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LE PACTE DE A. RULLA

Compagnie L. Raspantini. — Irma Gramatica et Enrico Reinach. — Les Vierges de Marco Praga. — Compte rendu de la pièce. — Le Doute du même auteur. — Première représentation à Milan de cet ouvrage. — Verdict défavorable du public. — Le Pacte de A. Rulla. — Chute complète. — Les drames d'idées et la moralité qu'il en faut tirer. — Le talent de M Irma Gramatica. — Sa soirée d'honneur au Manzoni. — Musotte. — Enrico Reinach, — Ordonnance d'Alfredo Testoni. — Le comédien A. Garzes.

A quelques semaines d'intervalle, la Compagnie V. Reiter-G. Leigheb fut remplacée au Théâtre Manzoni par une autre non moins connue : la Compagnie dramatique italienne administrée par L. Raspantini. dont M'"e Irma Gramatica est l'étoile, et le cav. Enrico Reinach le premier sujet. C'est une des plus réputées d'Italie après celles de Tina di Loren/o-F. Ando et V. Reiter-C. Leigheb. Et cependant son répertoire étant essentiellement composé de pièces de Dumas, Feuillet, Sardou, Augier,

Meilhac, Feydeau, j'avoue que j'avais peu d'empressement à aller l'entendre. J'attendais la pièce « italienne », et cette occasion s'offrit avec le Vergini (les Vierges), comédie en quatre actes de Marco Praga, dont on m'avait dit le plus grand bien. La pièce date de quelques années à peine, et a précédé le roman et la pièce de Marcel Prévost : Les Demi-Vierges.

Les Vierges, les Demi-Vierges... A quand les Quarts de Vierges ? C'est la progression naturelle.

Une bourgeoise absolument dépourvue de sens moral est restée veuve avec trois filles : l'aînée, Paolina, nature sentimentale, mélancolique, se montre fort réservée et se tient à l'écart; Nini, écervelée, légère, mais « vierge », se compromet à tous propos; Séléné, la troisième, coquette, insouciante, se montre de l'école de la précédente.

Cette maison — où l'on s'amuse — n'est fréquentée que par des hommes qui s'y amènent les uns les autres, sans façon. On ne tient aucun compte de la mère, on flirte avec Nini et Séléné, on danse, on chante. Mais les « Vierges » en question sont de celles que Von ri épouse pas, et qui sait si ce titre n'aurait pas mieux traduit la pensée de l'auteur ? Parmi les habitués, se trouve Vittorio Olgiati, un célibataire fort sceptique,

M Irm.i Gramatica.

Photographie Sciutto, Gênes.

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sorte de Desgenais, fort galant homme d'ailleurs, et que chacun prend un peu comme confident. C'est grâce à ce procédé renouvelé de Sardou que nous savons que l'on peut flirter avec Nini et Séléné, sans que cela, du reste, engage à rien, et que Dario, jeune homme riche et indépendant, soupire sérieusement pour la sentimentale Paolina. En vain les amis de Dario, s'apercevant du danger, essaient-ils de lui montrer la fausse route où il s'engage ; Paolina elle-même, qui ne peut s'empêcher de laisser voir son affection pour Dario, semble hésiter et comme terrifiée par cet amour. Elle voudrait fuir cette maison où tout est déséquilibré, ne plus voir cette mère sans morale, ne plus avoir à rougir de ses sœurs par trop compromettantes. Pendant ce temps, Nini rêve d'aller chanter l'opérette à Naples, cherche à emprunter de l'argent à un ami, et Séléné se laisse presser de très près par un vieux marquis.

Dario. aveuglé par la passion, comprenant aussi que son amour est partagé, veut hâter le dénouement, et très résolument demande la main de Paolina. Mais celle-ci, qu'un secret étouffe, ne sait que répondre, hésite, puis apprenant que sa mère vient d'inviter un sieur Vercellini, ancien ami de la maison, se trouble, perd la tète, crie follement qu'elle ne veut pas le voir;

et comme Dario abasourdi exige une explication : — Je suis indigne de devenir votre femme, s'écrie Paolina en s'agenouillant. Je suis de celles que l'on n'épouse pas.

Paolina, fort jeune encore, est tombée dans un piège et a été honteusement séduite. Elle aurait pu garder le silence, mais sa conscience s'est révoltée, et elle a préféré tout dire à Dario. Le premier moment de stupeur passé, que fera, à son tour, celui-ci ? Il revient mêler ses larmes à celles de Paolina. La passion est plus forte que toutes les considérations sociales ; or si le mariage est impossible, reste la fuite à deux, et l'amour libre. Mais, à cette seule pensée, Paolina se considère comme outragée une seconde fois ; ainsi non seulement elle s'est déclarée indigne de devenir jamais la femme de Dario, mais en dépit de la passion qu'elle ressent pour lui et qu'elle ne prend plus garde de dissimuler, elle ne peut admettre une semblable proposition qui la blesse dans son orgueil de femme ; elle se confine dans sa douleur, laisse Dario fou de désespoir, et se retire avec son amour brisé.

Je ne me suis guère, à dessein, étendu sur les trois premiers actes qui sont une peinture assez fidèle de ces intérieurs déséquilibrés où défilent les oisifs et où llirtent les petites demoiselles sous l'œil complaisant des mères. Mais j'ai voulu

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mettre en relief ce dénouement, en me demandant s'il est conforme à la vérité, et le rapprocher de celui du Doute, drame en un acte, du même auteur, pièce que je vis représenter à ce même théâtre et par ces mêmes artistes quelques jours plus tard. C'était la première à Milan (13 mai 1899) et peut-être en Italie, mais l'affiche et les journaux ont oublié de nous le dire.

Le doute qui a tourmenté Guido quand il était fiancé à Cristina est celui-ci : le grand amour qu'il ressent pour cette jeune fille durera-t-il encore lorsqu'il l'aura possédée ? Avec l'apaisement de l'amour la satiété peut venir, et le mariage ne sera plus alors que l'union de deux âmes indifférentes l'une pour l'autre.

Singulière façon de penser pour un homme fortement épris et qui, toutes les fois qu'il est emporté par les sens, a la force de s'arrêter net pour se livrer à une petite analyse psychologique et philosophique. Mais, comme on vient de le voir par le dénouement des Vierges, M. Marco Praga dote chacun de ses amoureux ou amoureuses d'un frein automatique avec arrêta volonté pour les montées ou descentes. C'est une nouvelle façon de concevoir l'amour, voilà tout. Conséquences de l'automobilisme, — probablement.

Guida n'a cependant pas renoncé au mariage pour une autre raison que celle que nous venons

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de dire. Il a supplié Cristina de lui rendre sa parole. La mère de la jeune fille est morte de chagrin, et celle-ci pauvre, sans appui, a dû se rendre à Munich où elle est entrée comme institutrice dans une famille.

Depuis cette séparation Guido est devenu plus amoureux que jamais. Il est anxieux, fiévreux, impatient, veut la revoir, en faire sa femme. Il • écrit, il supplie, il menace même de se rendre à Munich et de se tuer devant elle si elle ne vient pas. Cristina. non par amour, mais pour éviter un scandale, revient alors, bien décidée à amener Guido à un renoncement définitif. Le jour où Guido Ta dédaignée, l'amour s'en est allé : elle s'est imaginé qu'il reculait devant sa pauvreté à elle, n'a plus voulu voir qu'un égoïsme brutal ; elle a juré de ne jamais être à Guido.

Tout cela nous est raconté dans un monologue sans fin — le plus long que j'aie jamais entendu au théâtre — et que le grand talent de Mme Irma Gramatica n'arrive même pas à sauver. Le point de départ — le doute de Guido — a déjà soulevé des murmures dans la salle. L'âme la plus simple s'est déjà demandé ce que deviendrait le mariage si au moment de contracter cette union chacun supputait le temps que peut durer l'amour. Je regarde la salle, et celle-ci est curieuse à observer : les uns prennent la chose gaiement, et sou-

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rient ; les autres, visiblement agacés, haussent les épaules.

Guido — et il faut tenir compte à Reinach de s'être chargé de tenir le rôle d'un personnage aussi ingrat — n'a donc pour lui ni les femmes qu'il « plante là » — c'est un mot de la pièce — avec une si belle désinvolture, ni les hommes qui ne peuvent que traiter de benêt un amoureux qui s'arrête en si beau chemin, puisqu'il est convenu que cette Gristina est charmante et possède toutes les qualités. Dès ce moment la partie nous semble bien compromise pour lui... et pour Fauteur.

En vain assurera-t-il à Cristina. dans un langage vibrant d'amour, que ce doute cruel a disparu. Cette déclaration arrive un peu à la façon des Carabiniers d'Otïenbach. Pendant un an de solitude, d'angoisses, de chagrin de toutes sortes, la jeune fille s'est recueillie.

— Le doute a disparu ? répond Cristina. Et pourquoi ? Quel événement l'a donc détruit ? Eh bien, réponds : si j'avais refusé de devenir ta femme et si j'avais accepté d'être ta maîtresse, aurais-tu accepté ?

Guido hésite tout d'abord à répondre. Il nie, il crie, il supplie. Cristina est inébranlable. Alors, un autre doute traverse son esprit :

— Tu en as donc aimé un autre ? s'écrie-t-il.

— Non, répond la jeune fille. Je n'ai pas aimé. Mais je me suis donnée.

Guido, désespéré, s'enfuit.

— Ne craignez rien, ajoute alors Cristina en s'adressant au frère de Guido. C'est la dernière crise. Mais un jour, lorsque cette révélation ne pourra lui faire aucun mal, vous lui direz que j'ai menti.

Le verdict du public n'a pas été favorable à l'auteur, et les artistes seuls furent rappelés.

Guido, à tout prendre, est le frère de Paolina. Tous deux passionément amoureux, pouvant épouser la personne qu'ils aiment et dont ils sont aimés, brisent volontairement leur bonheur et leur vie; à qui la faute? Ce Guido, tout particulièrement, est à point pour être admis dans une maison de santé. Il en résulte que nous ne nous intéressons plus à personne. L'amour raisonneur? Mais c'est l'antipode de la Vérité. Que M. Marco Praga, qui a de grandes qualités dramatiques, mais qui se fait une étrange conception de l'amour, aille seulement faire un tour dans les musées : il y rencontrera de nombreuses figures de Y Amour, avec un bandeau sur les yeux. Les Anciens, qui n'étaient pas des bètes, avaient une façon d'éclairer ainsi leurs contemporains sur les états d'àme, façon qui valait bien par sa simplicité de longs discours.

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Mais en cela M. Marco Praga n'est pas le seul coupable. Il suit ce mouvement auquel obéit en ce moment l'école italienne, et que nous avons eu déjà l'occasion de signaler à propos des concours à Turin. Le drame d'idées ou drame philosophique, ou drame symbolique, comme vous voudrez, est à la mode. Le malheur est que souvent le drame d'idées en manque complètement, le drame philosophique est écrit par des gens qui ne se doutent que très vaguement de ce que c'est que la philosophie, et les symbolistes confondent le symbole avec les nouvelles préciosités de langage. Je ne prendrai pour exemple que II Patio le Pacte), de M. A. Rulla (Théâtre Manzoni, '.» mai 1899).

Paola et Adriano s'aiment ; mais Ferralba, un philosophe individualiste, est persuadé que le mariage est un éteignoir complet de toute puissance individuelle ; il en a fait l'apprentissage à ses dépens ; il avait, lui aussi, de magnifiques énergies qui lui auraient assuré le triomphe dans la vie. Qu'est-il arrivé? Le mariage l'a complètement annihilé. Gela ne devra pas se passer ainsi pour ses jeunes élèves. Paola et Adriano ne devront se marier que lorsqu'ils auront atteint le but qu'ils poursuivent chacun de son côté.

Et les deux amants cèdent devant les insistances du maître (quels amants!); ils concluent un

pacte. Ils devront rester dix ans sans se voir, sans môme s'écrire, et au bout de ce temps, s'ils ont réussi chacun de leur côté, ils s'épouseront. Dix ans se sont passés : Paola est devenue une illustre cantatrice, et Adriano a fait fortune comme ingénieur en Amérique. Voici donc le jour heureux arrivé. Mais vous savez bien que dans les « comédies d'idées » les choses ne doivent pas marcher au dénouement comme sur des roulettes. Paola, un beau soir, a été séduite parle « frémissement voluptueux des rythmes musicaux », ce qui en langage symbolique signifie qu'elle s'est laissée tomber, sans se faire de mal, dans les bras d'un ténor, d'un baryton ou d'une basse, et naturellement Adriano ne veut pas en savoir plus long.

Là-dessus Paola disparait par une porte latérale, soit pour se tuer, soit, ce qui est plus admissible et plus gai, pour aller se consoler avec un autre « rythme musical ».

Ce serait faire injure au bon sens italien de dire que le public avale de pareilles élucubrations sans protester. Le Pacte est tombé à plat, comme le Doute, et je trouve la moralité de l'histoire dans un compte rendu non signé du journal // Tempo, de Milan : « Aujourd'hui, dit ce critique, un drame d'idées a l'obligation de traiter un problème qui existe, et non pas un fait hypothé-

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lique. Or, dans la vie réelle, lorsque deux êtres s'aiment et sont en conditions telles de pouvoir s'épouser, est-ce qu'ils vont s'isoler pour s'en aller chacun de son côté développer leur propre individualité? » Ce qui revient à dire : à quoi bon vouloir nous démontrer ce qui n'existe pas ni ne peut exister dans la réalité ?

Ces considérations sur l'école nouvelle italienne m'ont forcément empêché de vous parler de la troupe dirigée parEnrico Reinach, et des artistes qui la composent.

Au premier rang de ceux-ci il faut placer Mme Irma Gramatica. une des premières actrices de drame de l'Italie. M""' Tina de Lorenzo a pour elle la beauté et le charme ; Mmc V. Reiter la fougue italienne ; Mrae Irma Gramatica la passion dramatique : c'est le type de la femme qui a souffert, qui a pleuré : elle entre en scène, elle n'a rien dit encore, et nous avons compris qu'un secret l'oppresse et l'étouffé. C'est une admirable actrice de drame, je le répète; j'ai assisté le 13 mai à sa soirée d'honneur, au Manzoni ; ce fut une incomparable Musotte. Le public qui l'aime beaucoup la couvrit de Heurs. Mme Irma Gramatica est jeune et a, par conséquent, devant elle un bel avenir.

Quant à Enrico Reinach qui. suivant l'usage italien, se pare sur l'affiche du titre de chevalier

de la Couronne d'Italie, alors que chez nous Ton défend à un auteur membre de l'Académie Française de le faire savoir au public, il est jeune aussi et très actif, bien que manquant, à mon avis, des qualités physiques nécessaires pour faire un jeune premier idéal, à commencer par la stature. Il se donne beaucoup de mal, et réussit à se faire applaudir. Mais ce sera toujours plutôt un amoureux comique, et l'intelligence dont il fait preuve dans une bluette [Ordinanza, Ordonnance, esquisse de la vie militaire, en un acte, de Alfredo ïestoni) nous le démontre.

C'est l'histoire très simple d'un ordonnance qui, sans s'en douter, devient amoureux de la fille de son colonel, et qui, avec un courage héroïque, sert de commissionnaire entre la jeune fille et son futur, un lieutenant du régiment. E. Reinach se montre, dans le rôle de Baldassare l'ordonnance, comique, sentimental, et naïf avec une simplicité vraiment touchante.

A signaler enfin, avant de prendre congé de cette troupe, un comédien consommé, A. Garzes, que l'on met un peu à toutes les sauces et qui, tel autrefois Landrol au Gymnase, est également fort convenable dans tous les emplois.

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