‹ Le th©©Øtre en ItalieChapitre 1 sur 46 · TURIN, GÈNES, MILAN · texte numérisé non relu

TURIN, GÈNES, MILAN

Difficultés de l'entreprise. — Absence de concentration dramatique. — Déplacement continuel des troupes. — Désavantages qui en résultent pour les auteurs et les productions. — Pauvreté de la mise en scène. — L'année théâtrale commençant au Carême. — Mariage des comédiens entre eux. — La Ilistori, Salvini, La Duse, Xovelli. — Les artistes inconnus en France. — Plan de l'ouvrage.

Après l'Espagne et le Portugal, l'Italie; mais ici combien la tâche est plus difficile et plus ardue pour rendre un compte à peu près exact de l'état actuel du théâtre, pour raconter ce qu'on y voit, ou ce qui s'y passe ! Car si dans d'autres pays nous avons toujours eu une base d'observations ou d'études, en Italie, la concentration dramatique n'existant nulle part, nous ne savons, à vrai dire, ni par où commencer ni par où finir.

En Espagne une pièce nouvelle se crée à

Madrid ; au Portugal, à Lisbonne ; c'est une règle à peu près immuable. En Italie, une œuvre nouvelle voit le jour indistinctement à Milan, à Rome, à Turin, à Florence, à Venise. Une troupe, pour si bonne qu'elle soit, n'a jamais de domicile fixe, et se promène de mois en mois dans toutes les capitales les unes après les autres. En d'autres termes, pour établir une comparaison à la portée de nos usages, supposez Coquelin, à la tête d'une troupe qui prendrait le nom de « troupe Coquelin », jouant un mois dans chaque grande ville, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, etc., variant son spectacle tous les soirs, tandis que Mine Réjane, à la tête d'une autre troupe qui s'appellerait « troupe Réjane ». suivrait celle-ci à la trace, ou la précéderait, occupant les salles de spectacle laissées vacantes. Et ainsi du reste.

Labeur de juif errant auquel les artistes dramatiques italiens sont tous astreints, sans excepter ni la Duse, ni Novelli, ni Zacconi, ni la Tina di Lorenzo, ni personne-

Evidemment, nous comprenons très bien l'avantage qui résulterait pour un habitant de Nantes, par exemple, de voir défiler sur sa scène sans se déranger, avec des séjours d'un mois et des spectacles variés, la troupe Mounet-Sully, puis celles de Sarah Bernhardt, de Réjane, de

Baron, de Brasseur, etc.. car chaque artiste un peu notable en Italie dirige une « compagnie » qui porte son nom. Mais que deviendraient alors nos théâtres de Paris, sinon de vastes locaux à louer au premier imprésario de passage ? Ne voyez-vous pas Lavedan. ou Rostand, ou tout autre, allant assister à une de leurs premières aujourd'hui à Lille, demain à Vichy?

Ces mœurs dramatiques italiennes sont absolument tout autres que les nôtres, et c'est le premier point sur lequel il nous parait indispensable d'insister. Il n'y a pas en Italie, pas plus en art dramatique qu'en autre chose, une véritable métropole autour de laquelle tout rayonne, et l'ancien fractionnement politique de ce pays y a laissé des traces profondes ; c'est là un grand désavantage, à notre avis, pour les auteurs et les productions dramatiques, ainsi que pour la mise en scène qui, en prévision de ces déplacements constants, est aussi réduite que possible.

Une « compagnie » qui voyage sans cesse emporte encore assez facilement ses costumes dans ses malles ; mais quand il s'agit en un mois de changer tous les soirs de spectacle, ce n'est pas une petite affaire que de traîner avec soi une encombrante décoration. D'où une sobriété de mise en scène dont rien n'approche. Comment faire autrement d'ailleurs dans un pays où le

théâtre coûte si bon marché, et où une troupe qui se respecte se monte en décors et costumes pour 15.000 francs? Je passe sous silence les troupes secondaires qui se mettent en route seulement avec quelques milliers de francs de costumes et de décors.

L'année théâtrale commençant au Carême, chaque compagnie sait donc à peu près une année à l'avance où elle doit aller. Ne faut-il pas traiter avec les propriétaires des salles? Retenir les meilleures en temps opportun? Tel imprésario qui débutera au Carême à Rome, au théâtre Costanzi, sera au printemps à Venise, en été à Gênes, en automne à Turin, à moins qu'il n'aille encore à Livourne, à Naples ou à Florence. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, par suite de cette vie ambulante en commun, la plupart des comédiens composant ces troupes sont unis par devant M. le Maire et M. le Curé à une de leurs camarades ; il n'est pas rare de voir, comme à la fin d'un bon vaudeville de M. Scribe, le jeune premier convoler en justes noces avec la soubrette, ou, le financier prosaïquement marié avec l'ingénue, pour la plus grande joie de la morale ; d'où l'explication toute naturelle de la répétition si fréquente des mêmes noms sur la même affiche.

Etant donnée cette situation inconnue en

d'autres pays, il est facile de deviner l'embarras d'un humble chroniqueur désirant avant tout être sincère, et qui. pour cette raison, n'entend que consigner ici ce qu'il a vu.

Je crois déjà entendre un de nos compatriotes s'écrier :

— Oh ! l'Italie ! L'art dramatique italien ! Quel champ fécond d'études ! Quels artistes!

— Pardon, mais...

— D'abord, la Ristori.

— Hélas ! monsieur, la Ristori a dit adieu à la scène, et vit fort retirée, à Rome, me dit-on.

— J'oubliais ce détail ; Ernesto Rossi est mort il y a peu de temps. Mais n'avez-vous pas Salvini ?

— Sans doute. Mais Tommaso Salvini, bientôt septuagénaire, ne se montre plus guère. Il habite Florence, ne paraît en public que dans des circonstances exceptionnelles, et le théâtre dont il est propriétaire est fermé par ordre, pour cause de sécurité en cas d'incendie.

— Mais laDuse! monsieur! la Duse.

— Après s'être reposée tout l'hiver pour cause de santé, j'apprends à l'instant même qu'elle part pour l'Egypte... Et nous sommes en Italie.

— Passe encore pour la Duse dont la santé est fort chancelante et qui joue presque toujours hors d'Italie. Vous ne me direz pas enfin que vous n'avez pas Novelli !

— Que j'ai le bonheur de connaître pour l'avoir vu jouer à Barcelone et à Valence ( Espagne) ; or, Novelli se fait acclamer une partie de l'année à l'étranger.

Faut-il donc renoncer pour cela à notre projet ?

Que non pas, car l'Italie renferme toute une pléiade de valeureux artistes dont, en France, on ignore absolument les noms.

N'avons-nous pas eu le plaisir, en voyageant en Espagne, de vous signaler Novelli, longtemps avant qu'il ne fût connu à Paris ? Parmi les artistes espagnols ne vous avions-nous pas parlé longuement de Mme Guerrero bien avant qu'elle ait eu l'idée de venir jouer à la Renaissance? Et n'est-il pas intéressant, aussi bien pour vous qu pour nous, de continuer ce petit métier d'éclaireur dramatique international ?

Les obstacles que nous rencontrons en Italie, par suite de cette diffusion théâtrale, ne sont donc pas pour nous arrêter, loin de là. Seulement pour en revenir à notre programme, pour vous parler du théâtre tel qu'il est, tel qu'il se pratique, pour en rendre un compte rendu aussi fidèle que possible, il ne faudra pas nous en vouloir si nous allons être forcé d'abandonner la classification méthodique que nous avions adoptée dans nos précédentes séries, en Espagne et au Portugal. Conséquence inévitable de cet émiettement dra-

matique clans dix capitales — sans compter qu'il nous faudra encore nous préoccuper du mouvement de chassé-croisé perpétuel des troupes entre elles, sous peine de revoir toujours les mûmes en changeant de ville.

COMPAGNIE TINA Dl LORENZOFL AVIO ANDO DIRIGÉE PAR FLAVIO ANDO

Mm6 Tina di Lorenzo. — Sa naissance et sa beauté. — Flavio Andô et sa carrière dramatique. — Son association artistique avec M1"0 di Lorenzo. — Le théâtre Alfiéri à Turin. — Description de la salle et du rideau. — Répertoire de la compagnie Tina di Lorenzo-F. Andô. — Guerre en temps de paix. — L. Pilotto. — V. Talli. — Une première à Turin. — La Fin d'un idéal de M. A. Butti. — Pcéminiscences de Monsieur Alpfionse. — Compte rendu de la pièce. — Une thèse difficile à soutenir. — Chute de l'ouvrage.

.l'étais à peine arrivé à Tarin que la compagnie Tina di Lorenzo-Flavio Àndo vint s'installer pour deux mois (septembre et octobre) au théâtre Alfiéri de cette ville, en ouvrant au public trois séries d'abonnements à vingt représentations chacune, d'où la nécessité de changer le spectacle presque tous les soirs.

Cette troupe de haute comédie, étant une des plus renommées d'Italie, vaut donc la peine que nous la considérions dans son ensemble. Elle comporte une étoile de première ou de seconde grandeur selon les opinions, Mmc Tina di Lorenzo ;

un excellent comédien de la bonne école. Flavio Andô, et des artistes très appréciables, tels que L. Pilotto, auteur à ses heures, V. Talli, etc.

M"" Tina di Lorenzo arrive dans toutes les villes précédée d'une grande réputation de beauté. Ses photographies se voient à tous les étalages. Née à Turin le 4 décembre 1872, de Gorrado di Lorenzo dei Marchesi di Castellaccio, Sicilien, et d'Amélia Golonnello, artiste dramatique, l'aimable comédienne est heureusement de celles dont on peut dire l'âge et la naissance sans les désobliger. Après avoir passé sa première enfance à Noto, ville natale de son père, et la seconde dans une école évangélique allemande à Naples, par suite de revers de fortune survenus dans la famille la jeune Concettina (d'où Tina) entra au théâtre à l'âge de quatorze ans.

Flavio Andô, lui, est Palermitain. Sa carrière fut rapide et brillante. Après avoir dû beaucoup à sa femme, Mme Andô de Paladini Celestina qui dirigeait alors une compagnie dramatique, il devint pendant de longues années le partner obligatoire de la Duse, et son compagnon de gloire sur toutes les scènes. Certains amateurs affirment que ces deux artistes, à force de jouer ensemble, étaient vraiment arrivés à se compléter. Leur séparation fut donc, du même coup, une perte très sérieuse pour le grand art.

M" Tina di Lorenzo.

. Sciutto, Gênes.

COMPAGNIE TINA DI LORENZO-FLAVIO ANDO lo

Depuis 1897, il est en société avec Mme Tina di Lorenzo.

Mme Tina di Lorenzo — YAngelicata en Italie, ou encore Y Encantadora en Amérique, est jeune, très belle, et, comme il n'y a — soit hasard, soit effet voulu — que peu de jolis visages dans le bataillon féminin de la troupe — règne en déesse. Elle est celle qui séduit et captive à première vue ; celle auprès de qui tout pâlit. Elle a le charme naturel, la grâce sans efforts. Elle peut être une sirène fascinatrice comme dans la Femme d Arthur, une statue vivante comme dans le songe de Niobé, et personne ne s'en étonnera dans la salle. Alors que lui manque-t-il donc pour être une étoile de première grandeur ?

Selon notre manière de voir — que nous ne prétendons imposer à personne — il lui manque Y autorité qui ne s'obtient souvent qu'avec l'âge . Aussi la préférerai-je toujours dans les rôles de jolie femme, où elle est naturellement à sa place, et la mettrai-je au second rang dans les rôles dramatiques où l'on ne sent pas l'àme vibrer toujours. Mme Tina di Lorenzo a pour elle la beauté, la jeunesse, le talent. Franchement nous serions bien difficile de lui en demander davantage. Pour le « je ne sais quoi » qui manque, elle est de celles à qui l'on peut faire crédit de l'avenir.

Et puis, cette beauté même dont on l'accable ne doit-elle pas lui peser plus d'une fois : « La belle Tina, l'angélique Tina, l'enchanteresse Tina. » Dans ces conditions-là, il faut vraiment de la bonne volonté pour que l'on veuille bien vous reconnaître encore du talent par-dessus le marché. Ne soyons pas comme ce paysan grec qui votait pour le bannissement d'Aristide, uniquement parce qu'il était fatigué de l'entendre appeler « le Juste ».

Le « commandeur » Flavio Andù, de belle prestance, de façon distinguée, avec un sourire qui rappelle le Delaunay des beaux jours que nous avons connu, est arrivé, sans être vieux, à cette limite d'âge où le jeune premier doit aborder les emplois des Bressant et. des Febvre, les grands rôles de tenue. C'est ce qu'il a très bien compris, du reste, et ce dont il s'acquitte de fort bonne grâce, car nous l'avons trouvé parfait dans ce nouvel emploi.

Nous aurons l'occasion , chemin faisant, de vous parler des autres artistes, et notamment de L. Pilotto, comédien intelligent, bien servi par son physique plein de candeur et de bonhomie; ou encore de Talli, jeune amoureux comique, plein de verve dans les rôles d'amant jobard et elTuré.

Le théâtre Alliéri, où nous allons voir jouer

riinlo^rapluc Sciuttn. Gfincs.

COMPAGNIE TINA DI LOKENZO-FLAVIO ANDO i'.l

cette troupe, est l'un des plus connus de Turin en même temps que le plus à la mode. Il n'est pas neuf, il n'est pas beau, mais c'est là que se donne rendez-vous l'élégante société et que fréquentent aussi chaque soir les petites dames. Je viens d'écrire plus haut les mots « pas neuf », parce que tel est son aspect. La construction en remonte à 1857, et la réédification, après l'incendie, à 1858. En 1877, on le refit encore, on disposa des places pour 2.700 spectateurs. Et cependant , malgré tout cela , l'aspect en est vieillot et démodé. L'entrée en est déplorable, les couloirs vous font penser à l'accès d'une cave, les plafonds sont bas. Quant à l'intérieur, il est assez vaste, et peut servir pour des représentations équestres au besoin. Les fauteuils d'orchestre y coûtent trois lires (la lire vaut exactement 0 fr. 92 au cours du jour où j'écris), les places numérotées aux stalles ou à la première galerie, deux lires, les autres places, une lire, et la seconde galerie 0 £. 50. Le parterre (assis et debout) coûte seulement 0 £. 70. C'est l'âge d'or... pour le public.

Avant d'aller plus loin, je constaterai une fois de plus, comme je l'ai fait dans d'autres pays, l'avantage du système qui consiste à vous montrer au guichet, sur un petit plan, le numéro de la place que l'on vous destine dans la salle,

ainsi que Ton fait chez nous pour la location. En adoptant ce système pour les places prises au guichet, non seulement il n'y a plus besoin de se quereller avec le placeur qui se contente de détacher une partie du billet que l'on vous a délivré, l'autre partie portant le numéro vous restant entre les mains, mais l'on se place absolument suivant le choix qu'on a fait en entrant.

L'une des choses les plus étranges du théâtre Altîéri, c'est à coup sûr le sujet peint sur le rideau d'avant-scène, mais les Turinais y sont tellement habitués qu'ils n'y font même plus attention. Vous savez, sans doute, qu'Alfiéri est un poète piémontais du xvme siècle, dont il remplit la dernière partie de crimes épouvantables... dans ses tragédies. Or, l'auteur du rideau incriminé voulant nous faire assister à l'apothéose de ce poète, a eu l'idée de nous le représenter sur des nuages, montant au temple de la gloire, tandis que plus bas, au niveau de la rampe, et en grandeur naturelle, quarante personnages se tordent dans les convulsions les plus bizarres : vingtcinq tiennent des poignards et en frappent leurs voisins; des cadavres d'hommes et de femmes couvrent le sol ensanglanté ; ceux qui n'ont pas d'armes sous la main se contentent de boire des breuvages suspects. Est-ce une scène de l'Enfer du Dante? Non, ce sont tout simplement les prin-

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