ELEONORA DUSE E KM ETE ZACCONI
Supposez, chez nous, quelque chose comme une association entre Sarah Bernhardt et Coquelin, et encore ! Et puis il faut bien vous figurer que, même en Italie, et peut-être en Italie plus
qu'autre part, c'est une rareté d'assister à des représentations de Mme Duse.
Pourquoi, direz-vous? — Mais parce que cette artiste consacrée par le monde entier ne joue guère qu'à l'étranger, en Russie, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, devant des fauteuils à une livre sterling pour le moins ; que les conditions du théâtre, avec le fauteuil à trois et quatre lires, doivent, dans son pays, lui sembler misérables ; qu'elle veut tenir ses prix quand même avec la loge à cent lires et le fauteuil d'orchestre à vingt lires, et que, dans ces conditions, même dans une ville comme Milan, il ne faut pas songer à donner plus de trois représentations.
Enfin Mme Duse, toujours nerveuse, inquiète, malade dit-on, est aussi rare en Italie que les beaux jours dans le nord (.le l'Europe; l'hiver dernier, elle l'a passé à Menton ou aux environs de Nice, sans jouer. A la fin de l'hiver, pour ménager sa santé chancelante, elle est partie pour l'Egypte. Le commencement du printemps la retrouve à Athènes, et c'est alors, au mois d'avril, que commence cette combinaison Eléonora Duse-Ermete Zacconi pour donner deux ou trois représentations dans chaque grande ville d'Italie, en commençant par la Sicile, puis en remontant par Naples, Rome, Florence,
M"" Eléonora buse.
Photographie Dupont, New-York
LA DUSE 20b
Bologne. Venise, etc. Mais vous avez déjà compris qu'il ne s'agit plus d'une Compagnie venant se fixer un mois dans une ville, mais d'une tournée rapide, comme nous avons coutume d'en faire en France. De plus. d'Annunzio est du voyage, et Mme Duse doit créer deux rùles nouveaux écrits pour elle par cet auteur. Nous verrons plus loin comment la Gloria tomba lourdement à Naples. pour ne plus se relever, et comment la Gioconda portée aux nues par les uns. dénigrée par les autres, tint brillamment l'affiche en alternant avec le Demi-Monde et la Femme de Claude.
M'"" Eléonora Duse vous est connue ; le dernier écho de ses représentations au Théâtre de la Renaissance à Paris vibre encore dans toutes les mémoires; et cependant je ne puis vous parler de ces soirées artistiques de Milan sans retracer ici en quelques lignes les principaux traits de cette carrière dramatique extraordinaire.
M" Eléonora Duse. née le 3 octobre L859. à Vigevano, avait de qui tenir.
Son grand-père. Duse Luigi, issu d'une famille de loups de mer. à Ghioggia (1792-1854), laissa un nom célèbre au théâtre, et nous avons pu voir son portrait sur le rideau de l'ancien théâtre Duse de Padoue. appartenant actuellement
à l'infatigable collectionneur dramatique M. Luigi Rasi, de Florence. Ce fut, en son temps, l'idole du public vénitien et padouan, et l'un des meilleurs interprètes de Goldoni. Les quatre fils, Eugenio, Giorgio, Alessandro et Enrico furent tous artistes dramatiques. Alessandro, né à Chioggïa et premier acteur, marié à Angelica Gappeletto, de Vicence, et mort à Venise en 1892, à 72 ans, fut le père d'Eléonora.
C'est donc une enfant de la balle dans toute l'acception du mot : grand-père, père, oncles, tantes, cousins, cousines, tout le monde est comédien dans la famille. A l'âge de quatre ans elle joue le rôle de Cosette dans les Misérables '. En 1863-64, elleestauxFilodrammaticideïrieste avec la qualification de « dernière pour les rôles d'ingénues ». A l'âge de quatorze ans elle perd sa mère. Son enfance s'était passée dans la misère la plus noire, au hasard de cette véritable vie de bohème. Et cependant tout dénote quelque chose de particulier chez cette jeune fille à peine formée ; le regard se perd dans l'espace : ceux qui la connurent à cette époque affirment qu'elle avait l'air plutôt d'une somnambule que d'un être vivant. Le feu couve sous la cendre, et M. le comte Giuseppe Primoli vous
1 Lugi Rasi, / Comici italiani, p. 810.