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ES
L'OEUVRE DE CHATEHAUBRIAND 133
phes de la terre décrites par Buffon, Chateaubriand peut évoquer (les rivages antiques des mers » (1).
La nostalgie, le regret pour les siècles écoulés, le flux continuel de naissance et de mort, les civilisations diverses qui ont animé ces rivages depuis que la lyre d’Orphée retentit dans ces lieux jusqu’à la déchéance d’aujourd’hui, tout cela est murmuré par les flots qui expirent tristement sur les grèves désertes de la Grèce. Et c’est la même tristesse sans nom, la même impression désolée d’abandon qu’il éprouvait sur la côte bretonne. Là un autre passé non moins éloquent et non moins triste, était chanté en sourdine par les flots orageux d’une grève enveloppée de brouillards. On entendait, sur cette mer, les voix étouffées des anciens bardes, la voix désespérée d’ Abaïlard rêvant à son Héloïse, l’invocation de Guillaume le Breton : «Fac pelagus me scire probes, quo carbasa laxo. Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer sur laquelle je déploie mes voiles ». (Mém. IX, 157).
L'histoire ancienne ressuscitée, fort semblable à l’histoire d’hier, et reconstruite sur les ruines qu’il à visitées et qu’il se plaît à embellir, quel charme ! C’est pourtant en germe, ce qu’ avait tenté de rendre l’abbé Barthélemy :
«Combien de fois, assis sur le gazon qui borde ces rives fleuries, de toutes parts entourés de tableaux ravissants, ne pouvant nous rassasier ni de cet air, ni de cette lumière dont la douceur égale la pureté, nous sentions une langueur délicieuse se glisser dans
(1) AnDRé MowGzonp, Le Préromantisme, F.
nos âmes, et les jeter pour ainsi dire, dans l'ivresse du bonheur » (1).
Assis sur une partie brisée de la frise du Parthénon, Chateaubriand promène ses regards autour de lui, et ne voit que désolation et ruines :
« Hélas ! aucun son ne frappait notre oreille... Je me disais pour me consoler, ce qu’il faut se dire sans cesse : Tout passe, tout finit dans ce monde. Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j'étais assis? Ce soleil, qui peut-être éclairait les derniers soupirs de la pauvre fille de Mégare, avait vu mourir la brillante Aspasie. Ce tableau de l’Attique, ce spectacle que je contemplais, avait été contémplé par des veux fermés depuis mille ans. Je passerai à mon tour; d’autres hommes aussi fugitifs que moi viendront faire les mêmes réflexions sur les mêmes ruines.» (bd. pag. 194)
Partout, sur les côtes de la Grèce, il à saisi le contraste entre le beauté sans rides qu’est la mer, et la vétusté des siècles écoulés. Les ruines que le temps marque sur la terre s'arrêtent aux rivages; seule la mer ne change pas : telle qu’elle était à l’aube de la création elle est aujourd’hui, et le jeu de ses flots est toujours inconstant comme alors. Quelles fortunes diverses tous les personnages célèbres de l'antiquité ne livrèrent-ils pas à l’inconstance de ces mêmes flots !
« Et moi, ajoute-t-il, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les orands hommes de la Grèce et de l’Italie, j'allais chercher les Muses dans leur patrie... » (Ztinéraire, pag. 114).
(1) Voyage du jeune Anacharsis, ch. LXXIT,
Mais les Muses ont déserté ces rivages et tout y parle maintenant d'abandon et de désolation. «Il faut que la gloire soit quelque chose de réel puisqu’elle fait battre le coeur de celui qui n’en est que le juge » dit-il quand, après les avoir identifiées dans tous les nuages lointains, il aperçoit enfin les montagnes confuses et élevées de l’Attique. Il foule le sol de la Grèce, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d'Ulysse à Ménélas. Toujours l’antiquité le hante et le contraste avec le présent ressort poignant et toujours égal.
« Notre vaisseau avait mouillé à une demi-lieue de Modon... Pas un bateau dans le port, pas un homme sur la rive: partout le silence, l’abandon et l’oubli... Quelles pensées n’inspire point la vue de ces côtes désertes de la Grèce, où l’on n’entend que l’éternel siflement du mistral et le gémissement des flots! » (1bid., 118 et surv).
(Ce n’est que la vision de sa côte natale, toujours battue des vents et des flots qu’il à transposée ici.)
A Sparte encore, aucun bruit, aucun écho ne $e réveillent au nom de Léonidas.
« Les fleuves les plus fameux ont la même destinée que les peuples fameux: d’abord ignorés, puis célébrés sur toute la terre, ils retombent ensuite dans leur première obscurité... Ainsi après des siècles d’oubli, ce fleuve (l’Eurotas) qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés par Plutarque, ce fleuve, dis-je, s’est peut-être réjoui dans son abandon d'entendre autour de ses rives les pas d’un obscur étranger.» (tbid. pag 155).
Cette évocation du passé à un charme inimitable. Les voix d’Enée, de Pyrrhus, de Clytemnestre, de Ci-
céron retentissent à tout instant dans une couleur locale toute nuancée de tristesse. Comme un refrain on entend le cri désespéré : Hélas ! tout passe, tout finit.
« quel désert! quel silence! infortuné pays! malheureux Grecs! La France perdra-t-elle ainsi sa gloire? sera-t-elle ainsi dévastée, foulée aux pieds dans la suite
des siècles? » (1bid., pag. 169).
Ce n’est plus le jeune homme traversant l’Océan, ivre de solitude et fier de sa liberté: c’est l’homme mûr qui sent la nostalgie de son pays devant les ruines de la Grèce. Puis il est repris par son émotion d’artiste devant les traces d’une grandeur déchue, et encadre les ruines en des paysages nostalgiques et ravissants :
« De loin ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées. Elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d’or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d’un vert cru et froid qui font les admirables paysages, ce sont les effets de lumière. » (Œuvres, IV,
pag. T9).
Et encore, sur le détroit de Salamine, il s’écrie :
« Les fêtes et la gloire étaient passées: le silence était égal sur la terre et sur la mer: plus d’acclamations, plus de chants, plus de pompes sur le rivage; plus de cris guerriers, plus de chocs de galères, plus de tumulte sur les flots. » (1bid., pag. 175).
C’est le même cri désespéré de René: «(Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit? Le temps à fait un pas, et la face de la terre à été renouvelée. Et Mme de Staël à Pompéia: «Qu'il y à
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longtemps que l’homme existe! qu’il y a longtemps qu'il vit, qu’il souffre et qu’il périt! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses pensées? L’air qu’on respire dans ces ruines en est-il encore empreint, ou sont-elles pour jamais déposées dans le ciel, où règne l’immortalité? ».
Force de la nature et faiblesse de l’homme ! Sur les rivages de (l’ancienne et riante Italie », sur l’éten-
- due désolée de la campagne romaine, le René de la fiction littéraire erre avec une sainte et poétique horreur dans les vastes édifices consacrés par les arts à la religion. «Quelle succession d’arches et de voûtes! Qu'ils sont beaux ces bruits qu’on entend autour des dômes, semblables aux rumeurs des flots dans l'Océan, aux murmures des vents dans les forêts ou à la voix de Dieu dans son temple ! L'architecte bâtit, pour ainsi dire, les idées du poète, et les fait toujours toucher aux sens». (Œuvres, III pag. 78-79 René). C’est déjà le futur thème d’Hugo :Ceci tuera cela.
Il a toujours besoin d’évoquer des spectacles naturels pour décrire les émotions humaines. Le René de la réalité, s’identifiant comme toujours avec son personnage verra encore les flots, symbole d’éternité, à côté de la destruction et de la mort.
« Flots qui vous précipitez dans cette nuit profonde où je vous entends gronder, disparaissez-vous plus vite que les jours de l’homme, ou pouvez-vous me dire ce que c’est que l’homme, vous qui avez vu passer tant de générations sur ces bords? (Voyage en Italie, pag. RTT-T8).
C’est le cri (si invraisemblable, d’ailleurs, de Chactas devant le monument qu’il voit à l’île de Corvo. «Ce monument annonçait un noir océan de siècles écoulés ».
L'Italie aussi était son rêve passionné comme elle était celui de tous les jeunes talents de l’époque. C’est le rêve qu'il réalise dès 1803, époque où il est secrétaire d’ambassade à Rome, sous la direction du Cardinal Fesch, et qu’il réalisera encore plus tard quand en 1829, il remplira les fonctions d’ambassadeur dans la ville Eternelle. Rome sera le rêve ardent de son âge mûr comme son voyage en Amérique avait été le rêve de sa jeunesse frémissante. En Italie il admire les sites de Naples et ses rivages bordés d’orangers; il rappelle Ulysse et Enée qui jadis sillonèrent ces flots azurés, mai rien n’égale pour lui la beauté triste de la campagne romaine.
I1 à saisi le charme, la poésie qui se dégagent de la Rome antique des Césars et de la Rome catholique des papes, et les à peints en des tableaux passionnés et nostalgiques, Son âme qui s’était si longtemps plu à contempler l’espace, l'infini sur la grève de Saint- Malo, dans les bois de Comburg, sur la route de l'Océan, sur les savanes du Nouveau-Monde, trouvait dans cette solitude peuplée de souvenirs antiques, un charme irrésistible et triste. Rome! my city, my country! Le cri de Byron devenait le sien.
La vision des ruines de Rome, au clair de lune, lui suggère une belle image maritime : «€ Du haut de la Trinité des Monts, les clochers et les édifices lointains paraissent comme les ébauches effacées d’un
peintre, ou comme des côtes inégales vues de la mer, du bord d’un vaisseau à l’ancre., Rome sommeille au milieu de ces ruines. »
L a dernière image achève la période comme une dernière touche de lumière parachève un tableau immortel.
Le charme des ruines l’avait déjà tellement conquis dans son premier séjour de 1803 qu’ il sentait que son amour pour la solitude avait changé. (Pour que cette nature nous intéresse encore il faut qu’il s’y attache des souvenirs de la société; nous nous suffisons moins à nous-mêmes, la solitude absolue nous pèse, et nous avons besoin de ces conversations qui se font à voix basse entre des amis. »y (Horace).
En Amérique il était seul au milieu d’une nature riche et sauvage; à Rome les vestiges des temps passés sont intimement liés au sol et tout y parle des générations disparues.
Plus tard dans l’{tinéraire il remarquera :
« L’orage continua une partie de la nuit. Toutes les voiles étant pliées, et l’équipage retiré, je restais presque seul auprès du matelot qui tenait la barre du gouvernail. J'avais ainsi passé autrefois des nuits entières sur des mers plus orageuses; mais J'étais jeune alors, et le bruit des vagues, la solitude de l’Océan, les vents, les écueils, les périls, étaient pour moi autant de Jouissances. Je me suis aperçu dans ce dernier voyage, que la face des
objets a changé pour moi... » (pag. 113).
À Terracine il loge au bord de la mer. Il écrit :
« J'ai ouvert ma fenêtre: les flots venaient expirer au
pied des murs de l’auberge. Je ne revois jamais la mer sans un mouvement de joie et presque de tendresse. » (Voyage en Italie, pag. 294)
A Gaète aussi il loge au bord de la mer :
« je trace ce peu de mots à Gaète, sur un balcon, à quatre heures du soir, par un soleil superbe, ayant en vue la pleine mer. Ici mourut Cicéron dans cette patrie, comme il le dit lui-même, qu’il avait sauvée: Moriar 1n patria saepe servata. » (ibid., pag. 294).
Il esquisse un merveilleux tableau du golfe de Naples :
« ...cap dessiné par la lumière du soleil couchant: reflet de cette lumière sur le Vésuve et l’Apennin; accord ou harmonie de ces feux et du ciel. Vapeur diaphane à fleur d’eau et à mi-montagne. Blancheur des voiles des barques rentrant au port. L’île de Caprée au loin... (2bid.,
pag. 297).
C’est encore la triple magie de la mer, du ciel et des reflets de lumière qui rayonnent partout. Cette lumière éblouit et charme nos yeux. Il est un artiste dans le sens de la définition générale de l’art: Homo additus naturae. À Naples ce sont les lieux enchantés où Eudore égarait sa jeunesse dans les plaisirs et les joies voluptueuses, dans le palais de la reine Jeanne : il à évoqué tout cela dans Les Martyrs.
Des souvenirs et toujours des souvenirs! Voilà, sur les côtes de l'Italie, le rivage où Pline fut victime du Vesuve, où vécut Cicéron, où Agrippine fit naufrage, le lieu où elle se sauva. Tout le décor environpant suggère de telles images et l’évocation est brillante et nostalgique.
L’OBUVRE DE CHATEAUBRIAND 141
Venise aussi charme par son passé merveilleux notre René, et l’inspire passionnément. Déjà il l’avait vue en 1806 sans la comprendre: il l’avait appelée une ville contre nature ». Mais c'était son rendezvous amoureux en Espagne qui lui fermait les yeux. En 1833 il revoit Venise et tout de suite il est conquis. Peut-être dans son revirement entre aussi le désir de ne pas demeurer inférieur à Byron. Celui-ci projette un peu de son âme désenchantée sur Venise » (1).
«Elle est là, assise sur le rivage comme une belle femme qui va s’éteindre avec le jour; le vent du soir soulève ses cheveux embaumés : elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature. »
C’est de ce port que sortirent tant de flottes glorieuses et il rappelle le cri d’admiration de Villehardouin :
«Ne oncques plus belles estoires ne partit de nul port », et l’autre cri de Commines : «C’est la plus triomphante cité que j’aie jamais vue. »
On songe à Childe Harold qui rêve sur le Pont des Soupirs : « Elle semble une Cybèle des mers sortie tout à l’heure de l'Océan, avec sa tiare d’orgueilleuses tours dans un lointain aérien, majestueuse dans sa démarche comme la souveraine des eaux et de leurs divinités. »)
C’est l’hommage le plus beau rendu à la rivale de Tyr, fille du Liban, tombée comme la reine de l’Adriatique.
« Lord Byron chevauchait le long de cette mer soli-
(1) Faure, Voyage en Italie de Chateaubriand.
taire: quels étaient ses pensers et ses chants, ses abattements et ses espérances? Elevait-il la voix pour confier à la tourmente les inspirations de son génie? Est-ce au murmure de cette vague qu’il emprunta ces accents? je rêvais, auprès de Londres, sous l’orme de Childe Harold; enfant je rêvais les ennuis de René et le vague de sa tristesse. » (Revue des deux Mondes, juillet. 1933).
Comme on sent que le grand lord anglais est son rival, et qu’une jalousie inavouée lui ronge le coeur ! J1 se plaît à trouver des correspondances entre la vie de Byron et sa propre vie:
« Byron élevé sur les bruyères de l’Ecosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes de la Bretagne, au bord de la mer: il aima d’abord la Bible et Ossian, comme je les aimaï... Je voudrais que mes périples et le falot de ma barque gauloise aient montré la route au vaisseau d’Albion sur des mers inexplorées. »
(Mém. III, 317)
Venise et Byron: l’une lui évoque l’autre avec toutes les émotions qui se rattachent au passé.
Ce qui est étrange c’est que seulement la Grèce et l'Italie lui parlent d’une manière poignante des siècles disparus ! La mer de Syrie, par exemple, le laisse froid et emphatique, et en Egypte, s’il reste ému devant les tombeaux des Pharaons, il ne trouve pas un accent de regret pour cette rade d’Aboukir, le théâtre sanglant d’une défaite maritime toute récente, défaite qui devait en revanche inspirer si puissamment Vigny.
Est-ce parce que cette campagne d'Egypte se faisait quand il était un pauvre émigré inconnu, vivant sur le sol étranger au lieu de combattre contre les ennemis de sa patrie? Pourtant il évoque le souvenir
de Napoléon à Cannes, le lieu où il aborda, après avoir rompu son ban à l’île de l’Elbe :
€ Parvenu à la grève, je vis une mer calme que ne ridait pas le plus petit souffle; la lame, mince comme une gaze, se déroulait sur le sablon, sans bruit et sans écume. Un ciel émerveillable, tout resplendissant de constellations, couronnait ma tête. Le croissant de la lune s’abaissa bientôt et se cacha derrière une montagne.
.… Entre les souvenirs de deux sociétés, entre un monde éteint et un monde prêt à s’éteindre, la nuit, au bord abandonné de ces marines, on peut supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espèce de consternation relicieuse, laissant le flot passer et repasser, sans l’effacer, sur la trace de l’avant-dernier pas de Napoléon.
A la fin de chaque époque, on entend quelque voix dolente des regrets du passé, et qui sonne le couvre-feu : ainsi gémirent ceux qui virent disparaître Charlemagne, saint Louis, Francois T, Henry IV, et Louis XIV. Que ne pourrai-je dire à mon tour, témoin oculaire que je suis de deux ou trois mondes écoulés? Ah si du moins j'avais l’insouciance d’un de ces vieux Arabes de rivage, que J'ai rencontrés en Afrique ! Assis, les Jambes croisées sur une petite natte de corde, la tête envelonpée dans leur bournous, ils perdent leurs dernières heures à suivre des yeux parmi l’azur du ciel, le beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage; bercés des murmures de la vague, ils entr’oublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer: ils vont mourir. » (Mém. pag. 38 et suiv. Vol. IV. Ed. Penaud-Krabbe).
Et avec Cannes, toujours sur les rivages antiques de la Méditerranée, il évoque d’autres souvenirs chers à son coeur de poète. « La mer qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme l’Océan, qui se léve deux fois le jour, est l’ abîme auquel a dit Jéhova : «Tu n’iras pas plus loin. » Il va à Marseille, qu’il appelle « Fille de l’'Hellénie, institutrice de la
Gaule, célébrée par Cicéron, emportée par César... n’est-ce pas réunir assez de gloire? » Le bon Joinville qui de Marseille partit pour Chypre, la vieille Marseille elle-même avec les figures de Béranger, du duc d'Anjou, du roi René, de Guise et d’ Epernon, tous ces souvenirs sont autant de rides et sont chers à son coeur.
Aigues-Mortes lui semble avec
« ses tours et son enceinte, un vaisseau de haut bord échoué sur le sable où l’ont laissé saint Louis, le temps et la mer. » (pag. 102-103 Mém. IIT).
A Montpellier il revoit la mer «à qui j'aurais volontiers écrit, dit-il, comme le Roi très-chrétien à la Confédération suisse : « Ma fidèle alliée et ma grande amie. »
Voilà le grand mot lâché: ma grande amie! Elle a été la confidente de ses premiers pleurs et de ses premiers plaisirs, elle l’a charmé pendant toute son enfance, son adolescence, sa jeunesse, elle à bercé tous ses rêves enchantés au bruit de ses vagues écumantes. Jamais il ne verra en elle comme Hugo, par exemple, un monstre inorganique et malfaisant, jamais il ne chantera comme celui-ci :
La mer n’a pas un pli qui ne soit triste et noir:
L’écueil gémit, le vent pleure, la vague tremble :
La Dre c en le doute : et par vient 1l semble Que l’abîme est au désespoir.
(Toute la lyre)
Il est vrai d’ailleurs que Victor Hugo, comme la
plupart des romantiques français, était un terrien, et il à chanté la mer en la contemplant debout sur la côte. Chateaubriand, au contraire, a vécu non seulement au bord des flots, mais sur les flots et sa profonde connaissance des choses de la mer n’est pas érudition stérile et livresque, mais expérience vécue. A la différence de toux ceux qui, à son exemple, chanteront la mer et suivront son étrave sur les flots orageux, il a un instinct de navigateur et de marin qui ne le quittera jamais, même aux moments les plus solennels de sa vie. Ambassadeur à Londres, que fait Sa Seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, etc., etc.? Le bateau à vapeur, nolisé pour lui seul, à un roulis et un tangage considérable par une mer des plus démontées. Les passagers souffrent beaucoup et monsieur le vicomte, au contraire, est saisi d’une gaieté folle : il rit, il chante, il grimpe aux mâts; c’est le jeune aspirant de Brest qui paraît à travers l’habit et les décorations de Monsieur l’ Ambassadeur. Et avec cet instinct «thalassien » son imagination puissante et sa sensibilité morbide, naturellement portées à l’abstraction et au symbole, se sont comme adoucies au contact de la lumineuse poésie de l’Hellade. Ne le prenons pas au mot quand il déclare dans les Martyrs :
« Avions-nous besoin des fables d’Alcyon et de Céix pour trouver des rapports attendrissants entre les oiseaux qui passent sur les mers et nos destinées? En voyant se suspendre à nos mâts des hirondelles fatiguées nous étions tentés de les interroger touchant notre patrie. »
(Œuvres, IV. 154 XI)
10 — R, VALLESE - ERCOLANO, Le thème etc.
Et encore dans le Génie :
Il faut plaindre les Anciens qui n’avaient trouvé dans l’Océan que le palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité des mers qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme; dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son auteur. » (113, Cap. IT, Liv. IV).
11 oublie, ou fait semblant d’oublier, que lorsque la mythologie était bien vivante chez les Anciens, elle donnait à la vie intérieure une intensité et un charme incomparables. Il veut sans doute s’adresser à la stérile érudition mythologique des derniers poètes classiques, et au mécanisme de leur art. Mais cela n’infirme pas la beauté de cette poésie ancienne et lui même d’ailleurs, comme Racine et Chénier, il a senti et fait revivre puissamment le splendide printemps de l’humanité et le merveilleux ciel de l’Hellade. Témoin les Martyrs où la couleur locale se détache harmonieusement des lieux et des personnages, et témoin encore l’Itinéraire où cette même antiquité est si vivante dans son âme, que le poète, tout rempli de tristesse, de nostalgie, de regrets pour ce passé dis- . paru, voit retracé le deuil de son propre coeur dans les flots qui murmurent tristement au rivage, Il avait respiré l’haleine ambrosienne des dieux aux sources vives des poèmes anciens et ainsi ses visions poétiques, aux rives de la Grèce, sont toujours riantes : les flots se jouent harmonieusement aux rivages de la vieille Cybèle, et les Nymphes et les Tritons, sur l’empire de
Thétis, ont un charme suggestif et prenant qui s’harmonise avec les vaisseaux ornés de fleurs des nautoniers. Mais ce même charme devient douloureux dans l’Itinéraire où les Néréides ne font plus entendre leurs concerts sur les plaines azurées d’Amphitrite; 1à les flots gémissent tristement sur une plage déserte et désolée: bien plus, ils laissent mieux évoquer par leur plainte, la beauté du passé.
II là personnifie cette mer où s’envolaient les essaims sans nombre de ses rêves passionnés. «Salut, Ô mer, mon berceau et mon image! » Jamais invocation n’a été plus vraie. Elle est son image, image de son inconstance comme de son âme orageuse, image puissante et mystique, Son sentiment religieux, si étroitement lié à la mer, emprunte aux divinités païennes les attributs de la divinité. La mer est l’image de son âme, et son âme est toute païenne. Il est curieux d’observer par exemple, que dans cette tempête qui le rejeta en Europe lors de son retour d'Amérique, tempête qu’il retrace par trois fois dans son oeuvre, la première fois, il parle par la bouche de Chactas, du dieu des tempêtes vers lequel monte, dans un tourbillon, l’âme du marin; la seconde : (Neptune, que nous présagez-vous? » s’écrie le pilote païen, et, bien que dans la suite l’intervention toute chrétienne de la Mère du Sauveur, invoquée par Cymodocée, vienne apaiser les flots, il n’en est pas moins vrai que («ce mouvement parti des régions de l’aurore annonce que Dieu vient d'ouvrir le trésor des orages }, et annonce aussi que ce Dieu paraît encore Neptune ou qu’il lui ressemble étrangement.
C’est dans la troisième manère, dans les Mémoires, que l’invocation à la divinité chrétienne est plus simple et moins païenne. Il est vrai qu’il faut tenir compte de ce que le cadre n’est pas le même : dans les Mémoires Chateaubriand parle en son nom, dans les autres textes il s’agit d’un Natchez, ou d’une civilisation encore païenne.
«A défaut d’aumônier, un matelot entonna ce cantique à Notre-Dame-de-Bon-Secours, premier enseignement de mon enfance: je le répétai à la vue des côtes de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère. le danger apprend aux hommes leur faiblesse...»
Ce chant parti de ces hommes en détresse, accrochés aux manoeuvres, au bordage, au cabestan, au bec des ancres, à tout ce qui peut les retenir pour n'être pas jetés par-dessus bord par les lames déferlant sur les ponts, rend le tableau plein de pitié et d'émotion. La force du sentiment religieux se dégage non seulement de l’invocation à Notre-Dame, mais de l’angoisse de ces derniers instants où le naufrage contre les écueils hérissés paraît inévitable; il se dégage aussi du souvenir religieux de l’enfance pieuse de René.
Et à ce tableau aux couleurs si terrifiantes il faut ajouter toute la vaste symphonie de la tempête : «les vagissements de l’abîme et ceux du vent... la rapidité des courants, le sifflement des récifs, la voix de la lame lointaine... les bruits qui faisaient battre le coeur aux plus intrépides matelots.., et au milieu de
tout ce fracas rien n’était aussi alarmant qu’un certain
L'OEUVRE DE CHATEAUBRIAND 149 murmure sourd, pareil à celui d’un vase qui se remplit. »
Quel acharnement à multiplier les détails sinistres ! Beaucoup d’entre eux se retrouvent aussi dans la tempête au Cap Sunium de l’abbé Barthélemy; par contraste, la douceur d’un chant religieux si familier à son enfance, intensifie l’émotion.
Dans tout le Génie, d’ailleurs, le sentiment religieux, quelque inspiré qu’il soit, ne naît pas de ce mysticisme ardent dont est rempli n’importe quelle pensée de Pascal. Il naît de l’ admiration des merveilles de la nature et la mer, naturellement, y tient le premier plan. Cela ressemble un peu à l’inspiration des Zpoques de la Nature de Buffon, au Traité de l’existence de Dieu de Fénelon et au Tableau des Harmonies de la nature de Bernardin de Saint-Pierre. C’est la sensibilité du 18e siècle ramenant l’homme à la nature que l’ on sent dans le Génie; on sent aussi que cette religion chrétienne est toute voilée de paganisme et un peu aussi de tristesse ossianique, La Vierge, par exemple, qui calme les flots par un sourire, a toute la beauté d’une déesse : c’est (la déesse aux yeux pers », Athéna qui rabat les flots afin qu’Ulysse puisse aborder à la rive.
€ Déjà l’Océan se creuse pour engloutir les matelots; déjà les vagues élevant leur triste voix entre les rochers, semblent commencer les chants funèbres; tout à coup un trait de lumière perce la tempête: l’Etoile des mers, Ma-
rie, la patronne des mariniers, paraît au milieu de la
nue, » (Génie, VII. Liv. IV).
Les Ondines et les Naïades qu’il veut plonger au fond de la mer, reparaissent à la surface sous l’ac-
coutrement des «anges des mers», «ange de la tempête », etc. «Le merveilleux chrétien, à dit Faguet, c’est une âme chrétienne ». L’avait-il? On a trouvé trop de contradictions entre le scepticisme de l’'Essai et la certitude exprimée dans le Génie, paru peu de temps après. Sans doute plusieurs pages de l’Essai ont le mauvais ton d’un sous-lieutenant d’infanterie. Il l’a si bien senti qu’il à cherché à retracer, à remanier par la suite ce qu’il y avait de trop choquant dans certains passages de l’£ssai. Par exemple dans les Mémoires, en parlant de son voyage en Amérique, il y a le passage très connu: (Hélas! quand j'y assistai en personne, le vieil homme était vivant en moi: ce n’était pas Dieu seul que je contemplais sur les flots dans la magnificence de ses oeuvres. » Il veut parler d’un couchant sur les fiots, description qu’il reproduit après l’Essai, si religieusement dans le Génie. Là il y à aussi cette trombe brillante qui s’élève de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel et qui, selon Sainte-Beuve, paraît ajoutée après Coup, pour compléter le triangle. C’est artificieux, dans doute, de même que l’autre image, celle de Dieu (penché sur l’abîme, d’une main retenant le soleil aux portes de l’occident, de l’autre élevant la lune dans l’orient, et prêtant, à travers l’immensité une oreille attentive à la voix de sa créature ». C’est grotesque : il semble ici rapetisser, plus qu’ agrandir, le sentiment de la divinité.
D'ailleurs, lui-même, plus tard, avoue: «Ce que j'ai dit dans le Génie du Chistianisme est étriqué et souvent faux. »
L’OBUVRE DE CHATEAUBRIAND . 151
Quoi qu’il en soit, à propos de sa foi religieuse, une chose est bien acquise et c’est lui qui le dit: «Jeune, exilé sur une terre étrangère, pauvre et malheureux, sous le double coup de la mort de sa mère et de sa soeur (de ces deux voix sorties du tombeau », il sentit son âme se réveiller de la torpeur où le malheur l’avait jetée ; les souvenirs de son enfance pieuse le ressaisirent et le troublèrent profondément, il pleura et il crut. (1)
Son Voyage en Amérique lui prêta les plus belles visions maritimes pour prouver l’existence de Dieu, et toute la première partie du Génie, là où il s’attache à prouver l'existence de la divinité par les merveilles de la nature, est suggérée par les notes de son voyage. 11 y travailla Cavec l’ardeur d’un fils qui bâtit un mausolée à sa mère », avec une espèce de fièvre qui le dévora tout le temps de sa composition. Le souvenir de Charlotte traversait et réchauffait tout cela. Il avait le besoin de croire et de rêver. A la déesse « Raïson ) il opposait une autre déesse : la Beauté. Dieu vu à travers la Beauté. «Sub specie pulchritudinis. » Son âme d’artiste toute pénétrée de l’infini, de l’indéterminé, puisait à la source vive des phénomènes de la nature, les fondements de sa croyance.
« Il est un Dieu », les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l’insecte bourdonne ses louanges, l’éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puis-
(1) On sait que cela n’est pas rigoureusement exact, « 1l a arrangé et dramatisé un peu les choses ». Son retour à la foi a aussi tenu à la couleur du temps.
sance, et l'Océan déclare son immensité. » (Génie, 44. IT.
Liv. V.).
Ce:a sent un peu l’élève de Rosseau il est vrai, mais cela vient aussi d’une correspondance étroite entre sa rêverie frissonnante et morbide et son panthéisme nostalgique. A la différence de Chénier qui rêvait d’une fontaine avec une statue aux nymphes et une inscription antique Divae Fontibus sacris, substituant ainsi une déesse à la Madone, Chateaubriand voyait la Madone et les anges à la place des dieux anciens, et sentait son coeur battre et s’anéantir dans l’immensité de la création. Deus in rebus comme dit Giordano Bruno, mais il n’a pas la même foi ferme et hardie
« Les nuits passées au milieu des vagues, sur un vaisseau battu de la tempête, ne sont point stériles pour l’àme, car les nobles pensées naissent des grands spectacles. Les étoiles qui se montrent fugitives entre les nuages brisés, les flots étincelants autour de vous, les coups de la lame qui font sortir un bruit sourd des flancs du navire, le gémissement du vent dans les mâts, tout vous annonce que vous êtes hors de la puissance de l’homme et que vous ne dépendez plus que de la volonté de Dieu. »
(Ttin, pag. AIT)
C’est encore la Profession de foi du vicaire savoyar«.
«J’aperçois Dieu partout dans ses oeuvres; je le sens en moi, je le vois autour de moi...» Ce déisme est embelli par la vision des beautés de la nature: les scènes se succèdent l’une après l’autre, toutes diverses, toutes sublimes et toutes aboutissent à cette idée de Dieu qui plane sur le tout.
ri
Le sentiment de la nature qu’il a prodigieusement renouvelé et élargi se lie ainsi au sentiment religieux, et c’est le miroir changeant des flots qui inspire presque toujours notre René.
Dans un paysage nocturne en Amérique le charme d’un clair de lune qui forme avec sa clarté «une mer immobile de lumière » et relevé encore par le sentiment religieux. La mer entre par des images dans la description :
La grandeur, l’étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s’exprimer dans les langues humaines: dans ces régions sauvages l’âme se plaît à s’enfoncer dans « un océan de forêts, à planer sur le gouffe des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu. » ((rénie, 59. XIT).
Et dans un autre paysage nocturne, sur la mer :
« Dieu des chrétiens! c’est surtout dans les eaux de l’abîme et dans les profondeurs des cieux que tu as gravé bien fortement les traits de ta puissance! Des millions d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivage, l’infini dans le ciel et sur les flots! Jamais tu ne m'as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l'Océan, j'avais l’immensité sur ma tête et l’immensité sous mes pieds! » (pag. 58,
Génie, XII).
L’explication des chrétiens est placé exprès : l’invocation à la divinité serait trop générale et pourrait s’adresser à n’importe quelle foi religieuse.
Ce n’est pas dans le Génie que nous trouvons le chrétien plein de foi mystique, comme ce n’est pas dans l’{tinéraire qu'on voit le croisé allant pieusement
en Terre-Sainte. C’est seulement plus tard, dans les Mémoires que la manifestation de sa foi devient plus simple, plus sincère bien que toujours nuancée de paganisme comme d’ailleurs son oeuvre elle-même.
Cette même nuit sur la mer, acquiert dans les Mémoires une intensité passionnée et débordante de foi mystique. On peut, en retraçant le même tableaux, approfondir la différence :
« Nous nous levions la nuit, lorsque le pont était abandonné à l’officier de quart et à quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence. Tuta aequora silent. Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes, tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le long de ses flancs. Des milliers d’étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l’infini dans le ciel et sur les flots. Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans ces nuits où j'avais l’immensité sur ma tête et l’immensité sous mes
pieds. » (Mém. Vol. IT. pag. 144).
Le peintre a acquis plus de perfection et le croyant plus de foi. Pendant le jour il décrit les longues et hautes ondulations des vagues et (ces paysages rendaient sensible à ses yeux la comparaison que fait l’Ecriture de la terre chancelante devant le Seigneur.» Il reprend le tableau de la prière à bord et le rend plus touchant et plus vrai en omettant cette trombe qui choqua Sainte-Beuve,
Plus que dans tous les autres aspects de la nature, c’est dans les flots qu’il voit reproduite l’image de Dieu. (Ils roulent comme il l’ordonne, ils accomplissent l’oeuvre de la destinée, ils sont la destinée, l’immensité, l’éternité, Dieu-même. »
En
L’OBUVRE DE CHATEAUBRIAND 155 Il avait dit
Tum porro puer ut saevis projectus ab undis Navi: (ER CA
«Le ciel voulut placer dans mon berceau l’image de mes destinées »; et l’on pourrait ajouter qu’il avait trouvé là, dans ce € Suave mari magno », les fresques les plus belles de sa conception religieuse, Dieu, il l’avait vu aussi en Grèce, sur les colonnes du cap Sunium évoqué par Platon. «Les colonnes de marbre blanc semblaient se balancer dans les flots avec la Iumière des étoiles ».
L'évocation est simple et harmonieuse. Il à vu les reflets de pourpre d’un couchant radieux sur les belles colonnes blanches du temple de Minerve de méême qu’il à vu, dans un relief fortement saisi, ces mêmes colonnes tout éclairées par les rayons argentées d’un clair de lune ravissant. Ses nuits étoilées en Grèce rappellent un vers de Racine
Et nous avons des nuits plus belles que vos jours.
«Que ne suis-je né là où s’avance sur la mer ce promontoire ombragé dont la pointe est toujours battue des flots, sous la hauteur aplanie de Sunium pour y implorer Minerve... » (Paroles enthousiastes du choeur de l’Ajax de Sophocle).
Une autre preuve touchante de la bonté de la Providence est celle qu’il donne en parlant de l’angoisse
(1) ntroduction, Voyage en Amérique.
des pauvres femmes des pêcheurs, qui, ayant perdu leur homme en mer, cherchent parmi les épaves que la mer rejette, quelque souvenir du naufrage de celui qui leur est cher.
« En nous promenant un soir à Brest, au bord de la mer, nous aperçûmes une pauvre femme qui marchait courbée entre les rochers: elle considérait attentivement les débris d’un naufrage et surtout les plantes attachées à ces débris, comme s1 elle eût cherché à deviner, par leur plus ou moins de vieillesse, l’époque certaine de son
malheur... » (1.e Partie, Livre V, Ch. XT).
Revenant aux rivages antiques des mers et à l’évocation passionnée des âges disparus, il ajoute dans le Génie que
« Les ruines des monuments chrétiens n’ont pas la même élegance que les ruines des monuments de Rome et de la Grèce; mais sous d’autres rapports elles peuvent supporter le parallèle. Le gothique, par exemple, étant tout composé de vide, se décore plus aisément d’herbes et de fleurs. » (Génie, 184).
Pour élargir le tableau, il saisit ces ruines sous un ciel nébuleux,au bord de cette mer ossianique qui l’a charmé pendant toute sa jeunesse. Il trouve que ces débris ont quelque chose de grand et de sombre, comme le Dieu de Sinaï, au bord de cet océan orageux, dans un paysage où s'élève la pierre d’un tombeau, où des pins rougeâtres sont jetés sur la nudité d’une morne flanquée de couches de neige.
’artout où l’on tourne les yeux, on ne voit que les monuments de Dieu. Dans les quatre parties du
monde la religion à distribué ses vedettes pour l’hu-
manité. Et la poésie des cloches que René nous à déjà décrite dans ce paysage où «le vent des mers sifflait sur la bruyère de Gora » revient dans le Génie, toute vibrante de piété et de mélancolie: plus tard elle reviendra sous la plume de Lamartine et de Musset.
Cette poésie des cloches s’allie à l’idée lugubre de la mort, idée qui hante la vie claustrale des cénobites, idée qui domine la vie intérieure de plusieurs hommes de lettre. D'ailleurs ce goût de la mort était tout naturel à une époque où l’infiuence anglaise avait inspiré ou renouvelé la poèsie des cimitières. « Venue la Révolution, le tragique de tant de morts, la violation des sépultures, le scandale d’inhumations bâclées et, chez les émigrés, la suprême angoisse d’un dernier gîte de hasard sur une terre étrangère, réveillent le sentiment de la terre et des morts. » (1)
« Adieu, monastères, à qui j'ai jeté un regard aux vallées de la Sierre-Nevada et aux grèves des mers de Murcie! Là, au glas d’un cloche qui ne tintera bientôt
plus... » (Mémoires, 423, V).
Paroles mélancoliques, pleines de souvenirs et regrets !
La tristesse qui émane des tombeaux se trouve accentuée dans le chapitre IX du Génie, intitulée Saint- Denis. On voyait autrefois, dans cette vieille abbaye, des sépulcres fameux, mais aujourd’hui un vent de colère s’est levé autour de l’édifice de la Mort. Le
(1) BazpensPEeRGER F. Le mouvement littéraire dans l’émigration française.
peuple à déterré les monarques de Saint-Denis et à («jeté la poussière des rois morts aux visages des rois vivants pour les aveugler. » Les images maritimes comme toujours s’enchaînent et donnent plus de tristesse et de deuil à la scene lugubre de ce déterrement affreux :
… les flots des peuples ont poussé sur lui (l’édifice de la Mort)... l’abbaye gothique où se rassemblaient ces grands vaisseaux de la mort »... «en présence des âges dont les flots écoulés semblent gronder encore dans ces profondeurs, les esprits sont abattus par le poids des pensées qui les oppressent. L’âme entière frémit en contemlant tant de néant et tant de grandeur. » (IX. 207).
Cette idée de la mort déjà si familière à son enfance par les naufrages si fréquents sur la grève bretonne, et devenue si affreuse pendant la Révolution qui tua une partie des siens, revient à tout instant dans son oeuvre; l’idée du néant, de la fin de toute chose achèvera partout ses plus beaux tableaux, et la fleurs de la tristesse poussera naturellement dans tout ce qu’il touche.
11 songeait toujours à la mort, mais il était si triste de vieillir, de ne pouvoir échapper à la loi commune. (IL est resté comme frappé d’une morne stupeur toute la journée où ses 40 ans avaient sonné » (1).
La mer prête encore des images belles et tristes aux visions amères de René: (...le sablier est devant moi, j’aperçois la main que les marins croyaient voir sortir des flots à l’heure du naufrage : cette main me fait signe d’abréger. »
(1) Facuer. X7X.e siècle.
dl L'OEUVRE DE CHATEAUBRIAND 159
Il à beau dire qu’il à un dégoût de tout, qu’il à un mépris pour le présent et pour l’avenir immédiat. Désenchanté et inassouvi en même temps, il se sentira trompé autant par la réussite de ses voeux, que par leur désappointement; il aura toujours le coeur détaché de tout et à la fois plein de regrets pour ce qui lui à échappé. «Pasteur ou roi, qu'aurai-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? » Sa vie lui apparaît «comme on croit voir sur une mer déserte la trace d’un vaisseau qui à disparu ». Avec quel orgueil il rappelle ses voyages sur mer! (Quatre fois j’ai traversé les mers. » Avec quelle complaisance il se compare au fils de Laërte, revenu après avoir parcouru la terre et les mers! Il n’a parcouru, en réalité, ni toute la terre ni toutes les mers, et Ulysse non plus, mais il aime à grossir un peu ce qui le touche.
Ce Titan foudroyé par la vieillesse sera toujours «l’homme de désir ». (Si l’on pouvait dire au temps :
Tout beau! on l’arrêterait aux heures des délices. » (Encore un thème qui inspirera Lamartine).
Encore à la mer !Again to sea! C’est lui qui cite cette exclamation, Il l’avait dans le sang cette mañtresse orageuse et belle; il y avait puisé des images de bonheur et de rêves fous. A présent il ne pouvait regarder un vaisseau sans mourir d’envie de s’en aller.
« .… si j'étais libre, le premier navire cinglant aux Indes aurait des chances de m’emporter... Ma vie n’est à l’aise qu’au milieu des vagues et des mers: J'ai toujours l’espérance qu’elle disparaîtra sous une voile ».
Oui, il l’a dans le sang cette mer qui a bercé les rôves awentureux de tous ses ancêtres, à partir de son aïeul Geoffroy, qui passa avec Saint-Louis en: Terre-Sainte. Et cet instinct de navigateur ne lequit-
tera jamais :
« Je me rappelle que dans mon enfance je passais des heures entières à voir, avec je ne sais quel plaisir triste, voltiger les hirondelles en automne: un secret instinct me do que je serais voyageur comme ces oiseaux... »
Il est comme ces cygnes sauvages qu’il s’est plu tant de fois à rappeler et qui, retenus malgré eux parce que les aïles ne leur sont pas encore venues, souffrent à la saisons des migrations et ressentent une nostalgie immense. Comme le navigateur il est inconstant
. toujours se promettant de rester au port et toujours déployant ses voiles, cherchant des îles enchantées où il n’arrive presque jamais, et dans lesquelles il s’ennuie s’il y touche; ne parlant que de repos, et n’aimant que les tempêtes. »
Ainsi son Coeur : inquiet et visionnaire, violent et triste, tour à tour blessé ou séduit, exalté ou désespéré, coeur de désir et de dégoût.
« Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage; elle n'avait pas la beauté du pupille de Périclès, élevé sur les genoux d’Aspasie, mais elle en avait les heures matineuses: et des désirs et des songes, Dieu sait! Je vous les ai peints, ces songes : aujourd'hui, retournant à la terre après maïint exil, je n’ai plus à vous raconter que des vérités, tristes comme mon âge. Si parfois je fais en-
tendre encore les accords de la lyre, ce sont les dernières
L’OBUVRE DE CHATEAUBRIAND 161
harmonies du poète qui cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps, ou à se consoler de la servitude des années. »
Mais il ne se consolaïit pas. De même que Villon, il se demandait (Où sont les neiges d’antan? » Il est comme cet esclave qui, dans l’Agamennon d’Eschyle, est placé en sentinelle au haut du palais d’Argos. L’esclave attend que sur la mer paraïsse le signal convenu du retour des vaisseaux, et il chante pour tromper ses veilles, maïs le temps s’enfuit, et le flambeau ne brille pas. Quand l’esclave est courbé sous le poids du temps, il ne lui reste qu’à recueillir des malheurs, et le choeur chante le verset qui remplit d’amertume le coeur de René; « Q’un vieillard est une ombre errante à la clarté du jour. »
Que d’images se réveillaient dans son coeur indompté avec le parfum léger et vieilli des choses disparues! Ses Mémoires semblent aller (à la recherche du temps perdu », à la poursuite d’une félicité insaisissable. II à beau s’écrier : (Les choses qui me sont échappées sur la terre, qui m’ont fui, que je regrette, m’attireraient si je ne touchais à ma tombe; mais si près de l’oubli éternel, vérités et songes sont également vains: au bout de la vie, tout est jour perdu. »
C’est le Taedet animam meam vitae meae de Lucrèce, mais ce renoncement le fait beaucoup souffrir. Avec quelle précision il donne une image de son rôle chez les contemporains :
« Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au
11 — VALLESE - ERCOLANO, Le thème ete.
confluent de deux fleuves; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue. »
Ne pouvant vaincre le temps, il a voulu, comme les puissants Pharaons d'Egypte, le vaincre par son tombeau. Déjà à Rome il avait rêvé un instant de choisir son cercueil parmi le sarcophages antiques, et il rêvait de dormir l’éternel sommeil dans le monastère de Saint-Onophre, où le Tasse repose au mont Janicule, sous un oranger. Artiste soucieux des effets, il voulait se ménager dans les siècles à venir, sa place d'honneur parmi les monuments funèbres. Ce fut en Grèce, sans doute, que l’idée de dormir éternellement au bord de la mer qu'il avait si harmonieusement chantée, dut prendre forme et s’enraciner dans son coeur.
« L'idée de vaincre le temps par un tombeau, de forcer les générations, les moeurs, les lois, les âges à se briser au pied d’un cercueil ne saurait être sortie d’une âme vulgaire. » (Ztinéraire).
L’idée n’était pas nouvelle et dans les Mémoires il parle du tombeau de « Biorn le Scandinave » qui devança, dit-il, le vaisseau du pilote génois au Nouveau- Monde.
« Biorn dort sur la pointe d’un cap ignoré, et depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les sagas des poètes, dans une langue que l’on ne parle plus. »
(pag. 136, IV)
«Chez le Grecs et les Romains, les morts ordinaïires repoisaient à l’entrée des villes, le long des che-
mins publics, apparemment parce que les tombeaux sont les vrais monuments du voyageurs. On ensevelissait les morts fameux au bord de la mer. »
Ces espèces de signaux funèbres, qui annonçÇaient de loin le rivage et l’écueil au navigateur, étaient pour lui, sans doute, un sujet de réflexions bien sérieuses. Oh ! que la mer devait lui paraître un élement sûr et fidèle auprès de cette terre où l’orage avait brisé tant de hautes fortunes, englouti tant d’illustres vies! (Génie, pag. 203,1V).
Et il rappelle ancore le tombeau de Pompée à Alexandrie, le monument à Caton sur un rocher près de Carthage, le mausolée de Scipion sur la côte d’Italie, celui d’Homère à l’île d’Io.
« Il était naturel que le chantre d’Achille reposât sous la protection de Thétis; on pouvait supposer que l’ombre du poète se plaisait encore à raconter les malheurs d’Ilion aux Néréides, ou que, dans les douces nuits de l’Ionie, elle disputait aux Sirènes les prix des concerts. »
(Génie, id.)
Même le tombeau de Thémistocle l’a frappé en Grèce par la majesté du spectacle :
« Pour tout spectacle, des ruines, des rochers et la mer; pour tout bruit, les cris des alcyons et le murmure des vagues, qui, se brisant dans le tombeau de Thémistocle, faisaient sortir un éternel gémissement de la demeure de l’éternel silence. Emportées par les flots, les cendres du vainqueur de Xerxès reposaient au fond de ces mêmes flots confondues avec les os des Perses. »
(pag. 199, Ztinér)
Et plus avant :
« La plupart des promontoires du Péloponnèse, de l’Attique, de l’Ionie et des îles de l’Archipel étaient marqués par des temples, des trophées ou des tombeaux... La terre ainsi décorée se présentait aux yeux du nautonier sous les traits de la vieille Cybèle, qui, couronnée de fleurs et assise au bord du rivage, commandait à Neptune, son fils, de répandre les flots à ses pieds. » (pag. 213, Ztin.)
L'idée de reposer au bord de la mer, au («murmure sourd et entremêlé de silence des flots », Bernardin de Saint-Pierre l’eut, en 1784, pour donner, à l’exemple des Grecs, à Rousseau un grand monument funèbre au bord de la mer. Le projet échoua.
I1 n’en fut pas de même pour Chateaubriand. En 1831, le maîre de Saint-Malo lui accorda, «à quelques pas de son berceau », le lieu de repos qu’il désirait sur le Grand-Bé.
«Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aimée », dit-il dans le premier volume de ses Mémoires. De là la belle image :
« Plante voyageuse, j’ai pris mes précautions pour disparaître au bord de la mer, mon site natal »
C'était la fastueuse sépulture d’une demi-dieu qu’il s'était assurée, A lui aussi, comme à Thémistocle, pouvaient s'adresser les paroles de Plutarque :
«Placé dans un lieu découvert, ton sépulcre est salué par les mariniers qui entrent au port ou qui en sortent et sil se donne quelque combat naval, tu seras témoin du choc des vaisseaux. »
A ce concert éternel des vagues, il avait invité la fille de Pandion, l’hirondelle :
L’OBUVYRE DE CHATEAUBRIAND 165
« Viens au soleil couchant happer des moucherons sur l’herbe de ma tombe: comme toi j’ai aimé la liberté, et J'ai vécu de peu. »
Un autre oiseau, le courlis, l’amusera par ses chants :
« .. lorsqu’au coucher du soleil, le courlis siffle sur la pointe d’un rocher, et que le bruit sourd des vagues l’accompagne, c’est une des harmonies les plus plaintives qu'on puisse entendre: jamais l’épouse de Céix n’a rempli de tant de douleurs les rivages, témoin de ses infortunes. »
Tristes comme les paroles de Job qu’il à choisies pour épigraphe, sont les derniers traits de sa plume : Comme des nuages... comme des vaisseaux... comme une ombre. Jamais tombeau n’a parlé plus m'ystiquement à ses contemporains. La voix de l’Echanteur n’est pas éteinte. Elle laisse répéter aux vents qui caressent sa tombe, aux vagues qui l’effleurent, la prose chantante de ses plus belles pages. Et cet Océan qui berça par une tempête sa naissance, voulut encore orchestrer, le jour de son ensevelissement grandiose au Grand-Bé, comme par un dernier salut, le concert de ses vagues furieuses ballottant toutes les barques pavoisées de deuil, accoures aux funérailles.
Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer : dans ce sépulcre bâti sur un écueil, l’immortalité sera, comme fut sa vie, déserte des autres et tout entourée d’orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir; dans les tempêtes elles bondiront jusqu’à ses pieds ou,
le matin d’été, quand les voiles blanches se déploient et que l’hirondelle arrive d’au delà des mers, longues et douces elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi s’ écoulant... le coeur de René, devenu froid, lentement s’éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle». (1).
(1) FLAUBERT. Par les champs et par les grèves. Cap.XT.
Vu et lu, Besançon, le 27 Avril 1934 Le Doyen de la Faculté des Lettres, F. GAFFIOT.
Vu et permis d'imprimer, Besançon, le 30 Avril 1934.
Le Recteur de l’ Académie de Besançon, Président du Conseil de l’Université, F. ALENGRY.
EpITIoNs
CHATEAUBRIAND - Œuvres complètes, 12 vol. Paris, Garnier Frères, 1859.
D Hbaarcs d'Outre-Tombe, 12 vol. Paris, Eugène et Victor Penaud Frères, 1849.
— Mémoires d'Outre-Tombe, éd. Biré (1898, 6 vol.).
— Voyages en Amérique, en Italie, au Mont-Blanc, Paris, Garnier, (s.d.).
—— Atala, René, le Dernier Abencérage, les Natchez. Paris, Crarnier, (s.d.).
— Génie du Christianisme et Défense du Génie du Christianisme, avec notes et éclarcissements, 2 vol. Paris,
Garnier, 1897.
— Les Martyrs ou le Triomphe de la religion chrétienne. Paris, Garnier (s.d.).
— Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris. Paris, Garnier (s.d.).
— Vie de Rancé, éd. Bossard, 1923.
-— Correspondance générale de Chateaubriand, publiée par Thomas, vol. 5, 1912-1925, Champion.
— Voyage au Mont-Blanc, publié par G. Faure, Grenoble, Rey, 1920.
— Les Aventures du Dernier Abencérage, éditées par M. Dury et P. Hazard, 1927.
Extraits des œuvres de Chateaubriand - Giraud V., Hachette, 1911.
— Extraits des œuvres de Chateaubriand. Beaurnier A. Plon, 1912, 2 vol.