HISTOIRE D A DÉLAIS
SOUS la conduite de Guntarius et de Sigifridus , deux des plus fameux capitaines de ce siècle-là , et il voulut que son fils marchât avec eux , et qu'il fit, en cette occasion où il était intéressé , le premier apprentissage de sa valeur.
La victoire suivit ce jeune monarque, et lui fit cueillir pour son père de plus beaux lauriers qu'il n'en avait cueilli lui-même par ses propres mains dans les autres campagnes de l'Italie.
Les historiens se plaignent que la postérité n'a su que fort peu des particularités de cette guerre importante. Ce qu'on sait est que les Grecs, et les Sarrasins, leurs alliés, furent vaincus et taillés en pièces, que ceux qui échappèrent au glaive se noyèrent ou se rendirent prisonniers j que les deux nations furent entièrement dissipées et chassées de la Campanie et de la Fouille, et que tout ce que Nicéphore possédait en cette belle région de l'Italie fut réuni au domaine de l'empire des Latins, et réduit sous la puissance d'Olhon.
Le peuple de Gonstantinople apprit celte nouvelle par les prisonniers qu'Othon renvoya, et qui, ayant le nez coupé, allèrent publier, par cette honteuse plaie de leur visage, le malheur de leur patrie.
Nicéphore en porta le bhime et le châtiment. On l'attribua d'ahord à sa trahison et à sa mauvaise conduite; et comme l'empire se plaignait depuis longtemps des scandales de sa vie cruelle et débordée, celte triste aventure alluma le feu davantage , et suscita soudainement une terrible sédition.
Jean Zimisces, frère de l'impératrice, fut le chef des conjurés , qui le suivirent l'épée à la main jusque dans le cabinet de Nicéphore.
Ce misérable empereur fut égorgé, et laissa sn vie et sa couronne entre les mêmes mains. Son
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parricide lui succéda, et se fit nommer empereur dès qu'il eut fait le coup.
La nouvelle des changements de Constanlinople, étant arrivée à Rome , réveilla les flammes éteintes et les anciennes espérances du jeune Othon. Jl supplia son père de traiter avec l'empereur Zimisces, et de lui demander sa nièce Théophanie, que son prédécesseur avait si inhumainement refusée. Othon approuva le dessein de son fils , et crut que ce serait obtenir une nouvelle victoire sur Nicéphore , et porter dans Rome ses cendres en triomphe , que d'y faire venir cette princesse. Arnoul, archevêque de JMjlan, fut choisi pour être le chef de l'ambassade ,et le paranymphe de cette alliance traversée par le destin.
Il dressa un des plus riches et des plus somptueux équipages qu'on se souvînt d'avoir vu , et étant suivi de tout ce qu'il put assembler d'évêques et de seigneurs, il s'en alla faire à Gonstantinople une entrée dont la seule vue effaça le souvenir des querelles, et fit naître dans les cœurs des Grecs de nouveaux et ardents désirs de se voir unis aux Romains par une paix inviolable.
Zimisces reçut ce prélat magnifiquement ; et parce qu'il ne tenait pas encore trop bien sur son trône nouvellement établi, il fut heureux d'engager Othon à son amitié par le présent qu'il désirait, et par son consentement à toutes les propositions de son ambassadeur. Il ne délibéra point d'offrir la princesse; et pour ne pas laisser en son traité aucune marque de la trahison de Nicéphore, il la mit aussitôt entre les mains de l'archevêque , et désira qu'il en fût lui-même le conducteur.
Elle fut amenée àRome^ où le jeune Othon la reçut, et l'épousa de la façon que nous avons dit.
On ne sait point qu'il y eût, durant les premières années de ce mariage, autre chose que satiisfac-
iiistoihe d'à délais. 35^
lion muluelle et amitié sincère entre les deux impératrices. Mais après la mort d'Othon-le-GrancI, la nécessité des affaires , et les plus fréquentes approches de leurs humeurs opposées, causèrent peu à peu de la mésintelligence et du trouble.
Théophanie , selon qu'en parlent les historiens, avait beaucoup de bonnes et louables qualités: mais elle était jeune, et ne se plaisait pas beaucoup aux règles de modestie et de dévotion que lui donnaient les actions de sa belle-mère.
Cette mère observait envers elle plus qu ^envers personne ses maximes de civilité; et comme el!e tachait d'éloigner l'opinion qu'elle voulût user de censure et tenir un rang de maîtresse, elle s'étudiait, durant ses visites, à paraître ce qu'elle était véritablement, bonne et familière, et d'une humeur très-commode.
Mais quoiqu'il n'y eût que douceur en ses entretiens, ses exemples étaient rigoureux , et par un silence importun, reprochaient à cette jeune princesse ses moindresliberiés et ses plus légers manquements. Elle ne pouvait accuser Adelaïs d'aucune parole sévère ; elle croyait néanmoins avoir de grands sujets de plainte, parce qu'elle rougissait trop de faire des fautes en sa présence. Elle eût voulu qu'elle n'eût rien su de ses actions inconsidérées, et elle pensait être rigoureusement traitée par Adélaïs, quand elle ne fermait pas les yeux. Souvent elle se cachait d'elle, et toute cachée qu'elle était , elle ne laissait pas de craindre, piirce qu'elle ne pouvait oublier qu' Adélaïs était à la cour , et que c'était assez pour s'inquiéter que de n'être pas loiii d'une sagesse et d'une vertu si exactes. Elle eut néanmoins longtemps la discrétion de se conserver dans le respect, et de ne point manquer ai'.x lois de la bienséance, et à celles de rhonnciir -'m'cIIc devait à l'^'-o et au mérite de
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cette princesse majestueuse. Mais dès lors, elle ne pouvait s'empêcher d'avoir souvent des mines froides et réservées; et quand elle était avec ses confidentes , elle ouvrait son cœur, et il se faisait là beaucoup de plaintes et de petits rapports que les murailles redisaient.
Adélaïs n'écoutait rien ; et sans s'amuser à ses légèretés, elle marchait innocemment dans les voies de la justice et de l'honneur. Le devoir était son ambition et son soin; et quand sa conscience ne l'accusait pas , elle ne craignait aucune censure ni aucun discours. Quoi qu'on lui rapportât, elle conservait envers sa bru , sur son visage et dans son cœur, tous les sentiments et toutes les marques d'une amitié sincère, et elle ne laissait point passer de rencontre qu'elle ne lui en donnât les preuves , et que toute la cour n'eût sujet d'en être assurée contre fes médisances des flatteurs et des envieux.
Néanmoins, elle ne put être si prudente ni si bonne que Théophanie n'eût enfin l'occasion de se plaindre ouvertement , et de rompre avec éclat et avec scandale.
Après la mort de Zimisces, ses deux fils, Basile et Constantin, cousins de cette impératrice, avaient recueilli sa succession , et s'étaient saisis de l'empire de Constantinople.
Elle, indignée que ces deux cousins, meurtriers de son père Nicéphore , possédassent une si glorieuse récompense de leur crime , et que la couronne qu'elle prétendait lui être due devînt l'hçritage de leur postérité, fit l'ouverture à son mari d'un dessein de guerre contre les usurpateurs, et par diverses raisons de bienséance et de droit, elle tâcha de pousser son courage à cette haute entreprise.
Othon, avant qu'il lui donnât aucune parole;
HISTOIRE d'adÉLàÏS. 3^9
OU que même il y pensât sérieusement, ne put pas se dispenser de conférer là-dessus, avec sa mère et de savoir son avis et sa volonté.
Mais comme l'affaire ne valait rien , et que, d'ailleurs, Othon en avait une infinité d'autres plus importantes et plus pressées , Adélaïs fut obligée de lui parler franchement, et de lui représenter que deux ou trois provinces de l'Allemagne ayant déjà pris les armes contre son autorité , et presque toutes les villes de l'Italie se préparant par des fortifications qu'elles bâtissaient et par des créations de magistrats populaires, à se icMiiellre en liberté et à renverser l'empire, il avait besoin de tout lui-même pour s'opposer à celte chute, et que ce serait une inconsidération extrême d'employer ses armes à d'autres desseins , et d'aller au bout du monde courir après des conquêtes et des espérances imaginaires durant l'agitation de rélat que son père lui avait laissé.
Othon, qui n'eut que trop de jugement pour connaître la sagesse de ce conseil , n'eut pas la force de repousser vigoureusement les instances de sa femme, qui continua de vouloir et de de- Tiiander importimément ce qu'elle avait résolu d'obtenir. L'empereur,! ésolu de s'arrêter constammentau dessein qu'il avait piis, la laissa parler et raisonner autant qu'il lui plut ; niais elle parla si bien et si souvent , et avec tant d'empressement et d'ardeur, qu'enfin elle tourna l'esprit de son mari, et le fit pencher du côté de ses inclinations et de ses désirs ambitieux.
Il se laissa même échauffer plus qu'elle-même, et sa passion lui suggérant des raisons, il en proposa un grand nombre à Adélaïs, et la supplia de conformer ses pensées aux siennes, et d'approuver ce qu'il jugeait nécessaire au liien comniun de l'empire et de l'Eglise. Adélaïs. qui avait une pru-
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dtnce plus que naturelle , et qui ne voyait dans celte affaire que des malheurs et des repentirs iné- \itables , refusa ce qu'elle ne pouvait accorder ; et elle n'eut point d'autre complaisance que de promettre qu'elle se tiendrait dans le respect et qu'elle ne s'opposerait à rien. En effet, elle se contenta d'avoir dit ingénument son avis.
Mais lorsque tous les sages du conseil et de la cour commencèrent à murmurer hautement contre ce même dessein , et que les officiers de la milice s'en alarmèrent, Théophanie prit occasion de rendre Adélaïs criminelle d'état , et de persuader à l'empereur que c'était elle qui suscitait ces bruits et ces mouvements dans la cour; qu'elle voulait l'emporter de force sur leur autorité ; et elle colora son discours d'une autre médisance spécieuse, prétendant que, par jalousie , elle ne voulait pas qu'on imitât ses propres exemples , de peur qu'on ne les surpassât ; qu'elle voulait avoir seule l'honneur de couronner les Othons , et qu'elle craignait que la gloire de leur avoir donné son royaume ne fût éteinte lorsqu'une autre femme leur donnerait un empire; qu'elle préférait la vanité de sa réputation au bien commun , et qu'elle ne se souciait pas que le fils fût moindre que le père, pourvu que Théophanie ne lui fût point égale.
L'empereur ouvrit l'esprit à ces soupçons , et y laissa former mille autres pensées odieuses ; de sorte qu'après les froideurs et les plaintes, et tous les autres présages de la disgrâce, Adélaïs reçut eniin ordre de se retirer de la cour, et de ne plus se mêler d'autres affaires que de celles de sa conscience.
La vertueuse princesse reçut cet ordre et ce rebut de la faveur humaine comme une grâce et comme une vocation de la bonté de Dieu, qui l'appeluit aux douceurs de la vie divine, et qui vou-
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lait parler à son cœur clans la solitude. N'ayant pas la liberté de demeurer plus d'un jour , elle partit dès le lendemain sans dire aucun mot de plainte, mais non sans laisser tomber quelques larmes lorsqu'elle vil pleurer le peuple , et qu'elle trouva à la porte de son palais des foules de monde qui venaient lui dire adieu , et qui ne pouvaient le faire que par des soupirs.
La nature lui assigna le lieu de sa retraite, son pays natal, où ses désirs l'avaient précédée depuis longtemps. Elle prit le chemin de la Bourgogne, ne doutant point que le roi Conrad , son propre frère, et sa femme Mathilde, la recevraient volontiers.
En effet , elle porta chez eux autant de jd^e qu'elle laissait d'affliction dans l'Allemagne, et elle fut reçue dans leurs provinces conmie l'honneur du royaume et de la patrie. Toutes les campagnes étaient remplies de peuple qui venaient audevant d'elle , et toutes les marches de son bannissement furent presque autant de triomphes, n'y ayant personne qui ne fût ravi de revoir cette princesse, qu'ils n'avaient point vue depuis l'âge de seize ans.
On accourut des villes et des villages pour la reconnaître, et les vieillards qui, avaient vu dans le berceau cette petite fille de Rodolphe, pleuraient de consolation en voyant celte grande impératrice, mère des rois et des empereurs, et maîtresse des tyrans.
Elle-même ne pouvait regarder les terres de cette bien-aimée patrie, ni tant de personnes connues en son bas âge, sans ressentir des tendresses qui lui ôtaient la parole. On ne se parlait de part et d'autre que par des larmes. Toutes ses anciennes connaissances qui se présentaient à sa vue, lui feadaieut le cœur par un doux souNenir des pre-
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lïiiers temps. Elle ne pouvait meiiie répondre aux harangues qu'eu embrassant et en pleurant de joie ; et ce fut là tout l'entretien qu'elle eut avec son frère en la première entrevue.
Mais parmi iant de consolations et d'honneurs, elle ne s'oublia pas de son dessein de vivre dans le recueillement et dans la retraite. Elle ménagea ce qu'elle put de temps pour le donner à l'oraison, et elle profila si bien en ce divin exercice, qu'au bout de trois ou quatre ans, on connut peu de personnes en ce siècle-là plus élevées par la contemplation et plus assidues à s'entretenir avec Dieu. Elle ne voulut pas marclier sans conduite dans ces voies de l'oraison mentale ; Saint Mayeul, abbé de Oluny, étant alors en grande réputation de sainteté , elle le pria de prendre le soin de sa conscience , et de lui tracer les chemins qu'elle devait tenir pour arriver au terme où ses désirs aspiraient. Adélaïs eut une obéissance parfaite sous la conduite de ce directeur, et elle en sut bientôt autant que lui, parce qu'elle fut aussi obéissante et aussi humble qu'il était éclairé.
Cependant Othon fit les préparatifs de la guerre contre les Grecs , et il en donna tous les ordres. Mais les bruits qui en coururent jusqu'au palais de Gonstantinople. et la marche précipitée de quelques troupesqui se mirent en campagne avant que les autres fussent en état, ayant fait savoir son dessein, les deux frères empereurs se préparèrent plus diligemment que lui ; et comme ils se virent trop tôt prêts pour se défendre, la pensée leur vint d'employer leurs forces à attaquer et à prévenir Othon. Le déshonneur et le déplaisir que leur empire avait nouvellement reçus par la perte du royaume de la Fouille, leur cuisant encore, ce fut de ce côté-là qu'ils jetèrent les yeux, et qu'ils résolurent de se venger de la rupture de la paix.
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Ils mirent, sur mer une puissante armée, 'et vinrent inopinément aborder en Galabre, avec dessein de reprendre tout ce qu'Othon-le-Grand y avait usurpé sur eux.
Othon-le-Jeune, averti de l'arrivée des Grecs, vit au même instant ses desseins ruinés et ses espérances détruites. La nécessité l'obligea d'abandonner cette grande entreprise, et de la laisser tomber pour courir à ce qui était le plus pressé. Il fallut rappeler en diligence les troupes qui s'étaient avancées du côté de la Grèce, bâter les autres qu'il attendait , ramasser toutes les forces de l'empire, et les mener en Italie pour repousser le danger.
Sa femme , plus intéressée que lui-même dans ce raalbeur, voulut le suivre ; l'un et l'autre oublièrent qu'il fallait porter une grande modération et beaucoup de lumières dans la multitude et dans la confusion de tant d'affaires dangereuses.
Ils s'en allèrent avec un esprit rempli de fureur et de baine contre les Italiens, croyant que les ligues qu'ils avaient formées dans plusieurs provinces, avaient inspiré aux Grecs la pensée et la témérité d'entreprendre un coup si bardi : de sorte que, sans se donner le loisir d'écouler les conseils de la prudence politique, et de différer à un temps plus opportun la punition des coupables , ils résolurent de commencer leurs exploits de guerre par la vengeance , et d'aiguiser leurs armes en les trempant dans le sang de leurs sujets et de leurs amis. Ils dissimulèrent toutefois ce dessein tragique durant leur voyage, et ils allèrent jusqu'à Rome sans se déclarer.
On les y rcv^ut avec de grandes démonstrations d'allégresse et de fidélité. Toutes les villes envoyèrent leurs députés afin de renouveler leurs serments d'obcibsaiice, et d'offrir tout ce qui dépen-
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liait de leur pouvoir pour la guerre contre les Grecs. Une infinité de seigneurs y vinrent aussi, et chacun conspira sincèrement à effacer de leurs âmes le souvenir de ce qui s'était passé et le soupçon de ce qu'ils pouvaient craindre.
Othon et Théophanie firent de leur part beaucoup de cérémonies, reçurent avec accueil tous ceux qui se présentèrent, embrassèrent les plus coupables, et tâchèrent d'éloigner les défiances par toutes les douceurs de visage et de paroles qu'il leur fut possible.
On se fiait à ces fausses caresses , et on ne pensait plus qu'à partir dans une parfaite union de volontés et de forces, lorsqu'Othon, poussé par d'autres conseils que par ceux de son aimable mère, sous prétexte de vouloir, avant son départ, renchérir sur les témoignages d'amitié qu'il avait reçus , invita à un festin public tous les princes , les seigneurs et les députés des villes qui se trouvèrent à Rome , et qui reçurent cette invitation comme un grand honneur. Ils ne manquèrent pas de s'assembler au jour assigné, et ils se mirent à table avec résolution de noyer dans le vin tout ce qui leur restait d'inquiétude et de crainte.
Mais au milieu du premier service, lorsque la belle humeur et la joie commençaient à s'épanouir, on entendit inopinément le son terrible d'une trompette, avec la voix d'un héraut , qui commanda à toute la compagnie, de la part de l'empereur , sous peine de mort, de ne point parler, ni remuer tandis que ses officiers exécuteraient ce qu'il avait ordonné et ce qui allait paraître.
Au même instant, on vit entrer un régiment d'hommes armés , et accompagnés de bourreaux, qui s'arrangèrent et qui remplirent la salle , tandis que d'autres remplirent la cour et environnèrent tout le palais. C'était là un triste appareil de
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festin et un affreux spectacle pour des conviés. Mais la fuite fut Lien plus funeste. Durant la profond silence que rétonnement et l'effroi firent faire, le nicme héraut, déployant un papier, lut les noms de ceux qui élaient accusés d'avoir contribué au soulèvement de leurs villes et de leurs provinces; et puis, les ayant déclarés coupables du crime de lèse-majesté, prononça contre eux un arrêt de condamnation à mort. A l'heure même , tous les autres demeurant immobiles et sans parole, on alla tirer ceux-là de leurs places, et au bout de la table du festin, à la vue de tant de spectateurs et d'amis épouvantés, on les égorgea les uns après les autres, et Ton remplit de sang et de meurtres tout ce lieu sacré par l'amour et par la fidélité qui les y avait assemblés.
La plus horrible inhumanité fut que , l'exécution étant faite, Othon commanda à ceux qui vivaient encore de demeurer à table, et d'achever le festin avec le même visage et la même joie qu'ils avaient auparavant , voulant qu'ils continuassent de se divertir et de rire connue si rien ue fiit arrivé. Il fallut prendre cette joie baibare , et rire inhumainement parmi tant de meurtres et tant de tristes spectacles ! Les cœurs étaient glacés d'horreur, etThéophanie, dont la vue rappelait en leur mémoire l'absence de l'incomparable Adélaïs , (it sortir de ces âmes affligées une infinité de soupirs que cette Médée n'entendit pas, mais que le ciel entendit de loin , et qui attirèrent bientôt sur son mari la vengeance que cette action méritait.
Il alla lui-mênie la cherrher, en achevant son voyage, et marchant en la Fouille, qui devait être le théâtre de la guerre. Son armée était de beaucoup plus forte et plus nombreuse que celle des Grecs, et Dieu permit que, dans les premiers combats et en plusieurs petites renconUes , il eût
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(lu succès. Mais quand il fallut livrer la bataille générale en la journée de Bazantelle , les légions de Rome et de Bénévent , qui faisaient la meilleure partie de l'armée d'Othoh , choisies de Dieu pour venger le sang de leurs citoyens , se souvinrent de son festin cruel , et lui en préparèrent un autre qui ne fut pas moins inespéré. Elles se retirèrent, et disparurent lorsque le combat commençait. Les autres qui voulurent être fidèles à cet empereur , furent bientôt mis en désordre et taillés en pièces. Les Grecs firent un massacre qui fut le plus effroyable qu'on eût vu depuis longtemps dans l'Italie. Il y eut des princes sans nombre , des seigneurs, des évêques et des abbés de la suite d'Olhon,qui demeurèrent sur la place, et il fut presque seul entre les personnes de qualité qui se sauva de l'épée de l'ennemi.
Ce misérable prince prit la fuite du côté de la mer , et alla confier sa vie à des pêcheurs , les suppliant de le recevoir dans leur barque , et de le porter où ils pourraient. Ils le reçurent sans le connaître d'abord , mais il ne put pas être longtemps inconnu : les traits de son visage le déclarèrent bientôt; et comme la haine qu'on portait à sa trahison s'était répandue sur le rivage de la mer et jusqu'aux dernières extrémités de l'empire, ces gens de marine délibérèrent de le jeter dans l'eau. Il se sauva , en les prévenant et en s'y jetant lui-même , et tâcha de traverser à la nage ce qui restait de mer jusqu'au bord.
Tandis qu'il nageait, des pirates, fortuitement survenus, sans savoir qui il était, accoururent, et se saisirent de lui connue d'un prisonnier. Son bonheur voulut qu'ils l'emmenassent en un port, et (jue Théophanie, qui le faisait chercher avec une extrême inquiétude , entendît enfin de ses nou-
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velles , car elle envoya aussitôt traiter avec ces pirates , et leur fit offrir une grande somme d'argent pour le racheter.
L'argent leur donna quelque soupçon de sa qualité ; mais comme ils se jetèrent avidement sur les partages, et que l'avarice emporta leurs cœurs et détourna leurs yeux, Othon, qui ne voulait pas leur donner le loisir de le. considérer davantage, voyant un de leurs chevaux en état de le recevoir, se lança dessus , et bride abattue, il alla trouver Théophanie en je ne sais quelle forteresse, et respirer auprès d'elle de tant de fatigues, ou plutôt, y pleurer et s'y désespérer de tant d'afflictions et de tant de pertes.
Il perdit tout ce que son père avait conquis sur les Grecs, qui rentrèrent en possession de leur royaume entier de la Fouille; et si ces Grecs, aveuglés par leur bonheur , sans se contenter de la moitié de l'Italie , eussent conduit leur armée victorieuse devant Rome, et de là jusqu'aux Alpes , ils auraient emporté tous les états d'Otlion sans trouver aucune résistance.
La honte et le désespoir n'étouffèrent pas la colère dans le cœur d'Othon ; elle continua d'y brûler et d'y fumer durant quelque temps , et elle lui fit commettre de cruelles actio:is contre ceux qu'il accusait d'être les causes de son malheur. Toutefois, un fils de larmes ne peut pas périr : peu à peu la tristesse éteignit les autres passions, et mit enfin son esprit en état de reconnaître ses fautes , et d'écouter les conseils de la sagesse et de la pénitence.
Sitôt qu'il eut les yeux ouverts , la première chose dont il s'aperçut fut l'énorme ingratitude qu il avait commise contre sa mère , et le mépris funeste et honteux qu'il avait fait des avis de sa prudence divinement éclairée.
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Touclié d'une vive djouleur et d'un repentir inconsolable, il lui dépêcha des annbassadeurs , la conjurant de le venir trouver à Pavie, afin qu'il pût obtenir d'elle le pardon qu'elle ne lui accorderait peut-être pas à la vue de ses lettres, mais qu'elle ne lui pourrait pas refuser quand elle le verrait , et quand il l'assurerait lui-même de la sincérité de sa douleur.
Il écrivit aussi au roi Conrad , et le supplia de disposer sa sœur à consentir à ses justes désirs, et de la faire résoudre à ce voyage, qui était désormais l'unique consolation qu'il désirait et qu'il espérait au monde.
Adélaïs, qui goûtait dans un repos céleste les douceurs de la vie spirituelle, et qui reconnut que cette invitation , sous prétexte d'entrevue et d accommodement, la rappelait aux distractions' et aux affaires de la vie du monde, se trouva fort irrésolue ; et comme elle jugea d'ailleurs que si e Jle refusait, les peuples pourraient donner un trèsmauvais sens à son refus , et croire que le ressentiment et la colère , plutôt que la dévotion, la retiendraient dans la solitude, elle eut peur d'être la cause d'un scandale. Néanmoins, parce qu'elle craignait aussi d'affliger son cœur, et de Tenlever d'entre les bras de Jésus-Christ pour le reporter dans la cour, agitée de ces pensées différentes, elle courut à son port ordinaire , et alla consulter Saint Mayeul pour savoir de lui ce que Dieu voulait. Elle le supplia de voirie roi son frère, et de conférer avec lui sur les difficultés du voyage, d'examiner les raisons de part et d'autre, et puis de déterminer et conclure, et leur promit qu'elle obéiraij: à leur conseil et qu'elle le suivrait sans délibérer davantage.
Le roi et le saint homme conférèrent, et ne manquèrent pas de juger qu' Adélaïs devait contenter
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l'empereur , le jugeant ainsi sur l'espérance qu'iU eurent que ses conseils, mieux reçus et plus respectés qu'autrefois, apporteraient du changement en l'état, et qu'ils aideraient son fils à sortir de l'embarras et du précipice où son aveuglement l'avait jeté.
Dès qu'ils lui eurent expliqué leur sentiment, cette obéissante et dévote dame partit aussitôt, et quitta son paradis et ses oraisons pour aller où Dieu l'appelait. Elle prit le chemin de Pavie, où l'empereur s'était déjà rendu, selon sa parole, et où il l'attendait avec beaucoup d'impatience et d'ennui. Dès qu'elle entra, ce fils, plus affligé de son ingratitude envers elle que de ses malheurs, suivit les mouvements de la douleur et de la honte qui le saisirent , et se jeta à ses pieds , mettant le visage contre terre sans dire aucun mot. La sainte dame, saisie d'une plus violente émotion, s'y jeta aussi , et l'embrassa sur le pavé. Ils demeurèrent quelque temps étendus au milieu de la salle, à la vue d'un grand nombre de seigneurs, dont il n'y eut pas un qui ne fût surpris et qui ne pleurât avec eux.
Cette première entrevue et celte réconciliation traitée en silence et par des soupirs , fut suivie de longs et de fréquents entretiens, et ces entretiens selon qu'Adélaïs l'avait prévu, produisirent un en- £;agement indispensable de ne plus se séparer. Elle fut obligée de demeurer à la cour, et de reprendre sa place dans le conseil, dont elle trouva les affaires encore plus désespérées qu'elle ne pensait. Mais Dieu donna bénédiction à sa présence et à sa conduite, et l'empire commença à reprendre son ancienne dignité sous le gouvernement de cette sage princesse.
Mais Othon ne repi It pas lui-mOme sa couleur ni sa saule. La liislcîisc qui le debsicliait^ ne put
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pas être guérie par de petits succès ni par les enireliens de sa mère. Les remèdes ne furent pas si puissants que le souvenir de tant d'afflictions et d'opprobres. Le mal continua de croître de jour en jour, et enfin il lui flétrit tout le cœur et le consuma misérablement. Il mourut l'an 988, sept ou huit mois après sa réconciliation avec Adélaïs, et il laissa sa succession et son empire à son fils
othon m.
Ce fut un malheur pour notre princesse que ce jeune successeur, d'un naturel très-aimable, s'attachât si fortement et si tendrement à sa personne et à ses conseils qu'elle ne put obtenir la liberté de sortir de la cour , ni de rendre à son cœur la solitude.
Ce qui augmenta son déplaisir et le fit croître jusqu'au dernier excès, ce fut de voir que la jalousie se rallumait dans la tête de la jeune impératrice, et qu'elle y suscitait de nouveaux désordres. En effet, cette nouvelle reine-mère, qui avait désormais plus de droitqu'elle, aussi bien que plus d'inclination à se mêler des affaires d'état, voyant qu'elle cessait de parler de retraite, et se persuadant que les attachements de l'empereur à la présence d' Adélaïs venaient des artifices de cette dévote, sans plus user des cérémonies d'un silence et d'une froideur respectueuse, éclata hautement,., et fit de grands bruits contre son ambition prétendue. La sainte dame faisait cependant, au pied de la croix et auprès de son pelit-fils, tous les efforts imaginables pour obtenir son congé, conservant toujours dans le cœur envers cette femme emportée une affection sincère, et sur le visage^ une douceur et une modestie qui la devaient apaiser.
Elle gouvernait sa langue avec une discrétion merveilleuse; elle n'avancn jamais aucune j'urule
IIISTOlRIî i) ADtLAlS. ÔJl
clans les plus secrètes confidences, dont le rapport pût donner sujet de plainte à cette ennemie déclarée. Elle n'en parlait qu'avec honneur et qu'avec respect. Elle ne lui parlait à elle-même qu'avec douceur et avec un air de visage qui l'assurait de son amour. Elle la voyait aussi souvent qu'elle y était obligée pour l'édification de la cour et de l'empire. Mais dès qu'elle s'apercevait que ses visites et ses enlieiiens faisaient revenir dans ce cœur indisposé les accès de sa colère, elle se taisait, ou elle se retirait à l'heure même pour prévenir les fautes en éloignant l'occasion. Celle sage et judicieuse conduite était le plus grand motif des emportements de Tliéophanie, qui se fâchait que son aversion paraissait criminelle , et que tant de vertus admirables l'accusaient d'injustice et publiaient sa mauvaise humeur paitoute l'Europe. Elle eût désiré qu'elle eût éclal(' comme elle, et que, par une impatience fougueuse ou par des plaintes inconsidérées, elle eût suspendu les jugements et rendu le procès indécis.
Néanmoins, quoi qu'elle fît, Adélaïs se taisait et était constante à souffrir. Olhon se tenait attaché à son dessein de la retenir cl de l'aimer. Les courtisans se plaisaient à la louer devant Tliéophanie, et les bruits de la réputation qu'elle avait parmi le peuple retentissaient jusqu'à ses oreilles. Enfin, la jalousie, le caprice, l'opiniâtreté, la tristesse et la fureur tournèrent l'esprit de cette dame, et la portèrent juscpi'à prononcer un jour témérairement ces paroles : Si Je vis encore une anlice y dil-elle, il iiy aura pins pour lors d'j4 délais au monde; ou si elle y était encore , tout Vespace de son empire ne serait pas plus large (pie sa main .
11 fallut que Dieu inème terminât ces différends cl qu'il ap['elàt à soi Tliéophanie. Cette impcia-
Sja HISTOIRE d'adélaÏs.
trice mourut avant que l'année fiit achevée , et elle n'eut plus elle-même d'autre empire ni d'autre grandeur que celle qui reste aux rois dans les tombeaux. Adélaïs vécut, et demeura maîtresse el reine de toutes les provinces où son fils régnait.
L'aimable princesse ne triompha pas de cette victoire; elle en pleura amèrement, et elle rendit à sa mémoire tous les honneurs qu'on pouvait attendre de son incomparable charité.
Mais l'absence d'une rivale si fâcheuse ne diminua pas le désir qu'elle avait de la retraite : Adélaïs continua d'agir fortement , et d'employer tout le crédit qu'elle avait auprès de l'empereur pour obtenir la liberté de retourner à sa solitude, et de ne plus penser qu'à Dieu.
Othon y consentit sans y penser, en permettant qu'elle s'absentât souvent des affaires , et qu'elle l'aidât, par cette sage industrie, à contracter peu à peu riiabitude de se passer de ses conseils et de ses eniretiens. Elle en vint d'autant plus aisément à bout qu'elle eut l'adresse d'introduire dans le cabinet des personnes d'esprit et de piété , qui rendirent son absence plus supportable et moins dangereuse.
Quand elle se vit hors de la cour, et qu'elle eut enfin la liberté entière de suivre ses inclinations, elle s'attacha particulièrement à quatre choses qu'elle sentait lui être inspirées de Dieu, et consacra ce qui lui restait de force et de vie pour les accomplir parfaitement. La première fut de vaquer à la contemplation , et d'employer plusieurs heures de chaque jour aux exercices de cette vie délicieuse et céleste ; la seconde, de prendre soin des pauvres, et de soulager et servir tous les misérables du pays ; la troisième , de faire des pèlerinages, et d'aller visiter les sépulcres des rpar-
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lyrs; et enfin la quatrième, de bâtir des églises et des monastères.
Ce qui doit surprendre le lecteur , c'est qu'en chacune de ces bonnes œuvres différentes, si communes aux autres Saints , Adélaïs a eu quelque chose de particulier qui la rend particulièrement aimable et digne d'être admirée.
Car pour ce qui regarde les bâtiments, c'est une singularité de zèle et de magnificence bien remarquable , qu'en reconnaissance des obligations qu'elle avait à Dieu pour les prospérités temporelles dont il l'avait favorisée , elle voulut bâtir autant d'églises ou de monastères qu'il y avait de royaumes dans les terres que son mari, son fils et son petit-fils , empereurs, avaient possédées durant sa vie. L'empire était pour lors de grande étendue, et elle s'engagea à une entreprise où il fallut beaucoup de courage. Elle en sortit néanmoins heureusement, et entre ce nombre incroyable de monastères dont elle fut la fondatrice, il y en eut trois fort renommés en ce temps-là : le premier fut en Bourgogne, en un lieu appelé Ambierte, en l'honneur de Notre-Dame, où Berthe, sa mère, fut enterrée, et dont Saint Mayeul eut le gouvernement. Le second en Italie , en l'honneur du Fils de Dieu , sous le titre de Saint-Sauveur. Le troisième et le principal en Allemagne, sur le Rhin, en un lieu appelé Shele, assez près de Strasbourg, en l'honneur de Saint Pierre, qu'elle dota de grands revenus, et qu'elle enrichit d'une infinité de magnifiques présents, y faisant porter ce qu'elle trouva de plus rare et de plus précieux dans ses trésors.
Pour ce qui est de ses pèlerinages et de ses visites de martyrs, comme son âge ne lui permit pas de les faire en des terres éloignées, elle ne les fit que dans l'enceinte de la Bourgogne, et des pro-
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vinces voisines, et elle choisit les lieux qui étaient alors la dévotion publique et commune de l'Europe. Son premier voyage fut au sépulcre de Saint Maurice, et à la magnifique église qui lui a été dédiée dans le Chablais , à l'endroit où ce généreux capitaine et sa légion de Théhains endurèrent la mort, et où leurs reliques sont encore conservées et révérées de tous les peuples chrétiens. De là elle fut à Genève visiter l'église de Saint-Yictor , ensuite à Lausanne , celle de Notre-Dame , et puis à quantité d'autres, parcourant ces lieux de sainteté avec une ferveur exemplaire, et laissant en chaque station deux profits de sa visite: l'un, l'édification de son incomparable sainteté, lorsqu'on voyait que ces courses n'étaient pas des promenades d'un esprit impatient et ennuyé, mais des mouvements de son amour divin, qui cherchait des endroits propres à son repos , et qui de chaque église faisait une solitude pour vaquer à la contemplation et pour s'entretenir avec Dieu. Elle s'y arrêtait durant quelques semaines, et elle y passait durant le jour et durant la nuit de longues heures en de perpétuelles oraisons qui relevaient jusqu'à l'extase, et qui faisaient bien connaître qu'en marchant sur la terre , elle cherchait et trouvait le paradis. L'autre profit était les offrandes qu'elle faisait aux autels : elle ne sortait d'aucune église qu'elle n'y laissât quelque présent digne de sa libéralité et de sa s^randeur imoériale. Ce qu'elle fit à celle de Saint-Martin est singulier, et a je ne sais quel caractère d'une simplicité vraiment divine. Sachant qu'après son départ, cette église avait été brûlée, et qu'on se disposait à la rebâtir, elle y contribua d'une grande somme d'argent et de (juantité de meubles et d'ornements souipiueux; Mais entre autres choses, elle fit couper en deux le manteau impérial de l'empereur
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OthoD, son pelit-fils, pour qui elle avait encore des tendresses plus que maternelles, et prenant une de ces moitiés, elle la mit entre les mains d'un religieux de Cluny , pour le porter en cette église comme un parement d'autel , et pour l'offrir à Saint Martin de sa part en ces mêmes termes : Euêque de Jésus-Christ , receliez les petits pré^ sentsque vous ein>oie Adèldis, la servante des ser^ uiteurs, pécheresse par elle-même , et impératrice parla volonté de Dieu. Recevez la moitié du manteau de mon cher et unique Othon^ et priez pour sa ])rospéri té celui à qui autrefois y en la personne d un pauvre, vous avez donné la moitié du vôtre.
Les aumônes de celte veuve charitable ont eu aussi beaucoup de rares singularités. Elle ne connut aucun monastère , et elle n'entendit parler d'aucun religieux aux environs des pays où elle se trouva, à qui elle n'envoyât des charités et des présents de sa dévotion. Elle ne vit jamais aucun mendiant à qui elle ne fît des aumônes avec quelques paroles de consolation. Quand elle arrivait en quelque ville ou quelque village, avant que d'y rien faire, et même avant que d'y prendre du rejM)s et se délasser de la fatigue du chemin , elle faisait appeler tous les pauvres , et les ayant assend)lés, elle leur distribuait elle-même ses libéralités de sa propre nniin. Il arriva néanmoins un jour (ju'étant trop lasse, elle confia son argent à un religieux, et elle le pria d'en faire la distribution à une grande nmliitude de misérables qui étaient accourus. Le bon religieux sentit de linquiétude dès qu'il comn)ença à disperser la somme, parce que d'abord il s aperçut que le nombre des pauvres était plus grand que celui des pièces de monnaie qu'il avait entre les mains. Mais son inquiétude se changer, bientôt en admiialion, quand
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il vit que les pièces s'étaient miraculeusement multipliées, et que le compte était exact.
Je ne puis rien dire de ses oraisons , d'autant que personne ne peut parler de l'oraison des Saints, non pas eux-mêmes, qui, au retour de leurs vraies extases et de leurs contemplations conduites par le seul amour, ne peuvent dire autre chose ni apporter aux hommes d'autres nouvelles , sinon que Dieu est grand et qu'il est aimable : Cognoul quia magnus Dominas. De façon que ceux qui se souviennent des circonstances et de la manière dont ils ont parlé, et dont ils sont unis à cet objet, dans lequel l'on s'oublie de tout, et de soi-même, et de sa propre union, pour ne penser qu'à l'objet seul, d'ordinaire ne lui ont point parlé, et ne savent ce que c'est que contemplation et extase. Ceux qui le savent et qui l'éprouvent en vérité n'en peuvent rien écrire , si Dieu même ne leur dicte leurs livres , comme il a fait à quantité de Saints et de Saintes, et s'il ne leur révèle l'histoire de leur conversation intérieure. En un mot, les oraisons d'Adélaïs étaient continuelles en ce tempslà qu'elle était éloignée de la cour , de sorte que, parmi les travaux de ses voyages et les soins et distractions de sa vie active et humaine, elle menait intérieurement une vie de séraphin.
Durant ses courses , elle ne pouvait se passer d'oraison, parce qu'elle ne pouvait se passer d'aimer. Ce cœur généreux depuis son enfance eut toujours quelque o!)jet auquel il s'attachait fortement et innocemment. Eu chaque âge. Dieu fut toujours le pruicipe et la Im de ses actions ; mais en ses dernières années , lui seul fui son tout et son unique amour. Néanmoins , la tendresse de ses reconnaissances et de ses soins s'étendit jusque sur les directeurs qui l'aidaient à jouir parfiiilement et sûieiuent des enlrelicus de son épou^
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(Jurant ses contemplations extatiques. Elle eut quatre de ces directeurs d'oraison les uns après les autres, tous quatre Saints et canonisés, qu'elle lionora par la confiance parfaite qu'elle eut en leurs conseils, et qu'elle aima sincèrement avec des bontés filiales. Elle avait sujet de le faire, parce qu'elle les choisissait très-bien. Les régies de son choix n'étaient que l'inspiration de Dieu, qui, par de saintes inclinations précédées de l'estime générale que l'Eglise avait de leur mérite et de leur sagesse, lui faisait connaître ceux qui lui étaient propres.
Elle savait que nous, qui avons ici-bas des commandants en toutes choses et des maîtres de notre liberté, n'en avons point en ce qui regarde la conscience, qui n'a jamais dépendu d'aucun pouvoir humain , et qui n'appartient qu'aux personnes que Dieu nous choisit, ou que nous choisissons par les secrètes inspirations de notre cœur.
Le premier des directeurs d'Adélaïs fut Saint Mayeul, abbé de Cluny, qui lui rendit de grandes assistances durant qu'elle fut bannie de la cour; le second futVanglon, évêque, qui vécut en grande réputation de doctrine et de sainteté. Elle eut pour celui-ci quelque chose de particulier ; au moins il lui arriva, à son occasion, lorsqu'elle apprit la nouvelle de sa mort, un accident bien remarquable, ou une extase, dans l'église de Saint- Maurice, et aux yeux du peuple qui y était assemblé. Tandis qu'elle priait Dieu, retirée en un coin de cette église, et qu'elle était profondément attentive à sa méditation , un courrier venu à la liàte d'Italie s'approcha d'elle , et lui donna des lettres qui l'avertissaient que ce grand personnage était mort à Rome. A la vue de cette triste nouvelle, le premier mouvement qu'eut la princesse lut d'appeler un gentilhomme de sa suite , et de
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le supplier d'une voix tranquille et douce de faire quelque dévotion pour le repos de l'évêque. Mais aussitôt, la tristesse lui serrant le cœur, et l'amour divin, intéressé à la perte de ce grand homme, élevant son âme, elle souffrit une défaillance qui était composée d'évanouissement et d'extase. En cet état , ne sachant plus ce qu'elle faisait ni ce qu'elle disait, elle dit ce que voulut l'amour. Les bras étendus, versant des torrents de larmes, elle s'écria à haute voix : O Dieu des siècles , qui me voyez priifée de toutes les consolations qui me res^ taient en cette -vie , présentez-moi votre main , et consolez mon esprit selon la vérité de vos paroles»
Ayant dit cela , elle tomba sur le visage , et demeura quelque temps étendue sur le pavé , sans qu'on vît aucune marque de vie, sinon par les larmes qui continuèrent de couler en abondance.
Cette faiblesse ne dura pas^ et elle ne laissa dans les esprits qu'un accroissement d'estime et de vénération , comme c'était pour elle un accroissement de mérites, puisqu'elle ne venait que de la charité surnaturelle.
Le troisième directeur d'Adélaïs fut Saint Ecce- Magne , abbé du fameux monastère de Shele, qu'elle avait fait bâtir.
Le dernier fut Saint Odilon, qui reçut d'elle des respects pour sa personne, et pour son abbaye, des libéralités extraordinaires , et qui eut sujet de témoigner sa reconnaissance à la postérité par l'écrit qu'il a composé sur ses actions royales et chrétiennes.
Ce fut vers ce temps qu'elle commença d'écouter ce saint personnage , et qu'elle lui confia la conduite de sa conscience, qu'arriva dans la cour impériale cette triste et lugubre histoire qu'on a
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vue si souvent sur les théâtres, et dont je ne puis me dispenser de dire un mot, puisque la sagesse d'Adélaïs y parut avec d'autant plus d éclat (jue l'imprudence des autres y fit de plus grandes fautes, et qu'elle s'y rendit plus coupable.
Othon III avait épousé Marie, fille du roi d'Aragon: Cette princesse n'était pas des plus dévotes ni des plus discrètes ; elle avait même en ses conversations des légèretés et des immodesties qui déplaisaient fort à Adélaïs, et qui l'obligèrent de lui faire souvent des remontrances sérieuses et de lui parler sévèrement. La jeune dame ne s'en plaignait pas. Elle écoutait avec respect ce que cette auguste impératrice jugeait à propos de lui dire, mais elle s'oubliait de ses conseils dès qu'elle ne la voyait plus , et continuait de vivre selon les lois de son humeur volage et hardie.
Le malheur voulut, au temps qu'Adélaïs était absente, que la jeune princesse jelàtindiscrèlement les yeux sur un seigneur de la cour qui lui plut , et qu'elle n'eût pas la force de fermer son cœur à la flamme et à la mort qui venaient d'entrer par ses yeux. Elle n'eut point d'autre soin que de conmiuniquer son mal au gentilhomme, et de tacher de lui plaire. Elle croyait d'abord que c'était nssez de le regarder, et qu'il suffisait à une impératrice, pour être ardemment aimée, d'avertir par ses regards qu'elle permettait qu'on l'aimât. iMais le gentilhomme, chnste et retenu, ne comprit pas sitôt ce qu'elle voulait dire. Elle continua durant ([uelque temps à faire tout ce qu'elle put pour lui découvrir son feu, et pour lui marquer qu'il pouvait prendre la liberté de l'aimer et de lui parler confidemment. Elle en fit tant que ce seigneur connut enfin ses pensées. Mais il fut sage, et parut toujours devant elle comme un homme qui ne savait rien ; de sorte que la misérable dame fut
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enfin contrainte, par la violence de sa passion, de s'exprimer d'une manière qui fit rougir le gentilhomme, et qui l'embarrassa fort, voulant donner des sens honnêtes aux paroles de la princesse. Mais elle était trop résolue à se faire entendre pour lui laisser le pouvoir de contrefaire heureusement une si louable ignorance. Il ne put néanmoins confesser autrement que par la rougeur de son visage qu'il l'entendait bien, ni lui déclarer son refus que par un silence respectueux. Elle employa, pour le faire parler et pour le fléchir, les promesses, les prières , les larmes et les soupirs les plus tendres ; et comme elle fut assez hardie pour en venir enfin à la force, et qu'elle voulut emporter son consentement par des caresses violentes, le gentilhomme vit bien qu'il était dangereux! de combattre davantage : il se défit d'entre ses bras, et prit la fuite sans rien dire.
La honte d'avoir fait connaître inutilement son opprobre, la colère d'avoir été refusée , la tristesse, la haine, le désespoir, et toute les fureurs d'un amour irrité, entrèrent soudainement dans le cœur de cette Phèdre infortunée , et lui firent chercher les moyens de se venger et de perdre son Hippolyte. Après beaucoup d'agitations et d'irrésolutions , le dessein auquel elle s'arrêta fut d'aller faire la désespérée devant l'empereur , son mari, et d'accuser le Comte d'avoir attenté à son honneur. Elle fit ses plaintes d'une manière si touchante, et avec tant de sanglots et tant de larmes que l'empereur ne délibéra pas pour la consoler, et pour se venger soi-même, de lui promettre que le Comte périrait. Et en effet, sans attendre davantage, il envoya chez lui , avec ordre qu'on se saisît de sa personne et qu'on le menât en prison.
La nouvelle de cet emprisonnement se répandit
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aussitôt à la cour , mais on n'en sut pas le sujet. La chose demeura secrète entre l'empereur et l'impératrice. Les autres devinèrent, ou soupçonnèrent comme ils purent ; et ils y furent d'autant plus empêchés qu'il ne paraissait nullement que ce sage gentilhomme se fût à ce point oublié de son devoir.
Otlîon, qui ne pouvait avoir dans l'esprit une affaire de cette importance sans la communiquer à Adélaïs, lui écrivit, et lui raconta ce qui s'était passé de la façon qu'il l'avait appris de sa femme , la suppliant de lui déclarer ses sentiments là-dessus , et lui confessant que les siens étaient de mettre au plus tôt le Comte entre les mains des juges , et de faire éclater son ressentiment par une punition exemplaire.
Adélaïs , toujours discrète et admirablement éclairée, lui répondit : Que le malheur arrÈlté dans sa maisoji était du nombre de ceux qui nont point d'autre remède que le sile?iee ; qu il serait messéant à l impératrice que Ion connût quun courti- San l'aurait prise pour une personne capable d'être sollicitée ; quelle était louable de s'être défendue courageusement y et excusable de H avoir dit à son mari, mais que ce ne serait pas un signe aimantageux de vouloir quon le dit au peuple , et que tout l'empire Jût averti quelle eût combattu. Quune dame comme elle , 'véritablement fidèle et chaste, doit se contenter de l'être sans dire mot , que c'est assez pour elle que Dieu le sache , et que les autres qui vont publier des nouvelles de cette sorte , et raconter aux compagnies les histoires de leur courage et de leur fidélité , ne passent pas cl ordinaire pour être aussi sévères et aussi chastes que celles qui ne se vantent de rien. Elle ajouta quelle confessait que V attentat sur l'honneur d'une impératrice était un crime impardonnable , mais quelle le priait de considérer que lorsqu'il est se-
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cret et qu-e la dame n a point d'autre témoin quelle seule , ni d autre preuve que sa parole , c'était une très-dangereuse témérité que d en par" 1er, principalement quand on accuse un homme qui passe pour un des plus sages et des plus modestes de la cour , et que personne na jamais accusé d aucune faute . Quelle lui conseillait doui^rir la prison au criminel^ at^ec oindre de sortir incontinent de la cour , et de n y paraître jamais ; et puis, d'aueitir sa jemme dêtre assez modeste et sérieuse pour empêcher que jamais aucun homme ne fût si hardi que d avoir de ces sortes de pensées y et de lui parler ou de la regarder sans respect,
Othon remercia sa mère, mais il fit ce que vou° lut sa colère aveugle : il publia l'affaire, et voulut que lenijuges s'en mêlassent. Il mit le gentilhomme entre leurs mains, et leur commanda de rendre justice à la maison impériale et à tout l'empire. On interrogea le criminel prétendu ; mais comme la voix de la calomnie eut plus de force que celle de l'innocence, l'innocent fut condamné, et conduit enfin sur un échafaud, où on lui coupa la tête. Son sang répandu parla mieux que lui, et fit retentir jusqu'au ciel des cris que la justice divine écouta ; elle prit connaissance de ce qui avait été fait sur la terre, et ne voulut pas qu'une si abominable trahison fût impunie.
Le Comte était marié à une dame qui valait beaucoup, qui connaissait parfaitement la vertu de son mari , et qui même avait su certainement quelque chose de l'amour de l'impératrice. Elle était absente tandis qu'on jouait cette funeste tragédie à Modène , où la cour demeurait alors , et elle y accourut aussitôt. Son premier soin fut d'aller chercher et demander la tête de son mari , qu'on ne put lui refuser. Il n'était pas temps
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de pleurer sur cette tête précieuse, ni de fiiiie des cérémonies de deuil et de douleur. Instruite par son courage et par une inspiration divine de ce qu'elle devait faire en une telle occasion , lorsque l'empereur était sur son irone environné des principaux seigneurs de l'empire, et que, selon sa coutume, il écoutait les remontrances des personnes opprimées , et satisfaisait à leurs plaintes , elle alla paraître devant cette auguste compagnie, et dès qu'elle entra , elle éleva la voix et cria : Justice!— Contre qui, dit l'empereur? — Contre cousmême , repartit-elle. — De quoi ni'accusez-pous, repartit le prince? La dame, tirant de dessous sa robe la tète de son mari et la jetant au milieu de la place : Koilà^ dit-elle , ce qui vous accuse; cest la tête du Comte que vous avez j ait mourir injustement , et qui vous demande ce (fie le ciel 'VOUS ordonne : que vous punissiez l auteur de sa mort.
Comme elle savait bien que le point de l'affaire était de convaincre l'empereur et toute l'assemblée que son mari avait été injustement et témérairement condamné , elle ajouta qu elle ne manquait pas de preuves ni de témoignages ; rjue ce serait Dieu qui serait son témoin en cette cause ^ et qui justifierait r innocence et jerait connaître la vérité par le feu. Elle avait donné ordre qu'on lui tînt prêt un fer tout rouge et brûlant ; elle se le fit apporter , et aussitôt après avoir prononcé ces paroles : Dieu est témoin qu'il est aussi vrai que mon mari nest point coupable du crime pour lequel on Vajait mourir qu il est vrai que le jeu ne me nuira pas. A la vue de cette grande assemblée, elle alla tirer le fer du milieu des charbons où il était , l'empoigna et le serra de sa main , le tint et le porta durant quelque temps, et puis, montrant sa main à la compagnie , elle fit voir qu'elle ^
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était dans le même état qu'auparavant, sans blessure, sans noirceur, et sans aucune marque qu'elle eût été touchée par le feu.
L'étonnement de la compagnie fut extrême et le silence profond, tous s'entre-regardant sans rien dire. L'empereur, plus surpris et plus intéressé que personne, rompit le silence, et demanda à la Comtesse ce qu'elle désirait qu'il fît. La repartie de cette Dame généreuse l'étonna plus que le reste: Que "VOUS manque-t'il , S Empereur , réponditelle ? P^ollà le témoin , qui est Dieu et qui vient de vous parler. Voila des juges sur vos tribunaux. Voilà le crime deuant vos yeux et au milieu de la chambre. Voilà le coupable sur le trône ou vous êtes y et i^oilà Vépée de la justice à votre côté,
L'err^ereur, qui avait des bontés qui allaient quelquefois jusqu'à l'excès, délibéra sérieusement avec son conseil s'il ne fallait pas apaiser Dieu par sa propre mort , et répandre son sang pour satisfaire au sang répandu. Il parla d'une manière qui fit juger qu'il y était sincèrement résolu : de sorte que ces Messieurs furent obligés de lui représenter que l'affaire était d'importance, et qu'il devait prendre le loisir d'y penser et de bien connaître ce que voulait la justice. Pendant qu'on délibérait , les juges, les conseillers et les amis ne manquèrent pas de lui remontrer que l'impératrice seule était coupable, et que, s'il fallait punir quelqu'un, elle seule devait être punie , et que c'était son sang que la voix de Dieu demandait.
Othon écrivit à Adélaïs, et voulut savoir son avis, avec dessein d'en mieux profiter que de l'autre qu'elle lui avait donné. La sainte princesse pleura amèrement sur la lettre , et elle eut la pensée de ne point lui envoyer d'autre réponse que cette lettre trempée de ses larmes. Néanmoins, elle jugea à
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propos d'exposer encore son conseil au liasartl d'être méprisé, et elle écrivit ces deux ou trois paroles, dignes de sa prudence et de la douceur de son esprit: Qiiil lui semblait qu on pouvait sntisjaire a Injustice dii^ine et humaine ai^ec moins de bruit et moins de scandale ; que ce serait un étrange opprobre pour l'empire que tout iuni^ i^ers vît l impératrice sur un échafaud ou sur un bûcher^ et qu'elle y portât écrit sur son front quelle était une impudique^ une calomniatrice, une meurtrière et une adultère ; qu'elle le conjurait de conférer avec Dieu là-dessus , et de trouver les moyens de contenter le ciel et sa conscience , sans flétrir rhonneur de la maison impériale et de toute sa postérité par une si honteuse infamie.
Otlion loua la bonté et la charité de sa mère, mais il ne laissa point de passer outre ; il, crut que son devoir ne lui permettait pas de rechercher en ceci des expédients, ni de rien accorder à l'indulgence et à la compassion. Il fit ce qu'on n'avait point vu dans les siècles précédents , et ce que les siècles du temps à venir ne verront peut-être jamais. Sa femme , la maîtresse et la première princesse du monde, par un arrêt effroyable, fut condamnée à être brûlée publiquement , et l'arrêt fut exécuté.
Cette impératrice infortunée , par le mépris qu'elle fit des conseils d'Adélaïs, se jeta dans l'abîme de malheurs le plus affreux où puisse se trouverune princesse. Son mari eût été mis au nombre des plus sages et des plus heureux empereurs, s'il eût voulu suivre , en cette funeste occasion, la coutume qu'il avait jusqu'alors religieusement observée, et se conduire par les înaximes qu'il lirait des exemples et des discours d'Adélaïs. Sa précipitation à condamner le Comte, malgré les avis de son incomparable mère, l'engagea dans la déplorable et
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malheureuse nécessité d'envoyer sa femme sur un bûcher, et de h\isser cette éternelle et honteuse tache à sa mémoire. Il fut le fils d'un père qui sera blâmé et méprisé de tous les siècles, pour les actions qu'il fit contre les sentiments d'Adélaïs. Othon-le-Grand est au rang des premiers hommes, et des plus glorieux monarques qui aient paru dans le monde , parce qu'il ne fit et qu'il ne pensa rien qu'il ne communiquât à cette chère moitié de son cœur. Lothaire,son premier mari, retrouva sa couronne en suivant sa femme , qui le ramena sur le trône avec un courage héroïque, par des voies bien dangereuses. Je puis dire sans flatterie qu'il y a peu d'exemples dans Ihistoire, peut-être point du tout , où l'on puisse voir une femme, ou même un homme, qui ait eu le gouvernement de l'état durant cinquante ans , et durant toutes les sortes de troubles qui peuvent agiter un empire ou une cour impériale, et qui n'y ait commis aucune faute de conduite, ni jamais rien fait ni rien conseillé que très-sagement , et qui, avec tant de sagesse et tant de force, ait eu une si aimable douceur.
Elle ne fut pas insensible à l'afflictton dont je viens de parler : néanmoins, son âme, élevée audessus de toutes les choses du monde, ne reçut pas de là le coup heureux qui l'enleva de ce monde. Il y avait longtemps que l'amour affaiblissait les chaînes qui l'attachaient à son corps: ce futlui qui les rompit, et qui, par de saintes maladies, et par de fortes applications de son cœur au cœur de Jésus-Christ, fut la véritable cause de sa mort.
Peu de semaines avant qu'elle mourût, elle s'appuya sur la conduite de Saint Odilon , d'autant plus fermement qu'elle se sentit proche de la mort, et qu'elle le sut par d'autres connaissances que par des préjugés et des conjectures. Voici ce
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qu'en dit le niciiie Saint OJilon, et ce qu'il raconlo de cette mort précieuse.
Adélaïs, âgée de soixante-et-quinze ans, alla visiter ce saint abbé en son abbaye, et elle y demeuni quelques jours. Lorsqu'il fallut se séparer et se dire adieu , après les civilités ordinaires , ils s'entre-regardèrent avec attention , et puis , d'un commun accord ou par une correspondance miraculeuse , ils fondirent soudainement en larmes. Cela vint d'une révélation qu'ils reçurent en même temps, et qui leur déclara la nouvelle, dont Adélaïs fit voir aussitôt qu'elle avait la connaissance; car baissant la tête , elle prit la robe du Saint, et ayant appliqué son visage à cette robe avec des baisers respectueux : Monfds, lui ditelle tout bas , souvenez-vous de moi durant vos dévotions , et sachez que voici la dernière fois que je vous verrai des yeux du corps. J' espère que vos frères me feront la grâce de ni aider par leurs priè^ res ; je leur recommande mon âme ^ quand ils apprendront la nouvelle de ma mort. Ce furent là les dernières paroles de son adieu , le reste s'acheva par le silence.
Au sortir de Cluny, elle alla droit au lieu qu'elle savait que la Providence avait marqué pour cire le lieu de son repos, et que Saint Odilon n'a point nommé.
Si tôt qu'elle fut arrivée , une multitude infinie de pauvres des villages circonvoisins accourut à l'ordinaire, et s'arrangea dans une grande place pour recevoir ses aumônes. La sainte dame, affaiblie de fatigues et d'ennuis, ne pouvait plus quasi se soutenir : elle ne voulut pas néaimioins se dispenser de son office, ni mettre son argent entre les mains de quelque autre; elle alla elle-même le distribuer, et recevoir pour la dernière fois la plus douce de ses consolations. Elle ajouta même
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beaucoup à ce qu'elle avait résolu de donner ce jour-là : car voyant plusieurs pauvres en un plus misérable état que les autres, comme elle ne pouvait voir aucune misère sans être touchée , elle leur fit apporter des habits , et elle leur distribua les petites douceurs qu'on avait apportées pour elle.
Le lendemain, comme c'était l'anniversaire de la mort de son fils Othon II, empereur , elle fit célébrer une messe solennelle pour son repos, et elle y assista avec sa dévotion accoutumée , qui était pour lors une contemplation perpétuelle.
Durant la messe, elle fut saisie de la fièvre, et de l'église, on la porta sur le lit. Elle abandonna aux médecins les soins inutiles de sa guérison , et elle ne pensa qu'à se préparer à la mort ; ce fut de la façon la plus exemplaire et la plus chrétienne que puisse avoir jamais fait aucune princesse. Elle était sur son lit comme une victime d'amour immolée dans des flammes qui ne s'éteignaient point, et qui consumaient son cœur nuit et jour. Ce cœur languissait en soupirant par le mouvement heureux de son union parfaite avec Dieu.
On lui administra le sacrement avec les cérémonies ordinaires. Elle reçut la sainte Eucharistie et l'Extrême-Onction, et l'on récita devant son lit les Litanies, les Psaumes de la pénitence et les autres prières de l'Église.
Son esprit bienheureux sortit le seizième jour de décembre, en la dernière année et au dernier mois du dixième siècle.
Saint Odilon a fait un très-éloquent éloge de ses vertus ; je le renferme en ces deux paroles : Les femmes qui ne font rie?i qui ?ie doiue être blâmé ^ nont rien lu dans cet om>ra g e qu^ elles ne puissent imiter,