I. L'Occultisme dans la Natare, pp. 3a6-a3o et
LES OUGAMSATIONS AUXILIAIRES 269
rites ; du resle, Antoine était précédemment à la tête d'un groupe spirite, dit des « Vignerons du Seigneur », et ses disciples croient à la réincarnation comme les spirites ordinaires et les théosophistes. Au moment où la guerre éclata, la « religion antoiniste » était sur le point d'être reconnue ofliciellement ; un projet de loi avait été déposé à cet effet par deux des chefs de la Maçonnerie belge, les sénateurs Charles Magnette et Goblet d'Alviella. Depuis cette époque, on a raconté des choses singulières sur le respect toutspécial témoigné par les Allemands à l'égard des temples antoinistes, et que les adhérents de la secte attribuèrent à la protection posthume du « Père ». Cette secte de « guérisseurs » n'est pas absolument unique en son genre : il en est une autre, d'origine américaine, connue sous la dénomination de « Christian Science ». qui cherche actuellement à s'implanter en France, et il paraît même qu'elle a quelque succès dans certains milieux ^ ; sa fondatrice, M™^ Baker Eddy, avait annoncé qu'elle ressusciterait six mois après sa mort ; cette prédiction ne s'est pas réalisée, ce qui n'a pas empêché 1 organisation dont il s'agit de continuer à prospérer, tant est grande la crédulité de certaines gens -. Mais, pour en revenir à l'Antoinisme, ce qu'il y a de particulièrement remarquable au point de vue où nous nous plaçons ici, c'est que les théosophistes lui témoignent une vive sympathie, comme le prouve cet extrait d'un de leurs journaux : « La Théosophie ayant une portée à la fois morale, métaphysique, scientifique et ésotérique, il n'est pas permis de dire que les enseignements théosophiques et antoinistes sont identiques; mais on peut affirmer que la morale antoiniste et la morale
1. l^a revue La Science et la Vie, organe de vulgarisalion scientifique et industrielle dans lequel on ne s'attendrait pas à trouver des choses de ce genre, a publié, depuis le début de igiQ, toute une série d'articles consacrés à la propagande de la « Christian Science ».
2. Signalons encore l'existence, en Amérique, d'une autre secte analogue, celle des « Mental Scientists », qui prétendent guérir les maladies par leur simple négation ; pour cette raison, on les appelle aussi Deniers (Négateurs).
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théosophique présentent entre elles de très nombreux points de contact. Le Père, d'ailleurs, ne prétend que rénover l'enseignement de Jésus de Nazareth, trop matérialisé à notre époque par les religions qui se réclament de ce grand Etre ^ » . Un tel rapprochement est, au fond, assez peu flatteur pour le théosophisme ; mais il ne faut s'étonner de rien, car le « Père Antoine », malgré l'ignorance et la médiocrité intellectuelle dont il fit toujours preuve, fut considéré par certains occultistes plutôt naïfs comme u un des douze Grands-Maîtres Inconnus de la Rose-Croix » ; et les mêmes occultistes attribuaient aussi cette qualité à plusieurs autres « guérisseurs » du même genre, notamment à Francis Schlatter, un Alsacien émigré en Amérique, et qui disparut d'une façon assez mystérieuse vers 1897 - ' pourquoi n'arriverait-on pas tout aussi bien à faire de ces gens des sortes de « Mahâtmâs » ?
Une propagande théosophiste d un tout autre genre que celle qui nous a conduit à cette digression, c'est celle qui s'exerce dans les milieux artistiques et littéraires ; nous en avons un exemple tout récent. Au début de 19 18 parut un journal intitulé L'Affranchi, qui, par la façon dont il comptait ses années d'existence, se donnait comme la suite de l'ancien Théosophe^ mais dans lequel le mot même de « théosophie » ne fut jamais prononcé. Ce journal, qui avait pour devise : « Hiérarchie, Fraternité. Liberté », ne contenait que des articles signés de pseudonymes, dont une grande partie était consacrée aux questions sociales ; il y était fait de très discrètes allusions au « Messie futur», dont on présentait comme des précurseurs, à mots couverts, certains personnages en vue, parmi lesquels Wilson et Kerensky. A
1. Article intitulé Une religion spirituelle, paru dans le Tkéosophe du i^r décembre 1913.
a. Histoire des Rose-Croix, par Sédir, pp. 55 et ia6 ; l'auteur déclare d'ailleurs que cette affirmation est erronée. — L'écrivain occultiste Auguste Strindberg a raconté, dans Inferno {pp. iio-ii3), une histoire fantastique au sujet de ce Schlatter.
côté de ces articles, il yen avait d'autres qui traitaient de l'art et de son rôle dans 1' « évolution », et aussi de bizarres poèmes décadents ; et le groupe des « Affranchis », dont ce journal était l'organe, se manifestait en même temps par des représentations et des expositions du modernisme le plus outrancier (il y eut même un « Guignol Affranchi ») ; on annonçait aussi l'apparition de deux nouvelles publications spéciales, L'Art e[ Le r/'auaiV, et on organisait même au siège social un service de consultations juridiques. Au même groupement appartenait encore la Revue Baltique, « consacrée à la défense particulière des questions des pays baltiques, qui seront la clef de la paix mondiale », ce qui montre qu'on y mêlait les préoccupations politiques et diplomatiques à la littérature i. En août 1918, le groupe prit à bail la maison de Balzac, menacée de destruction, dont son administrateur, M. Carlos Larronde, devint conservateur, et dont on déclara vouloir faire le siège d'une « Corporation des Artistes » et « un centre de renaissance intellectuelle et artistique «.Une faut pas oublier que les théosophistes ont à leur disposition des fonds considérables, ce qui donne à leur propagande une force très réelle et qu'il serait vain de contester ; on en a une autre preuve dans l'important immeuble qu'ils ont fait édifier en ces dernières années à Paris, square Rapp, pour y établir leur « quartier général » ; cet immeuble est la propriété de la « Société Immobilière Adyar », dont le président est M. Charles Blech, secrétaire général de la section française de la Société ïhéosophique (ou « Société Théosophique française », pour employer l'appellation qui a maintenant prévalu officiellement). A l'intérieur de l'organisation des « Affranchis » et au-dessus d elle, il s'en trouvait deux autres plus fermées, le (( Groupe mystique Tala » (Le Lien) et le « Centre Apostolique » ; celles-là, bien
I. Parmi les principaux membres du groupe figurait d'ailleurs M. de Lubicz- Milosz, qui est aujourd'hui représeatant o£Qciel du gouvernement lithuanien à Paris .
entendu, étaient nettement théosophistes. Enfin, en mai 1919, on annonça « Tintention d'étabhr à Saint-Rémi-lès- Chevreuse nneEcole synthétique (ï éducation où toutesles facultés de l'enfant recevront un développement parallèle et où les dons particuliers seront cultivésjusqu'àleur complet épanouissement ; chacun se classera d'après ses aptitudes et son travail ». Aujourd'hui, le groupe des « Affranchis » a changé de nom : il est devenu le groupe des « Veilleurs » ^ (sans doute par allusion aux Egrêgoroi du Livre d'Enoch, dont l'interprétation a toujours fortement préoccupé les occultistes), et il se livre à des essais de vie en commun qui font songer aux utopies socialistes de la première moitié du xix^ siècle ; nous ne savons s'ils auront plus de succès que ces dernières, mais il est permis d'en douter, ca rnous avons entendu dire qu'il y avait eu déjà quelques scissions (notamment entre lesgroupements dirigés par MM. Gaston Revel et René Schwaller)qui font plutôt mal augurer de l'avenir.
Nous venons de citer incidemment un témoignage de l'admiration que les théosophistes professèrent à l'égard du président Wilson ; l'idée de la « Société des Nations », en effet, était assurément de celles qui ne pouvaient manquer de séduire et d'enthousiasmer ces « humanitaires». Aussi vit-on se former en 1918 une « Union pour l'Affranchissement des Peuples », dont le « comité permanent » avait sou siège dans les bureaux de l'Affranchi, et qui, dans son manifeste, « adressa l'hommage du monde reconnaissant au président Wilson, porte-parole de la conscience humaine », en ajoutant : « Une ère nouvelle commence pour l'humanité. La période atroce des guerres a pris fm, La Société des Nations s'opposera irrésistiblement aux menaces de la violence et au réveil de l'esprit conquérant. Le programme de paix formulé par le président ^^ ilson sur la base du droit des peuples à
I. L'association a été déclarée sous ce titre le 19 juillet 1920 ; à son siège social, 17, boulevard de Boulogne (Parc des Princes), fonctionne une œuvre d'éducation physique dite « Institut Eurythmothérapique », dirigée par Mai« Madeleine Leprince et le D"" Thiers.
disposer d'eux-mêmes peut seul garantir au monde l'établissement définitif de lajustice et de la concorde... Pendant la période libératrice qui commence, l'Union pour l'Affranchissement des Peuples sera, devant l'opinion universelle, l'interprète sincère et l'organe impartial des nationalités. Elle secondera les efforts de toutes les collectivités humaines dans leur évolution versle bien. » En septembre de la même année, ce groupement théosophiste fit encore paraître une autre pubhcation intitulée Le Drapeau Bleu, « journal du Monde Nouveau » et « organe de la Société des Nations et des Classes », avec cette devise : « Evoluer vers l'Unité, dans la Hiérarchie, par l'Amour » ; comme on le voit, l'idée d'évolution constitue pour les théosophistes une véritable obsession 1. Il paraît que le drapeau bleu estun a symbole de synergie, de sympathie, de synthèse dans l'ordre national et international » - ; on retrouve ici un exemple des formules pompeuses et vides qui ont cours dans tous les milieux de ce genre, et qui suffisent pour en imposer aux naïfs. Il fut également fondé, un peu plus tard, un groupe italien du « Drapeau Bleu », appelé « Società per l'Evoluzione Nazionale », ayant pour organe la revue Vessillo, et pour devise : « Pour la Nation comme Individu, pour l'Humanité comme Nation ». Tout cela nous rappelle le fameux « Congrès de l'Humanité » dont nous avons parlé plus haut : l'inspiration est bien la même, et les résultats ne seront sans doute pas beaucoup plus brillants ; pourrait-il en être autrement, alors que même la « Société des Nations »
I. Deux théosophistes français, les D" A. Auvard et M. Schultz, ont même inventé une doctrine spéciale à laquelle ils ont donné le nom plutôt barbare d' « évoluisme ».
3. Les espérantistes, de leur côté, ont pris comme emblème le drapeau vert, dontla couleur correspond au nom donné à la « langue auxiliaire internationale » qu'ils s'efforcent de propager ; ils oi t aussi pour insigne une étoile à cinq branches, tout à fait analogue à 1' « étoile flamboyante » de la Maçonnerie et à l'étoile d'argent que portent les membres de 1' « Ordre de l'Etoile d'Orient » ; faut-il aussi faire un rapprochement du même genre pour l'étoile bleue qui sert de marque distinctivo à certaines sociétés antialcooliques ?
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ofRciellement constituée ne peut vivre et que nous assistons déjà à son effondrement ? En tout cas, il est un fait certain: c'est que les milieux dont nousnous'occupons ici et ceux avec lesquels ils ont des affinités sont tous plus ou moins pacifistes et internationalistes ; mais, si l'internationalisme d'un grand nombre de théosophistes, de ceux qui forment la masse, est assurément réel et sincère, on peut se demander s'il en est bien de même de celui de leurs chefs, qui nous ont déjà donné tant de raisons de doiiter de leur sincérité en toutes choses ; nous essaierons plus loin de répondre à cette question.