XXIII
Nous songeons à la douleur de Pénélope, lors du départ de Télémaque, lorsque Eudore va à Rome pour y servir d’ôtage.
« Son coeur (de sa mère) se brisait à la pensée de ces mers orageuses et de ce monde plus orageux encore que j'allais traverser, navigateur sans expérience. » (Les Martyrs, pag. 5T).
Eudore raconte qu’une violente tempête le rejeta vers les côtes de l’Asie, au tombeau d'Achille, Aïnsi il est à même de rappeler les souvenirs mythologiques des brillantes îles de l’Archipel.
À Délos Eudore voit encore le dernier spectacle de la lumineuse Grèce païenne :
« Le vaisseau déliaque, couvert de fleurs et de bandelettes était orné des statues des dieux; les voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l’aurore, s’enflaient aux haleines des zéphyrs, et les rames dorées fendaient le cristal des mers. » (ibid, pag. 59).
Or, pourpre et bleu: ce sont les couleurs du style empire, alors à la mode. On sent la nostalgie de l’ar-
tiste pour cet âge d’or, où la beauté était souveraine. Tout le tableau respire l’atmosphère grecque. Il à dit dans le Génie :
« L’art d'écrire semble avoir suivi l’art de la peinture: la palette du poète moderne se couvre d’une variété infinie de teintes et de nuances; le poète antique compose ses tableaux avec les trois couleurs de Polygno-
te. » (1. partie, II, pag. 193 et surv.).
I1 aborde en Italie comme jadis Enée : la description des lieux chantés par Enée est divine. Le héros virgilien l’accompagne avec ses souvenirs littéraires. Chateaubriand décrit les lieux que chantera aussi Lamartine, mais le paysage de Lamartine sera plus vague de contours, plus vaporeux, plus noyé que celui de Chateaubriand. Lamartine aura l’harmonie du vers, Chateaubriand la netteté dans la douceur et la grâce.
« Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, Je me rendais sous un portique qui s’étendait le long de la mer. Le soleil se levait devant moi sur le Vésuve: il illuminait de ses feux les plus doux la chaîne des montagnes de Salerne, l’azur de la mer parsemée des voiles blanches des pêcheurs, les îles de Caprée, d’'Œnaria et de Prochyta, la mer, le cap Misène et Baïes avec tous ses enchantements... sans pensées, sans désirs, sans projets, je restais des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si profond qu’il me semblait que cet air divin transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je m’élevais avec le firmament comme un pur esprit. » (ibid,
pag. T2).
Beauté souveraine et enchanteresse! Prose chantante qui donne toute la suavité du paysage merveil-
L'OBUVYRE DE CHATEAUBRIAND 53
leux ! Comme le golfe des Sirènes se dessine pur de beauté sous les doux feux de l’aurore, sur cet azur immobile, parmi les voiles blanches! Ce n° est pas seulement le paysage de Naples tel que nous le voyons aujord'hui; c’est le royaume ancien de Parthénope qu’il décrit, et tout respire l’âme des choses purement belles où vibre la Grèce entière.
« Hélas. s’écrie Eudore, nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher une beauté coupable, la voir s’avancer dans une nacelle et nous sourire du milieu des flots, voguer avec elle sur la mer dont nous semions la surface de fleurs, suivre l’enchanteresse.….. telle était l’occupation de nos jours. » (1014, pag. T2).
Lamartine s’est inspiré ici aussi (Zschia, le golfe de Baïia, le Passé, rappellent ce passage.)
«a Couchés sur des lits d’ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes. » .
Il avait en vue les ruines antiques que recouvraient les décombres du palais de la reine Jeanne, au Pausillipe (ce palais à été aujourd’hui ragréé.)
Et à Naples encore, des jeunes filles dansant tandis que les vagues mugissaient, réalisaient les fictions des poètes grecs :
« on eût cru voir les jeux des Néréides dans la grotte
de Neptune. » (ibid, pag. T3, V).
Jusqu'ici, le décor lumineux du paysage, l’atmosphère grecque que respirent ses personnages, favorisaient les images, les souvenirs, les rapprochements
b4 LE THÈME DE LA MER DANS
anciens; mais, lorsque Eudore va chez les Francs, dans la contrée sauvage où les habitants «bravent la mer, se rient des tempêtes et où l’on dirait qu’ils ont vu le fond de l’Océan à découvert tant ils connaissent et méprisent les écueils», alors Chateaubriand n’emprunte aucun procédé aux anciens et reste tout à fait puissant et inégalable. Bien plus: cette mer de l’équinoxe, aäccourant Comme une furie déchaînée, comme une redoutable divinité au secours des Frances, a bien plus de puissance suggestive que l’intervention des dieux dans les batailles épiques des anciens. Cette mer il la personnifie : il l’a tant aimée que cela est tout spontané chez lui. Il appelle les flots «flots libérateurs ». «L’armée des flots » n’est pas venue à cause d’un phénomène météorologique : non, ce sont les flots justiciers et complices de la poésie celtique, ce sont les flots qui aidèrent Tristan enfant à être délivré des pirates, ceux qui emmenèrent Guigemar dans la nef enchantée, ceux qui se déchaînèrent contre Eliduc et Guillardon. La mer
« Lur verge bruisa e fendi E tut lur sigle desrumpi. » (Eliduc)
Ce rôle de justicière si ancien, ne l’avait-elle pas eu aussi contre Sadoc, dans la légende de Tristan? Sadoc, coupable d’avoir tué sa femme, est retenu comme la cause d’une tourmente qui met sa nef en péril, et est précipité à la mer.
€ Et lors luy dirent les mariniers: il vous faut gesir
hors du navire car mieulx vault que vous seul recevez mort que nous tous. »
C’est la même mer qu’il a appelée «sa nourrice », (la confidente de ses premiers pleurs et de ses premiers plaisirs. » Il était, donc, naturel que cette «force belle, douce, grande et mystérieuse » (Génie) intervint avec tout l’apparat de son onnipotence et de sa grandeur. Thierry pleura, dit-il, en lisant la description de cette bataille entre les Francs et les Romains et y puisa sa vocation historique. La couleur locale est le reflet de la vie militaire de Chateaubriand dans l’armée de Condé. Eudore aux avant-postes des frontières de la Germanie, est notre René, sous-lieutenant ignoré dans le siège de Thionville. Il à rappelé, il est vrai, le refrain belliqueux du Chant de mort de Regner Lodbrog de Wormius. «Nous avons combattu avec l’épée », dans le bardit que chantent ( quarante mille Barbares », et c’est lui-même qui le cite en note. Mais quelle magnificence, quel paysage immense et étincelant sous le soleil du matin qui, (s’échappant des replis d’un nuage d’or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l’océan et les deux armées. »
Il reste très grand dans cette page parce qu’elle est vécue et sentie dans toutes les fibres de son âme d'artiste. C’est comme ce merveilleux chrétien qui ne lui réussit pas parce qu’il a l’âme de Cymodocée : celle-ci reste païenne inconsciemment, même sous la dent du tigre. Et ce merveilleux chrétien ressemble étrangement au merveilleux païen de cette Grèce qui l’éblouit et l’enivre. Nous ne rappellerons point la tou-
chante Astarté, coupable pour avoir aimé un ange rebelle, ni l’ange des saintes amours, Uriel, qui ressemble étroitement à Cupidon. Nous rappellerons l’ange des mers qui n’est autre que Neptune, le père d’Amphitrite, le vieil Océan qui se lève furieux contre les fleuves ses fils.
Cet ange, il le connaissait bien : c’est Milton qui le lui a suggéré. (Natchez, pag. 195 et 288).
Cet ange des mers (habite aux sources de l’Océan, sous des grottes profondes, toujours retentissantes du bruit des vagues. » (ibid. pag. 209).
Lucifer habite dans un château
« au centre de l’abîme, au milieu d’un océan qui roule du sang et des larmes. »
Cela rappelle, d’après Saint - Beuve, certaines allégories du Roman de la Rose, ou des écrits d'Alain Chartier.
Comme on voit, pendant une tempête, une vague (s'élever au-dessus des autres flots, et menacer les nautoniers de sa cime écumante... tel paraît l’archange (Lucifer) tombé au milieu de ses compagnons.» (ibid. pag. 123, VIII).
Le démon de l’homicide
« ne peut supporter la pensée qu’un seul chrétien (Eudore) échappe ? à ses lureurs: aussi, dans l'Océan qui baigne les rivages du Nouveau- Mondes on voit un monstre marin poursuivre sa proie au milieu des flots : si la proie brillante déploie tout à coup des ailes argentées, et trouve, oiseau d’un moment, sa sureté dans les airs, le monsire trompé bondit sur le vagues et, vomissant des tour-
billons d’écume et de fumée, il effraie les matelots de sa rage impuissante. » (pag. 124. VIII).
Tout cela est faux et étriqué. On sent là l’influence, l’intellectualisme du 18e siècle et on sent aussi l’influence du Paradis Perdu de Milton. Tout son merveilleux chétien est plus froid, plus insipide que la vieille mythologie qu’il a voulu remplacer. Ces mêmes images maritimes qui chez lui mieux que chez tout autre, surgissaient éclatantes de vérité et de beauté, ici sont forcées et froides. Heureusement l'épisode de Velléda, qui suit tout cela, vient nous désennuyer, nous charmer et nous toucher par son histoire brève, tragique et étrange. La prêtesse de l’île de Sayne se rattache à la mer bretonne la plus pittoresque et la plus redoutable. Là les eaux de l’Océan, suivant l’ expression pittoresque d’ Alfred Michiels, semblent célébrer une éternelle messe des morts, rouler en sourdine un dies irae perpétuel. Il y à correspondance entre le paysage orageux et l’action violente et passionnée de cet épisode. La fille de Ségenax, la vierge à la faucille d’or, a la véhémence même des flots déchaînés.
Le paysage est ossianique et rappelle certains passages du poème ( Duthona », mais Velléda n’a rien de la douceur triste des amoureuses d’Ossian. Son âme est ébranlée: elle a bu à la coupe amère d’un amour qui enivre et qui tue. Et en effet elle meurt.
Cet épisode fantastique, si inconsistant, si triste et tragique, est tout différent du merveilleux des Romans de la Bibliothèque bleue, de celui de Rabelais
ou des contes de Perrault, bien plus différent de la mythologie païenne ou du merveilleux chrétien dont il a été question jusqu'ici. Cet épisode est mystérieux et angoissant plutôt que terrible, et touche d’une manière profonde les cordes de la sensibilité.
Eudore troublé s’ éloigne et va chez Dioclétien. Le paysage redevient lumineux et les souvenirs anciens se représentent à l’esprit du jeune commandant, La vue de Carthage lui rappelle Velléda.
« Je fuyais aussi sur les mers, dit-il, après avoir causé la mort d’une femme, et, pourtant, homme sans gloire et sans avenir, je n’étais pas comme Enée le dernier héri-
tier d’Ilion et d’Hector. » (1b1d, pag. 154, XT).
Eudore est chrétien, son équipage aussi. Lui et ses matelots.
«ne voyaient pas Vénus sortie d’ une mer brillante s’envoler au ciel sur l’aile des Heures; ils admiraient la main de Celui qui creusa l’abîme et qui répandit à volonté la terreur ou la beauté sur les flots. » (ibid, pag. 153, XI).
Ce sentiment très chrétien ne l’ empêche pas, pourtant, de rappeler les aventures de la païenne. Didon.
Un soir, du haut d’une galère de marbre, je regardais Alexandrie. ville située entre trois déserts : la mer, les sables de Libye et Nécropolis, cité des morts aussi grande que celle des vivants. Mes yeux erraient sur tant de monuments...» (ibid. pag. 155, XT).
Tous les lieux immortalisés par Homère et par Vir-
Ed
L’OBUVRE DE CHATEAUBRIAND 59
gile reviennent sous la plume de Chateaubriand. Ce sont les mêmes visions qu’il retracera, avec les retouches et les rétrécissements nécessaires, dans l’{tinéraire. Les mêmes tableaux, naturellement plus détaillés, se dérouleront dans le récit du voyageur, mais avec un caractère nouveau. Le ton grave, solennel et toujours un peu triste qui est dans les paroles l’Eudore, sera remplacé par le ton simple, tantôt enjoué, tantôt malicieux, tantôt ingénuement gascon, de ce voyageur désireux de poursuivre la poésie et le pittoresque. Mais il ne part pas, comme il l’a déclaré, avec les sentiments mystiques d’un ancien croisé. Il part avec des dispositions d’âme les moins mystiques possibles. C’est la gloire qu’il veut atteindre sur les ruines d’Athènes, de Sparte et en Asie, et cette gloire il veut la déposer aux pieds de la belle Nathalie qui l’attend en Espagne. (Peut-être avons-nous ici l’explication, touchante, et un peu ridicule, de toutes les vantardises qu’il y a dans l’{tinéraire, des coups de poing qu’il donne à des gaillards d'Orient, des prétentions d’archéologue, de géographe, de marin, de tout cela qu’il dut raconter avec un entrain fier à Blanca étonnée. » (1)
Il part, donc, dans cette disposition si profane, et ses tableaux et ses images sont la reproduction de la réalité. Aucun voyageur n’a su autant que lui, fixer la couleur et la nuance des marbres, la luminosité vaporeuse de l’atmosphère, de même que nul humble
(1) Anpré Braunier. Chateaubriand, textes choisis et commentés, pag. 103.
chrétien n’est resté plus muet que lui devant le tombeau de Jésus. Toujours l’évocation du passé brillant de la Grèce, mais si belle, si suggestive, si prenante, qu’elle laisse une peine et une profonde nostalgie dans notre âme! La mer décore presque toujours le tableau; toujours elle ajoute le gémissement de ses flots à la voix fatidique des siècles écoulés.
Nous assistons à un long travail dans les variantes du Génie, dans l’évolution qui fait du style de l’Æssai le style du Génie, de celui-ci le style des Martyrs; il affecte une forme plus ramassée, moins en couleurs, plus en reliefs; dans l’Itinéraire, sa phrase va, la bride sur le cou; ce sont des récits à la française, où se profile déjà l’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe. Maïs toujours la poésie affleure » (1).
Ses tableaux se ressentent de cette manière hautaine acquise au contact de la poésie ancienne. De même que les maîtres de l’antiquité classique, il à voulu atteindre à la beauté universelle. Toutes ses nuits sur mer sont belles et toujours la lune, la compagne assidue de ses pèlerinages, embellit et enlumine le tableau.
« Le firmament répété dans les vagues avait l’air de reposer au fond de la mer. L'étoile du soir, ma compagne assidue pendant mon voyage, était prête à disparaître sous l’horizon; on ne l’apercevait plus que par de longs rayons qu’elle laissait de temps en temps descendre sur les flots, comme une lumière qui s'éteint. Par intervalles des brises passagères troublaient dans la mer l’image du ciel, agitaient les constellations, et venaient expirer parmi
(1) P. Morrau. Œuv. citée, pag. 148.
L’OBUVYRE DE CHATEAUBRIAND 61
les colonnes du temple avec un faible murmure. » (ibid,
pag. 214).
Ce ne sont pas seulement les colonnes blanches qui donnent, par leur détail, la saveur grecque: tout le tableau la respire, par son rythme large et solennel, par sa pure beauté mystique, par le charme voilé de nostalgie, par l’harmonie et la grâce des épithètes. On ne voit pas de couleurs nuancées: seulement de la lumière, du mouvement, du bruit. La lumière est tamisée, le mouvement est large et lent, le bruit doux et caressant : tout se fond et s’harmonise. Comme on est loin de l’antiquité du Voyage du jeune Anacharsis, et de l’antiquité symétrique et froide de Volney! Pourtant c’est à Barthélemy aussi qu’il Qdoit une large part de son érudition. » (1)
Ce beau nocturne lunaire en proximité du cap Sunium, en rappelle un autre, plus exotique, plus bariolé. A défaut de la mer, c’est la savane qui étincelle sous les rayons de la lune, mais la mer est rappelée ici par comparaison :
« La lune se montra au-dessus des arbres, à l’horizon opposé... des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombre flottantes sur cette mer immobile de lumière... »
Tous ses nocturnes si nombreux et si variés, pourraient décorer une galerie merveilleuse. C'était à la mode, d’ailleurs, cette magie lunaire, sous l’ Empire. En effet les peintres fameux de l’époque s’évertuaient
1) Moreau, Œuvre citée, pag. 52.
à peindre des beautés astrales et Girodet, par exemple, a peint des clairs de lune vaporeux en des paysages de rêve. David, Girodet sont tout près, en peinture, de l’esthétique de Chateaubriand : ils donnent forme à un état de sensibilité et à une vision de l’antique qui sont à la fois de leur temps et de toujours.
En cinglant vers la Terre-Sainte Chateaubriand peint encore des clairs de lune sur mer :
« Le vent était froid, la mer belle, la nuit sereine. La lune avait l’air de se balancer entre les mâts et les cordages du vaisseau; tantôt elle paraissait hors des voiles, et tout le navire était éclairé; tantôt elle se cachait sous les voiles, et les groupes des pèlerins rentraient dans l’ombre. Chaque flot qui poussait le vaisseau vers le saint rivage, emportait une de nos peines. » (2b1d, pag. 260).
C’est la lumière qui fait tout le charme de ce paysage. Il avait déjà saisi, au couchant, les effets des rayons de pourpre se balançant à travers le cordages du vaisseau qui l’emmenait en Amérique; mais ici les reliefs et les ombres sont plus accentués, et le détail des groupes de pèlerins, tantôt effacés, tantôt en pleine lumière, est cité exprès pour prolonger la sensation de beauté mystique qui émane de tout le tableau. C’est encore l'influence des peintres de l’époque, de David ou de Girodet, qu’on note dans le souci de former des groupes plastiques.
Et encore un autre détail pour relever la douceur et le charme de ces nuits lunaires :
« Le temps était si beau et l’air si doux, que tous les passagers restaient la nuit sur le pont. J'avais disputé un
ee
petit coin du gaillard d’arrière à deux gros caloyers qui ne me l’avaient cédé qu’en grommelant. » (1bid, pag. 261)
Quinze ans avant, en allant en Amérique, il s’écartait le jour dans la hune du grand-mât; «je m’y as- Seyais dominant les vagues » et la nuit (enveloppé de mon manteau je me couchais sur le tillac. Mes regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile enflée me renvoyait la fraîcheur de la brise qui me berçait sous le dôme céleste. »
Jamais il ne se lassera de contempler la grande ensorceleuse, et toujours il trouvera des couleurs différentes sur sa riche palette.
Voici une autre nuit étrange à Tyr et une autre lugubre sur la Mer Morte :
« Les flots se brisaient avec fracas contre les rochers du port... on voyait un beau ciel, une lune paisible, une mer calme et le vaisseau des pèlerins mouillé au large... Je passai une partie de la nuit à contempler cette mer de Tyr, que l’Ecriture appelle la Grande-Mer, et qui porta les flottes du roi-prophète quand elles allaient chercher les cèdres du Lyban et la pourpre de Sidon; cette mer où Léviathan laisse des traces comme des abîmes; (Lamartine dira: Léviathan laisse ses traces profondes) cette mer à qui le Seigneur donna des barrières et des portes; cette mer qui vit Dieu et qui s’enfuit. Ce n’étaient là ni l’Océan sauvage du Canada, ni les flots riants de la Grèce. Au midi s’étendait l'Egypte... au nord s'élevait la reine des cités... à ma droite les campagnes de la Galilée, et à ma gauche la plaine d’Ascalon: dans les premiers je retrouvais les traditions de la vie patriarcale et de la nativité du Sauveur, dans la seconde, je rencontrais les souvenirs des croisades et les ombres de Jérusalem. » (1brd.
pag. 266-67).
On voit que c’est la Bible qui l’inspire, mais son inspiration reste froide.
La Mer Morte est triste et sinistre. Même le paysage lunaire perd ici sa douceur :
« La lune en se levant à deux heures du matin, amena une forte brise qui ne rafraîchit point l’air, mais qui agita un peu le lac. Le flot chargé de sel retombait bientôt par son poids et battait à peine la rive. Un bruit lugubre sortit de ce lac de mort, comme les clameurs étouffées du peuple habitant dans ses eaux. » (ibid, pag. 294).
Voilà le détail caractéristique qui parle à l’imagination et au sentiment: «la clameur étouffée du peuple disparu ». Les images de Sodome et Gomorrhe surgissent spontanées et puissantes. Sans profusion de détails, il sait retracer, par le charme de ses mots évocateurs, dans le recul du temps et l’exotisme de l’espace, un tableau frappant d’exactitude et de couleur locale vraie, répandue sans profusion. Quelle différence avec les évocations stériles des poetae minores, d’un Jean-Baptiste Rousseau, par exemple! C’est là la génialité de Chateaubriand! Il ressent l'influence littéraire de son siècle : ce retour à l’antique, qu’atteste un grand nombre de publications savantes, et qui s’est manifesté dans tous des arts (1) atteint son apogée sous l’Empire: les Français viennent de piétiner le sol de Ptolomée et de Cléopâtre. Mais dans le vaste cadre de son émotion, René sait peindre des paysages pleins de nostalgie qui chantent un hellénisme vivant et non archéologique : il concilie le sentiment de la nature et le respect de l’antiquité.
(1) v. MonGronn. Ruines dans Le Préromantisme, I, pag. 159 et sur.
Après avoir visité pendant une demi-heure le Saint- Sépulcre, dans une sécheresse d’esprit peut-être naturelle chez un amoureux tout pénétré du rendez-vous prochain, il repart de Jaffa, le surlendemain de son arrivée, sur un caïque de l’échelle de Tripoli :
(La mer était grosse et le vent peu favorable», mais il était content parce qu'il se voyait à la fin de son voyage.
« Quand je songeais que j'avais traversé presque seul le continent et les mers de la Grèce, que je me retrouvais encore seul, dans une petite barque au fond de la Méditerranée, après avoir vu le Jourdain, la mer Morte et Jérusalem, je regardais mon retour pour la Barbarie et l’Espagne, comme la chose du monde la plus facile: je me
trompais pourtant. » (2bid pag. 397).
Il était parti de Venise le 23 jullet, le 4 octobre il était arrivé à Jérusalem et seulement le 19 mars 1807 il abordaït en Espagne. La mer, son amie, voulut lui jouer un mauvais tour. Il avait brûlé les étapes, il n’était resté qu’une semaine en Palestine et voilà que les tempêtes le retiennent dix jours à Alexandrie. Naturellement cette ville lui sembla le lieu le plus triste et le plus désolé de la terre. Du haut de la terrasse où il était logé, il n’apercevait
« qu'une mer nue, qui se brisait sur des côtes basses encore plus nues, des ports presque vides et le désert libyque s’enfonçant à l'horizon du midi: ce désert semblait, pour ainsi dire, accroître et prolonger la surface jaune et aplanie des flots: on aurait cru voir une seule mer dont une moitié était immobile et silencieuse. » (tbtd,
pag. 414).
5 — R. VALLESE - ERCOLANO, Le thème etc.
Jamais il n’avait éprouvé une impression si morne et si désagréable devant (son amie ». Mais son impatience ne faisait qu’augmenter.
« Le but qui nous paraît le moins élevé, soupirait-1l, n’est pas toujours le plus facile à atteindre, et souvent la chaumière fuit devant nos voeux comme le palais. » (ibid,
pag. 415).
Il put enfin partir, mais son voyage ne fut qu’une espèce de continuel naufrage. La tempête sévit avec une violence extrême et il nous l’a racontée avec son adresse de marin et son art inimitable, Ce n’est pas la même tempête qu’il essuya lors de son retour d’Amérique et qui ne fut pas perdue pour la littérature car il la fit essuyer à Chactas et à Cymodocée. Mais toute différente qu’elle était, elle n’en fut pas moins terrible. Peut-être aussi son tableau, dans l’tinéraire, est plus effrayant et plus angoissant à cause de cette lumière blafarde répandue sur le ciel, des mouvements convulsifs du vaisseau que le vent faisait pirouetter (Comme une plume sur un bassin d’eau ), et de cette nappe d’écume que présentait la mer. Une petite felouque à demi-submergée, et à laquelle ils ne purent donner aucun secours est là pour augmenter lhorreur. On songe au tableau de Géricault (Naufrage de la Méduse) :
« Elle (cette felouque) passa à une enclâbure de notre poupe. Les quatre hommes qui la conduisaient étaient à genoux sur le pont; ils avaient suspendu un fanal à leur mât et ils poussaient des cris que nous apportait le vent. Le lendemain matin nous ne revîmes plus cette felouque. »
Une image, dans la tempête qui poussa Chateaubriand en dix-sept jours sur la côte de France, rappelle un vers de Virgile: Apparent rari nantes in gurgite vasto. (Quelques matelots emportés par la lame nageaient dispersés sur le gouffre immense). Ici aussi il rappelle un beau vers de Virgile: Ponto nox incubat atra. (Une nuit ténébreuse s’étend sur les flots). Mais ce n’est qu’un parallélisme de situations, et ce sont les lieux qui suggèrent le souvenir littéraire.
Le 28 décembre la tempête se déchaîna encore plus :
« Le vaisseau, qui n’obéissait plus au gouvernail, était comme un point ténébreux au milieu de cette terrible blancheur: le tourbillon semblait nous soulevér et nous arracher des flots; nous tournions en tous sens, plongeant tour à tour la poupe et la proue dans les vagues. »
La tempête qui brisa le Saint-Géran, n° a pas cette violence effrayante. Il est vrai qu’elle est vue de terre et que Chateaubriand, lui, était au milieu des flots déchaînés, mais l’autre tempête que Bernardin essuya dans son passage à l’Ile de France, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, est, elle aussi, moins orchestrée que les tempêtes reproduites par Chateaubriand. Il est vrai que le navire de Bernardin de Saint-Pierre est presque démâté (seul l’artimon reste debout, le grand-mât est brisé et le mât de misaine est emporté par le vent), et qu’il est à un moment de chavirer; mais le tableau n’a pas la largeur et la majesté que lui donne Chateaubriand. Chez celui-ci la mer est au premier plan, on ne voit qu’elle; le vaisseau de notre René est un petit point perdu et
ballotté dans l’immensité des vagues monstrueuses et écumantes; chez le premier, au contraire, le navire remplit à lui seul toute la scène : on ne voit que ses mouvements affreux, son roulis épouvantable et, malgré le tragique de la situation, on sourit un peu de ce que Bernardin se vante d’avoir lui seul remplacé les matelots épouvantés dans la difficile manœuvre de carguer les voiles. D'ailleurs cette tempête ne dure que quelques heures, tandis que chez Chateaubriand les deux tempêtes qu’il essuie durent de longues journées. Mais Bernardin a le mérite d’avoir décrit, de même que Chateaubriand, des tempêtes vues et d’avoir peint la mer d’après nature, Pour Bernardin aussi la mer fut un apprentissage de paysagiste. En effet, lui aussi comme Chateaubriand, il avait vécu au bord de la mer et celle-ci «le marque tout jeune de son ineffaçable empreinte. » (1).
C’est lui, Bernardin qui, le premier, a prouvé que la netteté du contour, l’éclat de la couleur, la précision du détail s'imposent aux écrivains aussi bien qu'aux peintres. Aussi, avec quel soin, dans ses voyages, énumère-t-il les plantes tropicales, les poissons qu’il rencontre au large, et avec quel souci de peintre décrit-il la forme et les infinies nuances des nuages qu’il voit à l’horizon! Mais il est moins poète que Chateaubriand; il est toujours un peu sec et il aime les couleurs délicates, les nuances plates, les coloris dilués. Chateaubriand, nous l’avons vu, à, devant la nature, une sorte d'ivresse, et il la saisit fortement et
(1) Maury. Ltude sur la vie et les oeuvres de Bern. de Saint-Pierre,
puissamment. Il détrône Bernardin et lui succède... et le vieux Bernardin maugrée contre son indiscret héritier (1).
Avant Bernardin, pourtant, il faut remonter aux poèmes du cycle breton pour retrouver la description des tempêtes maritimes, véritablement essuyées. Mais au XIVe siècle on avait déjà déclaissé (les contes si vains et si plaisants de la matière de Bretagne », et toute la littéraure classique ne connaît la mer qu’en «terrienne ». L'aventure maritime tentera toujours moins les esprits, et au XVIe et au XVIIe siècle, tout en connaissant Héliodore et ses descriptions maritimes, on n’aura pour modèle de tempêtes que celles décrites par Virgile, au Ier et au IIIe livre de l’Enéide, et que du reste Virgile a lui-même empruntées à Homère.
Dans la tempête que Rabelais fait essuyer à son héros Pantagruel, il n’y a de vrai que la peur dont sont saisis l’équipage et les passagers (courage de brebis». L’art exquis de Rabelais présente un tableau vif et amusant de la confusion et de la frayeur qu’on remarque à bord au moment du péril, mais pour ce qui touche aux termes nautiques on sent le (terrien », de même qu’on le sent chez Hugo dans son étalage d’érudition technique où, si souvent, il tombe en plusieurs erreurs (le cyclone, par ex., dans l'Homme qui rit, tourne dans le sens contraires de celui qu’exige la nature).
Aucun marin ne trouverait des erreurs dans la ma-
(1) P. MorEau. Œuvre citée, pag. 212.
nœuvre que le pilote de Rabelais commande à ses matelots :
.le pilote, consyderant les voltigemens du peneau (flamme du haut du mât) sus la pouppe, et prevoiant tyrannicque grain et fortunal nouveau, commenda tous estre à l’herte: feist mettre voiles bas, mejane, (artimon) contre-mejane, triou (voile de fortune), maistralle (grand’voile) epagon (poulie?) civadiere (voile du mât de beaupré); feist caller les boulingues (petites voiles du haut du mât), trinquet de prore et trinquet de gabie, descendre le grand artemon, et de toutes les antennes ne rester que les orizelles (sic 1) et coustieres (haubans)...
(Cap. XVIII. Vol. IRD
Et encore comme on sent que la description de la mer en tempête est pleine d’artifice !
« Soubdain la mer commença s’enfler et tumultuer du bas abvsme, les fortes vagues batre les flans de nos vaisseaulx, le maistral accompaigné d’un cole effrené, de noires gruppades, de terribles sions, de mortelles bourrasques, siffler à travers nos antennes. Le ciel tonner du hault, fouldroyer, esclairer, pluvoir, gresler, l’air perdre sa transparence, devenir opaque, tenebreux et obscurcy, si que aultre lumière ne nous apparoissoit que des fouldres, esclaires et infractions de flambantes nuées.… Croyez que ce nous sembloit estre l’ antique Chaos, on quel estoient feu, air, mer, terre, tous les elemens en re-
fraictaire confusion. » (Chap. XVIII, Vol IT).
C’est Chateaubriand lui-même qui dans L'art du dessin dans les paysages montre que le tableau de la mer en tempête et est bien plus majestueux, et qu’il n’a rien de ce chaës des éléments déchaînés voulus par Rabelais.
CAE paysagiste arrive pendant un orage au bord de la mer qu’il n’a jamais vue. Il est tout étonné d’e aperce-
voir des vagues qui s’enflent, s’approchent et se déroulent avec ordre et majesté l’une après l’autre, au lieu de ce choc et de ce bouleversement qu’il s’était représenté. Un bruit sourd, mêlé de quelques sons rauques et clairs entrecoupés de quelques courts silences, a succédé au tintamarre que notre peintre entendait dans son cerveau. Partout des couleurs tranchantes, mais conservant leurs harmonies jusque dans leurs disparates. » (Z77, pag. 168).
Après la tempête qu’on trouve dans l’oeuvre de Rabelais, c’est chez Fénelon que nous entendons encore la symphonie des vagues écumeuses. Quel train mène la mer dans le joli livre de Télémaque ! Mais les tempêtes que celui-ci essuie sont toutes empruntées aux anciens, Car Fénelon n’a pas le souci d’aller visiter les lieux qu’il décrit. Toutefois, il à un grand mérite, et c’est d’avoir élargi l’horizon de l’inspiration poétique en ramenant la mer dans la littérature française. Ce qui est étrange c’est que dans les siècles des grandes découvertes maritimes, même «les missionnaires qui avaient été exposés à des tempêtes, les décrivent à la manière de Virgile » (1). Au XVIIIe siècle on parle de la mer comme des vallées d’Arcadie et des Champs-Elysées, sans la connaître et sans la comprendre. Diderot s’ émouvait de «ces Océans peints à l’huile », des (eaux ondulantes », des flots embrasés sous les couchants ou argentés sous les clairs de lune, mais il y goñtait surtout (les accessoires du mélodrame, les naufragés qui roulent, les mères qui étreignent leurs enfants, les bébés qui dorment au
(1) CHINARD. L'exotisme américain dans la littérature française, oeuvre citée, pag. 49 et surv.
milieu des épaves, toute la «terreur » et toute la «pitié » qui n’aimaient de la mer qu’un prétexte » (1).
Les tempêtes sur mer servent donc, au dix-huitième siècle, à jeter des voyageurs sur une île déserte. Si on évoque la beauté de la mer, son infini et ses fureurs C’est plutôt comme effet littéraire que comme vraie appréciation. Pourtant chez Marmontel, Roucher (dans les Mois), Mercier (dans Mon Bonnet de Nuit), Malouet (dans les Quatre parties du jour à la mer), Delille, Esmenard et d’autres didactiques de l’époque, la mer reprend sa montée. Elle entre à pleins flots dans la littérature avec Bernardin de Saint-Pierre, maïs C’est avec Chateaubriand que se montrera sa grande lame de fond. Notre auteur à le grand mérite d’avoir chanté la mer en poète et en marin. Né sur une côte orageuse, toujours battue par les flots, il ne trouve qu’une mer brumeuse à l’horizon de son pays comme jadis l’avaient trouvée les Celtes, ses ancêtres.
Ceux-ci, refoulés aux (bords mystérieux du monde occidental », n’avaient que les flots orageux de leur pays pour y faire évader leur rêve. La même image qu’ils avaient de la mer, c’est-à-dire, expression de l’infini dont ils étaient tourmentés, sera l’image qui formera tout le fond de la vision artistique de Chateaubriand. Il à eu devant les yeux, il est vrai, la longue odyssée du héros grec en parcourant l’Océan et la Méditerranée, mais c’est toujours la vision des flots bretons qu’il a retrouvée partout. Même en Ita-
(1) Morner. Le dix-huitième siècle, pag. 51
lie, «dans ce pays de la lumière, le Breton qui veillait en lui, a reconnu ses grèves natales et ses bruyères » (1). C’est pour cela qu’il lui manque (le souf- Ïle du large », souffle qu’on retrouvera plus tard chez Loti, le poète par excellence de la mer, celui qui en a décrit tous les aspects changeants, qui en a saisi toutes les nuances multiples, qui en à enregistré toutes les gammes mélodieuses, et qui a tissé un réseau d’or entre la Bretagne, sa patrie d'élection, et toutes les merveilles du monde.
(1) Morsau. Œuvre citée, pag. 109.
Artiste et marin
Quelle aurait été son oeuvre si, comme Loti, il eût pu sillonner toutes les mers et aborder à cet Orient si lointain, si mystérieux, si vieux et si vivant? Quelles visions éblouissantes nous aurait données l’ancien élève de Brest, s’il eût reçu son brevet d’aspirant? Ce voyage en Amérique qu’il à entrepris à 23 ans, a été la source, on pourrait dire, inépuisable, des plus beaux tableaux maritimes de René, du Génie, des Natchez et même des Martyrs. Il semble être allé là-bas, au Nouveau-Monde, rafraîchir dans un bain de jeunesse et de suggestion, la vieille vision du monde. S'il est peu exact, comme on l’a affirmé, qu’il se soit embarqué pour aller découvrir de nouvelles terres et chercher de nouveaux passages maritimes, toujours est-il qu’un peintre-poète est à bord et nous devons certainement, à la seule traversée de l’Atlantique, les plus pittoresques peintures qui décorent sa riche galerie de tableaux. Déjà dans l’Æssai il avait donné une première relation de ce voyage, mais les premiers essais de son pinceau n’ont été pubbliés à part qu’en 1827, après qu'il eut vu la Grèce et l’Italie, c’est-àdire, après que son art eut acquis l’harmonie des lignes, la sobriété, la mesure classiques. Il les avait retouchés à Londres, ses premiers souvenirs de voya-
ge, dans tout le faste de son ambassade, et il les retouchera encore plus tard, dans les Mémoires, un demi-siècle après ses explorations. Musicien autant que peintre, sur les premiers tableaux qui ont ébloui sa jeunesse, il orchestre des symphonies merveilleuses où l’on entend le clapotement des vagues sous le souffle de la brise fraîche, le bruit sourd des lames contre la coque, le gémissement des flots contre les écueils. La musique des mots, Gans ses descriptions maritimes, semble accompagner en cadence le rythme éternel de la mer. Ce Voyage gardera toujours une fraîcheur et une beauté supérieures, peut-être, à celles du Génie et des Martyrs parce qu’il garde l’éclosion prime-sautière de son génie. Le deuxième volume des Mémoires, qui donne le texte définitif de ce voyage, à un charme inégalable. Edgard Quinet qui avait le bonheur d’écouter, dans le petit cercle d’intimes à l’Abbaye-aux Bois, la lecture de ces pages, dit que (certains tableaux lui rappellent la brume dorée des plus belles marines de Claude Lorrain.» En effet il est le Lorrain quand il peint les flots sur l’Océan de même qu’il est le Poussin quand il évoque la Grèce ancienne; il est. toujours un peintre soucieux d'enrichir sa palette des couleurs les plus variées et des nuances les plus délicates. Ses peintures éblouissantes ou finement nuancées sont des tableaux de rêve où l’imagination se plaît et s'égare: partout il note sur ton avec un art exquis et pénétrant. Avant lui il n’y à que Bernardin de Saint-Pierre qui soit aussi un peintre, mais les visions maritimes de celui-ci sont des aquarelles aux teintes plates, aux nuances atténuées : on pourrait le com-
parer à Puvis de Chavanne. Chez Chateaubriand, au contraire, les couleurs s’harmonisent dans la gamme des tons les plus nuancés et les plus divers. Il à su rendre avec l’harmonie des sons et les parfums des brises embaumées, le chatoïiement, l’irisation de la lumière sur l’étendue des couchants brasillants ou des clairs de lune exquis qui poudroient sur la mer leur lumière éblouissante. Toute la lyre, dira Victor Hugo. Toute la gamme, pourrait dire Chateaubriand. La triple magie de la mer, du ciel et des reflets de lumière sur les flots, donne le charme le plus captivant à ses peintures. Ajoutons à cela que ses paysages ont toujours une âme, ils sont la prolongation de son moi.
« le paysage à sa partie morale et intellectuelle comme le portrait; il faut qu’il parle aussi, et qu’à travers l’exécution : matérielle, on éprouve les rêveries que font naître les différents sites. » (Oeuvres, IT, pag. 165, écrit en 1795).
Ce souci de rendre son émotion devant les scènes qui l’éblouissent il l’aura toujours. Ses amis disaient : «Chateaubriand peint les objets comme il les voit -et il les voit comme il les aime.» Ainsi, lorsqu'il décrit son départ de Saint-Malo, le 8 avril 1791, sa plume vibre de toute l’émotion qu’il reçoit des choses qui l’environnent.
« Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait lourdement les écueils à quelques encâblures du vaisseau. » (pag. 114, Mém., IT).
La phrase brève, dans son rythme large et cadencé, semble accompagner le bercement des flots. Ce départ
Ed
au crépuscule, dans la tristesse vague du couchant, S’harmonise avec son état d'âme. Il y a dans tout cela, un peu de l’harmonie et du charme prenant de (la chanson grise » dont parlera Verlaine.
Le tableau s’assombrit et la tristesse s’accentue :
« Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement de la rade; les feux de la ville et les phares s’allumèrent : ces lumières qui tremblaient sous mon toit paternel semblaient à la fois me sourire et me dire adieu, en m’éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et l’obscu-
rité des flots. » (pag. 114 Mémoires, IT).
Ce nocturne sans étoiles est sombre comme son âme. Les rayons dorés des feux de la ville natale, tout en produisant un bel effet de lumière sur la tache sombre du vaisseau, paraissent aussi un symbole : ils semblent le retenir à sa patrie par tous les liens qui le rattachent à son enfance et à sa Jeunesse poétiques.
Il va dormir « balancé dans son hamac au bruit de la lame qui caressait le flanc du vaisseau.» Mais le vent se lève pendant son sommeil, (les voiles déferlées s’enflèrent » et le lendemain la terre avait disparu. C’est «l'immense houle de l’ouest » qui lui annonce l'Atlantique et il n’aperçoit de toutes parts, quand il s’éveille, que «la face sérieuse de l’abîme. »
«C’est ici que changent mes destinées », dit-il. «Je changeaiïs de ciel en changeant de rêve. » Et en effet quel artiste va se former, s'achever pendant que l’étrave du Saint-Pierre sillonne l’Océan ! 11 suit des yeux le jeu capricieux des lames « qui tantôt se brisent et rejaillissent contre la carène, tantôt se divisent sans résistance devant la proue. » Il s’extasie devant
la splendeur de cette « mer bleue, tachetée ça et là de marques blanches par les écorchures de la brise », ou de cette mer phosphorescente qui a « des étincelles de feu qui courent avec une blanche écume le long des flancs du vaisseau. » Et celui-ci roulait toujours insouciant «au gré des lames sourdes et lentes. »
I1 peint encore le charme des vastes solitudes, des silences aux résonances profondes dans les grands espaces, et par la richesse du coloris et des images éclatantes, il donne des tableaux de rêve. À tout moment le paysage change, et le peintre, ivre de beauté, trouve sur sa palette de nouvelles teintes pour rendre l’harmonie et la variété de ses visions :
« La couleur des eaux était du verre liquide ».. de longues et hautes ondulations ouvraient dans leurs ravines, des échappées de vue sur les déserts de l’Océan. »
Son paysage à une âme, il le sent frissonner comme un être vivant et c’est là un de ses charmes. Quelle grâce ont les jeux des flots sous son pinceau magique ! (si une vague venait à lever la tête, un flot à se courber en imitation d’une côte lointaine... » Il note aussi le mouvement des petits nuages, des brumes à l’horizon (... lorsqu'une brume, rampant à, la surface pélagienne, semblait accroître l’immensité méme... » Le vent se lève et, forçant son vaisseau d’anordir et d’accoster le banc de Terre-Neuve, voilà que le paysage s’assombrit dans une couleur grise qui à sa saveur exotique et qui s’estompe en des tons glacés et crépusculaires. Il veut évoquer le monde polaire dans, ses mornes étendues, et il entraîne l’imagina-
tion sur les routes lointaines et froides où « quelques glaces flottantes rôdaient au milieu d’une bruine froide et pâle.» Lorsque, après une relâche de 15 jours, son vaisseau cingle vers le midi, le ciel redevient bleu et le charme des éblouissants tableaux maritimes recommence :
« Au ciel brumeux des régions boréales, avait succédé le plus beau ciel: nous ne voyions pas la terre, mais l’odeur des forêts de pins arrivait jusqu'à nous. Les aubes et les aurores, les levers et les couchers du soleil, les crépuscules et les nuits étaient admirables. » (pag.
174, Mém., IT)
C’est à ce point qu’il nous donne un de ses chefsd’oeuvre « La prière à bord », où à la grandeur du sentiment religieux s’allient la beauté et la grandeur de la nature environnante. Maïs, comme une contrepartie, il faut lire aussi, pour bien comprendre notre René, le seul document que nous avons de sa vie à bord du Saint-Pierre, document que nous donne un de ses compagnons de route, un vieux prêtre, Edouard de Mondésir, alors jeune sulpicien. Le jour du Vendredi Saint, notre poète assistait à la prière sur le tillac.
Après le service, il demanda à M. Magot, le supérieur des Sulpiciens, la permission de prêcher devant les matelots et les passagers. «Notre nouveau missionnaire, prenant un grand crucifix, se mit à baranguer l’équipage, et il débita des phrases extrêmement fortes et brûlantes, au point que s’il se fût trouvé un Juif à bord, je ne doute nullement que nos matelots ne l’eussent jeté à la mer, »
Voilà la trame où il a brodé ses descriptions pittoresques. «Les nobles pensées naissent des grands spectacles » a-t-il dit plus tard, en associant l’idée de Dieu à la beauté d’une nuit étoilée, contemplée au milieu de l’Océan. A bord il voulait «tout voir, pour ensuite parler de tout ». Une fois il voulut même lire le texte choisi pour la lecture quotidienne et pieuse que les Sulpiciens faisaient à bord. C'était « La perfection chrétienne » du père Rodriguez. Notre René, enivré sans doute par les deux infinis du ciel et de la mer qui l’entouraient, plus que par le sens des mots, s’enflamma tellement qu’il s’éloigna du recto tono traditionnel et s’en justifia en affirmant «qu’il mettait de l’âme à tout ». Montaigne aurait dit avec son fin sourire : (Il artialise jusqu’à la piété. »
Oui, il artialise tout; il artialise aussi la scène mitragique du bain en plein océan. Peut-être est-ce un souvenir de l'Odyssée, chant XII, là où les compagnons d'Ulysse sont enlevés dans le creux du navire, emportés en plein ciel, pieds et mains battant l’air, et sont ensuite dévorés par Skilla. Son récit est une vérité d’artiste; en réalité, il voulut prendre un bain, mais on le descendit à la mer après lui avoir passé des sangles et des cordages. Au contact de l’eau froide il s’évanouit, et quand sur le tillac il eut repris ses sens, il s’écria: Hé bien, maintenant je sais à quoi m’en tenir. »
C’est qu’il a besoin d’éprouver, fût-ce un instant, la sensation qu'il transformera en matière vibrante et immortelle de même qu’il a besoin d’embrasser, fût-ce d’une course rapide, les lieux dont il parle. La
réalité, directement saisie, ne l’inspire que rarement. Son imagination royale brode, sur de simples faits, des tissus merveilleux, tout étincelants de pierreries. C’est vrai et faux à la fois, mais C’est souverainement beau.
A-t-il réellement vu, à l’île Graciosa, le figuier couvert de sarcelles bleues? Ne nous le demandons pas : c’est si bariolé, si magique, si ravissant ce tableau exotique au bord de la mer!
« L’arbre n'avait point de feuilles, mais il portait des fruits rouges, enchassés comme des cristaux. Quand il fut orné des oiseaux cérulés qui laissaient pendre leurs ailes, ses fruits parurent d’une pourpre éclatante, tandis que l’arbre semblait avoir poussé tout à coup un feuillage d'azur. » (Mémoires, IT, pag. 154)
Une gravure qu’il a remarquée sur un ancien portolan, l’inspire dans cette page où il décrit, à l’île de Corvo, une statue équestre, baignée de l’écume des flots, toute rongée par la mousse et le salpêtre. IL ne l’a pas vue, mais il la fait voir à Chactas :
« Alcyon, perché sur le casque du colosse y jetait, par intervalles, des voix langoureuses; des coquillages se collaient aux flancs et aux crins d’airain du coursier, et lorsqu'on approchait l’oreille de ses naseaux ouverts, on croyait ouïirdes rumeurs confuses. » (Mém. IT, pag. 155)
La rencontre de deux vaisseaux sur l’Océan (la plus belle des aventures, ajoute-t-il) nous fait sourire parce que, à l’heure actuelle des station T.S.F., cela ressemble au récit vieilli d’un ancien patron de bateaux à voiles.
6 — R. VALLESE - ERCOLANO, Le thème etc.
« Les deux bâtiments s’approchent, hissent leur pavillon, carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est silence, les deux capitaines, placés sur Je Hs d’arrière, se hèlent avec le porte-voix. » Après « on lâche les ris, la voile retombe. Les matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans mot dire: les uns vont chercher le soleil de l’Asie, les autres le soleil de l’Europe, qui les verront également mourir. Le temps emporte et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le vent ne les emporte et ne les sépare sur l'Océan; on se fait un signe de loin: Adieu, va! Le port commun est l’Eternité. »
(ibid., pag. 139)
Mais ce qui émeut notre voyageur, désireux d’arriver au terme de son voyage, c’est de voir s’élever la terre du fond de la mer! Après une si longue traversée le sol d'Amérique, surgit dans le lointain. Les anciens navigateurs se représentent à son souvenir : Colomb qui, au milieu d’un équipage révolté, aperçut une petite lumière sur une plage que la nuit lui cachait; Vasco de Gama qui, à Malabar, vit enfin le rêve de Colomb se réaliser. Sa prose est un hymne chantant la beauté des exploits maritimes du XVe siècle :
€ Alors tout change sur le globe: une nature nouvelle apparaît; le rideau qui depuis des milliers de siècles cachait une partie de la terre, se lève: on découvre la patrie du soleil, le lieu d’où il sort chaque matin « comme un époux, ou comme un géant, fanquam sponsus, ut gigas »; on voit à nu ce sage et brillant Orient, dont l’histoire mystérieuse se mêlait aux voyagesde Pythagore, aux conquêtes d'Alexandre, au souvenir des croisades, et dont les parfums nous arrivaient à travers les champs de l'Arabie et les mers de la Grèce. » (Mém. pag. 148)
Comme lui battit, dit-il, le coeur quand, après une
L'OEUYRE DE CHATEAUBRIAND 83
traversée de 90 jours, le capitaine du Saint-Pierre, lui montra la côte où ils allaient débarquer :
« Elle était à peine délinéée par la cime de quelques érables sortant de l'eau. Les palmiers de l’embouchure du Nil m'indiquèrent depuis le rivage de l'Egypte de la même manière. » (tbid., pag. 118)
Après quelques mois de séjour en Amérique, dans un (bâtiment de sapin » et non dans le vaisseau d’or donné, dit-il, « d’après Athénée, par le soleil à Hercule », il s’ embarque le 10 décembre 1791 pour la France; un coup de vent en dix-sept jours le poussa à l’autre bord de l’Atlantique ». Heureusement il à le pied marin, il est trempé à tous les roulis et à tous les tangages, et cette mer démontée ne l’empêche point d'enrichir, de nouvelles visions, ses cartons de voyageur. Parfois il paraît écrire dans la prose un peu sèche de Gerbault qui, à bord de son « Firecrest }, traverse seul l’Atlantique.
« Souvent à mât et à corde, à peine pouvions-nous mettre à la cape. » « ...le vaisseau gouvernant à l’estime, fuyait devant la lame... » (WMém., pag. 336-337)
L'artiste très fin qui est en lui, ne veut jamais tomber dans le mauvais goût d’une stérile érudition de termes techniques. Certains mots, très précis de nomenclature nautique, semblent avoir glissé par mégarde de la plume de l’auteur. Il a une connaissance profonde des choses de la mer, mais il est soucieux seulement de son art de peintre: l’artiste l’emporte sur le marin.
Sur l’Atlantique, jour après jour, le vent souffla
sans merci, sans arrêt, sans trève. Son navire, ballotté sur les flots écumants, tanguait, piquait du nez, roulait, gémissait et René dans la force, la foi, l’imagination qui lui venaient de sa jeunesse, était seulement avide de saisir dans son cerveau les phases, les couleurs et les bruits de la tempête. IL remarquait «le ciel hâve et la mer plombée », l’aspect triste de l’Océan, cette sorte «de bonace furieuse » qu’il y, avait dans les éléments ; à l’approche de la terre «la lame devenait courte et la couleur de l’eau changeaiït ». Quand, à la vue de l’île de Guernesey, il décrit toute l’horreur et tout l’effroi qu’éprouvent à bord les matelots et les passagers, il ajoute :
« je n’éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage et ne sentis point de joie d’être sauvé. Mieux vaut déguerpir de la vie quand on est jeune, que d’en être
chassé par le temps. » (Wémoires, IT, 34 e 4).
On sent là, dans cette dernière phrase, l’amertume du vieillard qui regrettait sa jeunesse pendant qu’il retouchait ses souvenirs.
Comme la première rédaction de son voyage, qu’il donne dans l’Pssai, est moins belle, moins riche que celle qu’il à retouchée dans les Mémoires! Certains tableaux, certaines images se retrouvent pourtant tels quels dans l’Æssai avec toute la verve de la jeunesse, avec tous les germes qu’on retrouve dans les récits d’un âge plus mûr. On sent aussi, à certains accents angoissés, l’amertume de l’exilé, pauvre et souffrant en terre étrangère, de même que, dans les Mé-
moires on sent l’amertume et le regret de sa jeunesse disparue :
« Nul ne peut se promettre un moment de paix: nous naviguons sur une côte inconnue, au milieu des ténèbres et de la tempête. » (Œuvres II, Essai, pag. 274).
Il à utilisé aussi son voyage dans « Les Natchez », mais là il y à comme un travestissement, une prétention au style sauvage, dans la bouche de Chactas, de tous les souvenirs et de toutes les impressions de notre voyageur. Toujours en mal de couleur locale, Chactas appelle la mer «la grand eau», «le lac sans rivage », (le lac immobile » (La Méditerranée), «le lac qui marche » (l’Océan). Cela est faux et ennuie. D'ailleurs Chactas qui appelle les vaisseaux de guerre, (pirogues chargées de lianes et de machines », devait connaître le français qu’il avait appris chez les Iroquois, et qu’il avait sans doute perfectionné au bagne, (dans la hutte aux chaînes ». Plus tard, en effet, il oubliera de parler (en sauvage », et ce sera l’homme civilisé, ayant beaucoup voyagé, qui parlera de vergues, de voiles déployées, de pavillon et de coursiers marins. A Toulon, par exemple, les vaisseaux de guerre, parurent à Chactas, comme « des monstres nageants qui vomissaient des feux par soixante bouche. » Il ajoute encore que «trente galères rendaient les Français, dominateurs des flots. » (Les Natchez, pag. 276).
La description du départ de Toulon, si ce n’est pour quelques expressions telles que &le Grand Esprit »,
&le pied d’airain » pour indiquer l’ancre, est précisément d’un marin parlant correctement et techniquement le français. Le tableau de la tempête que Chactas essuie près des bancs de Terre-Neuve est rendu presque avec les mêmes mots qu’emploie René dans son voyage de retour en Europe, et il sera aussi répété, nous l’avons déjà remarqué, dans les Martyrs.
Au Labrador Chactas voit une mer « décolorée » qui «fixa ses flots » quand le soleil disparut. Après trois lunes :
« le vieil Océan réveillé au fond de ses abîmes, rompit ses chaînes, secoua sa tête hérissée de glaçons, et, vomissant les flots renfermés dans sa vaste poitrine, répandit sur ces rivages les marées mugissantes. » (Les
Natchez, pag. 288)
Quelle différence avec la prose chantante des Mémoires! Ici, dans Les Natchez on sent le Chateaubriand de la première manière, celui qui ressent l’influence du XVIIIe siècle, Mais à certaines touches on sent aussi l’artiste puissant qui va se retrouver, de même que l’on aperçoit, dans la gangue grossière, le diamant précieux qui brillera d’un éclat merveilleux.
Dans les mêmes Natchez on peut glaner des images où les flots entrent par comparaisons, Quand Chactas revoit le Meschacebé, il se met à courir vers lui et s’y élance comme un poisson qui, échappé
« du filet retombe plein de joie dans les fiots. » (Les Natchez, pag. 290).
L'image qui est fluviale plus que maritime, fait
L'OBUVRE DE CHATEAUBRIAND 87
sourire par sa naïveté bien en harmonie avec l’âme simple d’un sauvage. Les compagnons de Chactas accueillent celui-ci avec joie :
«tous faisaient un bruit confus semblable aux échos des vagues dans les rochers. »
Ici encore, dans cette clameur comparée à la voix des flots, on revoit le petit Francillon, luttant contre les vagues démontées, qui roulaient sur la grève de Saint-Malo.
Et encore un souvenir d’enfance, l’épisode de la petite Hervine entraînée par le jusant, se présente à notre pensée à propos de la comparaison suivante : l’élan des Natchez qui réussissent parfois à pénétrer dans les rangs des Français est pareil au :
« bruit des flots qui jaillissent contre les épieux noircis, plantés devant les murs d’une cité maritime. »
C’est les souvenir du petit Francillon qui, assis sur les gros pieux enfoncés dans le sable, lui et les autres polisson de son âge s’amusaient à voir passer, au-dessous d’eaux, les premières vagues du reflux.
Voici une bataille sur mer :
« comme deux flottes puissantes, se disputant l’empire de Neptune, se rencontrent à l’embouchure de l’antique Egyptus, le combat s'engage à l’entrée de la nuit. Bientôt un vaisseau s’enflamme par sa poupe pétillante : à la lueur du mouvant incendie on distingue la mer semblable à du sang et couverte de débris; la terre est bordée des nations du désert ; les navires, ou démâtés ou rasés au niveau des vagues, dérivent en brûlant. Tout à coup le
vaisseau en feu mugit: son énorme carcasse crève et lance jusqu’au ciel les tubes d’airain, les pins embrasés et les cadavres des matelots; la nuit et le silence s’étendent sur les ondes. » (Œuvres, III, Les Natchez, pag. 312).
Cette vision sanglante est peut-être inspirée par la toute recente défaite d’Aboukir. N'est-ce pas l'Orient, qui sauta en l’air avec une épouvantable explosion, le vaisseau qui «lance jusqu’au ciel les tubes d’airain etc»? La dernière phrase arrondit et achève la description dans une ample mélodie triste.
Le petit Francillon, polissonnant sur la grève réapparaît dans l’image suivante :
«la chaloupe glisse sur les vagues comme la pierre aplatie qui, lancée par la main d’un enfant, frappe le flot, se relève, bondit et rebondit sur le quai». (Œuvres ITT, Les Naïchez, pag. 391).
Dans le Génie la mer sert de cadre à la beauté du sentiment religieux. Elle est intimement liée à la grandeur, à la puissance, à la majesté de Dieu. C’est la vision d’Anchise qui, debout sur la haute poupe, voit les Dieux puissants, seigneurs de la mer et de la terre
Di maris et terrae tempestatumque potentes
(Enéide, III, v. 528)
La mer et la religion, la mer et l’amour, la mer et le sentiment du passé; ce sont les thèmes vastes qu’il a chantés et qui seront analysés dans les chapitres qui suivent. Il s’est toujours plu à accorder la vaste symphonie des flots aux plus belles émotions humaines.
Dans les Mémoires, il s’est servi aussi de belles images maritimes pour peindre le amertumes, les déceptions de sa vie politique. Désabusé et magnanime, il fut toujours fidèle à la royanté :
« Quand les Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans l’intérieur du navire, ferment les écoutilles et boivent du punch, laissant un chien sur le pont pour aboyer à la tempête; le danger passé, on renvoie Fidèle à sa niche au fond de la cale, et le capitaine revient Jouir du beau temps sur le gaïllard. J’ai été le chien hollandais du vaisseau de la légitimité. »
(Mém., III, pag. 99)
Ex ungue leonem : toutes ses images maritimes ont l’empreinte de sa griffe, et révèlent sa profonde communion avec la mer. C’est un défilé de visions, une suite de comparaisons hardies et belles.
En 1824, rayé de la liste des Membres du Ministère, après la guerre d’Espagne, le jour de son congé, il avait un grand dîner prié: @ un vieil ami vint partager mon premier repas de matelot mis à terre».
Images délicieuses de poésie mélancolique, pleines de regrets et d’amertume! La vérité est qu’il marchait, comme il dit, environné de ses rêves; il était trop fier, trop hautain pour ramper et se commettre avec les réalités vulgaires dont la politique est si souvent remplie.
« Je suis le fils de Laërte, revenu après avoir parcouru la terre et les mers. J'aurais peut-être mieux fait de 2 = } A m'’enivrer du nectar d'Evanthée, de manger la fleur de la plante moly, de m’alanguir au pays des Lotofages, de rester cher Circé ou d’obéir au chant des Sirènes qui me disaient: « Approche, viens à nous. »
I1 dit un adieu très noble à ses ambitions politiques :
« J’achevais pendant plusieurs jours de me déchirer les entrailles dans mon Utique. »
Comme il est sympathique dans sa révolte silencieuse et hautaine ! Sorti de la vie politique, c’est à retoucher les Memoires qu’il emploie tous ses loisirs :
« Le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s’éloigne et qui va bientôt disparaître. »
Parfois il semble doucement triste et résigné «..les heures de loisir sont propres aux récits: naufragé, je continuerai de raconter mon naufrage aux pêécheurs de la rive »; mais son coeur insatiable se tourmente et se déchire, toujours mécontent et inassouvi. A propos de la duchesse de Duras qui l’aima d’une affection passionnée et jalouse, et qu’il avait connue dix ans avant, il s’écrie :
« Que de fois on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le navigateur franchit les eaux d’une terre aimée du ciel qu’il n’a manquée que d’un horizon et d’un jour de voile. » (Hém. 11, pag. 245)
Toujours la mer prête le charme de ses images changeantes aux émotions, aux amertumes et aux regrets de René: » L'existence effective s’est montrée à moi au milieu des illusions, de même que la terre apparaît aux matelots parmi les nuages ».
Il n'aurait tenu qu'à lui d’être chef d’école, mais il ne pouvait approuver tous les penchants de la nouvelle génération. Et il note :
. “11 suffit de vivre pour retrouver des débris d'un siècle Jetés par les flots du temps sur le rivage d’un autre siècle. » (Wém. IV, pag. 135)
C’est dans les Mémoires qu'on le retrouve tout entier, c’est là qu’il à déployé librement tous les aspects de son génie, tous les penchants de son âme, toutes les contradictions de son coeur. Et son amour pour la mer se retrouve là aussi tout entier comme on y retrouve également ses termes techniques, ceux qui ont glissé comme par mégarde de sa plume. Jamais, en effet, il n’a le mauvais goût de Victor Hugo qui réussit à être obscur et ennuyeux, dans certaines pages, par trop d’érudition technique.
«Cingler, appareiller, virer, mouiller, ancrer, chasser sur ses ancres, amener, serrer, déferler, déployer les voiles, prendre des ris, aller serrer la voile du perroquet de fougue, louvoyer, donner fond par six brasses : il connaît toutes les manoeuvres de bord et les emploie sans abondance. Il aime aussi la langue des matelots (une langue telle que la parlent Océan et le ciel, le calme et la tempête », et il trouve un grand charme dans la vie qu’on mène à bord :
« Cette vie toujours diverse, ce passage continuel du calme à l’orage, ce changement rapide des terres et des cieux, tiennent éveillée l’imagination. »
C’est la vie qui charmait aussi ses compatriotes Jacques Cartier, La Bourdonnais, Duguay - Trouin, Surcouf; il rappelle avec fierté cette (chevalerie de la mer. )
« Dans cette vie réduite à un petit espace, sous les nuages et sur les abîmes, tout s’anime pour le marinier : une ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu’on affectionne. » (Mém. 11, pag. 133-34).
De même que l’âme de René, le matelot est inconstant :
.. toujours se promettant de rester au port, et toujours déployant ses voiles, cherchant des îles enchantées où 1l n'arrive presque jamais, et dans lesquelles il s'ennuie s’il y touche: ne parlant que de repos et n’aimant que les tempêtes: périssant au milieu d’un naufrage ou mourant vieux nocher sur la rive, inconnu des jeunes navigateurs dont il regrette de ne pouvoir suivre le vaisseau. » (Mém. IT, pag. 398).
I1 s’amuse à décrire «les jeux des hommes du trident.» Quand on passe la Ligne, il faut se résoudre à recevoir le baptême, c’est-à-dire à recevoir un seau d’eau de mer sur la tête. La scène est mouvementée et bruyante comme un jeu d’enfants. On s’enfuit sous les ponts, on remonte par les écoutilles, on grimpe aux mâts: de l’avant à l’arrière du navire c’est une gaieté folle, des rires inextinguibles, une confusion amusante.
« Jeux d'Amphitrite, qu'Homère aurait célébrés comme il a chanté Protée, si le vieil Océanus eût été connu tout entier du temps d'Ulysse. » (Mém. IT, pag. 160).
I1 décrit aussi l’amour que les matelots ont pour la mer :
«il leur est imposible de s’en passer, comme un jeune homme ne se peut arracher des bras d’une maîtresse orageuse et infidèle. »
L'OEUVRE DE CEATEHAUBRIAND 93
Cet amour pour la mer chez des matelots, est-ce une invention romantique ou bien, cet amour trouve-t-il sa source dans (The rime of the ancient Mariner » de Coleridge ? Cette ballade eut une vogue immense au début du XIXe siècle; mais l’amour pour la mer que Chateaubriand est, peut-être, le premier à remarquer chez les matelots, tient dans les longues habitudes thalassiques qui se transmettent comme un instinct, les populations marinières. Peutêtre aussi, cet amour est la forme la plus noble du goût du risque, de l’aventure.
Voici encore des expériences pittoresques et charmantes de marins :
« L’eau a changé de couleur; on a vu flotter du bois et des goëmons; on a aperçu des mouettes et des canards; un petit oiseau est venu se percher sur les vergues: il faut mettre le cap dehors, car on approche de la terre, et il n’est pas bon de l’accoster' la nuit. » (Mém. IT, pag. 160).
Ce sont de petites touches d’impressionnisme dans une prose harmonieuse qui esquisse, dans le cadre de la mer, un geste, une attitude, une scène da la vie à bord.
Fac pelagus me scire probes, quo carbasa laxo.
« Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer sur laquelle je déploie mes voiles. » C’est ce que disait, six cents ans avant Chateaubriand, Guillaume le Breton, et c’est aussi l’invocation passionnée de René. Chantre fidèle et puissant de la mer, il en à
capté l’éternelle beauté dans un style ample, sonore, mélodieux, toujours évocateur. Dans la mer il à trouvé un champ illimité pour ses rêves et une source inépuisable pour ses tableaux. Sonorités et couleurs, calmes souriants et colères effrénées, soupirs des flots expirant mollement sur la plage et clameurs sauvages des vagues déferlant contre des écueils : tout cela est rendu dans une prose chantante qui lui permet d’obtenir des effets inconnus jusqu’à lui. Il est l’Enchanteur, comme disaient ses amis, il est le Magicien de la couleur et il a charmé et inspiré tout son siècle, Cest Chateaubriand qui donne le ton peut-on affirmer, à toute la littérature maritime qui vient après lui; presque tous, poètes et prosateurs ont comme lui peint et chanté mélancoliquement la mer, presque tous on vu dans les flots l’ image de l’infini dont ïils sont tourmentés: c’est la mer qui berce leur souffrance métaphysique, leur nostalgie de l’absolu. Lamartine, Vigny, Hugo, Gautier, pour ne citer que les plus connus de ses contemporains, ont pris le ton chez le grand «Sachem du Romantisme »; même Renan, si peu romantique, pourtant, prenait plaisir, sur la côte bretonne « à recueillir ces bruits lointains d’une Atlantide disparue) ; jusqu’à Baudelaire, ce René moderne, qui chantera :
« Homme libre, toujours tu chériras la mer... »
jusqu’à Moréas, qui soupirera dans les Stances :
« O Mer, à tristes flots, sauriez-vous dans vos bruits Qui viendront expirer sur les sables sauvages,
Ed
Bercer jusqu’à la mort mon coeur et ses ennuis, Qui ne se plaisent plus qu'aux beautés sauvages?
jusqu’à André Delacour qui chantait dernièrement :
« Merlin n’a pas fini d’enchanter l’Armorique
. Ce
L'homme rêve sa vie et parfois, vit son rêve Dans ce pays pensif, étrange et préservé,
Où depuis deux mille ans, la poèsie achève, Tout ce que le réel laisse d’inachevé.
(Revue de France, janvier 1934).
La mer, beauté sans rides, était le symbole de son idéal qui était celui d’une jeunesse éternelle. La vie considérée comme tourbillon, conquête, l’existence fondée sur le tumulte des affections, sur la plenitude des émotions, sur la violence des élans indomptables comme le jaillissement des flots contre la falaise.
L'amour au bruit des flots
Toute sa vie il à été aimé. Depuis la petite Charlotte Ives qui lui laissa l’amertume poignante des rêves brisés, jusqu’à la très belle et douce Mme Récamier qui décora et consola sa vieillesse, toute une théorie de femmes exquises et charmantes ont déposé leur coeur au pied de l’inconstant René. Il avait le don de fléchir tous les coeurs, mais il était un amoureux romanesque, passionné et inconstant. C’est qu’en effet l’ amour ne tenait pas une très grande place dans sa vie; même en cela il était un peu l’homme du XVIIIe siècle : les serments d’amour lui étaient faciles et ne l’engageaient guère. La vérité est qu’une seule passion veillait en lui, fidèlement constante : un immense, inextinguible orgueil. C'était son coeur avide et inquiet qui voulait poursuivre jusqu’au bout le bonheur, croyant le saisir dans la passion du moment. Tour à tour séduit on blessé, exalté ou désespéré, frémissant de désir ou bâillant d’ennui, ce coeur toujours jeune ira sans cesse à la recherche du plaisir, de la gloire, du fantôme d’amour.
Combien de fois la mer prêtera-t-elle le charme de sa beauté mystérieuse et puissante aux folles et inconstantes amours de René? Dans sa Correspondance générale on trouve ce passage ardent :
« je redeviens pour toi le frère d'Amélie: j'oublie tout depuis que tu m’as permis de tomber à tes pieds. Oui, viens au bord de la mer, où tu voudras, bien loin du monde. »
Et dans une lettre du 31 août 1825: « J'aime la mer comme ma mère et ma grand’mère. Elle m’a vu naître et elle est si vieille ».
N'écrit-il pas, dans le billet du 5-10-1825, qu’il admire le drame d’//ernani pour le rôle de Don Gomez?
C'était son visage seul qui changeait, mais sa palette n’était pas épuisée. A défaut d'amour à bercer et de songes à tisser, il s’adressait à sa sylphide des bois de Combourg :
« Viens, disait-il, viens t’asseoir sur mes genoux; n’aie pas peur de mes cheveux; caresse-les de tes doigts de fée ou d’ombre; qu’ils rembrunissent sous tes baisers. Viens, nous monterons encore ensemble sur les précipices où je passerai demain. Viens ! emporte-moi comme autrefois; mais ne me rapporte plus. »
Jusqu'en 1847 il correspondit avec «l’Occitanienne », celle qui lui apparut patuit Dea assise au bord du gave, à Cauterets. Est-ce à celle-ci qui s’adressent les cris hautains et exaltés du passage suivant?
«€ Si tu me dis que tu m’aimeras comme un père, tu me feras horreur; si tu prétends m’aimer comme une amante, je ne te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré. Tes respects me feront sentir mes années ; tes caresses me livreront à la jalousie la plus insensée. »
Dans son âme il dit que « le ciel et l’enfer, la haine
7 — R, VALLESE - ERCOLANO, Le thème etc.
et l’amour, l’indifférence et la passion se mêlent dans une confusion effroyable. » Il n’y à que Mme Récamier qui resta toujours abritée dans ce grand coeur, même si des infidélités momentanées semblaient vou-
loir l’en éloigner.
« Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes réalités, se sont pétris, mêlés, confondus pour faire un composé de charmes et de du souffrances dont elle est devenue la forme visible. »
C'était le plus bel hommage qu’on pût adresser à une si charmante personne, et elle dut en être très fière. Comme ils s'étaient aimés à Dieppe, devant la mer qu’il était tout gai de retrouver après une longue absence! Que de souvenirs de sa jeunesse passée dans ce Dieppe vide à présent de tous ses souvenirs passés ! Et plus tard, sur le lac de Constance, il sentait le besoin d’écrire pour son amie qui lui était pourtant toute voisine :
..je veux encore voir longtemps le soleil, si c’est près vous que je dois achever ma vie. Que mes jours expirent à vos pieds, comme ces vagues dont vous aimez le murmure. »
Et toute cette effusion lyrique se répandait dans un des plus beaux paysages de la nature : (l’azur du lac veillait derrière le feuillage; une brise passant et se retirant à travers les saules, s’accordait avec l’aller et le venir de la vague: nous ne voyions personne: nous ne savions où nous étions )».
II lui adresse aussi des vers, Le Naufragé,ajoutant qu’ il faut (un marin, pour lire ces vers et les com-
Ed
prendre ». Il s’y compare à un vaisseau démâté, échoué sur le sable et sauvé du naufrage : (un astre m'a montré sa lumière que j'aime, — Quand les au: tres sont cachés ».
En 1833, à Venise, au bord de la mer, (dans la ville anadyomène » voici avec quelle fièvre il retrace ces moments confus de songe, de méditations et de SOUVEnIrs :
«...j'adressai des paroles d'amour aux vagues mes compagnes: ainsi que des jeunes filles se tenant par la main dans une ronde, elles m’avaient entouré à ma naissance. Je caressai ces berceuses de ma couche; je plongeai mes mains dans la mer; je portai à ma bouche son eau sacrée, sans en sentir l’amertume: puis je me promenai au limbe des flots, écoutant leur bruit dolent, familier et doux à mon oreille.
Que fais-] -Je maintenant au steppe de l’Adriatique? des folies de l’âge voisin du berceau: J'ai ecrit un nom tout près du réseau d’écume, où la dernière onde vient mourir: les lames successives ont attaqué lentement le nom: consolateur: ce n’est qu’au seizième déroulement qu’elles l’ont emporté lettre à lettre et comme à regret: je sentais qu’elles effaçaient ma vie. » (Revue des deux Mon-
des, juillet 1933).
Le coeur vibre tout plein de regrets et d’amour passionné, et confronte sa propre décadence à la décadence de Venise.
I1 sent tout le charme de cette ville.
« Elle est là, assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va s’éteindre avec le jour: le vent du soir soulève ses cheveux embaumés; elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature. »
Quel langage voluptueux !
« On peut se croire sur le tillac d’une superbe galère, à l’ancre, sur le Bucentaure. »
Quelle tristesse aussi de voir éteindre cette beauté de Venise si charmante et si pittoresque, si royale et si grande dans l’histoire maritime! Lui aussi, il se sent vieillir, déchoir. Et il est désespéré de vieillir.
« À la fuite des ans, la jeunesse rentre au coeur et, quittant l’écorce, elle s’ enferme en un sein orageux qu’elle continue de troubler. (Lettere à Mme Récamier).
Toujours la mer qu’il aime et qu’il connaît si bien depuis sa plus tendre enfance est là pour prêter son cadre magique à ses fictions littéraires.
« ...Je ne renonce pas à l’espoir de vous embrasser encore l’année prochaine, dans ma visite accontumée à ma
mère nourrice, la mer. » (R.H.L. F. pag. 146-1920)
Et, si ce n’est pas la mer, ce sera le tableau rafraîchissant et mobile, sombre et mystérieux des eaux qui décorera les amours innocentes ou troubles, violentes ou douces de ses personnages.
€...]J'ai tiré de ma propre substance des êtres que je ne trouvais pas aïlleurs, et que je portais en moi... Les flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul ! Donnez à l’âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche haleine de l’onde, tout va devenir ravissement: le voyage du jour, le repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le dormir sur la mousse, tireront du coeur sa plus profonde tendresse. J'ai assis Velléda sur les grèves de l’Armorique… ’ymodocée sous les portiques d'Athènes. Alexandre créait des villes partout où il courait: j'ai laissé des songes partout où J'ai traîné ma vie. » (pag. 248-49 Mém. V),
Æ L'OEUVRE DE CHATHAUBRIAND 101
Il n’y aura pas de cloisons étanches (pour parler son langage de marin) entre ses expériences vécues et la vie de ses fictions. Victor Giraud trouve que la vie romanesque de Chateaubriand se dessine à nos yeux avec une netteté et une continuité un peu imprévues. Atala, René, Les Natchez, sont le reflet de sa vie amoureuse pendant l’adolescence ou la jeunesse. Les Martyrs, le Dernier Abencérage «sous une forme tantôt un peu voilée, tantôt assez vive, sont l’écho symbolique des passions de sa maturité ». (evue des deux Mondes, 15 octobre 1921).
D'ailleurs il l’a dit:
« Et ma vie solitaire, rêveuse, poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes, Chactas, René, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes chimères, Atala, Amélie, Céluta, Velléda, Cymodocée. »
A ces héros, fils de ses songes, il prêtera tous les désirs qu’il avait caressés, toutes les pensées qui lui avaient traversé l’esprit : il les nourrira de sa tristesse même; en revanche, «les filles de ses chimères » auront toutes une ressemblance frappante avec son «fantôme d’amour » rêvé dans les bois de Combourg, et par là, elles seront toutes doucement tristes et belles. La seule Velléda sera différente: plus étrange, plus vivante par le contraste du triste paysage qu’elle anime, elle nous charmera davantage.
Et non seulement ses héroînes revêtiront les contours estompés de son fantôme adoré et décoreront par leur grâce et leur beauté la fraîcheur des flots
roulants : de jolies figures de femmes vues un instant, saisies au passage sur sa longue route, peut-être surgies seulement dans sa fantaisie d’artiste à l’aide d’un souvenir littéraire, apparaîtront sur le même décor des flots enflammés par un couchant de feu, ou argentés par un clair de lune mélancolique. Toutes seront belles de la même manière: toutes auront quelques traits empruntés à Nausicaa, et aux jeunes filles du Nord, souples comme la tige du palmier de Délos. Grandes, agiles, minces, ses Q filles » auront une voix mélodieuse dont le chant mélancolique expirera sur les vagues. Les Valkiries de l’Edda ou les Canéphores d’Athènes n’auront rien de plus gracieux.
Dans son voyage en Amérique il rencontre à l’île Saint-Pierre, une jeune marinière (peut-être est-ce un souvenir de Virginie). Grande, mince, elle marche nu-pieds parmi la rosée; ses cheveaux noirs sont couverts d’un grand chapeau,
« un bouquet de bruyères lilas sortait de son sein que modelait l’entoilage blanc de sa chemise... Elle m’aperçut: sans être effrayée, elle se vint asseoir à mon côté, posa son panier près d'elle, et se mit, comme moi, les
jambes ballantes sur la mer, à regarder le soleil... » (pag. 166, Mémoires, IT).
En s’éloignant, cette jeune marinière se mit a chanter. Sur l’Océan il rencontre encore sa sylphide. Elle surgit sur le fond enflammé d’un couchant merveilleux et le reprend.
«ce n’était pas Dieu que je contemplais sur les flots dans la magnificence de ses oeuvres. Je voyais une femme
inconnue et les miracles de son sourire; les beautés du ciel me semblaient écloses de son souffle: j'aurais vendu l’éternité pour une de ses caresses. Je me figurais qu’elle palpitait derrière ce voile de l’univers qui la cachait à mes yeux. Oh! que n’était-il en ma puissance de déchirer le rideau pour presser la femme idéalisée contre mon coeur, pour me consumer sur son sein dans cet amour, source de mes inspirations, de mon désespoir et de ma vie. » (pag. 176 Mémoires, IT).
Sur la terre d'Amérique, dans la forêt, il rencontre le modèle de Mila et, plus tard, deux Floridiennes, les futures Céluta et Atala. Ce n’est plus la mer: le paysage et ses accessoires n’ont aucun caractère marin, mais son imagination se plaît à flotter à la surface des grandes eaux, et les flots du Meschacebé, comme ceux des mers intérieures que sont les lacs d'Amérique, éveillent en lui des sensations et des réveries analogues à celles que la mer lui inspire.
Tout le monde connaît les vaisseaux de fleurs auxquels il compare «les îles flottantes de pistia et de nénuphar ». C’est une orgie de couleurs éclatantes, radieuses, dorées, opulentes, saturées de lumière. «Rien n’égale en splendeur la peinture du Meschacebé », dit Bédier., Qu'importe s’il n’a pas vu les lieux qu’il décrit? Sans doute son tempérament d’artiste a confondu, plus d’une fois, les rêves de son imagination avec les couleurs de la réalité. Hugo aussi est allé en Espagne, avec le Guide Richard. moins encore que Chateaubriand n’est allé en Amérique avec Bartram, Carver et Charlevoix.
Chactas est né au bord des flots du Meschacebé comme les autres héros de Chateaubriand sont nés au bord
de la mer. Il aime la douce Atala et même si ce n’est pas la mer, c’est toujours le cristal de l’onde qui embellit son amour. Le bruit cadencé des flots, le murmure d’un ruisseau, le soupir d’une fontaine ou la fraîcheur d’un puits rendent la scène plus variée, plus pathétique, plus belle.
Atala chante et comme la petite musicienne Charlotte Ives qui enivrait René de son chant, la jeune sauvage aussi a une voix douce et triste qui s’insinue au coeur de son amoureux. ( Rien n’interrompait ses plaintes, hors le bruit insensible de notre canot sur les ondes ».
C’est le Meschacebé, il est vrai, mais ses flots orageux ont la violence des flots déchaînés de la mer qu’il a tant de fois contemplée. Quand Atala s’empoisonne tout agitée de passion, de remords, de regrets, d’hallucinations, le fleuve roule pêle-mêle tout ce qu’il a détruit sur son passage, symbole lui-aussi de destruction et de mort. C’est l’alliance romantique entre le paysage et l’individu qui se remarquera encore dans l’épisode de Velléda. Une belle image maritime, à la Bossuet, est citée par le père Aubry, à la mourante Atala :
« Connaissez-vous le coeur de l’homme et pourriez-vous compter les incostances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer déroule dans une tem-
pête. » (Œuvres, III pag. 56, Atala).
Atala meurt et la beauté d’un clair de lune mélancolique et calme ajoute encore plus de tristesse à la scène navrante de la veillée funèbre :
L'OEUVRE DE CHATÉAUBRIAND 105
« Bientôt la lune répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu’elle aime raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. » (4bid, pag. 62).
Griserie des couleurs et des sonorités! Magie de la phrase! Cette sorte de mélopée sur la lune mêle le son cadencé des flots argentés, roulant sur les anciens rivages, au frémissement triste des chênes sacrés dans les anciennes forêts druidiques. Ce sont ces images frappantes de beauté, ces visions nostalgiques et vivantes qui donnent à l’intensité douloureuse de là scène, un charme pathétique, et inégalable. C’est toujours l’Enchanteur avec son âme de Celte toute vibrante en correspondance mystique avec les choses, c’est son panthéisme inné qui lui suggèrent des images pareïlles !
Une petite croix que la pieuse main du père Aubry a placée sur la terre fraîchement remuée de la tombe d’Atala, «de cette fleur ravie au désert », paraît à Chactas comme «le mât d’un vaisseau qui à fait naufrage. »
C'était bien un naufrage, en effet, et encore une fois la vision est troublante et intensifie notre émotion : c'était justement le naufrage de la jeunesse, de la grâce, de l’amour !
Le dernier cri douloureux de Chactas après qu’il a fait revivre l’histoire poignante d’Atala, est un appel nostalgique à la patrie abandonnée :
« Que de larmes sont répandues lorsqu'on abandonne ainsi la terre natale, lorsque du haut de la colline de l’exil on découvre pour la dernière fois Le toit où l’on fut
nourri... » (1bid, pag. T0).
La génération de 1800 fait écho à la plainte nostalgique du voyageur : « Heureux ceux qui n’ont point vu la fumée de l'étranger et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères ! »
Ce même cri retentira dans la bouche de René, d’'Eudore, d’Aben-Hamet : c’est le cri de l’émigré qui soupire après sa patrie comme Charles d'Orléans
« en regardant vers le païs de France,
« un jour m’avint, à Dovre sur la mer,
« qu’il me souvint de la douce plaisance
« que souloye audit pays trouver;
« si commençay de cueur à souspirer,
« combien certes que grant bien me faisoit
« de voir France que mon cueur amer doit. »
Sur la terre d’Albion, plusieurs fois René en détresse, avait poussé des soupirs pareils.
Cette idylle de Bungay donna l’étincelle à toute la fiction passionnée de René. C’est sa propre histoire qu’il raconte un peu déguisée, un peu idéalisée, mais exacte en maints détails. Certaines pages tristes d’une inguérissable tristesse, trouvent là, dans cet amour brisé, leur source cachée. «Charlotte aux blanches mains, éclose d’un rayon de lumière, régnait sur moi », dit-il. I1 l’aimait tellement que comme Tristan «si oncques puis nul jour ne s’en departit, ne aultre ne ayma, ne aultre ne cogneut. »
La figure de René apparaît sombre et puissante; c’est bien le demi-dieu fatal, père de tous les héros romantiques. René se fait dire par Chactas : Si tu souffres plus qu’un autre des choses de la vie, il ne
El L'OEUVRE DE CHATEAUBRIAND 107
faut pas t’en étonner : une grande âme doit contenir plus de douleurs qu’une petite.» On sent le cri de Musset: Rien ne nous rend plus grand qu’ une grande douleur. »
Quelle part a son expérience intime dans la malsaine et inquiétante histoire d'Amélie? Sans doute il est à regretter que ce soit l’auteur lui-même qui nous invite à une pareille question. René lui ressemble trop : comme lui il s’est nourri de rêves enivrants et mortels, Comme lui il à traversé les mers, il a vu des peuples nouveaux dans une nature éblouissante et sauvage; jusque dans le nom il lui ressemble. Maïs on ne peut assurément prétendre qu’il se soit raconté entièrement. La triste et étrange Lucile qui dans les bois de Combourg partageait la rêverie, la tristesse, l’exaltation passionnée de son frère, n’a sans doute prêté que quelques traits innocents à la troublante histoire d'Amélie, comme plus tard elle prêtera quelques traits de son charme étrange et mystérieux à la plus étrange et mystérieuse Velléda. N'oublions pas les lettres qu’elle écrivait à son frère, toutes pleines de tendresse fraternelle et sa devise «Souvent obscurcie (comme la lune) jamais ternie. » D'ailleurs Chateaubriand luimême a désavoué l’identification (1).
Cette morbide histoire à, au contraire, toute la saveur piquante d’une héroïne de Diderot ou de Mme de Tencin. C'était d’ailleurs une mode qui était tout
(1) V. lettre à son neveu, citée dans AUBRÉ, Chat. et ses soeurs à Fougères).
aussi française qu’étranger (1). Goëthe, Schiller s’étaient intéressées à l’amour incestueux. Mais René, dans la conception de l’auteur, devait prouver (invinciblement, et la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie... et la puissance d’une religion qui peut seule fermer les plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir.» Et... «avant lui, dans la vie aussi bien que dans le roman, à mesure que le siècle devient plus inquiet, combien de jeunesses songent à demander au silence du cloître «(l’espérance d’un abri» (2).
Peut-être aussi ce furent les reminiscences littéraires sur son compatriote Abailard rêvant huit cents avant, dans l’abbaye de Saint-Gildas, en Bretagne, au bord de la mer, à son Héloïse qui lui suggérèrent l’idée d’étouffer dans un cloître les cris désespérés des amours irréalisables.
« ...ce monastère bâti au bord de la mer, convient à la situation de mon âme. La nuit, du fond de ma cellule, j'entendrai le murmure des flots qui baignent les murs du couvent: je songerai à ces promenades que je faisais avec vous au milieu des bois, alors que nous croyions retrouver le bruit des mers dans la cime agitée des pins. »
(Oeuvres, III, René, p. 89).
Dans le couvent Amélie se sent à l’abri des tem-
(1) MonGzonn, Le Préromantisme, pag. 251, I).
(2) Il y à une étude de CHINARD et des pages intéressantes dans MONGLOND, Jeunesse, pag. 130, et Le Préromantisme, V, I. p. 255-75; et encore dans MOREAt : Chateaubriand, p. 104.
PT
1 où état
pêtes et René angoissé erre sans cesse autour du monastère :
« J’apercevais souvent à une petite fenêtre grillée qui donnait sur une plage déserte, une religieuse assise dans une attitude pensive: elle rêvait à l’aspect de l'Océan où apparaissait quelque vaisseau cinglant aux extrémités de la terre. Plusieurs fois, à la clarté de la lune, j'ai revu la même religieuse aux barreaux de la fenêtre: elle contemplait la mer, éclairée par l’astre de la nuit, et semblait prêter l’oreille au bruit des vagues qui se brisaient tristement sur des grèves solitaires. » (Œuvres, IIT, René, pag. 93).
Ne pouvant se résigner à cette séparation, René décide de partir. Comme toujours les flots sont en harmonie mystique avec son état d’âme; ils se déchaînent furieusement la nuit du départ, présage d’une vie orageuse.
«on n’entendait que le rugissement des flots. Je m’assieds sur un rocher. D’un côté s'étendent les vagues étincelantes, de l’autre les murs sombres du monastère se perdent confusément dans les cieux... La tempête sur les flots, le calme dans la retraite: des hommes brisés sur des écueils, au pied de l’asile que rien ne peut troubler; l’infini de l’autre côté du mur d’une cellule; les fanaux agités des vaisseaux, le phare immobile du couvent: l’incertitude des destinées du navigateur, la vestale connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de la vie; d’une autre part, une âme telle que la tienne, à Amélie, orageuse comme l'Océan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout ce tableau est encore profondément gravé dans ma mémoire. » (2bid, pag. 94).
La religion étroitement liée au tableau de la mer! Ces mêmes thèmes se retrouveront disséminés dans
toute son oeuvre et surtout dans le Génie. Cependant il s’est répété mot à mot en ce qui concerne le contraste entre la paix des couvents et la mer orageuse; il avait déjà traité ce thème dans la Lettre à M. de Fontanes sur la deuxième édition de l’oeuvre de Mme de Staël).
René part et, las et dégoûté, il berce et endort la souffrance qui le porte de rive en rive. Mais, à vouloir trop vivre par le rêve, on risque d’être déçu. « Nous n’avons dans notre coeur ni de quoi toujours souffrir, ni de quoi toujours aimer », a dit un écrivain doucement triste. Il est l’ élève de J. J. Rousseau et trouve au fond de toute chose la tristesse. Rien ne déride son front accablé de soucis: ni la beauté de Céluta, ni l’amour et l’amitié dont il était entouré. I1 assiste à une scène moitié rustique, moitié marine et paraît insensible au charme et à la gaieté de ses compagnons. C’était la fête de la moisson, On devait moissonner dans une baie où la folle-avoine croissait en abondance. @...le bruit des fléaux qui battaient les gerbes, le murmure de l’eau, les rires et les joyeux propos des sauvages, animaient cette scène, moitié marine, moitié rustique. » La lune au soir se leva comme pour éclairer le retour de la flotte des canots et le prêtre, le grand-chef, entonna un chant mélancolique sur les amours de l’astre de la nuit : «Salut, épouse du soleil... O Lune, que tu es belle dans ta tristesse ! » * C’est l’invocation à la lune qui ouvre le poème ossianique Dar-thula (Que tu es belle, fille du ciel! »
C’est l’imagination qui prête la vie aux astres, et qui fait d’eux des personnages doués de sentiment
Ed
et de passion, une poésie sidérale qui était neuve et qui plut. » (1)
À côté de cet amour sans joies sont dépeints les prodiges de l’amitié, la beauté de l’hospitalité et la simplicité et le bonheur dans des coeurs que la société n’a point troublés. Adario et Chactas par exemple, s'aiment fidèlement, voici comment :
« Je suis le rocher, il est la plante marine qui s’estattachée à mes flancs : les flots de la tempête ont miné mes racines: nous roulerons bientôt ensemble dans l’abîme sur lequel nous penchons tous deux. » (Œuvres, III, Les
Natchez, pag. 237).
La société du XVIIIe siècle a connu une sorte de fanatisme de l’amitié. GI1 n’y a que le méchant qui soit seul » écrit Diderot dans le Fils naturel.
De petites esquisses rapides d’amours enivrantes dans des coeurs sauvages, font une jolie diversion à la monotonie du récit des amours et de la tristesse de René. L’une représente une scène amoureuse sur les glaces flottantes du paysage polaire :
« Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines et semées de glaces flottantes, toute cette scène brille éclairée comme à la fois par les feux du couchant et la lumière de l’aurore: on ne sait si l’on assiste à la création ou à la fin du monde. Un petit oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans nos bois, fait entendre son ramage plaintif. [/amour amène alors l’Esquimau sur le rocher de glace où l’attendait sa compagne: ces noces de l’homme aux dernières bornes de la
(1) VAN TIEGHEM, 140. 7. Ossian en France, Rieder, 1917.
terre, ne sont ni sans pompe ni sans félicité. » (pag. 172,
Mémoires. Vol. IT).
C’est une scène pareille que vit Chactas sur les côtes du Labrador :
« Viens, chantait l’Esquimau à sa jeune épouse, viens sur le sommet de notre rocher flottant. Nos amours y seront enchaînés par les vents, au milieu des nuages et de l’écume des flois » (Les Natchez, pa:;. 282).
Une autre petite esquisse est la douce Mila, mais son amour pour Outougamiz est décoré par l’onde douce et claire d’un ruisseau et non par la mer. Voici ce qu’elle dit à peu près à son époux :
« Je dois mourir ainsi que l’humble fleur Qui passe à l’ombre et seulement connue De ces ruisseaux qui faisaient son bonheur. »
Elle le dit en prose, maïs ne fait que répéter la pensée renfermée dans ces vers de René, rimés dans les bois de Combourg. Si on ne retrouve pas le talisman de sa prose magique dans la poésie de Chateaubriand, on ‘y retrouve, en revanche, les rêves et les visions de son adolescence et de sa jeunesse. Bien qué rimés platement, ses poésies sont intéressantes parce qu’eiles nous permettent de lire au coeur de René, à l’âge de seize à vingt-deux ans. Les thèmes qu’il reprendra plus tard dans ses futures créations, les tableaux maritimes, sont ébauchés là : l’étang de Combourg avec ses jones et ses oiseaux, les pins sur des grèves sauvages, les flots exXpirant mollement sur la rive où sommeillant sur un lit d'étoiles, son front
chargé d’ennui penché sur le courant des ondes orageuses, les mondes enchantés baignés par les eaux d’une mer inconnue.
«Comme Fénelon et Jean-Jacques, il a abandonné l’art des vers; mais les poètes qui écrivent en prose sont comme ces vieux marins qui gardent dans leur allure, même quand ils marchent sur la terre ferme, quelque chose du rythme des vagues et du roulis du large. » (1)
Après avoir moissonné sur la terre du Nouveau- Monde ces charmantes fleurs d’ amours exotiques, l’auteur fait revivre dans la vieille Europe trois autres fleurs d'amour: Velléda, Cymodocée, Blanca. Toutes trois ont vécu en des pays divers, mais toutes trois sont également belles et chères à nos coeurs : Cymodocée, charmante comme Calypso, Velléda, étrange et mystérieuse comme une fée du temps de Merlin, Blanca, fière et ardente comme les châtelaines du Moyen-Age. Leurs histoires d’amour sont tristes : elles ne furent pas heureuses, Leurs amoureux avaient emprunté l’âme de René, et celui-ci ne portait pas de bonheur aux coeurs qu’il troublait; Gil étouffait la félicité ». La plus enivrante de ces histoires est celle de Velléda, la plus triste, celle qui nous donne le plus de peine, est celle de la petite fille d’Homère, la douce Cymodocée.
Velléda est ardente et belle. Elle à un charme puissant qui trouble Eudore, et d’elle se dégage un par-
(1) P. Morrau. Chateaubriand, pag. 147.
8 — R. VALLESE - ERCOLANO, Le thème.ete.
fum mystérieux qui enivre et qui empoisonne. Plusieurs traits sont empruntés à Lucile :
« Dans les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de Walter-Scott, douée de la seconde vue; dans les bruyères armoricaines, elle n’était qu’une solitaire avantagée de beauté, de génie et de malheur. »
(pag. 216. Mémoires, Vol. I)
Velléda apparaît la première fois comme une déesse ou une fille de Morven, guidant son esquif sur une mer orageuse :
« Elle chantait en luttant contre la tempête et semblait se jouer dans les vents: on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance tant elle paraissait les braver. »
(Œuvres, IV. Les Martyrs, pag. 134).
Elle aime Eudore qui, tout en étant bouleversé à sa présence, se défend d’aimer l’étrange prêtresse. Elle lui dit des choses troublantes et brûlantes : c’est la fatalité qui l’entraîne. Elle semble avoir bu le philtre amoureux d’Yseult et, comme Yseult, elle à bu sa destruction et sa mort. Tout ce qu’elle dit est étrange et beau. Comme nous sympathisons avec elle et que nous regrettoris la froideur d’Eudore! Une mer orageuse qui gémit et qui hurle semble l’écho de son désespoir. Les convulsions, l’agitation des vagues sont celles de l’Âme de Velléda: la clameur des flots contre les écueils est le cri désespéré de ce coeur repoussé. Toute cette mer démontée semble la symphonie lyrique qui reproduit les troubles et l’agitation de cet amour orageux.
Une nuit de tempête Eudore surveillait la côte dan-
gereuse où s'élève une longue suite de pierres druidiques :
«Battues des vents, des pluies et des flots, elles sont là solitaires entre la mer, la terre et le ciel. Leur origine et leur destination sont également inconnues. Monuments de la science des Druides, retracent-elles quelques secrets de l’astronomie, ou quelques mystères de la divinité? On l’ignore. Maïs les Gaulois n’approchent point de ces pierres sans une profonde terreur. Ils disent qu’on y voit des feux errants, et qu'on y entend la voix des fantômes. »
(ibidem, pag. 147. X).
Ce sont les célèbres Alignements de Carnac, en Bretagne, auprès de Quiberon. Ils sont en réalité plus éloignés de la mer que cette description ne le donne à croire,
Dans la solitude de ce lieu et la frayeur qu’il inspirait, tout à coup, Eudore entendit du bruit et vit un fantôme qui fuyait. C'était Velléda. Après un cri passionné, Velléda prit Eudore par la main et le conduisit sur la pointe la plus élevée du dernier rocher druidique :
« La mer se brisait au-dessous de nous parmi les écueils avec un bruit horrible. Ses tourbillons, poussés par le vent, s’élançaient contre le rocher et nous couvraient d’écume et d’étincelles de feu. Des nuages volaient dans le ciel sur la face de la lune qui semblait courir rapidement à travers ce chaos. » (2bidem, pag. 148, X).
Le tableau a une beauté sinistre et fait frissonner. Peut-être René a-t-il vu dans le même décor, ou à peu près, sa soeur Lucille quand, ivres de solitude, ils se promenaient ensemble,
« Une vague furieuse vient roulant contre le rocher qu’elle ébranle dans ses fondements. Un coup de vent déchire les nuages, et la lune laisse tomber un pâle rayon sur la surface des flots. Des bruits sinistres s’élèvent sur le rivage. Le triste oiseau des écueils, le lumb, fait entendre sa plainte semblable au cri de détresse d’un homme qui se noie. » (tbidem, pag. 149).
Tout le tableau a un caractère ossianique. Les flots déchaînés sont ici encore en harmonie avec la passion orageuse qui bouleverse Velléda. Leur clameur semble accompagner, d’une basse profonde, les mots exaltés et véhéments de la tragique prêtresse. Dans un élan de folie elle essaie de se jeter dans l’abîme, mais Eudore la retient, la serre dans ses bras et, correspondant à cet amour passionné, vaine tous ses scrupules de chrétien, Maïs ce fut un amour trop bref, hélas! La vierge de Sayne ne pouvait impunément violer ses voeux. Elle meurt, trois jours après, égorgée de ses propres mains, & comme une moissonneuse qui à fini son ouvrage et qui s’endort au bout du sillon ».
Velléda est belle comme Niobé, comme Ariane, comme toutes les grandes héroïnes tragiques de l’antiquité. Sa mort produit sur Eudore le même effet que la mort de Mme de Beaumont sur Chateaubriand.
L'amour de la petite C'ymodocée n’a pas de teintes si sombres et si troubles, mais lui aussi est bien triste. Avant de connaître Eudore la jeune prêtresse était si insouciante et si heureuse d’être la petite fille d’Homère! Nourrie des plus beaux souvenirs de l’antiquité, dans la docte familiarité des Muses, Cymodocée déve-
# L'OEUVRE DE CHATBAUBRIAND ai7
loppait chaque jour de nouveaux charmes. Même le paysage prête le ravissement d’une beauté lumineuse et plein d'harmonie à tout le tableau, et forme un contraste éclatant entre l’antiquité, les souvenirs d’un passé grandiose, et la jeunesse insouciante de la prêtresse des Muses,
La première fois qu’elle vit Eudore ce fut dans la douceur d’une nuit lunaire, dans la Messénie rêveuse et douce, éclairée d’une lune virgilienne. Ce fut à l’abri d’une fontaine où, s’étant égarée, elle était allée chercher la protection de la naïade. Elle le crut d’abord le chasseur Endymion et le jeune homme crut qu’elle était un ange. Ainsi, dès le premier instant de leur rencontre, leurs religions les troublèrent profondément.
Tout d’abord Eudore, pour vaincre l’amour qu’il ressent pour la petite fille d’Homère, songe à se dérober au péril qui le menace :
« ainsi lorsque la tempête n’a Roue encore éclaté, que tout paraît tranquille sur le rivage, que des vaisseaux imprudents osent déployer leurs voiles et sortir du port, le pêcheur expérimenté secoue la tête au fond de sa barque et, appuyant sur la rame une main robuste, il se hâte de quitter la haute mer, afin de se mettre à l’abri derrière un rocher. » (Œuvres, IV, Les Martyrs, 172,
Ti XTT):
Mais la fuite ne sauve pas Eudore de l’ouragan de la passion. Les deux jeunes gens s’aiment et cet amour trouble le père de Cymodocée. Ses troubles sont comparés à une manœuvre de bord :
« Lorsque le serein Borée et le vent nébuleux du midi se disputent l’empire des mers, les matelots se fatiguent à présenter tour à tour la voile oblique à la tempête: ainsi Démodocus cède ou résiste aux sentiments contraires qui l’agitent. » (2b1d, 179, XIII).
Voici une image marine qui rappelle encore toute une habile manœuvre à bord. Menacée d’être enlevée par les soldats d’'Hiéroclès, Cymodocée
« presse dans ses bras la tête sacrée de son époux et la voile est repliée moins étroitement autour du mât pendant la tempête. » (1bid, 199. XIV).
Mais la tempête de la persécution contre les chré-
tiens sévit avec beaucoup de violence, et les deux amoureux, obligés de se quitter, se donnent rendezvous sous le portique du temple de Minerve. Leurs adieux sont pathétiques et embellis par
« l’astre du jour qui, prêt à se plonger dans la mer, frappait de ses derniers rayons les colonnes du temple
de Minerve. » (ibid. pag. 205, XV).
Cymodocée apparaît belle comme «la déesse aux yeux pers»). Elle semblait sortir de son temple et «prête à rentrer dans l’Olympe ». En vain l’auteur s’efforce de la comparer à la biblique Rachel; elle demeure toute païenne et sa douleur, comme celle de son père, à des accents profondément humains. Le seul Eudore paraît un peu trop emphatique, trop (à la Bossuet», trop solennel dans son affliction. Cependant
« La lune paraît à l'horizon; son front d’argent se couronnait des rayons d’or du soleil dont le disque s’enfonçait dans les flots. C’était l’heure qui ramène aux nautoniers le vent favorable pour sortir du port de l’Attique…
Le vent venait de se lever: Les flots légèrement agités, battaient le rivage: les galères déployaient leurs voiles, on entendait les cris des matelots qui levaient l’ancre avec
de grands efforts. » (2bid. pag. 209, XV).
Démodocus est fou de douleur. («Je ne verrai point revenir ta voile blanche » s’écrie-t-il dans son désespoir. On songe à la douleur d’Achille à qui on à ravi sa Briséis, ou à la douleur de Tristan qui n’espère point revoir la voile blanche qui annonce son Iseult. Les souvenirs se mêlent.
« ...les mariniers enlèvent Cymodocée, les esclaves entraînent Démodocus, Eudore se jette dans la barque qui le transporte à son vaisseau. La flotte sort de Phalère, et les matelots couronnés de fleurs, font blanchir la mer
sous l’effort des rames. » (ibid, 209. XV).
(Ce départ à beaucoup de traits de ressemblance avec celui de Chactas s’éloignant de Toulon. (v. Les Natchez, pag. 276. L. VIT).
Qui pourra jamais décrire l’amertume, les chagrins de Démodocus? Il passa la nuit sous un portique du temple où il avait vu sa chère enfant avant son départ, et il voulait découvrir, aux premiers rayons du jour, la galère de Cymodocée.
« L’aurore éclaira bientôt les flots solitaires où l’on cherchait en vain quelque voile; mais on apercevait encore sur les vagues aplanies, la trace blanchissante des vaisseaux que l’on ne voyait plus. Déjà le soleil sortant de l’onde dorait et brunissait à la fois, la face de la mer.»
(ibid, 258. XIX).
Il éclata en sanglots; jamais il n’avait vu l’aurore
sur les mers sans avoir à ses côtés sa fille chérie. Sa douleur ressemble à celle de Priam.
Cymodocée, aidée de l’ange des mers, accomplit un beau voyage, Sa nourrice lui parlait (des plaines azurées d’Amphitrite, où les Néréides font entendre leurs concerts ». La religion païenne exerçait tous ses charmes sur la jolie prêtresse des Muses. Le cap Sunium «élevait sur la pointe d’un rocher son beau temple dont les colonnes de marbre blanc semblaient se balancer dans les flots avec la lumière dorée des étoiles ».
C’est le « Sunium, cap sacré d'Athènes » de l’Odyssée, ITI. vers 278. L'architecte mystique a bâti, sur les débris qu’il avait vus pendant son Itinéraire, le temple fameux de l’antiquité. Dans le Génie aussi il évoque l’image de Platon, (assis au pied d’un temple, sur la! pointe d’un cap battu des flots ». (Œuvres, Génie, pag. 20).
Cymodocée était assise sur la poupe ornée de fleurs, entre les statues d’ivoire de Castor et de Pollux. « Elle paraît Myrto, la Jeune Tarantine » de Chénier (1). Que de souvenirs, que d’attraits dans cette religion qu’elle à quittée et qui est si belle! Ses soupirs paraissent des regrets.
Des paroles troublantes, apportées par le souffle des zéphyrs, parvenaient sur la mer jusqu’au vaisseau. C'était un chant en l’honneur de Vénus :
« Qu'il aime demain, celui qui n’a point aimé! Qu'il aime encore demain, celui qui a aimé! Ile heureuse
(1) La Jeune Tarentine parut au Mercure en 1801.
(c’est l’île de Chypre) tout sur tes bords délicieux atteste les prodiges de l'Amour. Nautoniers, fatigués des périls, attachez l’ancre à nos ports et ployez à jamais vos voiles... Ce sont les Grâces qui filent ici les instants des mortels... Qu'il aime demain, celui qui n’a point ai-
mé! » (ibid, 231. XVII).
Ces chants profanes n'étaient pas faits pour inspirer une contemplation mystique. Ils avaient les accents de la «Chanson de Bacchus » de Lorenzo il Magnifico :
Quant’è bella giovinezza, che si fugge tuttavia !
Chi vuol esser lieto, s1a :
di doman non c’è certezza.
C’est aussi l’ardente invocation de Lucrèce : («Ame de l’univers, volupté des hommes et des dieux, belle Vénus, c’est toi qui donnes la vie à toute la nature. Tu parais : les vents se taisent, les nuages se dissipent, le printemps renaît, la terre se couvre de fleurs, l’Océan sourit » (1).
Cymodocée était troublée en écoutant ce chant, les nautoniers aussi.
« La proue d’airain fendait les vagues avec un bruit harmonieux: chargée des parfums de la fleur de l’oranger et de l’encens des sacrifices, la brise enflait doucement les voiles et les arrondissait comme le sein d’une
jeune mère. » (Œuvres, IV, Les Martyrs, XVII, pag. 231)
C’est une évocation passionnée et nostalgique. Au don du rythme s’ajoute la rêverie profonde, la dou-
(1) Cité par Souriau. Histoire du Romantisme V. Ier,
ceur mystique que les sons et les parfums savent rendre dans une harmonie ravissante. La dernière image se retrouve plusieurs fois dans les poèmes ossianiques. La touchante Astarté qui a péché par amour contre l’Eternel , et qui fait partie de la troupe des diables déchaînés contre les Chrétiens, combat secrètement la fille d'Homère. C’est elle qui émeut Cymodocée par le murmure des chants corrupteurs. Maïs celle-ci craint de blesser la religion de son époux et veut vaincre son émotion par des prières. Tout de suite :
«le vent s’est élevé, les flots battent sur les deux flancs de la galère; c’est le seul bruit qui accompagne la prière de l’amour: passion orageuse, que le matelot nourrit au milieu de la solitude des mers comme le pàtre dans la profondeur des bois. » (2b1dem, pag. 232).
L'Eglise ne laisse pas échapper sa nouvelle conquête; Cymodocée, baptisée sur les bords du Jourdain, est ramenée par une furieuse tempête (la même que l’auteur décrit dans les Natchez et dans les HMémoires) à Rome, auprès de son époux. Voici les paroles enfiammées qui résonnaient dans la prison des chrétiens :
« Puisque toute la vie, se réduit à quelques jours, que vous serait-il revenu des grandeurs de votre naissance? Que vous importe aujourd’hui d’avoir accompli le voyage dans un esquif ou sur une trirème? L’ esquif même est préférable, car il vogue sur le fleuve auprès de la terre, qui lui présente mille abris; le vaisseau navigue sur une mer orageuse où les ports sont rares, les écueils fréquents, et où souvent on ne peut jeter l’ancre, à cause
de la profondeur de l’abîme. » (1bid, p. 314. Liv. XXII).
Chactas avait parlé de même à son ami René; il
Pda
avait seulement remplacé le mot esquif par (la pirogue chargée de lianes et de machines ». (Œuvres, LIL, Les Natchez, pag. 269).
Eudore aussi, désabusé de tout comme René, avait dit, avant sa conversion :
« Nous comparions la vie à un port de mer où l’on voit aborder et d’où l’on voit sortir des hommes de tous les langages et de tous les pays. Le rivage retentit des cris de ceux qui arrivent et de ceux qui partent: les uns versent des larmes de joie en recevant des amis; les autres, en se quittant, se disent un éternel adieu, car une fois sorti du port de la vie, on n’y rentre plus. » (Les Martyrs, pag. 80, V).
Dans la prison Cymodocée, tout enflammée d'amour profane, reste toujours la fidèle prêtresse des Muses. À la veille de son supplice, qu’elle ignore pourtant, elle chante ces paroles harmonieuses qui sont encore un soupir nostalgique vers le pays et la religion de ses ancêtres :
« Légers vaisseaux de l’Ausonie, fendez la mer calme et brillante! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents ! Courbez-vous sur la rame
agile. Reportez- moi, sous la garde de mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamysus... Ah! s’il m'était permis d’implorer encore les Grâces et les Mu-
ses !... » (ibid. 311, XXIIT).
C’est le chant du cygne soupiré par la jeune païenne dans sa prison et qui rappelle la chanson de mort chantée par Chactas. La douleur de Démodocus, qui ne réussit pas à faire abjurer la religion chrétienne à sa fille, est comparée aux plaintes et aux gémissements d’Alcyon :
« Alcyon qui bâtit son nid sur les vagues, fait entendre avec ses petits de douces plaintes dans le berceau flottant que la vaste mer doit bientôt engloutir. » (1bidem,
pag. 316. XXIIT).
L’ange du repos, invoqué par Cymodocée pour faire endormir son père, descend sur la terre où le conduit un long cri de douleur et, à son passage «les flots s’assoupissent ». C’est Morphée ou bien c’est un souvenir de l'Odyssée (Chant XII) «...un Daimôn assoupit les flots ».
Sur l’arène Cymodocée meurt dans les bras de son époux, sous la dent du tigre et tombe comme une fieur que la faux du villageois vient d’abattre sur le gazon. Son dernier regard plein d’amour s'était posé sur son Eudore, et jusqu’à son dernier instant elle avait été une petite amoureuse, naïvement chrétienne, inconsciemment païenne, et seulement désireuse de plaire à son époux. C'était la grâce, la beauté, la jeunesse qui venaient d’être immolée sur l’arène du cirque. En voulant peindre une charmante conquête de l’église chrétienne, l’auteur n’a réussi qu’à nous faire idolâtrer cette jolie fleur de la Grèce, et à nous faire regretter une victime injustement sacrifée.
Blanca, l’ héroïne du Dernier Abencérage, est la dernière fleur d'amour que l’auteur cueille dans le jardin de ses chimères: peut-être est-il exagéré de dire «de ses chimères », car c’est un épisode de sa vie, écrit avec un art et une tendresse infinis. Il à voulu fixer à jamais l'ivresse fugitive de quelques heures de bonheur vécues avec une femme exquise et
charmante, Même s’il est vrai qu'il ait fait des emprunts à Volney, à Florian, à Tressan, à Swinburne, à Pérez de Hita, &ce qui importe, répétons-le avec M. Hazart et Mme Durry, — c’est moins de découvrir les sources de Chateaubriand que d’observer la façon dont il les utilise » (1).
Après l’Abencérage il est pris par la vie politique et d'action. La vie de Rancé, oeuvre de décadence, porte, il est vrai, l’esquisse d’une jolie figure de femme, Marcelle de Castillane, fille de Renée de Rieux, mais c’est une silhouette dessinée au crayon, légèremente et vite effacée.
Les thèmes anciens de la mer, de l’amour et de la mort se retrouvent encore dans ce récit qu’on peut appeler le chant du cygne. Si Blanca ne meurt pas tragiquement comme ses autres soeurs d'amour, elle aussi est malheureuse et nous Sentons qu’elle mourra de chagrin. Le récit à l’opacité grise de la tristesse, et il est cadencé et mesuré comme une romance d’antan. Dans sa grâce un peu apprêtée, comme dit Sainte-Beuve, cette douce histoire se rattache aux poèmes du Moyen-Age. Il semble que l’on entende les anciennes histoires d’amour des troubadours ou un des doux lais de Marie de France. Blanca paraît la princesse endormie que l’Enchanteur est allé réveiller au moyen de la baguette des fées. Tous les chevaliers anciens avec leurs serments d'honneur et de fidélité revivent dans Lautrec, Aben-Hamet et Don Carlos. Tous les trois,
(1) Les Aventures du Dernier Abencérage par M. Durex et P. Hazarr,
ils pourraient s’asseoir à la table ronde du roi Arthur tant ils ont les vertus des anciens héros de la chevalerie. Blanca est belle comme le sont les châtelaines du Moyen-Age et c’est Mme de Noaïlles, la j0lie « Mouche », qui en a fourni le modèle. Mais à travers les soupirs, les jalousies, les tourments d’un amour qui enflamme et qui consume, le paysage breton avec ses brumes et ses nuages, avec ses grèves et ses flots blanchissants d’écume, revient aussi dans le décor du tableau, et remplace le paysage lumineux de l'Espagne. La mer n’est pas au premier plan, il est vrai, mais elle remplit tout le coeur de l’Abencérage, et elle se montre en échappée, en raccourci, si ce n’est par images, tout le long de la nouvelle.
Comme René, Aben-Hamet est né au bord de la mer:
« La cabane de cette famille (des Abencérages) qui jadis eut des palais, n’était point placée dans le hameau des autres exilés, au pied de la montagne du Mamelife; elle était bâtie parmi les débris mêmes de Carthage, au bord de la mer, dans l’endroit où saint Louis mourut sur la cendre, et où l’on voit aujourd’hui un ermitage mahométan .»
Aben-Hamet se rend en Espagne, au pays de ses ancêtres. (11 s’embarque à l’échelle de Tunis; un vent favorable le conduit à Carthagène, il descend du navire et prend aussitôt la route de Grenade. » Cela pourrait être ajouté à l’Ztinéraire. C’est la continuation du voyage de Chateaubriand.
Lorque l’Abencérage découvre le faîte des premiers édifices de Grenade, tout ému il s’adresse à son guide
et le flatte avec une belle image maritime : (1) « Guide, sois heureux! ne me cache point la vérité, car le calme régnait dans les flots le jour de ta naissance. »
Un souvenir de son enfance sur la grève de Saint- Malo, se mêle aussi à sa première déclaration d’amour :
{€ Je me disais autrefois: « L’eau de la mer qui dort à l’abri dans le creux du rocher est tranquille et muette, tandis que tout auprès la grande mer est agitée et bruyante. Aben-Hamet ainsi sera ta vie, silencieuse, paisible, ignorée dans un coin de terre inconnue tandis que la cour du sultan est bouleversée par les orages. Je me disais cela, Jeune chrétienne, et tu m'as prouvé qne la tempête peut aussi Éoabler la goutte d’eau dans le creux du rocher. »
Sa mère, très malade, le rappelle à Tunis pour l’embrasser et le bénir avant d'abandonner la vie. Il part : «les vents l’emportent aux bords africains. » Après quelques mois de deuil il «monte sur son vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga ». Tà, sa jeune fiancée l’attend :
« Elle avait prié son père de la conduire à Malaga. Du haut des montagnes qui bordaïent la côte habitée, elle suivait des yeux les vaisseaux lointains et les voiles fugitives. Pendant la tempête, elle contemplait avec effroi la mer soulevée par les vents: elle aimait alors à se sentir baïonée par les mêmes vagues, enlevée par le même tourbillon, qui menaçaient les jours d’Aben- Hamet. Quand elle voyait la mouette plaintive raser les flots avec ses orandes ailes recourbées et voler vers les rivages d'Afrique, elle la chargeait de toutes ces paroles d'amour, de tous ces voeux insensés qui sortent d’un coeur que la passion dévore. »
(1) Cfr. SWINBURNE, Voyage en Espagne, (cité par P. Hazarp et Mme Durry, Le dernier Abencérage.
Ici encore le paysage est en harmonie avec l’état d'âme; il y a alliance entre le paysage maritime et les dispositions d'esprit de la jeune Espagnole. D’autre part cette mer brumeuse, ces mouettes plaintives, ces nuages amenés par la tempête évoquent bien plus l'Océan breton, interprété avec des souvenirs d’Ossian, qu’une mer espagnole. C’est toujours la mer de son pays qu’il voit partout : les tristes sanglots des flots qui blanchissent les plages de n’importe quelle contrée, renferment les visions des souvenirs de son enfance et de sa première jeunesse. Le voile de tristesse, qui enveloppe toute son oeuvre, est toujours en harmonie avec la voix sourde des vagues.
Blanca voit enfin son fiancé revenir. Un jour qu’elle errait sur le plage, elle aperçut une longue barque dont la proue élevée, le mât penché et la voile latine annonçaient l’élégant génie des Maures. Blanca court au port, et voit bientôt entrer le vaisseau barbaresque, qui faisait écumer l’onde sous la rapidité de sa course. Un Maure couvert de superbes habits se tenait debout à l’avant. (La barque arrive, abaisse ses voiles, touche au môle, présente le flanc : le Maure s’élance sur la rive qui retentit du son de ses armes. »
La scène est toute chevaleresque et cette barque est toute pareille aux barques merveilleuses du folklore ponantais: |” Abencérage a quelque ressemblance avec Jaufré Rudel qui va en terre landhana pour l’amour de Mélisenda, ou bien nous rappelle (la nef enchantée » du lai de Guigemar. La tradition littéraire et les souvenirs de la vie réelle de Chateaubriand se mêlent encore une fois,
17 Abencérage n’aime pas plus les montagnes que ne les aimait René. Une jour où Blanca ne va pas au rendez-vous sur le rivage, mais l’informe qu’elle l’attend à Grenade, il est saisi par les plus sombres pressentiments., (Les montagnes lui parurent d’une solitude effrayante, et il tourna plusieurs fois la tête pour regarder la mer qu’il venait de traverser y». Etait-ce le regret de l’avoir traversée pour une infidèle, ou bien était-ce le besoin de soulager son amertume par la vue de ces flots amis et nourriciers? Blanca l’adorait, il est vrai, mais à ses côtés avait surgi Lautrec; une sourde jalousie augmentait les tourments d’Aben-Hamet, d’autant plus que Blanca ne se décidaitpas à renoncer à la religion de ses ancêtres. Tout cela troublait profondément le Maure qui, lui non plus, ne réussissait pas à renoncer à son prophète.
Oh! cette soirée chez Lautrec, quelle angoïsse devait-elle produire! Les couplets de la romance si mélodieusement plaintifs
Combien j’ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance...
avaient réveillé toute la nostalgie de l’émigré, toutes les amertumes de l’exilé. Les souvenirs du lieu natal se précisaient :
« Te souvient-il du lac tranquille Qu’effleurait l’hirondelle agile, Du vent qui courbaïit le roseau
9 — R, VALLESE - ERCOLANO, Le thème etc,
Mobile, Et du soleil couchant sur l’eau, Si beau? »
Combourg avec son étang et ses roseaux se dressait encore devant le spectateur accablé da tristesse sans borne. Une page surtout des Mémoires, revenait toute vivante :
« Le soir je m'embarquais sur l’étang, conduisant seul mon bateau au milieu des jones et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là, se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis: Tavernier enfant était moins attentif au récit d’un voyageur. Elles se jouaient sur l’eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s’élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver
leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu’elles remplissaient de leur ramage confus.»
Etait-ce René ou bien Lautrec, l’émigré qui souffrait? Encore une fois les souvenirs vécus se mêlaient aux chimères créées par la fantaisie.
Il était tout naturel qu’à la romance de Lautrec, le Maure répondît par la naïve ballade qui célébrait les exploits des Abencérages, mais comme son coeur était loin de songer au triste dénouement que cette ballade amenait ! Avec le Dieu des chrétiens, un autre fantôme non moins redoutable surgissait à côté de sa bien-aimée : le Cid!
Doublement déçu, et dans son amour et dans sa vengeance, le Maure est obligé de repartir, de retourner au désert. C’est Blanca qui le lui ordonne
dans un cri cornélien. Par mer il était venu triste, mais animé du désir de venger ses aïeux, par mer il s’en allait plus triste et plus accablé que jamais ; son amour était à jamais brisé, et ses aïeux ne pouvaient plus être vengés. On comprend que désormais le souvenir de Blanca sera attaché à tous ses pas comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu’on ne voit pas.
Et Blanca, après le départ de son fiancé fut sérieusement malade. Revenue à la vie, elle allait errer chaque année sur les rochers, en vue de la mer, comme si par enchantement son Aben-Hamet devait encore revenir. Son amour était le feu qui allume le flambeau et le dévore : c'était la passion qui consume et dont on meurt, c'était la destinée de Tristan et Iseult, l’éternelle et toujours nouvelle histoire d’Elle et Lui. «Haa doulce amie, a Dieu vous commant. Jamais ne me verreA ni moy vous. Dieu soit gardé de vous. A Dieu je m’en voys, je vous salue ».
C’est le dernier soupir de Tristan au bord de la mer qui le séparait de son amie.
Aux rivages antiques des mers
Quel est (ce grand secret de mélancolie que la lune aime raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers? » L’abbé Morellet (Mords-les, disait Voltaire) n’y comprenait rien. Il lui aurait suffi pourtant, d'accompagner religieusement l’auteur (et c’est ce dont l’abbé Morellet était le plus incapable) dans son Voyage en Grèce, ou d'approfondir ce passage :
« Les flots de l’Egée, qui viennent expirer sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d’un autel, le cygne qui fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents, produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris: on dirait qu’un souffle divin anime encore la poussière des temples d’Apollon et des Muses ; et le paysage entier, baigné par la mer, ressemble à un tableau d’Apelle, consacré à Neptune et suspendu à ces rivages. » (Génie, Liv. V, pag. 184, IV).
Tristesse irrémédiable des choses éteintes, émotions d’un passé qui chante et revit par le pouvoir de la magique intuition de René et par les sortilèges de son imagination passionnée ! Ce qui est périssable à côté de ce qui est éternel : c’est 1à, dans ce contraste pathétique, le grand secret de mélancolie qu'aucun poète mieux que lui n’a su comprendre et exprimer. (A l’angoisse de notre brièveté, à la troublante histoire des catastro-