu me contenter de celles que m’offrait mon pays
natal, près de Saint-Malo. » (pag. 33, II, Mém.).
Mais alors il rêvait de traverser cette même mer et il était dominé par l’idée de passer aux Etats-Units. Soit que l’exotisme fût à la mode, soit que le premier sang versé par la Révolution naissante l’eût indigné, soit qu’il songeât sérieusement à découvrir rien moins que le passage au nord-ouest de l’Amérique, toujours est-il que, son régiment étant dissous, notre chevalier était libre de tout engagement et volut partir. Tous ses compagnons émigraient. (A quoi bon, disait-il, émigrer de F'rance seulement? J’émigre du monde; je mourrai en route ou je reviendrai quelque chose de plus que je ne serai parti. » En effet il partait simple sous-lieutenant ignoré, et revenait riche en images, en couleurs, en exotisme. Le poète avait trouvé sur la route de l’Océan sa véritable vie.
Sur le navire Saint-Pierre, capitaine Desjardins, il partit de Saint-Malo, où il était allé embrasser sa mère, le 8 avril 1791. Le grande aventure commençait.
La tradition littéraire
Ainsi se passèrent dans une familiarité constante avec la mer, l’enfance et la première jeunesse de René. Son âme ardente et passionnée s’épanouissait dans le décor d’une nature troublante et mystérieuse, sauvage et triste et, inconsciemment, le Rêve Celte prenait forme en lui. Par delà les siècles, par delà toute la littérature classique, il se réunissait à ses ancêtres, les Bretons, et, comme eux, il chantait l’amour, l’enivrement, la mélancolie, la douceur et l’ angoisse d'aimer dans le cadre d’une nature étrange et complice. Le triple thème de l’amour, de la mer et de la mort, si cher à son âme de poète, était cher aussi aux poètes du cycle breton. Le roman de Tristan et Iseult est, en effet, tout entier bercé par la mer et tout entouré de forêts ; également, comme par enchantement, l’enfance et la jeunesse de René sont décorées par le même cadre poétique. Le poète qui à écrit :
« Vus en merrez ma belle nef
E porterez 1 duble tref:
L'un en ert blane e l’altre neir; Se vus Ysolt poez aveir,
Qu’el venge ma plaie garir, Del blanc siglez al revenir;
E se vus Yseult n’amenez, Idunc del neir sigle siglez. »
L'OEUVRE DE CHATRAUBRIAND 26
a le même amour triste et la même connaissance des choses de la mer que notre René. Poète et navigateur habile, il à dû s’aventurer sur cette mer brumeuse et triste de la côte armoricaine et l’a faite complice et amie dans son poeme. C’est de son âme qu’a dû hériter François-René.
Cet amour mystique et cette connaissance des choses de la mer se rencontrent aussi dans la poésie des lais bretons. Le lai d’Eliduc par exemple, est, comme celui du poème de Tristan, tout embelli du tableau mystique de la mer. Ce n’est pas Amphitrite avec son cortège de Néréides et de Tritons, ni le vieil Océan du riant panthéisme de l’Hellade; c’est une force mystérieuse, tantôt amie et complice, favorisant la fuite et les amours de deux amants, tantôt ennemie et justicière, faisant éclater une terrible tempête autour du navire qui emmène deux amants coupables :
Une turmente ourent en mer, E uns venz devant els leva Ki luin del hafne es geta, Lur verge bruisa e fendi
E tut lur sigle desrumpi.
Et sur les passions et les tourments des âmes amantes, la fatalité de l’amour et la tristesse incurable fiottent comme les brumes sur la côte armoricaine. Cette tristesse profonde et douce qui se dégage de toute la poésie celtique nous charme et nous attire irrésistiblement. C’est comme l’écho d’une voix lointaine et étouffée qui garde entièrement son tim-
bre harmonieux, c’est une mélodie frissonnante qui renferme tous les soupirs des zéphyrs, toutes les plaintes des vents, toutes les clameurs de la mer. Cette poésie dormait. C’était comme la Belle au bois dormant, et il paraissait que son sommeil enchanté ne pouvait plus être interrompu. Mais le Prince Charmant devait arriver, non pas par delà les mers comme dans l’ancien conte de fées, mais comme nous avons vu, il devait naître au bord de cette même mer qui avait vu les anciens amants bretons. Il devait vivre avec elle dans une communion d’esprit si intense, qu’il n’avait garde de l’appeler son amie, sa maîtresse, sa nourrice. Tristan, Yseult, Arthur, le roi Marc, Eliduc, Guigemar, tous les anciens héros celtes se réveillèrent sous d’autres noms dans la poésie de l’Enchanteur. Il s’est emparé de leur grâce, de leur tristesse, de leur beauté, et les a faits revivre puissamment et passionnément. Seul le décor s’est élargi. Le nouveau Druide ne s’est pas contenté d’écouter les grandes voix de la nature armoricaine : il à voulu franchir les mers et promener son incurable tristesse parmi les forêts du Nouveau Monde, sur les monuments de Rome, sur la route d'Ulysse, et sur les ruines et les monuments des lieux célèbres de l’Antiquité. Paysages exotiques, scènes maritimes dignes d’un peintre génial et d’un navigateur habile, il y a dans son œuvre, toute une suite de tableaux qui montrent, au plus baut degré, le sentiment de la nature et l’inquiétude de la destinée. Un sentiment douloureux s’en dégage. Car Chactas, Eudore, René, Aben-Hamet ont la poignante tristesse de François-René et vivent de
sa vie. De même que Tristan de Loonnois, les héros de Chateaubriand cultivent leur tristesse et nourrissent leur mélancolie. Chateaubriand avait fait de chacun d’eux son double romancé. C’est lui-même qui le dit :
« Si, dans les romans que j'ai écrit, j ai touché à ma propre histoire, dans les histoires que j’ai racontées, j'ai placé des souvenirs de l’histoire vivante dont j'avais fait