CHAPITRE XX
Pour comprendre l'éttange équipée messianique qui fit quelque bruit en ces dernières années, il faut connaître la conception très particulière que les théosophistes se font du Christ, ou, plus généralement, de ce qu'ils appellent un « Grand Instructeur » ou « Instructeur du Monde ». Ces deux expressions sont la traduction des termes sanscrits Mahâguru etJagadguru, qui servent simplement, en réalité, à désigner les chefs de certaines écoles brahmaniques : ainsi, le Jagadguru authentique est le chef de l'école vêdântine de Shankarâchârya. Disons en passant, à ce propos, et pour mettre en garde contre des confusions possibles, que le personnage auquel ce titre appartient légitimement à l'époque actuelle n'est pas celui qui se fait passer pour tel dans des publications où l'exposition du « Vêdânta » est notablement déformée à l'usage des Occidentaux (bien que la dénaturation y soit encore moins complète, il faut le reconnaître, que chez Vivekânanda et ses disciples) ; cette histoire a des dessous politiques assez curieux, mais qui nous entraîneraient trop loin de notre sujet. Quand les théosophistes parlent du Mahâguru dans leurs ouvrages, le personnage dont il s'agit n'est aucun de ceux auxquels cette qualité est reconnue dans l'Inde, mais il est identique au Bodhisattwa, dont ils ont fait, comme nous l'avons vu déjà, le « chef du département de l'Instruc-
tion religieuse » dans le « gouvernement occulte du monde ». D'après la conception bouddhique, un Bodhisattwa est en quelque sorte un Bouddha « en devenir » : c'est un être qui est sur le point d'atteindre l'état de Bouddha ou la possession de la sagesse suprême, et qui se trouve présentement au degré immédiatement inférieur à celui-là. Les ihéosophistes admettent bien cette conception, mais ils y ajoutent maintes fantaisies qui leur appartiennent en propre : c'est ainsi que, pour eux, il y a deux fonctions qui sont en quelque sorte complémentaires, celle du Manou et celle du Bodhisattwa ; en outre, il y a un Manou et un Bodhisattwa qui sont spécialement préposés à chacune des sept « races-mères ». Quand un Bodhisattwa a terminé son rôle, il devient Bouddha et est remplacé par un autre « Adepte » ; le Manou, lorsque s'achève la période dans laquelle il devait exercer ses fonctions, passe de même à un rang supérieur, mais qui n'est pas précisé. Enfin, l'ère du Manou et celle du Bodhisattwa ne coïncident pas : « Un Manou commence toujours avec la première sous- race de la racemère, tandis que le Bodhisattwa a toujours son œuvre à cheval sur deux grandes races » ^.
Ceci posé, nous pouvons revenir à la conception du« Christ historique »,que les théosophistes ont soin de distinguer du « Christ mystique », c'est-à-dire du principe supérieur de l'homme, dont il a été question plus haut, et aussi du « Christ mythologique » ou « dieu solaire », car ils admettent les conclusions de la prétendue « science des religions » sur les (( mythes » et leur interprétation astronomique. M""^ Blavatsky faisait une distinction, qui ressemble à un jeu de mots, entre Christos et Chrestos : elle réservait le premier de ces deux termes au « Christ mystique », et elle regardait le second comme désignant un certain degré d'initiation dans les mystères antiques ; tout homme qui avait atteint ce degré était donc, non pas Chris-