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les hommes, tous les hommes n'ont rien en leur nature que Dieu ne regarnie avec horreur et qui ne lui soit odieux. Non pas, s'il vous plaît, reprit Eugène ; tout homme est corrompu , mais tout l'homme n'est pas corrompu. La partie de notre âme la plus élevée et la plus proche de Dieu a été préservée du malheur commun, et a conservé son innocence et son immortalité avec les principaux traits de l'image, que le Créateur grava sur elle au jour de sa naissance , et que le temps ni la fortune n'ont point encore effacés.
Mais, reprit l'abbé subtilement, cette haute partie de l'âme entière et saine est commune à tous ; la partie inférieure est corrompue dans tous. Où est donc ce beau naturel particulier aux grands liommes, qui s'accorde si bien avec l'Evangile, et qui ne donne à la grâce aucun sujet d'exercer contre lui sa justice et sa force victorieuse?
La réponse d'Eugène était prête : Il est vrai , dit-il , que toutes nos âmes, en leur partie supérieure , sont également saines et entières, mais toutes ne sont pas également nobles ni également belles et parfaites.
Vous saurez, s'il vous plaît , qu'il y a parmi nous des âmes de grande naissance, pour ainsi dire, formées avec un courage et un esprit, et avec d'autres perfections qui les élèvent éminemment au-dessus du reste des hommes. Celles-là, non-seulement ne sont point gâtées par la corruption du sang , mais elles ont aussi la force de la corriger et d'en modérer les ardeurs. Je veux dire que les douceurs et les qualités célestes, émanées de Dieu sur une âme noble, et aidées par sa main à se répandre en bas, se ccinniuniquent aux organes et aux passions, et forment ce beau naturel dont je parle, et qui s'accoide si bien avec
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]a grâce, et qu'il n'y a jamais de différend entre
eux.
Mais, reprit Tabbé, s'il n'y a point de différend outre la nature et la grâce , il n'y a point aussi de différence entre cette proposition et une bérésie. Ce nVst pas là ma proposition, repartit Eugène. Différence et différend sont deux choses bien éloignées. Il ne se trouve point de différend ni de guerre entre le bon naturel et la grâce, mais il s'y trouve une différence infinie.
Je dis, en premier lieu, point de différend, puisqu'elles s'accordent dans nous touchant les inclinalions qu'elles nous inspirent et les lois qu'elles nous imposent en chaque rencontre. Soulager les pauvresl et les affligés, pardonner les injures, dissimuler les mépris, mépriser les richesses, préférer à tous les plaisirs du monde d'être fidèle à son devoir, craindre moins la mort qu'une action d'injustice, rendre le bien pourle mal, ne tâcher de vaincre ses ennemis que par des bienfaits, être libéral, affable, officieux, incorruptible, intrépide, sincère en paroles et en ses promesses , voilà les règles de ce que nous appelons le noble et l'excellent naturel, et les règles de ce que nous appelons l'Évangiieetla grâce de Jésus-Chnst. Si quod est mandatum in hocverbo instauratum diliget proximum. Non, Messieurs , il n'y a point de différend ni de dissension entre les deux ; mais comme je l'ai déjà dit et comme je le dis encore une fois, il y a une différence infinie.
Différence qui consiste en ce que, lorsqu'elles nous poussent l'un et l'autre à des actions louables , et qu'elles font que nous nous quittions nous-mêmes par des bontés désintéressées , le bon naturel nous élève seulement jusqu'au prochain , jusqu'à la créature, sans passer plus outre, et que la grâce nous élève jusqu'au Créateur. Celui-là et
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celle-ci nous font faire une aumône, ou un présent considérable à quelque famille désolée : mais l'un veut que, par cette action de libéralité, nous prétendions.servir et soulager notre frère, et l'autre, qu'en servant notre frère, nous passions plus avant, et que nous ayons intention de plaire à Dieu.
Les choses donc, étant de la sorte, poursuivit Eugène, vous voyez bien que je n'ai garde de penser que la grâce s'accorde avec les vices et les maladies de noire nature corrompue , comme sont l'orgueil et la vanité, la brutalité, l'amour de l'intérêt temporel et sensuel. Je dis, après Jésus- Christ, que sa grâce a horreur de tout cela ; qu'elle exerce dans nous contre ces monstres d'enfer une guerre irréconciliable et perpétuelle , et que sa l^rincipale affaire ici-bas est de les combattre et de les détruire. Mais ce serait un blasphème d'enseigner que son affaire est aussi de détruire les belles et orénéreuses inclinations de l'excellent naturel. Non, Messieurs; son grand dessein parmi nous est, non pas de l'affaiblir ni de le détruire , mais de le perfectionner, et d'humain qu'il était, le rendre divin et surnaturel.
Quand ce naturel est sans la grâce, il a la force de s'élever au-dessus de la nature brutale, et en rompant les chaînes de l'amour-propre, de sortir de là, et d'atteindre jusqu'à l'amour désintéressé de son frère et de son ami, c'est-à-dire qu'il a la force de rendre l'homme un honnête homme , et de l'établir dans le rang naturellement propre à la nature spirituelle. Mais quand la grâce survient , non-seulement elle ne l'empêche point d'exercer envers le prochain de bons offices, mais aussi elle lui donne la force de passer infiniment au delà du prochain, et d'élever ses pensées jusqu'à Dieu, qui T!6t le dernier terme des élévations.
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Voilà OÙ parviennent les grands hommes du christianisme par le moyen de la grâce. Les grands hommes du paganisme n'y sont point parvenus. Ce qui était autrefois dans les Alexandres et dans les Augustes la suprême hauteur de la perfection et de la vertu , lorsqu'ils s'exposaient à la mort pour leurs amis ou pour leur patrie, ou lorsqu'ils pardonnaient les injures , n'est aujourd'hui que le commencement ou que l'ombre de la même vertu dans un vrai Chrétien. Ce Chrétien fait ce qu'ils faisaient ; ses biens, son sang et sa vie sont sans réserve à son prince et à sa patrie ; il est tout entier aux autres hommes par un amour sincère et dégagé de l'intérêt ; il est Jjjéros autant que ces héros tant vantés , mais il est ce qu'ils n'étaient point, parce qu'il fait ce qu'ils ne pouvaient ou ce qu'ils ne voulaient pas faire ; il cherche Dieu par ses belles et vertueuses actions, et il le trouve heureusement. Les jets ordinaires des fontaines ont la force de s'élever un peu de la terre, et c'est là le symbole du beau naturel : la grâce, selon le Sauveur , est un jet d'eau qui rejaillit jusqu'au ciel , et qui y porte le cœur de l'homme.
La dame qui avait parlé auparavant avança encore ces deux paroles : Tout cela, dit-elle, nous donne, à mon avis , la liberté de penser hardiment et sans crainte de nous tromper , que le beau naturel , animé et sanctifié de la sorte par la présence de la grâce , plaît beaucoup à Dieu. Ajoutez, Madame, répondit Eugène, qu'il plaît aux hommes , et que, même à la cour et dans les armées, il n'y a rien de plus merveilleux qu'un homme d'esprit et de cœur , lorsqu'il vit chrétiennement, et qu'il met sa gloire à observer la loi de Dieu parmi les éloges et les applaudissements des hommes.
Eugène ajouta, en regardant ce jeune Baron
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dont la proposition scandaleuse avait été le sujet de l'entretien, qu'il ne croyait pas qu'il fût possible qu'il eût parlé sérieusement, et qu'il crût ce qu'il avait dit. Sans nommer aucun des guerriers qui vivaient en ce temps-là , il le fit souvenir de ceux qui avaient été les plus estimés durant les premières années de la ligue , et sous les règnes de Henri II et des trois rois qui l'avaient suivi, et il dit de ces guerriers-là ce que nous devons dire aujourd'hui de cinq ou six de nos généraux d'armée que nous avons vus mourir glorieusement sous les armes. A l'heure que je vous parle, dit Eugène à ce Baron, vous voilà auprès de deux ou trois gentilshommes qui ont suivi ces héros en la plupart des provitices où le courage et la victoire les ont conduits, et qui, durant les affaires de la guerre et de la paix, ont contemplé de près ce que toute l'Europe contemplait et admirait de loin en leurs personnes et dans leur conduite. Quels capitaines plus judicieux , plus vaillants , plus hardis ? quels politiques plus sages et plus éclairés ? quels courtisans plus civils? quels amis plus Bdèles? quels hommes plus aimables et plus universellement aimés? et enfin, quels Chrétiens plus dévots et d'une conscience plus incorruptible et plus pure ?
Il se passe peu de jours , poursuivit-il en parlant toujours à ce jeune seigneur, que vous n'entendiez raconter quelque chose de la vie de ces incomparables capitaines. Est-il donc possible, Monsieur, que vous ayez pensé ce qu'on vous accuse d'avoir dit publiquement, qu'il est messéant à un honnête homme ou à un homme d'esprit et de qualité d'ctre dévot?
On prit là-dessus occasion de rapporter des exemples plus anciens , et de faire des réflexions sur les endroits les plus illustres de notre histoire.
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Ci entre autres, sur cet endroit bien remarquable (!e la vie de Louis IX, qui, étant captif entre les jnains des barbares, fit paraître, durant ses conversations avec eux , tant de grâces et tant de cbarmes, que, quoiqu'il eût ruiné leurs pays , et qu'ils vissent en toutes leurs provinces des désolations qui l'accusaient d'être leur ennemi mortel, ils le choisirent pour leur roi , leur sultan étant mort , et résolurent en leur assemblée publique de lui présenter leur couronne. Toute la nation le voulut d'un commun accord. Mais comme ils vinrent à considérer que ce qui paraissait de plus aimable en sa personne et ce qui les ravissait davantage malgré eux , était sa constance à servir et à honorer Jésus-Christ, et ses manières de l'adorer devant les autels, où ils le prenaient pour un ange, ils eurent peur que des exemples si puissants et si doux ne les forçassent à renoncer à Mahomet. Cette crainte, plus glorieuse à Saint Louis que n'eût été la conquête de leur empire, les obligea de ne pas exposer leur religion à un danger si manifeste.
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