SUITE DU PRÉCÉDENT
L'abbé, qui n'avait pas voulu jusqu'alors employer toutes ses forces contre Eugène, reprit la parole d'une manière qui fît juger qu'il allait dire quelque chose de considérable. Après avoir fait un long discours contre la vanité des gens du monde, qui, durant leurs plus belles actions, n'ont point d'autres vues ni d'autre espérance que d'être loués des hommes , ou bien de réussir en quelque dessein où leur ambition et leur avarice sont intéres-
ENTRETIEN X» 3oï
sées, 11 voulut venir au point essentiel delà dispute; mais il fut obligé de s'arrêter, et d'attendre que la plus illustre compagnie qu'il eût osé désirer, et qui arriva dans ce moment, fût placée. C'était le roi, qui, ayant été averti que l'abbé avait entrepris d'examiner quelques propositions d'Eugène, et qu'ils disputaient ensemble touchant l'alliance du beau naturel avec la grâce , voulut honorer leur dispute de sa présence royale. 11 y vint donc, suivi de tout ce qu'il y avait alors à la cour de princes et de seigneurs, et même de plusieurs dames qui crurent être intéressées dans le sujet de cette conférence.
Comme c'était l'abbé qui parlait lorsque Sa Majesté était entrée , elle l'avertit de reprendre la j)arole. L'abbé le fit, et après s'être acquitté des cérémonies ordinaires et avoir fait connaître l'état de la question , s'adressant à Eugène : Les louanges, lui dit-il , que vous venez de donner aux vertus et au naturel excellent des Païens, sont directement contraires à la doctrine des Saints Pères, qui soutiennent d'une voix commune que ces vertus-là sont des crimes et des corruptions , parce qu'elles sont mortes, n'étant pas animées de la foi de Jésus-Christ , et que le beau naturel d'où elles sortent comme de leur principe , est une faculté de sa nature corrompue, qui ne peut produire que des fruits mortels. De manière , ajouta-t-il , que toutes les actions humaines où la vertu du Sauveur ne coopère point , comme sont les aumônes d'un Chrétien qui est hors de la grâce, et les aumônes d'un Païen qui ne connaît point le vrai Dieu, ne sont devant Dieu que des objets d'horreur, et de vrais péchés dignes d'être punis éternellement. Il cita là-dessus quantité de passages où il crut que les saints Docteurs avaient effectivement enseigné cette doctrine j il
3o2 ENTRr.Tii-::^ x.
n'omit pas les vers fameux de Saint Prosper, qui ont retenti si souvent dans les écoles , qui exercent encore aujourd'hui l'esprit de plusieurs scolastiques durant les disputes, et qui ne signifient que ce que je viens de dire, que toutes les bonnes œuvres qui ne viennent point de la vraie foi ni de la grâce de Jésus-Christ , quoique le monde les admire et leur donne des récompenses , sont devant Dieu des péchés dignes d'être punis dans l'enfer.
Enfin l'abbé regarda Eugène : Vous avez dit jusqu'à cette heure de belles choses , ajouta-t-il , mais ne perdons plus de temps ; venons au point , et accordons, s'il est possible, votre morale avec celle qui est contenue dans les paroles que je viens de rapporter.
Oui, Monsieur, venons au point, reprit Eugène ; mais le point est d'accorder ce que vous dites avec la morale de Jésus-Christ , qui est la première et la plus ancienne qui ait été prêcliée dans rÉglise catholique. Voici en deux mots toute la théologie que j'avance sur le sujet que vous proposez. Je dis que ce que nous appelons la bon^ té, l'honnêteté, la civilité sincère, la grandeur d'esprit et de courage , et les autres vertus naturelles, quoiqu'elles se trouvent dans les Païens et dans les pécheurs , sont les effets de la passion du Sauveur et les premiers fruits de la rédemption. C'est le sang du crucifié qui a fait naître dans leur âme ces vertus-là; de sorte que leurs actions, teintes d'un sang si précieux, ne peuvent pas manquer de plaire à Dieu, et de recevoir de ses mains justes et libérales des récompenses conformes à leur état et à leurs mérites.
Cléarque témoigna être surpris et scandalisé de cette proposition. Ce que je viens de dire, repartit Eufjène, si vous voulez prendre la peine de
ENIIIETIEN X. 3<j3
répondre à trois ou quatre questions que je vuis vous faire , vous le direz vous-même avant que nous soyons séparés; vous confesserez que ce qu'il y a en ceci de plus étonnant et de plus difficile à concevoir, c'est que tout habile homme et tout grand théologien que vous êtes , vous n'ayez pas encore connu une vérité si certaine et si honorable au Sauveur du monde. J'espère même que vous le confesserez avec d'autant moins de peine que mon intention en tout ce discours n'est autfÇque d'obéir aux conseils de Saint x^uguslin^qui m'avertit que lorsque nous voyons quelque chose de loual)le dans le naturel et dans les actions des pécheurs, nous les devons regarder comme des présents du ciel , et en attribuer l'honneur à la sainteté de leur principe plutôt qu'à leur volonté criminelle.
Dites-moi donc , s'il vous plaît, n'est-il pas vrai que le jour que nous naquîmes dans le paradis terrestre, nous naquîmes avec deux facultés ou deux puissances extrêmement nobles, et toutes deux iialurelles, et dues naturellement à la disnité de notre âme? L'une est la puissance de connaître Dieu par la vue des créatures : In quolibet homine est recta ratio qua quœlihet anima suiim potest cognoscere principium ; l'autre est la puissance de connaître notre prochain comme prochain, et de l'aimer d'un amour civil et sincère, sans rei^arder notre intérêt : Indidit Dens natitrœ nostrœ quoddam amatoriuin , ut aller alterum diligamus.
Labbé ayant confessé la vérité et approuvé ces deux paroles : N'est-il pas vrai , poursuivit Eugène , que Thomme, ingrat dès qu'il eut reçu ces deux bienfaits , offensa son bienfaiteur et tomba dans le péché? Ce péché, selon les termes des Saints Pères, ne fut-il pas comme une irruption de ténèbres qui se répandirent soudainement sur nous, et qui clouffcrcnt ce que nous
3o4 ENTRETIEN X.
avions de lumières, de sorte que nous nous trouvâmes inopinément au milieu d'une nuit profonde, environnés d'ignorance, de mort et de corruption? D'accord, répondit Cléarque.
Accordez- vous, reprit le théologien, ce qu'on ajoute, qu'en cet état, nous cessâmes de connaître Dieu et de connaître notre prochain ; que nous ne sûmes plus ce que c'était que la charité divine ni ce qu'était l'amitié naturelle, ou la honte mora*rè ; que , couverts de ces ombres funestes , nous devînmes incapables de faire aucune action de vertu , et que nous n'eûmes plus d'autre pouvoir que d'agir aveuglément pour la satisfaction de l'amour - propre et pour les intérêts infâmes de la brutalité? Est-ce*là la doctrine de Saint Augustin et des autres théologiens de l'ancienne Eglise? Ce l'est assurément , repartit l'abbé, qui cita même quatre ou cinq textes des meilleurs auteurs touchant l'obscurité et la captivité qui se formèrent dans nous dès qu'Adam eut commis sa faute.
Est-il vrai, poursuivit Eugène, que cette obscurité et cette impuissance malheureuse ne vinrent pas seulement de l'éloignement de la grâce et do l'absence du soleil, mais aussi de l'élévation d'un nuage qui se forma autour de notre âme, et qui, pénétrant nos facultés les plus intimes, y fit naître l'engourdissement , la pesanteur et l'immobilité, ou pour dire le vrai mot, y fit naître une vraie paralysie spirituelle? La pensée de ceux qui le disent lî'est-elle pas que les humeurs du corps étant corî^mpues par la malice du péché , il en sortit de noires vapeurs et des exhalaisons pernicieuses qui s'insinuèrent partout , et qui causèrent dans nousdeux grandes infirmités, qui furent cet aveugle-' ment et cette paralysie, paralysie qui s'étendit jusque sur notre liberté, et qui nous ôla la puis»
ENTRETIEN X. 3o5
sance de marcher vers le ciel et de faire aucune action de vertu?
C'est leur pensée, re'pondit Cléarque. Disent-ils Lien , réplique Eugène ? Très-bien , dit l'abbé ; au moins, ajouta-t-il, c'est la théologie des Saints Pères, ce sont leurs propres termes : Gentes extlncto jiaturalis legis ardore,fumi amarissiml, etoculis noxil , tenehrosœque caliginis irwohehantur erro^ rlbus. Exhalabantur nebulœ de liniosa concupiscentia carnis , et obnubilabant atque offuscabant cor jneum , ut non dîscerneretur sereniias dilectioîiîs a caligine llbidinîs.
Ces Saints Docteurs sont éloquents lorsqu'ils parlent de cette corruption de l'homme ; mais l'Evangile, sans parler, nous la met devant les yeux par une éloquence plus intelligible : il nous a tracé l'excellent portrait de notre malheur sous la figure de cette femme qui avait la poitrine penchée vers la terre, et le visage si fort attaché à ses genoux qu'elle ne pouvait regarder en haut ni lever les yeux au ciel; il nous a fait voir une description admirable de l'esclavage de notre liberté dans la vie de ce fameux paralytique qui, ayant deux jambes et deux bras entiers , les sentait si bien liés par des chaînes invisibles qu'il passa trente-huit ans sans pouvoir se soutenir sur ses pieds, et sans pouvoir remuer les mains pour s'aider lui-même ni pour rendre aucun service à ses frères.
Cléarque voulant s'étendre , et expliquer la manière dont la corruption et la maladie d'Adam se sont communiquées au reste des hommes : Ne nous arrêtons pas là-dessus, lui dit Eugène. Comme il se rencontre en tout ceci quelque chose de difficile et d'obscur, et même, selon qu'il paraît, d'incompatible avec les propositions de la foi et avec celles de l'expérience et de la raison , per-
3o6 ENTRETIEN X.
mettez , s'il vous plaît , que je m'en éclaircisse avec vous , et que je forme deux ou trois questions qui me restent à vous proposer.
Touchant donc ce que vous venez d'avancer de Faveuglement de la raison et de la captivité du libre arbitre à l'égard du bien , causée dans nous par le péché du premier homme , on nous représente que notre nature ne se trouve point aujourd'hui dans cet état , non pas même parmi les Païens et les pécheurs les plus réprouvés et les plus abandonnés de Dieu. Ce qu'on a vu autrefois dans les Cyrus et dans les Scipions, nous le voyons encore aujourd'hui dans une infinité d'autres Païens, des âmes nobles portées à obliger et à soulager les misérables. Et même, sans donner aucunes bornes à cette proposition, il n'y a point d'homme qui n'ait dans son cœur quelque instinct contraire à la lâcheté et à l'injustice, et qui, à chaque occasion , ne sente des aiguillons intérieurs qui le poussent à exercer des actes d'une honnêteté généreuse envers ses amis ^ et des actes de miséricorde et de compassion envers ceux qui souffrent. Les sauvages mêmes les plus sauvages et les plus barbares, malgré toute leur brutalité , ne laissent pas, dans les rencontres, de faire des actions honnêtes et justes , lorsqu'ils s'aident les uns les autres , sans chercher d'autre intérêt ni d'autre plaisir que de faire du plaisir à leurs frères et de s'acquitter des devoirs de l'humanité. Sur cela donc , Monsieur , que dirons-nous vous et moi , et comment accorderons-nous celte expérience de nos yeux avec les propositions que vous appelez catholiques et indubitables?
Dirons-nous qu'il est faux que les Païens et les autres pécheurs puissent pratiquer de ces sortes d'actions de civilité ou de charité? Soutiendrons» nous qu'il leur est entièrement impossible de sou-
EXTRETIEX X. Soj
lager par les aumônes la nécessité des pauvres, sans autre dessein que de satisfaire aux devoirs de la compassion naturelle? Ce serait démentir la nature, et exposer notre théologie à la risée de tous les peuples qui se sentent eux-mêmes, et qui nous assurent d une commune voix que ces actions de bonté fraternelle et de civilité réciproque leur sont possibles, et qu'il est en leur liberté de faire en cela ce qu'il leur plaît.
Dirons-nous que ces mêmes actions , quelque nom que notre ignorance ait coutume de leur donner , sont des actions méchantes et blâmables , et qu'elles méritent d'être éternellement punies? Ce serait démentir la raison et la conscience, et enseigner une morale pire que tous les blasphèmes du paganisme , et digne d'attirer la malédiction des anges et des hommes sur les écoles qui l'enseigneront» Il faut nécessairement dire que ces actions sont bonnes, et qu'elles méritent d'être louées et récompensées.
Dirons-nous qu'étant véritablement bonnes et louables , elles viennent de cette nature que le péché d'Adam corrompit et qu'il rendit incapable de jamais faire aucun bien ? Oserons-nous le penser, et ne serait-ce pas démentir les Saints Pères et nous démentir nous-mêmes ? Ne serait-ce pas détruire toutes les vérités que nous confessons vous et moi avec eux, d'un commun accord? Vous avez dit que notre nature, à l'instant qu'Adam commit le péché, devint aveugle et paralytique, cl qu'elle perdit l'usage de deux facultés qu'elle reçut en sa naissance : la première, de connaître le bien et de l'opérer , la seconde , de connaître Dieu et d'aimer le prochain. Avancerons - nous maintenant qu'elle conserva ces deux pouvoirs, » l que tout ce que les Saints Pères nous enseignent-
3o8 ENTRETIEN III.
de notre corruption n'est qu'une illusion de gens qui veulent croire qu'ils sont malades ?
Dirons-nous que cette nature, que le péché corrompit effectivement dans le paradis, s'est depuis rétablie peu à peu , et qu'aidée par le temps, elle s'est elle-même rendu les forces et la santé qu'elle avait lorsqu'elle naquit entre les mains du Créateur ? Vous savez, Monsieur, que nos théologiens n'écouteront cette proposition pélagienne qu'avec horreur, et qu'ils la censureront sans pitié comme un scandale et comme une détestable hérésie. Que dire donc, et comment trouver dans ces ténèbres le vrai sens de tant d'énigmes et de tant de mystères impénétrables à notre raison?
Qui nous les expliquera, sinon le Maître qui est venu nous expliquer les paraboles de la providence et de la grâce , et les autres secrets de l'éternité inconnus aux hommes, je veux dire le Yerbe divin ? C'est lui , Messieurs , qui a dû nous découvrir cette importante vérité, et c'est ce qu'il a fait divinement dans le psaume i38 , en nous racontant par la plume de David ce qui se passa le premier jour de notre rédemption, et durant les premières heures de l'exercice de sa miséricorde envers nous.
L'histoire en deux mots est ce que fit le Verbe éternel pour détourner les obstacles qui s'opposaient aux pensées de sa sagesse et à son entreprise de la rédemption du genre humain.
Il est vrai que dès qu'Adam eut péché, et que la justice eut prononcé l'arrêt qui le condamnait à perdre tout ce qu'il avait de biens de la nature et de la grâce, le Rédempteur, le contemplant du haut du ciel, tel qu'il allait devenir par l'exécution de cet arrêt, le vit, selon les paroles des prophètes, comme un malade criminel et prisonnier, enfermé dans une basse fosseet couché dans la boue, chargé
ENTRETIEN X. 3or)
(le chaînes au milieu d'une nuit perpétuelle, qui, couvrant sa raison et opprimant sa liberté , causait dans lui la paralysie et l'impuissance que vous avez dites, de se repentir de ses fautes et de haïr son péché.
De même il est vrai qu'Adam commença à entrer en effet dans cet état malheureux, mais il n'y entra pas bien avant, et il n'alla pas jusqu'au fond de l'abîme, comme vous l'avez pensé. Le secours vint aussitôt. Les premières gouttes du sang de Jésus-Christ tombèrent dès lors sur la terre , et commencèrent l'ouvrage de la rédemption avant que la justice eût achevé l'exécution de son arrêt.
Je veux dire qu'à l'heure que ce même arrêt fut prononcé, le Rédempteur, qui prévit que, parmi les ténèbres de notre aveuglement et sous les chaînes de notre captivité , nous ne serions plus en état de coopérer à ses grâces , et que tous les mérites de la mort d'un Dieu ne nous serviraient à rien qu'à nous rendre plus criminels et plus misérables, jugea qu'avant de rien faire, il devait adoucir en nous les rigueurs de la colère de Dieu , et empêcher que , par leur violence, elles ne nous rendissent incapables de coopérer à notre salut. Il le jugea sagement, et ce fut par là , Messieurs , qu'il commença à exercer sa miséricorde. Sa première action de Sauveur du monde fut d'étendre sa main sur le cœur de l'homme criminel, et d'y modérer, par cet attouchement, les fureurs de sa convoitise. Les passions de l'homme sentirent aussitôt le pouvoir de cette adorable main, et s'arrêtèrent au terme qu'elle leur prescrivit. Adam se trouva inopinément dans l'état où se trouvent aujourd'hui tous les hommes , lorsqu'après avoir perdu leur innocence , et les autres privilèges les plus surnaturels et les plus divins j il leur reste encore assez de lumière
3lO ENTRETIEN X.
pour connaître qu'ils ont un Dieu, assez de vertus iiiorales pour aimer leur prochain , assez de liberté pour obéir aux lois de leur conscience, et enfin assez de grâces pour regarder le ciel , et pour en attirer par leurs soupirs les secours nécessaires à leur salut.
Ces quatre sortes de biens n'abandonnèrent point Adam ; ils cessèrent pourtant d'être à lui dès qu'on eut prononcé sa condamnation ; mais le Rédempteur les lui rendit avant qu'elle fût exécutée.
En un mot , factum est vespere et mane dies prUnus , le matin vint incontinent après le soir ; la rédemption suivit immédiatement le péché, et c'est là le miracle inconcevable qui arriva le premier jour de la vie des hommes.
La même chose arrive encore tous les jours à l'heure de notre naissance , lorsque les corruptions de la chair et les ardeurs du poison originel, amorties par la vertu du Tout-Puissant et par les mérites du Verbe incarné, n'exhalent en notre imagination et en nos organes qu'une partie des vapeurs qui devaient naturellement sortir de ce bourbier malheureux : Tu formastl me , et po^ suîsti super me manum tuam. Ce sont les termes du prophète David, qui, parlant au Verbe éternel, son Rédempteur et son Dieu, le remercie de ce qu'à l'heure où la nature formait ses os et ses veines dans le ventre de sa mère , il y mit la main, et y imprima les premières marques de sa rédemption et les premiers traits de son caractère. Vous avez, lui dit-il , pris possesion de ma personne; vous avez touché mes reins, ma convoitise et mes passions ; vous avez regardé mes os et toutes mes facultés avec des yeux qui ont guéri leurs maladies , au temps même que ma
ENTRETIEN X. 3l I
substance était encore dans les entrailles de ma mère, dans cet endroit le plus ténébreux du monde et le plus impénétrable à votre grâce. Quoique votre grâce divine refusât de s'y joindre , vous ne laissâtes pas, par une bonté secrète, d'y faire entrer un rayon de vos yeux et d'y produire un miracle de votre amour ; votre miséricorde porta la vue jusqu'au milieu de mes ténèbres, et elle me regarda au moment que je commençais d'êire homme, et que vous ne voyiez encore dans moi que les traits les plus imparfaits de mon humanité. Ce que dit David si dévotement , nous le devons dire chaque jour, que la vertu du Sauveur a pénétré toutes nos ombres, et que, dès que nous avons commencé à vivre, elle est venue nous toucher dans le ventre de notre mère. Elle y a touché nos ancêtres , elle y a touché les sauvages et les Païens ; la force divine s'est répandue dans leurs cœurs, et elle y a rompu leurs chaînes. Ils se sont trouvés dégagés en venant au monde, et ils y ont opéré des actions héroïques de courage, de bonté, de charité, de civilité naturelle. Ces actions ont plu aux hommes et aux anges , elles ont plu à Dieu. Dieu, invité par les mérites qu'il voyait en ces actions-là, a commencé à leur communiquer ses premières grâces : il leur a envoyé des prédicateurs, et leur a inspiré des pensées de conversion ; il les a appelés au salut, les a conduits jusqu'au baptême, jusqu'à l'état des Saints, et enfin, par un enchaînement de ses miséricordes et de leurs bonnes ceuvres , jusqu'à la félicité souveraine.
Mais ce courage, dit l'abbé en élevant la voix, n'était-il pas dans eux, et n'est-il pas encore aujourd'hftii dans nous une faculté de la nature? Dites-vous que la nature, par ses actions purement naturelles, mérite et a mérité, dans les Païeus, de
3ia ENTRETIEN X.
plaire à Dieu , et d'attirer un secours propre à les conduire jusqu'à cette haute sainteté ?
Vous m'interrompez, repartit Eugène, lorsque je n'ai plus qu'un mot à vous dire , et ce motimportant est la réponse à votre doute. Je dis donc que vous devez vous souvenir de ma proposition touchant le Paralytique, qui reçut solennellement par la voix de Notre-Seigneur la santé, à la vue de toute la ville de Jérusalem, et qui, par sa guérison, vous enseigne maintenant, à l'endroit où vous êtes, dans l'assemblée des premiers hommes de l'Europe, la merveille que vous n'entendez pas.
Ce paralytique avait reçu de la nature deux jambes avec le pouvoir de s'en servir ; ce pouvoir lui fut ravi par la maladie; Notre-Seigneur le lui rendit par miséricorde : il rétablit ses jambes dans le même étal où le Créateur les avait mises, et où elles étaient avant qu'il devînt malade. Dès qu*il fut guéri, on vit qu'il marchait aussi aisément que les autres personnes de la ville , et qu'il jouissait comme elles du privilège et du bienfait de la nature humaine. Sur quoi remarquez que lorsqu'il marchait, quoiqu'il ne fît rien en cela qui ne fût naturel à l'homme, néanmoins il ne faisait rien aussi qui ne fût miraculeux et surnaturel, puisque c'était la miséricorde du Sauveur qui avait rendu surnaturellement à ses pieds la faculté naturelle qu'une indisposition leur avait ravie.
Vous me prévenez, Messieurs , poursuivit Eugène parlant à la compagnie, et avant que je parle, vous voyez la vérité catholique dans un jour et dans une hauteur où elle est infiniment éloignée de l'hérésie pélagienne. Je dis donc que, lorsqu'un prince doué d'une âme excellente, commence dès sa jeunesse à marcher dans les voies de la justice et de l'honneur, quoiqu'il ne fasse aucune belle action dont la nature ne soit véritablement et
EXrRETIIiN X. 3l3
essentiellement le principe, toutefois il n'en fait aucune qui ne soit surnaturelle en sa manière, puisque c'est Jésus-Christ mourant sur la croix qui lui a rendu surnaturellement le pouvoir naturel que le Créateur lui avait donné de produire de ces sortes d'actions, et d'observer envers les hommes les lois de la justice etde la bonté morale. Je dis donc que c'est par ces sortes d'actions que ce Païen , tout Païen qu'il est, mérite un secours par lequel il pourra parvenir à l'état de la pénitence et du baptême de l'Eglise. Car bien que le principe de ces actions-là soit la nature, toutefois cette nature, ayant été remise en son premier et ancien état par la vertu surnaturelle du Rédempteur, ne peut produire désormais aucune action de bonté qui ne plaise à Dieu le Père , à qui les moindres et les plus faibles effets delà Passion de son Fils sont un objet nécessaire de complaisance , et d'inclination à sauver tous les hommes , dans lesquels il voit paraître ces effets : Dixit paralytico : Surge et amhula. C'est le mot, Messieurs, qui, du haut de la croix où il a été prononcé , a guéri tous les paralytiques du monde , tous les Païens malades de l'impuissance de faire aucun pas dans la voie de salut : Surge et anihida. O mortels, qui que vous soyez, qui êtes nés pécheurs et qui vivez sur la terre, ne vous excusez plus : vous pouvez aller au ciel.
C'est Jésus-Christ qui parle : si vous ne l'écoutez pas. Monsieur, entendez au moins Saint Paul, qui parle avec toute la clarté que vous pouvez désirer, et qui vous dit en termes formels : Génies quœ legem non habeiit , naturaliter ea quœ Jegis sunt jaciunt * etc. Os fendant opus legis scrip' tum in corclibus suis. Les Gentils ont la loi écrite dans leur cœur , et ils obéissent naturellement à cette loi par les forces que la nature leur a dou-
3l4 ilNTilKTit.^ X,
liées. Ce n*est pas, ajoute Saint Augustin, que Saint Paul veuille nier qu'ils soient aidés par la grâce et par le secours de Jésus-Christ : l'Apôtre veut dire que la nature, réparée par la grâce, a Tusage du pouvoir qu'elle avait naturellement en sa première naissance : Non negatur ab Jpostolo gratta , sed potius asseritur per gratiam reparata natura.
Voilà , dit Eugène en regardant Tabbé , la réponse à votre doute , et la déclaration de la doctrine évangélique, qui vous fait connaître que ce que les Saints Pères disent du Centurion Cornée lius, doit se dire de tous les Païens charitables et miséricordieux envers les pauvres : Eleemosynis dignum se prœbuit cui angélus mitieretur.
L'abbé, qui semblait écouter ce discours moins volontiers que les autres , fit voir par sa réponse qu'il ne l'entendait pas mal. Il rapporta un passage de Saint Augustin qui le détruisait à son avis, et qui, en effet, contenait une difficulté fâcheuse, et souvent proposée aux défenseurs de la charité et de la bonté naturelles. Comme les Païens, ditil, qui exercent des actions de vertu , ne connaissent point le vrai Dieu, ils ne peuvent point, en agissant, avoir aucune intention de lui plaire : or cette intention étant absente , il est nécessaire que leurs actions soient mauvaises et dignes de blâme et de châtiment , parce qu'elles ne tendent pas à leur vraie fin. Ce sont les propres termes de Saint Augustin , ajouta-t-il : Quidquid enim fit ah homine , et non propter hoc fit propter quod Jieri dehere vera sapîentia prœcîpit ^ etsi ojficio videa" tur honum , ipso non recto fine peccatum est,
La réponse d'Eugène fut remarquable : quelques-uns l'écoutèrent avec plaisir , comme une subtilité , d'autres avec respect, comme une vérité d'importance. Ce que j'en puis dire, c'est que
ENTRETIEN X. 3l5
ces autres tliéologiens qui étaient là et qui soutenaient la même cause que l'abbé , jugèrent à propos de se taire , dès qu'il l'eut expliquée.
Messieurs, leur dit-il, vous prétendez que l*action de bonté morale dans un Païen est vicieuse et digne de punition, parce que ce Païen, étant aveugle et ne connaissant point le vrai Dieu , ne peut pas le regarder comme sa dernière fin , ni élever son intention à cette Divinité inconnue, qui néanmoins,puisqu'elle estle premier principe de l'homme, doit être, sous ^eine d'un châtiment indispensable, le dernier terme de ses mouvements et de ses actions. Il est vrai que c'est notre devoir, et que même, pour vous le confesser ingénument, il est impossible qu'aucune des actions humaines soit bonne et honnête moralement, si elle ne tend à ce but, d'où viennent toute l'excellence et toute la bonté de Thomme. Vous avez très-bien jugé sur cet article , mais vous avez oublié de faire quelques réflexions qui apportent beaucoup de lumière, et qui nous découvrent de très-grandes vérités , sans lesquelles nous ne voyons que des abîmes de ténèbres et de désespoir dans cette théologie où, selon le raisonnement humain, les aumônes et les autres bonnes œuvres des pécheurs sont de nouveaux péchés mortels : raisonnement qui fait trembler d'horreur les âmes saintes, mais qui est détruit par la comparaison qui suit, et que je vous prie de considéreravec moi.
Tout ainsi qu'un marchand qui sort de Paris et qui se transporte à Lyon, quoiqu'il ne pense point à Rome ni à l'Italie, et que jamais peutêtre il n'en ait ouï parler, ne laisse pas, durant son voyage, de tenir le chemin de Rome, parce que l'intention du voyageur ne peut pas viser à l'un que son action et son mouvement ne visent à l'autre , de même , parce que les libéralité*? et les au-
3l6 ENTRETIEN X.
mônes, et tous les devoirs delà justice rendus au prochain par une amitié véritable, sont les voies essentiellement ordonnées pour parvenir à Dieu , dès que quelqu'un les exerce avec un cœur désintéressé , avec une affection pure , quoique jamais il n'ait entendu parler du vrai Dieu et qu'il n'ait aucune intention de lui plaire , il ne laisse pas de s'avancer vers Dieu , et de faire des choses qui plaisent à sa sagesse et à sa bonté divine.
Cette proposition , Mes^eurs, contient trois vérités manifestes et incontestables : la première, que les actions dont je parle ne sont point des pé"chés ni des défauts, ou pour me servir du vrai mot, ne sont point des égarements. Le Païen qui les produit ne s'égare point de Dieu : il est dans le dï-oit chemin qui mène à ce principe éternel.
La deuxième , que ces actions- là ne mènent pas jusqu'à Dieu, et qu'elles n'opèrent pas l'accomplissement du salut. Un Païen, en exerçant ces sortes de bonnes œuvres, ne mérite point de recevoir la grâce qui sanctifie les Chrétiens dans le baptême, et moins encore la béatitude qui glorifie les Saints dans le paradis : le Païen mourant en cet état sera damné, non point parce que ses aumônes étaient des péchés, mais parce que, toutes bonnes qu'elles étaient , elles n'avaient pas la force d'effacer les péchés mortels dont il s'est trouvé coupable en mourant , et pour lesquels il a mérité d'être puni.
La troisième, que, par ces mêmes actions , le pécheur mérite de toucher le cœur de Dieu , et de recevoir de sa bonté de petits secours qui l'aideront à aller plus loin, et à parvenir peu à peu à la connaissance et à l'exercice de la vraie religion, et enfin, à la possession de la vraie félicité. Je le dis, Messieurs, parce que ces actions charitables et civiles , quoique naturelles en leur fin et arrêtées il la créature , sont surnaturelles en leur principe ;
ENTRETIEN JTr ZlJ
c est Jésus-Christ mourant qui a renJu à ce Païen le pouvoir de les produire, et qui, ayant coopéré par son sang à cette production, l'a rendu vertueuse et digne d'être récompensée.
Voilà , poursuivit Eugène parlant à Cléarque, la réponse à votre difficulté, qui vous fait voir encore une fois que ce que l'on a dit de Cornélius se doit étendre sur tous les Païens , et sur tous les hérétiques et les pécheurs qui vivent selon les lois de la justice et de la bonté naturelles.
Il semble, continua-t-il éloquemment , que les peuples de l'antiquité ont découvert quelque chose de cette philosophie chrétienne : au moins quand ils ont contemplé la conduite de leurs empereurs, et de leurs avares princes en leurs entreprises, ils ont jugé que la gloire de tant de belles actions ve- •: nait d'un secours reçu du ciel et de quelque communication de la vertu d'un Dieu ; et par un instinct très-sage, ils ont honoré de couronnes et de triomphes des exploits que la philosophie mondaiive d'aujourd'hui condamne à l'enfer, et qu'elle juge dignes de malédiction et de châtiment.
Je ne dis pas qu'ils aient rendu ces honneurs à des actions de continence et de libéralité, où ils ont vu des marques d'amour-propre et de réflexion sur leur intérêt particulier. Ils ont condamné celles-là comme l'a Lit Saint Augustin; et euxmêmes avant que les Saints Pères eussent pris la plume , ils ont dit qu'elles étaient vicieuses, et qu'elles méritaient d'être censurées de toutes les religions et de toutes les écoles. IMais quand ils ont remarqué qu'un homme souffrait pour rendre du service à la république et pour soulager les peuples, et qu'il n'y épargnait pas ses propres intérêts ni son propre sang, éblouis par l'éclat d'une bonté si magnanime, ils l'ont admiré , et il n'y a sorte de louani^es, ni de panégvriques, ni de
3l8 ENTRETIEN X.
triomphes , ni même d'apothéoses, qu'ils n'aient employée pour l'honorer solennellement.
Et pourquoi tant de solennités? pourquoi des adorations, des sacrifices et des temples pour une simple action de bonté ? Ils ne le savaient pas, Messieurs, mais l'instinct qui les conduisait Tentendait pour eux, et c'est lui qui a inspiré à nos interprètes de nous l'expliquer très-sagement, quand ils ont dit que lorsqu'un homme, se méprisant soimême, et négligeant les. soins de son profit et de son honneur , agit ou endure pour soulager ses semblables, il a pour lors dans rentendement, par le bienfait de Jésus-Christ , une lumière surnaturelle qui lui découvre la beauté de cette action , et dans le cœur , une force qui le soutient et qui l'aide à l'entreprendre ; et ainsi que ce qu'il fait, puisqu'il le fait en vertu d'un pouvoir que le Créateur lui a donné et que le Rédempteur lui a inspiré divinement , est véritablement héroïque , et mérite, de la part du monde,tous les honneurs que le monde peut inventer, et de la part du ciel, toutes les récompenses proportionnées à son mérite et à son état : Facta Ethnicorum quce secundum justitiœ regulam sunt , non modo viiuperare non possunius, verum etiani merito jureqiie loudemiis.
Tant de raisonnements qu'il vous plaira, repartit Cléarque ! ce que j'ai dit subsiste encore. Ces anciens héros ne connaissaient point le vrai Dieu. D'accord, répondit le théologien. Donc, poursuivit Cléarque, en opérant leurs actions de courage et de bonté , ils n'avaient pas l'intention de plaire au vrai Dieu. D'accord encore une fois, répliqua Eugène. Donc enfin, reprit Cléarque, g leurs actions ne plaisaient point au vrai Dieu, et 1 ne méritaient rien de sa part que des mépris et des I châtiments. Je le nie hautement, repartit Eugène, %
ENTRETIEN X. 3l9
Cl sans rien rappeler des discours que vous avez entendus , je dis que c'est Dieu lui-même qui le nie de sa propre bouche , quand il déclare, dans le Prohète evangélique , que leur ignorance ne détruisait point le mérite de leurs vertus et de leurs actions morales , et ne dispensait personne de l'obligation de les louer et de s'y plaire : Hœc dicit Dominus Christo meo Cyro. C'est Dieu qui parle àCyrus, prince païen, et en sa personne, aux autres monarques, admirés par les Païens. Vocavi te nomine iuo , et non cognovisti me. Il est vrai, Cyrus, lui dit-il, tu ne m'as pas connu; c'est moi néanmoins qui ai pris ta main droite , et qui lui ai donné la force , le pouvoir et la liberté de faire tant d'actions que les hommes elles anges ont admirées , et qui ont été dignes des récompenses que tu as reçues de ma main durant le cours de ta vie. Quoiqu'inconnu de toi, je l'ai choisi pour dompter les barbares et les tyrans , pour rompre les chaînes de la captivité des Saints, pour rappeler les peuples bannis dans leurs maisons , pour ressusciter la religion éteinte, et pour rendre au vrai Dieu ses autels et son sanctuaire. Lorsque tu ne me connaissais pas , ta main , soutenue par la mienne, faisait ces miracles, et méritait que je t'aidasse à parvenir au bonheur de me connaître, de m'adorer, et d'être la figure de mon Christ et du" Roi de mes prédestinés : Assîmilavi , et non cognoi^isti me. C'est Dieu qui parle. Lui direz-vous qu'il se trompe, et qu'il se trompait lorsqu'il récompensait Cyrus, et qu'il louait ses victoires remportées, au temps qu'il n'avait jamais ouï parler de son nom ni de sa Divinité? Direz-vous à Dieu que, tout Dieu qu'il était, il ne savait pas que Cyrus se rendait criminel, et que même ses charités envers les Juifs étaient des actions criminelles qui méritaient d'clrc punies? Dieu vous soutient qu'el-
les étaient bonnes : lui direz vous : Insania, delî" ri uni f quod ulla sint infidelium opéra absque pec^ cato ?
Je ne dois pas m'arrêter, ajoute Eugène. Voici toute la doctrine que j'ai expliquée jusqu'à cette heure, ramassée en ces trois thèses que j'expose aux yeux de la compagnie, et qui contiennent tout ce qui peut être dit à l'avantage de l'excellent naturel:
1^ Servir le prochain, ou mourir en le servant, et cela pour plaire au vrai Dieu , c'est la consommation de l'amour divin et de la sainteté chrétienne.
2° Servir le prochain pour nous plaire à nousmêmes, ou pour trouver en cette amitié contrefaite les intérêts d^e notre convoitise , c'est la consommation de l'amour-propre et l'imitation de la brutalité des bêtes.
3° Servir le prochain pour plaire au prochain et pour le soulager en ses peines, en arrêtant nos intentions à sa personne, sans nous élever jusqu'à Dieu et sans retomber dans nous , je veux dire sans avoir aucun égard à notre profit ni à notre honneur, et ne pensant à rien qu'à faire du plaisir à la personne que nous aimons et que nous voulons obliger, c'est ce qu'on appelle dans le monde honnêteté, générosité, noble et excellent naturel ; dans la philosophie , vertu morale ; dans la théologie, le commencement de la foi, ou le premier bienfait de Jésus-Christ , et les premières opérations de sa bonté ; dans l'Ecriture , la loi des Païens, et la grâce commune à toutes les nations , et dans un auteur de notre siècle , où ces anciennes définitions sont assez bien abrégées, les premières sorties de l'homme hors de lui-même.
Toutes les âmes des hommes sont de même espèce, mais non pas de même condition ni de nie-
ENTRETIEN X. 32 î
me rang : il y en a de nobles et de grande naissance, pour ainsi dire, douées d'un bel esprit , et d'un cœur plus haut et plus courageux que leurs semblables. Les unes et les antres ont été couvertes des mêmes ténèbres et chargées des mêmes chaînes ; le Verbe fait homme a rendu aux unes et aux autres la liberté de la façon que je vous l'ai expliqué; et les unes et les autres, délivrées par la miséricorde du Rédempteur, agissent selon les mouvements de leurs inclinations et selon la mesure de leurs forces recouvrées. Les âmes faibles, n'ayant recouvré que ce qu'elles ont perdu , n'agissent que faiblement, lorsqu'elles n'agissent que par leur pouvoir naturel surnaturellement rétabli,, les âmes fortes agissent fortement et noblement ; elles se font ainier et admirer, et cela seulement par la vertu de leur naturel rendue par la bonté du Rédempteur. Mais quand la grâce victorieuse et la grâce sanctifiante de Jésus-Christ viennent à joindre leurs forces avec les forces naturelles de ces âmes nobles , elles n'opèrent là-dedans que de vrais miracles, et le ciel ne peut rien voir icibas de plus digne d'admiration et d'amour que l'est un homme dans lequel elles ont contracté celte alliance.
Tant il est vrai, poursuivit Eugène, que quand la vraie dévotion se trouve en un courtisan ou en quelque homme élevé au-dessus des autres, elle a des charmes qui ne peuvent s' expliquer. Mais lorsqii'un prince est dévot , et que la grâce divine trouve dans lui le beau naturel avec les autres .narques de sa dignité, il est évident que le lustre de cette grâce , répandu là-dessus et mêlé parmi ces magnificences extérieures, forme un spectacle qui nous oblige de confesser que le Dieu que ce
prince adore, et qui soutient sa grandeur, est le
vrai Dieu et le vrai Maître des rois.
osa ENTRETIEN X.
Ce qu*iiy a en ceci de plus cligne d'être conlem* plé, c'est l'âme de ce prince élevée au-dessus de toutes les hauteurs de la fortune. Nous nous étonnons de voir un ermite qui, parmi les peines de sa solitude et de sa pauvreté , ne pense point aux biens du monde, et qui sait mépriser ce qu'il n'a pas : mais c'est bien un autre sujet d'étonnement de Toir un monarque qui , au milieu des triomphes et de toutes les féhcités de la vie humaine, sait mépriser ce qu'il possède et ce que les autres adorent, et porte écrit sur son front et dans ses yeux qu'il aimerait mieux perdre tous les empires du monde, s'il les avait, que de commettre une seule action d'injustice! Ya-t-ilrien sur la terre de plus admirable ? et peut-on imaginer quelque chose qui approche du spectacle qui attira autrefois les rois de l'Afrique et de l'Europe dans le palais de Jérusalem , je veux dire de Salomon , plus dévot et plus familier avec Dieu que lés prophètes Elie et Elisée , plus puissant que Cyrus, plus invincible que César et Alexandre , et plus savant qu'Aristole , homme incomparable qui ne pouvait se montrer sans être aimé, ni parler sans être admiré? Pour tout dire en un mot , omnes reges , ducesque terrœ , et om^ nîs terra desiderahat vultum Salomonîs ; ce fut un monarque que chaque prince tâcha d'imiter, et que chaque nation désira de voir.
On ne put s'empêcher, en finissant ce discours, de parler des princesses dans lesquelles on avait vu l'alliance du beau naturel avec la grâce et avec la sainteté. Les plusillustresdonton parla furent JudithjEsther, Mariamne, Pulchérie,SainteClotilde, Sainte Cunégonde.Pour Eugène, il nomma Adélaïs, et dit qu'il était difficile de trouver dans la vie d'aucune princesse des aventures plus étranges et plus capables d'étonner, ni dans la vie d'aucune Sainte,
ENTRETIEN XI. 3a3
des vertus plus chrétieuiies et plus dignes d'être imitées que celles qui se trouvaient dans la vie de cette auguste impératrice. Il ajouta qu'il en avaitautrefois écrit l'histoire; et comme toute la compagnie témoigna beaucoup d'empressement de la voir, il ne put se dispenser de promettre qu'il la chercherait, et qu'il se tiendrait prêt pour la lire. Gela fut exécuté le lendemain , et toute la compagnie s'étant trouvée au même endroit , Eugène lut l'histoire d'Adélaïs.
HISTOIRE d'aC£L4IS.
Les Bourguignons, qui se répandirent dans les Gaules avec les autres barbares du Septentrion au cinquième siècle , érigèrent en monarchie les terres qu'ils y avaient conquises, et en firent un puissant royaume , dont le premier roi fut Gondérique, prince du sang royal des Alarics; le second, Gondebaud ou Gombaud, oncle de Sainte Clotilde ; mais sous le quatrième nommé Gondemar, Clotaire, roi de France, et Childebert se rendirent maîtres du pays, et changèrent leur souveraineté en une province de la monarchie française.
Elle en conserva le nom et la qualité jusqu'à la fin du neuvième siècle,époque où la plus grande partie de cette ancienne Bourgogne appelée Transjurane, qui, de la montagne de Jura s'étendait le long du Rhin jusqu'aux Alpes , et de là le long du Rhône, fut rétablie en royaume par Rodolphe, fils de Conrad , Comte de Paris , et petit-fils de Hugues, Comte d'Angers et d'Orléans.
Il n'y eut point d'autre cau^^e de ce rétablisse-
324 HISTOIRE d'adÉLAÏS.
ment que l'ambition de Rodolphe, qui, voyant là France occupée contre les Normands, l'Italie troublée par des guerres civiles , et l'empereur dans l'impuissance de s'opposer aux moindres entreprises, se servit de l'occasion pour étendre les bornes de son domaine, et pour changer en royaume ce que son père n'avait possédé que sous le titre de comté.
L'empereur Arnoul, qui regardait avec assez de patience les autres ruines de l'empire de Charlemagne, voulut empêcher celle-ci, et tâcha d'abattre la couronne qu'il voyait paraître sur la tête de Rodolphe ; mais il ne fit que l'affermir. Rodolphe se défendit heureusement, et il acquit beaucoup de réputation par les victoires qu'il remporta sur les troupes impériales.
Burchard, duc de Suève, voulut aussi s'opposer aux desseins de Rodolphe. Ils se donnèrent bien de la peine l'un à l'autre durant quelque temps , mais enfin, leur guerre se termina par- une paix dont la principale condition fut le mariage de Rodolphe avec Berthe, fille de Burchard. Ce fut là la source du plus grand bonheur qui pouvait alors arriver au monde chrétien, puisqu'Adélaïs, à qui l'empire romain doit son troisième et son éternel rétablissement, naquit de ce mariage au commencement du dixième siècle, l'an 925.
Gomme Rodolphe était le plus vaillant homme de son siècle , et Berthe la plus belle et la plus sage princesse , les illustres qualités du père et de la mère se réunirent en la personnne de la fille, et dès ses premières années, elle fut l'honneur de cette nouvelle monarchie.
On réleva avec de grands soins, et on la confia à des gouvernantes qui, parleur sagesse, aidèrent la nature à former son esprit , et à faire voir au dehors tout ce qu'i l y avait de perfections dans l'àme
HISTOIRE DADLLAÏS. o .
ces propres à son sexe e! t f ^"^''^ '""^ 'es exerci-
Prit auisi c,uel<,ue la,: 's eii:']'''.? " '" ^"^ '"P" l'vres; enfin elle éiudr> T l "",' '^«^^ucoup de permettre, et elle "'a nM'"' '^" °" voulut l,i deur a tou't ce quLonï! T% 'n"J°"" ^^«^ ar- "er son esprit. ^ ^ '" '''"^'^"'^ ^t perfection-
gout::ii;:f;f -- 'e, ,-- ''«^ - -.-
connaître, on' lui dt n bSle"™"""^^ ' '» entre toutes les prince«.c ? J P'-enuer rang 'e bien loin pour"^ ree ±^"'°P^- ^" ^i"° bha.t d'elle. Son non^fnt ceM ''^"""'"'ee pu.
-n adn,iration à me2e '' e ceCi' "'"'' •^™''-
-;^u et que IV .rd^arr c:"::
'e?urdrec;it'Lt'r'^-'-----
permis que deu^x sej eu sl"l ' '' 'i"' ^^^-■" d'-c de Spolète, et B^a, "e 1!^ T."""' Gui . sent leurs rois, con,n,e„rI'/, ^'''""'- '^ «s-
souffrir ces diux TaTt eT -'i " '" ''""'■°"- P'"* souffrir eux-mêmes et 'n ! .^"'i ."^ P<^"vaienr se P- des combats c^'n ^ Is c s """", ''"' ^"'' enfin de cette double dômi,;, P'^^P'"'' '^"«^
devenir encore le jouetjè T"" ' "' ""'g"»'" de que la destruction de rem J'e"""'"'^" 'y™"^ t'-e, appelèrent Rodo nZ' ■ "!''" '"''"'' "«î- -PpWrent de venït're'r '' '^''^^'-^ > '^^ 'e Jenr Etat, promettant'^d; le 'jr «""''^'".«^'"e'-t de "efaue de l'un et del'autrl '"' '" ''""' «^^ d.-
serait le souverain. Itod 'l,,'!" "" r^'""'"^' dont il «fi' le voyage d'I al l ÔÏ'iî f'- "' '^"■'"^'''^■• 'ellement couronne d , co„ ' '" '^"■'••' ^olen-
™»-i»,,o,w„,;rr::zrr;;;:ir,;'r
32(5 HISTOIRE d'aDÉlAÏS.
connaître d'autre roi que lui. Béreuger, à qui ils ne devaient pas ôter la couronne sans lui ôter la tête, ne manqua pas de troubler les commencements de ce nouveau règne : il eut l'adresse d'engager la plupart des Italiens , et de lever une puissante armée contre Rodolphe ; mais il périt en son entreprise , et il mourut, misérablement massacré dans une église, après avoir vu la ruine entière de son armée et de son parti.
Cependant sa mort ne laissa pas le vainqueur en paix : au bout de quelque temps , les mêmes Italiens , lassés de lui aussi bien que des autres , envoyèrent des ambassadeurs à Hugues , Comte d'Arles, et le prièrent d'accepter leur couronne, et de venir les délivrer de la domination de Rodolphe, sous laquelle ils ne pouvaient plus vivre.
Hugues ouvrit les bras à la fortune , et se disposa promptement à aller prendre possession du bonheur qu'elle lui présentait. Il trouva Rodolphe en résolution et en état de se défendre ; mais comme ils étaient de même nation, voisins, alliés et amis intimes avant cette concurrence , ils jugèrent que leur honneur les obligeait à s'accorder. Hugues fit proposer à Rodolphe que, s'il lui voulait céder le royaume d'Italie, il lui céderait tout ce qu'il possédait en France, et dont il pourrait agrandir son royaume de Bourgogne, qui, avec cet accroissement, serait un des premiers et un des plus considérables de l'Europe. Rodolphe trouvait son avantage en cette proposition , mais parce qu'il avait peine à renoncer absolument à ses prétentions d'Italie, et à éteindre pour jamais l'espérance et le droit de sa postérité , l'expédient dont on s'avisa pour le contenter fut de marier sa fille Adélaïs avec Lothaire, fils de Hugues , et de lui donner le royaume d'Italie comme la dot du mariage ^ avec cette condition, que si Lothaire
HISTOIRE d'aDÉLaIs. 827
mourait sans enfants mâles, le royaume retournerait à Adélaïs, et après elle, si elle manquait d'autres héritiers, aux princes de la maison de Bourgoi^ne.
Rodolphe n'eut garde de refuser cet accommodement qui rélevait au plus haut point de grandeur où il pouvait aspirer , de sorte que Hugues étant tomhé d'accord avec lui sur les autres articles de leurs différends , ils signèrent la paix, et l'envoyèrent publier dans toutes les villes de leur obéissance. On dépêcha dès le même jour des courriers à Adélaïs , avec ordre de partir au plus lot, et de se faire conduire à Milan pour l'accomplissement du mariage.-*
Elle arriva donc à Milan, où elle était impatiemment attendue de trois princes, particulièrement de Lothaire, à qui elle était destinée. Ce prince n'était point indigne de la posséder. Quoiqu'il ne lut pas des plus heureux guerriers de son siècle ni des plus grands politiques, il ne laissait pas de valoir beaucoup , et de faire paraître du cœur et de la sagesse en sa conduite. 11 avait surtout une rare l)onté, que ses propres ennemis respectaient.Mais Adélaïs ne se consulta pas elle-même là-dessus: elle se commanda d'aimer Lothaire des qTi'elle connut que son devoir l'y obligeait. Je ne voudrais pas dire qu'elle eut des lors beaucoup de tendresse pour lui , je dis seulement qu'aussitôt qu'elle connut la volonté de son père, elle eut beaucoup d'estime pour le. prince qu'il lui destinait , et qu'elle prit aveuglément les sentiments d'une fdle respectueuse.
On fit la cérémonie des noces avec une magnificence inconcevable. Ce qu'il y avait de priiH'es, de seigneurs et d'autres personries de qualité dans le royaume, s'y trouvèrent. Les peuples mêmes y uccouryreut de WUtcs parts. Les jeux, les fes-
3 y. 8 HISTOIRE d'aDÉLAÏS.
lins et les tUveiiissenietiis publics durèrent plusieurs jours, et l'on crut ensevelir dans les réjouissances de ce mariage les craintes et les afflictions passées.
Les rois se séparèrent enfin avec mille témoignages d'amitié. Rodolphe revint en Bourgogne pour prendre possession du nouveau domaine qu'il avait acquis par le traité de paix ; Hugues et son fils s'établirent à Pavie, et commencèrent à gouverner ensemble paisiblement leur royaume.
Ils croyaient devoir le posséder longtemps sans inquiétude. Mais y a-t-il de beaux jours qui ne soient suivis de quelque orage? Peu de temps après leur établissement à Pavie , les Italiens, mécontents de Hugues sous prétexte de je ne sais quelle oppression, s'avisèrent de chercher un autre roi, et jetèrent les yeux sur Bérenger , petit-fils de ce premier Bérenger dont la domination leur avait été si odieuse.
La conspiration se forma secrètement. On envoya en Allemagne des députés à ce second Bérenger, qui ne manqua pas à l'occasion. Il partit aussitôt, et vint en Italie, dont il trouva les portes ouvertes par la trahison des gouverneurs. Les factieux le reçurent , et lui donnèrent les moyens de ménager les esprits, et de disposer comme il lui plut tous les ressorts de son entreprise. En peu de temps, il se vit en état de se déclarer à la tête d'une armée, d'entrer dans Milan à forces ouvertes , et de se faire couronner publiquement. La foule des Italiens empressés pour le voir et pour lui rendre leurs hommages, fut si grande que Hugues, effrayé, n'eut pas le courage de soutenir sa fortune, et qu'il s^enfuit honteusement en Provence pour vivre le reste de ses jours dans la ville d'Arles, dont il avait retenu le Comté par le traité qu'il venait de faire avec Rodolphe.
HiSTOir.E D ALÉr.AÏS. 32()
Son fils Lolliaire voulut le suivre, mais Adélaïs l'arrêta, et lui remontra ijue, puisqu'il était roi, il fallait qu'il vécut où qu'il mourut en roi ; qu'il n'y avait de rois malheureux que ceux qui survivaient à leur puissance et à leur honneur.
Ce fut en cette rencontre que cette princesse donna les premières marques de son courage héroïque, et de son extrême adresse à entreprendre et à soutenir de grandes choses. Sa conduite fut telle qu'elle fit connaître à tout le monde que ce n'était pas la vanité, mais l'esprit de justice qui conduisait ses mouvements.
La résolution qu'elle fit prendre à Lothaire , et qu'elle prit pour elle-même lorsqu'elle vit que chacun courait à Milan vers Bérenger, fut d'y courir aussi , et de ne se servir que d'eux-mêmes pour reprendre leur couronne sur la tête de ce tyran redoutable, et pour écarter les peuples et les armées qui l'environnaient.
Ils y arrivèrent secrètement de nuit , et le jour même qu'on avait couronné Bérenger ; et le lendemain, à l'heure même que ce nouveau roi, ne pensant plus à la maison de Hugues , distribuait dans le palais les dignités et les charges du royaume , ils allèrent paraître soudainement dans la grande église à la vue d'un peuple infini qui s'y était assemblé. Adéla'is y fit un coup mémorable , qui ne venait pas d'un emportement inconsidéré, mais d'une sage délibération fondée sur la connaissance qu'elle avait de son esprit, et de l'esprit de ce peuple séditieux.
Cette reine, soutenue par la force de sa résolulion et par la confiance qu'elle avait en Dieu, animée d'une grâce et d'une majesté plus que naturelle , parée de tous les ornements de sa dignité royale, se mit à haranguer sur une chaire, et à
33o HISTOIRE d'adÉlAÏS.
reprocher à ces peuples la honte de leur inconstance et l'indignité de leur trahison.
L'étonnement que causait une chose si extraordinaire, et le plaisir qu'on avait à voir tant de grâces et tant de charmes en la personne qui parlait, firent faire un profond silence. La reine en profita, et continua de faire à ces peuples un long discours sur les cruautés du premier Bérenger, et rappela en leur mémoire les meurtres, les violements, les incendies , les extorsions et les injustices impitoyables qu'il avait commis , et dont ils voyaient encore de tristes marques dans toutes leurs provinces. Elle ajouta des réflexions politiques sur la nécessité où se trouvait le nouveau Bérenger de suivre les maximes de son aïeul, et d'achever de ruiner l'Etat , dont la perte entière pouvait être seule un fondement assuré de la puissance tyrannique.
En un mot, une princesse à l'âge de huit ans , la plus belle et la plus aimable qu'on eût jamais \ue, qui parlait de la manière du monde la plus aisée et la plus. engageante, et qui , à la fin de son discours, sut l'art d'accompagner de soupirs et de larmes la prière qu'elle fit à ses sujets de ne point abandonner un prince qui avait tant de fois exposé sa vie pour leur service, ne manqua pas de remuer les esprits de cette nation inconstante, et de faire naître de nouveaux mouvements dans leurs cœurs.
Les cœurs émus et emportés allèrent où la voix et les yeux d'Atlélaïs les conduisirent, et où le roi, son mari, les entraîna lui-même par des paroles obligeantes qu'il dit à ses sujets, et par des promesses qu'il leur fit de consacrer ses soins et sa vie au rétablissement de leur bonheur et de leur repos. Tout le peuple, fondant en larmes, vint se jeter aux pieds de ce prince^ et lui demanda par-
HISTOIRE d'adélaïs. 33 I
don. En même temps, des millions de voix proclamèrent Lolbaire roi d'Italie, et firent mille imprécations contre Bérenger. Quelques-uns même, transportés de fureur, couraient pour aller massacrer celui qu'ils avaient couronné le jour auparavant.
Mais les plus sages du pays, considérant que Bérenger, soutenu d'une puissante armée, ne manquerait pas de tenter un combat, et qu'une infinité de braves gens périraient avec lui, dirent bautement qu'il fallait épargner le sang de leurs citoyens; qu'il n'était pas impossible d'accorder les deux princes concurrents; que l'Italie était assez vaste pour avoir deux souverains ; que Lolbaire et Bérenger méritaient l'un et l'autre de l'être, et qu'ils pouvaient aisément régner ensemble.
Cette proposition ne plut ni à Bérenger ni à Lolbaire. rséanmoins, comme ils se virent cbacuu en danger de tout perdre, s ils s'obstinaient à ne vouloir rien perdre, la nécessité les força d'y consentir; et si leur accommodement ne fut pas sincère, il eut au moins toutes les marques d'un véritable accommodement.
Ils s'embrassèrent avec beaucoup d'bonnêteté , etse protestèrent uneamitié éternelle; ils donnèrent ensuite mille louanges à la sage princesse qui avait trouvé l'art de calmer les esprits d'un peuple irrité et de réunir deux rois ennemis; ils l'appelèrent mille et mille fois la source du bonbeur public, et toutes les fêtes galantes et magnifiques qui se firent entre ces deux rois avant qu'ils se séparassent, furent autant de triompbes pour l'illustre A délais.
Enfin , après être convenus de îa manière de leur gouvernement, et avoir fait des règlements {^our leur conduite particulière et pour celle de leurs sujets, les deux rois se séparèrent, suivis de
Oia HISTOIRE D ADELA.ÏS.
toute leur cour, et se retirèrent chacun en la ville qu'ils avaient choisie pour leur demeure ordinaire.
Pavie fut le lieu où Lothaire crut goûter un long repos avec sa chère Adëlaïs ; mais il ne connaissait pas l'ambitieux Bérenger. Ce prince fier ne put s'accommoder longtemps d'une couronne partagée : il se regarda comme un demi-roi , et crut que sa condition n'était guère au-dessus de celle d'un simple sujet. Cette injuste pensée, qu'il écouta trop, lui persuada de se défaire du prince à qui il venait de jurer une amitié constante. Il invita Lothaire à un festin , et parmi les plaisirs d'une débauche magnifique, il fit boire des vins délicieux dans une coupe empoisonnée.
Lothaire ne sentit le mal qu'à son retour à Pavie. Dès qu'il fut arrivé, il se mit au lit; et le mal croissant toujours, ce malheureux prince mourut le lendemain entre les bras d'Adélaïs , à la fleur de son âge, trois ans après son mariage, et au milieu des premières douceurs de son repos.
Il fut regretté de toute la nation, à qui sa bonté naturelle était connue, et qui attendait de son règne le rétablissement de la félicité publique.
Pour Adélaïs, elle pleura la mort de son époux en reine vraiment chrétienne. Elle savait que les lois du Christianisme ne permettent pas d'écouter la voix de la vengeance ; mais le crime de Bérenger lui paraissait si horrible qu'elle ne pouvait croire que le ciel le laissât inpuni : Grand Dieu , disait-elle, pénétrée de sa douleur, ye ne parle pas, mais mon cœur et mes feux parlent malgré moi: ifs 7)ous exposent ma douleur^ ils -vous disent que Loi/mire est mort et que Bérenger vit et règne. Ecoutez-les , mon Dieu , et ne délaissez pas une malheureuse qui se confie en uotre bonté.
Pendant que celte princesse affligée tâchait ainsi
IIISTOIRF D Al>li».AlS. v)J.>
de forcer le citl à prendre sa défense, des auiLassadeurs arrivèrent à son palais. Ils étaient envoyés parBérenger pour faire des propositions où l'amour et la politique avaient également part.
Dès qu'Adelbert, fils de Bérenger,sut la mort de Lothaire , il laissa malheureusement entrer dans son esprit le désir et l'espérance de posséder Adélaïs. C'était un prince âgé de vingt-cinq ans , bien fait , spirituel , brave, et n'ayant que de grandes qualités. Il était depuis quelque temps touché de la beauté et de l'esprit de cette princesse , et il crut qu'il pouvait alors découvrir à son père les sentiments de son cœur. IMais ce perfide avait bien d'autres pensées : il était sur le point d'aller, a la It'te d'une armée, se saisir du partage et de la succession de Lothaire , avant qu'Adélaïs eût eu le temps de se reconnaître et de se mettre en défense. Néanmoins il changea de dessein , quand il eut appris celui de son fils : il crut qu'il fallait que la violence cédât à l'amour, et que cette voie, qui ne serait condamnée de personne , ne lui serait pas moins avantageuse, puisqu'Adélaïs, en donnant son cœur, donnerait volontairement son royaume.
Les ambassadeurs s'acquittèrent donc de leur devoir, et après avoir complimenté Adélaïs sur la mort du prince, son mari , ils lui exposèrent la proposition de leur maître. Ils lui représentèrent que ce mariage était l'unique moyen de conserver son honneur, ses biens et sa vie ; que si elle ne voulait point avoir Adelbert pour époux, il fallait nécessairement qu'elle eût Bérenger pour ennemi; qu'elle devait se résoudre, ou à recevoir cette seconde couronne, ou à perdre la sienne; que le ciel rendait aujourd'hui à Bérenger ce que Bérenger avait laissé par bonté à Lothaire ; qu'elle ne devait espérer aucun secours; que luigiies,son beaupère , était fugitif, et ne pensait (ju'à cacher ia
334 HISTOIRE d'adÉLAÏS.
honte de sa misérable vie;que Rodolphe, son père, était mort; que Gonrad,son frère,héritier de Bourgogne , avait bien de la peine à soutenir sa fortune chancelante ; que la France et l'Espagne étaient ruinées par des guerres civiles; que les Italiens, ses propres sujets, qui lui avaient obéi jusqu'alors , demandaient Bérenger , et qu'ils prendraient tous les armes pour le servir ; qu'enfin si elle troublait la paix et replongeait l'Italie dans de nouveaux troubles, le ciel exaucerait les cris du peuple, qui ne demandait plus rien à Dieu que la perte de ceux qui voulaient la guerre. Ils ajoutèrent qu'Adelbert était le prince le plus accompli de tous ceux qui vivaient, et, ce qu'elle devait écouter plus que tout le reste, qu'il était tellement épris et charmé de ses beautés qu'il n'avait des yeux que pour elle.
Adélaïs, étonnée que ses ennemis poussassent leur insolence jusqu'à ce point, et qu'ils osassent lui présenter une main trempée dans le sang de son mari, versa un torrent de larmes, et fut longtemps sans pouvoir répondre aux ambassadeurs. Enfin, après s'être un peu remise, elle leur dit qu'elle n'avait pas encore eu le loisir de considérer si c'était la volonté de Dieu qu'elle pensât à de secondes noces, mais que, si elle y pensait jamais , ce ne serait que pour avoir un mari qui put venger la mort de Lothaire , et délivrer l'Eglise et rUaliede l'injuste domination de Bérenger; qu'au reste , elle les priait de n'être pas si fort touchés du mauvais état de ses affaires , et de croire que si tous ses parents étaient ou morts ou dans l'impuissance de la servir, il y avait toujours dans le monde assez d'ennemis de la tyrannie pour espérer qu'elle ne manquerait pas de gens qui la secourussent ; qu'en tout cas , et si tout lui manquait , elle trouverait au fond de son cœur de
iiisTuiiiL d'adiîlaïs. 335
quoi se résoudre sans peine à périr avec Lolhaire , qu'ils dissent enfin à leur Bérenger et à leur Adelbert , qu'Adélaïs connaissait assez de vrais rois pour n'être pas réduite à aimer des tyrans, et que toute la grâce qu'elle demandait à'I'un et à l'autre , c'était de la vouloir haïr autant qu'elle les haïssait.
Bérengeret Adelbert eurent du chagrin de celte réponse ; mais l'ambition du père et l'amour du lils étaient trop forts pour être sitôt abattus. Ils envoyèrent à Adélaïs de nouveaux ambassadeurs chargés de présents, et durant trois mois entiers, ils ne cessèrent de lui faire, non pas des propositions de vainqueurs, mais des prières d'esclaves. Cette princesse méprisa les présents et les vsoumissions comme elle avait méprisé les menaces , et elle réduisit les deux princes à recourir à la force ouverte.
En effet, ils mirent des troupes en campagne , et vinrent à Pavie avec une armée de trente mille hommes. Adélaïs s'y vit assiégée sans beaucoup d'étonnement. La ville était bien fortifiée et bien munie. La garnison témoignait beaucoup de fidélité. Les habitants , qui adoraient leur reine » <kaient résolus à se bien défendre ; ils repoussèrent plusieurs fois les ennemis qui les assaillaient vigoureusement; ils firent plusieurs sorties, où ils eurent de l'avantage. Enfin, le siège fut plus long il plus difficile que J3érenger ne l'avait cru.
Tandis qu'il durait, Adelbert se déguisa, et entra secrètement dans la ville pour voir la princesse qui occupait plus son esprit que toutes les affaires du siège. Il n'eut que trop d'occasions de la voir et que trop de sujets de l'admirer. Il la trouva qui encourageai t la milice par ses paroles et par ses actions , et qui disposait avec une habileté extraordinaire de toutes les choses qui regardaient le
336^ HISTOIRE d'adÉlaïs.
.siège. Elle lui parut si charmante dans cel emploi, dont le sexe est naturellement peu capable, qu'il t ut cent fois envie d'aller se jeter à ses piedsj mais la crainte qu'il eut de lui déplaire, et Tespérance qu'il conçut que la ville ne résisterait pas longtemps, lui firent changer de dessein.
Ce pauvre prince revint donc au camp , plus inquiet et plus amoureux que jamais. Il tâchait de vaincre , ou de cacher au moins les désordres de son âme, en remplissant tous les devoirs d'un grand capitaine. Il remportait l'honneur de toutes les entreprises, et il croyait se rendre digne d'Adélaïs en faisant de belles actions contre Adélais elle-même.
Les assiégés ne manquèrent point de courage tant que les vivres ne leur manquèrent pas; mais la famine devint si grande qu'ils se virent obligés de supplier la reine de trouver bon qu'on proposât quelque accommodement à Bérenger. Elle s'efforça durant quelques jours de relever leur cœur abattu ; et lorsqu'elle commençait à s'assurer de leur constance , quelques séditieux ouvrirent les portes, et abandonnèrent la ville aux ennemis.
Adélais vit plus tôt Bérenger et Adelbert dans sa chambre qu'elle ne sut qu'il étaient entrés dans la ville. Néanmoins, aucune émotion ne parut sur son visage. Elle fit voir une élévation d'esprit audessus de la puissance des vainqueurs; elle les' regarda comme de misérables captifs, et la manière dont elle les reçut leur fit comprendre qu'ils pouvaient être maîtres de ses états, mais qu'ils étaient bien éloignés d'être maîtres de son cœur.
Ils crurent pourtant que ce grand cœur deviendrait capable de changement , et ils ne doutèrent pas que la princesse ne consentît à leurs désirs quand elle aurait vu de près l'état où la fortune la réduisait. Ils la firent prisonnière, et lui donné-
HISTOIRE d'adÉLAIS. 6oj
rent des chaînes, mais toujours avec beaucoup de respect. Elle fut logée dans le plus riche appartement du palais , et on la servit avec autant de magnificence qu'on aurait pu faire en un jour de couronnement et de triomphe.
On n'oublia rien pour la gagner. Bérenger et la princesse Villa, sa femme, lui rendaient des visites respectueuses, et lui faisaient des promesses capables de tenter toute autre àme que celle d'Adélaïs. Adelbert, plein de sa passion, venait continuellement soupirer devant elle , et lui rendre des hommages d'un véritable amant. Quelquefois il prenait soin de la divertir par des concerts de musique et par des spectacles galants où il tâchait d'expliquer son amour ; mais Adélaïs regardait avec mépris tous ces artifices. La puissance et les promesses de Bérenger , les caresses et les complaisances de Villa , l'amour et les galanteries d'Adelbert , lui étaient également insupportables.
Enfin Bérenger, considérant que rien ne pouvait fléchir Adélaïs, et qu'il arriverait peut-être que, pendant qu'ils perdaient le temps en des soumissions inutiles, d'autres princes, attirés par la beauté etpar la vertu de cette reine , viendraient , la force à la main, se rendre maîtres d'elle et de son royaume, crut qu'il ne fallait plus rien ménager; il s'ouvrit à Villa , et il n'eut pas de peine à la faire entrer dans son dessein , car elle était naturellement ini- ])érieuse et violente, et elle n'avait pris jus([u'alors le parti de la douceur que pour donner quel- (|ue chose à la passion de son fils.
Cette femme rappela donc son emportement naturel, et résolut de faire consentir Adélaïs à épouser Adelbert dans peu de jours , ou de la perdre impitoyablement. Elle commença par retirer cette princesse de l'appartement commode et magnifique où elle élait, et la fit conduire dans un
338 ÏIISTOIUE d'aDÉLAÏS.
château nommé la Garde. Là, après l'avoir fait enfermer dans une prison horrible , elle lui dé- €lara plusieurs fois qu'il fallait, ou qu'elle épousât Adelbert, ou qu'elle mourût d'une mort cruelle. Adélaïs répondant toujours qu'elle n'épouserait jamais le fils du meurtrier de Lothaire, Yilla entrait en fureur , et exerçait sur cette innocente princesse des cruautés qui seraient incroyables, si Saint Odilon, qui les a apprises d'Adélaïs même , n'avait pris soin de les rapporter. Elle se jetait sur la princesse avec des emportements pleins de rage ; elle la chargeait de mille coups , la foulait aux pieds , la traînait par les cheveux , la mettait quelquefois tout en sang, et si elle lui laissait la vie, ce n'était que pour l'intérêt de son fils Adelbert , qui lui redemandait tous les jours sa chère Adélaïs.
Cette princesse souffrait ces outrages avec un courage héroïque et une patience vraiment chrétienne. Dieu seul était témoin de ses soupirs et de ses larmes. Biais les menaces qu'on lui fit un jour d'exercer sur elle les dernières violences, et de n'épargner pas même sa pudeur , la firent résoudre à chercher les moyens de se mettre en sûreté.
Il n'est pas moins difficile d'enfermer une femme chaste qu'on veut corrompre qu'une femme impudique qui veut se perdre. L'une et l'autre ont des subtilités qui brisent les portes des prisons, et qui trompent la vigilance des geôliers et des sentinelles. L'histoire ne dit pas comment Adélaïs surprit ses gardes. On sait seulement qu'en pleine nuit , n'étant accompagnée que d'une jeune fille qu'on lui avait laissée dans la prison, et de son confesseur, qu'elle avait fait avertir, elle sortit sans être aperçue de personne, mais sans savoir <>ù elle devait aller.
IIIST(311\E D ADÉLAÏS. 33(J
Elle marclia longtemps, n'ayant point d'autre dessein que de fuir, et elle suivit aveuglément la crainte qui l'emportait. Elle se trouva enfin dans une vaste forêt , où elle crut devoir s'arrêter pour prendre quelque repos ; mais dès qu'elle y eut respiré un moment, et qu'elle eut considéré l'horreur du lieu où elle s'était engagée, d'un coté l'effroi la saisit, de l'autre, la lassitude et la faim l'accablèrent. Ce fut là sans doute un des plus tristes spectacles que l'on ait jamais vus sur la terre. Une reine à l'âge de vingt ans, incomparable en sagesse, en esprit, en beauté, qui était l'amour et l'admiration de tous les peuples de l'Europe, abandonnée au milieu d'un bois dans les ténèbres d'une nuit profonde , sans secours, sans espérance.
Le saint homme qui l'accompagnait, la croyant en assurance dans cette forêt , jugea qu'il la devait quitter un peu de temps pour chercher dans le pays quelque seigneur qui prît compassion de cette grande reine et qui la retirât chez lui.
Cependant la pauvre Adélaïs demeura trois jours attachée au pied d'un arbre, sans prendre aucune nourriture. Ne pouvant plus résister à la faim qui la pressait, elle se leva, et fit quelques tours dans la foret pour voir si elle ne trouverait rien à manger; mais elle était tellement abattue qti'il sem- ])lait qu'elle ne cherchât qu'un endroit propre à y mourir. S'égarant en des routes écartées , elle arriva auprès d'une petite rivière, où elle trouva un pêcheur qui poussait sa barque et qui passait son chemin. Ce bon homme, apercevant Adélaïs, dont l'air et le visage marquaient quelque chose d'extraordinaire , s'arrêta un peu à la considérer, et lui demanda qui elle était et ce qu'elle faisait là. La princesse répondit en pleurant qu'elle cherchait à manger , et qu'elle le priait de lui donner quelque morceau de pain, s'il en avait, ou de l'ai-
a4t> ïïiSTOiRE d'adélaïs.
der à retourner à l'endroit de la forêt d'où elle était sortie, et qu'elle lui désigna. Le pêcheur, touché des larmes d'unç personne qui paraissait digne d'un meilleur sort, reçut Adélaïs dans sa barque , la mena au lieu où elle désirait aller , et là, après avoir allumé du feu , lui dressa sur l'herbe le meilleur repas qu'il lui fut possible. Il venait de prendre un poisson qu'il prépara à sa manière , et qu'il présenta ensuite à la princesse. Il semble, dit l'histoire , que ce villageois était instruit à servir une reine, tant il le fit de bonne grâce , et avec des cérémonies sages et respectueuses.
Tandis qu'elle mangeait, avec sa fidèle compagne, ce que le pêcheur lui avait préparé, et qu'elle commençait à goûter les premières douceurs des soins de la Providence , elle en reçut de nouvelles par le retour de son directeur. Il s'était adroitement informé du nom et du pouvoir des seigneurs de ce pays-là, et ayant appris qu'Adelart, evêque de Rhegio, dont la ville cathédrale n'était pas loin de la forêt, était un homme également charitable , il avait résolu d'engager ce seigneur à protéger Adélaïs. Mais comme il jugeait que rien ne l'y pouvait mieux engager qu'Adélaïs eliemême,il crut qu'il fallait la faire paraître d'abord à la porte du prélat. Pour cela, il avait assemblé, par les soins de quelques amis fidèles, qu'il avait rencontrés dans les bourgs, une troupe de gens armés, et il avait amené cette escorte à la forêt, afin d'y prendre la princesse et de la conduire sûrement à la maison d'Adelart. Il informa donc promptement Adélaïs de ce qu'il avait fait et de ce qu'il fallait faire, et la princesse , après avoir remercié le pauvre pôcbeur , monta à cheval , et se laissa conduire à Pihegio.
Les soldats l'accompagnèrent jusqu'aux porte» de ia viile j puis s'élant retirés^ la princesse, sui--
iiiSTOiRE t/ad::i..vÏs. 34 1
vie de sa compaj^ue et de sou directeur , alla trouver l'évèque Adelart; Seigneur, lui dit-elle, toute baignée ^de larmes, V état pitoyable ou je suis réduite doit vous empêcher de me connaître ; ou s'il reste en moi quelque marque de ce que Je suis, wous ne pourrez tout au plus y troui^er que le fantôme et F ombre dune reine. Je suis fdle de Rodolphe , roi de Bourgogne, et femme de Lothaire, roi d I~ talie. Je suis cette infortunée A délais dont les malheurs sont connus de toute la ferre. Il y a quelques jouî's que je me suis sauvée du château de la Garde, ou le cruel Bérenger mouvait enfermée ^ et ou je souffrais par ses ordres tout ce qu'une fureur brutale a pu imaginer de plus inhumain. Depuis le jour de majuite , ma retraite a été la forêt de Rhegio , ou je liai point eu d autre couvert que le ciel , ni d autre compagnie que cette fdle et cet ecclésiastique, qui ont bien voulu prendre part à mes disgrâces. La crainte et la faim ni ont fait sortir de cette solitude pour me jeter dans votre palais comme dans un asile ouvert aux /nisérables. Ne rebutez pas , seigneur , une reine injustement persécutée qui se jette a vos pieds. Si vous r assistez de vos conseils et de votre puissance , il ne lui sera pas difficile de remonter sur son trône. Elle a encore un jrhre roi de Bourgogne, et un beau-père comte de Provence. Mais si des raisons de politique vous empècîient de la protéger ouvertement , ne trompez pas au moins la confance quelle a eue en vous , et ne la livrez pas entre les mains de son ennemi.
Adelart, qui regardait attentivement l'illustre personne qui lui parlait , et qui trouvait en elle je ne sais quel air de grandeur que le changement de fortune n'avait point effacé, ne put se détendre d'être sensible aux malheurs d'une princesse qui les méritait si peu. Il la conduisit dans le plus
34 2 HISTOIRE d'aDÉLAÏS.
bel appartement de son palais, et il lui protesta que lui , ses citoyens et ses amis périraient avant qu'elle tombât en la puissance du cruel ennemi qu'elle fuyait.
Il la traita durant quelques jours avec autant de magnificence que de bonté ; mais quand il vint à considérera quoi il s'engageait, il commença à craindre pour celle qu'il voulait conserver. Il lui dit qu'il était toujours dans la résolution de périr plutôt que de souffrir qu^on lui fît aucune injure ; qu'il craignait seulement de n'être pas assez puissant pour résister aux forces deBérenger; que ce prince barbare ne manquerait pas de venir assiéger Rhegio, dès qu'il apprendrait que l'infortunée Adélaïsy était; que les habitants de cette ville pourraient bien mourir pour elle, mais qu'ils ne pourraient peut-être pas la sauver des mains de son ennemi ; qu'il lui conseillait de prévenir un si grand mal ; que le château de Canuse , qui n'était pas loin, et qui appartenait à son oncle Alho, Marquis de Toscane, était une place forte et bien munie où elle serait plus en sûreté.
Adélaïs, qui n'était déjà que trop inquiétée des mêmes craintes , et qui croyait entendre à tout moment les trompettes de l'armée de Bérenger , se rendit à cet avis, et après avoir envoyé des lettres à son oncle, sortit de Rhegio et prit le chemin de Canuse.
Elle y arriva heureusement, et y trouva le marquis de Toscane, qui la reçut avec des caresses de père , et qui lui promit tout ce qu'elle pouvait attendre de sa puissance et de son amitié. Il ne s'arrêta pas seulement à des paroles pour servir une nièce qu'il aimait tendrement, et dont il ne pouvait assez admirer la vertu : il fit faire de nouvelles fortifications à la place ^ et il se mit promp-
HISTOIRE d'adÉL.US. 343
lement en état de ne pas redouter la venue de Beren^er.
Cette précaution ne fut pas inutile , car Béreager, averti cju'Adélaïs s'e'tait retirée à Canuse, envoya des ambassadeurs au marquis de Toscane, pour lui demander la princesse , et pour lui déclarer la guerre en cas de refus. Le marquis renvoya les ambassadeurs, et leur fit dire que la justice l'ayant obligé à prendre la défense de la princesse Adélaïs, contre la violence de leur maître , il était résolu de faire son devoir ; qu'on ne craint point les menaces des tyrans quand on soutient une cause juste.
Bérenger tint sa parole , et marcha en diligence vers la Toscane avec une armée nombreuse, et vint environner la ville et le château de Canuse.
Son arrivée ne surprit point les habitants: ils étaient tous disposés à soutenir loiigtemps le siège, et le marquis avait donné des ordres si justes que rien ne manquait dans la ville. Les ennemis, de leur côté, se préparaient à donner de rudes assauts et à ne pas perdre patience. Enfin, de part et d'autre, tout marquait un siège de longue durée; mais le ciel se déclara pour Adélaïs par un coup imprévu.
Othon, roi de Germanie, était alors le premier guerrier du monde , et le bruit de ses victoires avait donné quelque secrèiti espérance à la princ%se Adélaïs qu'il serait un jour son libérateur. Dès qu'elle vit Bérenger devant Canuse , ses vœux appelèrent Othon à son secours ; mais elle n*osait dire à son oncle ce ([u'elle sentait au fond du cœur. Elle rougissait même d'y penser, et il lui semblait que la voix secrète qui lui proposait un si heureux expédient, lui déclarait en même temps une chose qu'elle ne devait pas écouler.
Mais Atho, qui, bien qu'en état de se défendre
344 HISTOIRE D ADÉLAÏS.
vigoureusement , jugea pourtant que les vivres pourraient leur manquer, si Bérenger s'opiniâtrait à tenir le siège longtemps , jeta lui-même les yeux du côté (l'Olhon, et crut qu'il n'y avait point d'autre moyen de rétablir Adélaïs sur son trône. La princesse écouta avec joie la proposition que son oncle lui en fit^ et elle n'eut pas de peine à consentir qu'il en écrivît à ce grand roi. Un gentilhomme partit donc promptement chargé de tous les ordres nécessaires. Atho mandait à Othon ce qui s'était passé en Italie touchant Lothaire et touchant Adélaïs; les outrages et les indignités que cette jeune veuve avait soufferts par la violence de Bérenger et par l'amour d'Adelbert ; la fuite de cette reine malheureuse et sa retraite à Canuse. Il lui dépeignait sa vertu , son esprit ^ sa beauté , et il ajoutait qu'une telle princesse méritait d'être secourue par un héros tel que lui; que Dieu ne lui avait donné des armes puissantes et victorieuses que pour de pareils exploits; que, par un même coup , punir un tyran , conquérir un royaume et délivrer une illustre princesse, était ime entreprise réservée au grand Othon ; qu'il ne devait pas laisser perdre une si belle occasion de joindre la couronne d'Allemagne à celle d'Italie, et que c'était là le moyen d'être véritablement successeur de Gharlemagne.
Othon, à qui la renommée avait appris les grandes qualités de la reine Adélaïs , se sentit soudainement touché d'une compassion tendre et généreuse , et sans délibérer davantage, il ramassa ses troupes, qu'il a\Tiit dispersées en diverses provinces de l'Allemagne pour différents desseins , et traversant promptement les Alpes, il se répandit du côté de Vérone dans les premières terres du royaume de Bérenger. Il ne fallait en ce temps-là que le nom d'Oihon pour forcer les villes. Vérone,
HISTOIRE d'adÉLAÏS. 34 J
sans attendre de sie'ge, lui ouvrit ses portes. D'autres villes suivirent l'exemple de Véronne. Enfin ce conquérant passait partout sans résistance ; mais craignant d'arriver trop tard à Canuse, et que le marquis de Toscane^ désespérant d'être secouru, n'eût abandonné la place , et peut-être Adélaïs àBérenger, il dépêclia un gentilhomme en poste, avec ordre d'entrer dans la ville, et de rendre ses lettres au marquis et à la princesse. La place tenait encore quand le gentilhomme arriva , mais elle était si serrée qu'il ne put y entrer ; et sans un artifice qui lui vint à l'esprit, il n'aurait point exécuté les ordres du roi. 11 mit le paquet au bout d'une flèche , qu'il tira si heureusement que les lettres tombèrent au milieu de la ville, et furent portées à la princesse et au marquis.
Quoique le roi suivît ses lettres de bien près, le bruit de sa marche se répandit au camp de Bérenger quelque temps auparavant. Le perfide savait que la place ne pouvait plus tenir que deux ou trois jours, et néanmoins, il fut saisi d'un si grand effroi quand il apprit qu'Othon venait à lui , qu'il aima mieux abandonner honteusement cette entreprise que de s'exposer à une bataille. Il leva le siège à l'heure même , et il se retira tumultueusement à Pavie , pour songer à la défense du reste de ses états, que le nom d'Othon ébranlait de tous côtés.
Pendant que Berenger s'enfuyait , Olhon entra dans Canuse au bruit des acclamations et des applaudissements du peuple ; mais il ne se donna pas le temps d'en jouir : l'impatience qu'il eut de voir la reine lui fit néglijrer toutes choses. Il demeura d'abord surpris de la grande beauté de cette princesse, et il avoua que, bien qu'il s'en fiit formé une idée extraordinaire sur ce qu'on lui en avait dit, ce qu'il ^ oyait ciait infiniment au-dessus de ce
346 HISTOIRE d'aDÉLAÏS.
cju'il s'était imaginé. S'il fut charmé de la beauté d'AJélaïs , il ne fut pas moins touché de son esprit. L'entretien qu'il eut avec elle fut une de ces choses enchantées qu'on ne peut décrire. Il sentit en ce moment d'où lui était venue cette forte envie de secourir une reine qu'il ne connaissait pas , et il ne put résister au mouvement qui le pressait d'offrir son cœur à cette admirable princesse. Jh! Madame, lui dit-il , f avais bien cru que je ne pouvais rien entreprendre de plus avantageux pour ma gloire que la délivrance dune reine telle que la renommée vous dépeignit ; mais a présent que je vous vois , et que mes yeux sont témoins de vos grandes qualités^ je bénis le ciel de ce quil ma choisi pour une action si illustre; et si, après la faveur quil m'a faite, j'osais lui demander encore quelque chose , ce serait quil vous inspirât assez de bonté pour ne pas dédaigner le cœur d'un prince qui n aura jamais de repos quil ne vous ait rétablie sur le trône que vous avez perdu , et quil ne vous ait rendue la plus puissante et la plus heureuse princesse de l'univers.
Adélaïs, considérant ce quelle devait à Othon , et se ressouvenant qu'il n'y avait rien au monde au-dessus de ce grand prince , crut qu'elle ne devait pas le refuser. Dès qu'elle eut donné son consentement , le mariage s'accomplit avec peu de cérémonies , et la joie des peuples en fut le seul ornement. Les tournois et les spectacles qui font les principaux agréments des autres fêtes, n'eurent point de part en celle-ci : Othon voulut marquer son amourpar de véritables triomphes. Il fit monter Adélaïs sur un char, et la mena droit à Pavie avec une armée de cinquante mille hommes, pour lui faire recevoir les hommages de Bérenger et d'Adelbert.
Le peuple ne délibéra pas 5 mais lorsqu'il ou-
niSTOiRE o'adélaïs. 347
vrait les portes , ces deux misérables princes prirent la fuite, et se retirèrent en d'autres places de leur royaume , où ils espérèrent que la fortune leur serait plus favorable. L'armée victorieuse les suivit partout. Ils soutinrent quelques sièges et livrèrent quelques batailles , mais enfin le courage et l'espérance leur manquant avec la force, cbassés de leurs villes et poussés hors de leurs terres par les poursuites et par les victoires de Conrad, général de l'armée, ils furent contraints de recourir à Othon , et d'aller se mettre entre ses mains pour recevoir ses ordres et pour devenir ce qu'il lui plairait.
Bérenger l'envoya supplier de permettre que lui et son fils allassent eux-mêmes déposer la couronne et leur puissance à ses pieds, et écouter l'arrêt que sa justice ou sa miséricorde voudrait prononcer touchant leurs affaires et leurs personnes. Othon, ne voyant rien en cette proposition qui pût lui donner de l'ombrage, y consentit volontiers , et jugea qu'elle lui présentait une occasion heureuse de contenter magnifiquement le zèle qu'il avait pour la réputation d'Adélaïs.
Il leur répondit en des termes fort civils , les invita à venir sans crainte, leur envoya des compagnies de seigneurs et de palatins pour les accompagner, les reçut , les logea, et les traita splendidement durant quelques jours, et puis, de la ville ^ capitale de la Saxe où ils étaient, les avertit de se transporter à Ausbourg , déclarant que c'était là qu'il voulait leur donner audience , et y voir les cérémonies volontaires de leur soumission dans une assemblée générale qui les y attendait.
La nécessité les obligea d'y aller. Ledevoiret la curiosité y amenèrent tout ce qu'il y avait de princes et de prélats en Allemagne; Othon y mena ce qu'il avait de gens de guerre ; les peuples y couru-
348 HISTOIRE d'adÉLAÏS.
lent eu foule. Dieu voulut que des curieux venus de tous les endroits de l'Europe fussent les témoins de la réparation d'honneur qu'il allait faire rendre à cette princesse injustement persécutée.
L'assemblée se tint au milieu de la grande place.
Othon et Adélaïs étant assis sur un théâtre sous le dais impérial, on vit paraître Bérenger et Adelbert comme deux captifs^les mains liées et le corps chargé de chaînes, qu'ils traînèrent jusqu'aux pieds d'Adélaïs, à laquelle ils avaient ordre de parler. Ils lui dirent en peu de paroles qu'ils lui amenaient deux criminels, qui, dans la ruine de leur maison et dans la perte de tous leurs biens, avaient encore beaucoup, puisqu'il leur restait des larmes, et qu'ils pouvaient les répandre devant ses yeux.
Que sa bonté , qui leur permettait de pleurer en sa présence , leur commandait d'espérer ; que s'ils redoutaient sa justice , ils offenseraient cette bonté qui voyait dans eux les deux objets qu'elle avait juré de ne jamais exclure de ses grâces: la misère et le repentir; que si, néanmoins, ils ne méritaient pas de fléchir son cœur, ils se tiendraient plus heureux de mourir à ses pieds qu'ils ne l'avaient été de régner et de vivre contre son inclination et contre son droit ; qu'ils ne lui demandaient qu'une faveur, qu'avant qu'elle prononçât l'arrêt , elle se souvînt que leurs plus grands crimes étaient des crimes d'estime et d'amour; qu'ils l'avaient persécutée , parce qu'il leur avait été impossible de ne point aimer sa vertu, et que, par toutes leurs violences, ils n'avaient rien entrepris que d'arracher de son âme une haine due véritablement à leur démérite, mais insupportable à la passion ardente qu'ils avaient de lui plaire et de la servir. Ils ajoutèrent que si elle voulait leur rendre la vie et la couronne, elle aurait deux rois pour esclaves, et qu'en h'i ^^établissant, elle dres-
HISTOIRE d'adÉlAÏS. 34 J
sf^jalt dans l'Italie deux colonnes qui y soutiendraif nt l'empire d'Othon, et qui ne plieraient jaiijais.
Adélaïs et toute la compagnie qui les vit en celte posture, et qui se souvint de l'état où étaient les choses l'année précédente, contempla durant quelque temps en silence cette révolution des affaires du monde, et vit avec effroi ces deux lions, qui faisaient dernièrement trembler l'Italie, et qui tenaient tant de princes dans leurs chaînes , enchaînés eux-mêmes , et étendus par terre sous le trône d'une femme, et devenus les victimes de celle qu'ils avaient inhumainement sacrifiée à leur fureur aux yeux de toute l'Europe.
La réponse que leur fit la reine fut digne de sou esprit et de sa rare piété : Je vous vois, dit-elle, d une autre humeur que vous n étiez devant la ville de Canuse , et vous me voyez en un autre état que je n étais dans le cliâteau de la Garde; mais vous et moi sommes encore de la même relisrion. JésuS' Christ me commande (C oublier le passé, et de vous procurer le bien qui dépendrade mon pouvoir et de mon affection .
Cette généreuse princesse, qui, selon les sentiments humains, dans la haute élévation de fortune où elle était, ne devait pas laisser à ces deux tyrans une seule goutte de leur sang , eut la bonté de vouloir persuader qu'il fallait leur laisser leur royaume, et se rendit leur avocate auprès d'Othon et de son conseil en une cause si désespérée. Le conseil fut étonné d'entendre demander des grâces pour des criminels si coupables et si scandaleux; mais elle plaida fortement; et comme elle pouvait tout sur l'esprit de son époux et de cette noblesse qui l'adorait , il fut enfin arrêté qu'on leur accorderait la vie , la liberté , et la moitié des états qu'ils possédaient.
35o HISTOIRE d'adÉLAÏS.
Ce ne fut pas une chose moins merveilleuse , ce que fit Adélaïs quelques années après à l'égard de Villa, femme de Bérenger, lorsque ces deux princes, endurcis dans l'ingratitude et persuadés par l'exemple des Barbares répandus dans l'Allemagne, entreprirent de détruire la puissance d'Olhon dans l'Italie, et lui déclarèrent une nouvelle guerre qui fut leur dernier malheur , et qui les fit périr misérablement dans les chaînes.
Durant cette guerre là, Villa, chargée d'années et de crimes, et qui s'était obligée par serment de ne point mourir qu'elle n'eût bu le sang d' Adélaïs, avait choisi, pour se cacher ou pour se défendre, la ville et citadelle de Sainte-Julie , située au milieu d'un lac, avec une forte garnison. Le siège mis autour du lac par l'armée d'Othon ne dura pas longtemps. Au bout de deux mois, il fallut que la dame assiégée fît ouvrir les portes de la forteresse , et qu'elle se livrât entre les mains des vainqueurs.
Elle fut amenée chargée de chaînes devant Adélaïs, qui avait le commandement souverain. Toute l'armée, qui savait l'histoire du château de la Garde , contempla avec admiration et avec plaisir ce spectacle digne des yeux de tous les rois. Villa, qui avait l'âme et le visage également horribles, et qui, comme je l'ai dit, avait juré qu'elle boirait le sang du cœur d'Adélaïs , conservait devant le trône de cette princesse un air d'orgueil et d'impudence , qui seul la rendait digne de mort.
Adélaïs, lui ayant fait modestement quelques remontrances et quelques reproches sur les désordres de sa vie , lui fit une réponse bien remarquable : Je rC ai jamais ^ lui dit-elle, y«z7 quune faute , qui est (ï avoir trop différé à vous faire mourir y et de cous avoir pardonné lorsque dous étiez entre mes mains. Et moi , reprit admirable-
HISTOIRE iVa.DÉLAÏ5, 35 I
ment Adélaïs , je a aurai jamais j ait qiiiinc seule belle action que je uais faire aujourd Jiui , qui est de vous vendre la vie et la liberté. Je veux qaon rompe "vos fers et quon vous ramène à votre mari , parce que je crois que je ne vous puis obliger davantage, ni vous donner de plus certaines assurances de la charité que Jésus-Christ ni oblige d^ avoir envers vous. Allez trouver Bérenger ^ et rendez-lui un service digne de votre amour : per^ suadez-lui de cesser d'être ingrat des grâces qu il a reçues , et de vous aider à ne Uétre pas vous^ même.
Ces deux actions firent tant de bruit dans le monde que le Pape jugea dès lors que cette princesse méritait d'être impératrice.
Ce serait m'éloigner de mon dessein de raconter ce qui se passa durant les guerres de plusieurs années, oùOthon se rendit le premier monarque du monde, et acquit le nom de grand; ou de raconter ce qui se passa durant ses triomphes, lorsqu'il reçut dans Rome la couronne impériale, et qu'il la fit recevoir à son fils Oihon-le-Jeune, et durant les célébrités du mariage de ce jeune prince avec la fille de l'empereur de Gonstantinople. Je ne dois parler que d'Adélaïs. Voici un abrégé des principales choses qui lui arrivèrent depuis la mort de son mari jusqu'au jour qu'elle le suivit dans le ciel.
La sainte veuve , ayant perdu cet époux le plus aimé qui fut jamais, n'eut pas beaucoup de loisir (le vaquer à ses dévotions solitaires , ni de répandre des larmes, qu'elle appelait riiui(jue douceur (jui lui restait en la vie. Son filsOlhon, tleuxièmedu nom, se trouva malheureusement accablé de quantité d'attalres dangereuses , où il eut besoin de ses conseils. Il fallut l'aider , et rentrer dans le