LA DU SU
« La grandeur de la Duse. écrit Luigi Rasi, est tout entière dans une grandeur d'analyse qui échappe à l'œil et à l'esprit du spectateur, parce que l'art est toujours secouru par la nature, et réciproquement... De telle sorte que dans cette fusion, engendrée de la plus profonde, de la plus subtile des études, le spectateur ne voit qu'une partie, celle de la nature, vive, parlante, palpitante, par laquelle il se sent subjugué, par ce qu'il sent vivre, parler, palpiter avec elle. » Et finalement : «. La grandeur infinie de la Duse est dans l'éloquence d'un regard, dans l'intonation d'un mot. dans un geste, dans un silence. »
N'est-ce pas là le patrimoine des grands artistes ?
Mais à quoi bon prolonger ces citations ? N'avons-nous pas eu — bien tard, hélas! mais assez tôt encore — M'11' Duse à Paris? Et après les applaudissements de la Renaissance n'y eut-il pas ceux des habitués de la Comédie- Française lorsque, pour les adieux de Mme Suzanne Rcichenberg à la scène, Mme Duse consentit à venir jouer dans la maison de Molière, en italien, et avec des artistes italiens, le dernier acte d'Adrienne Leconvrear ?
La « puissance de l'expression » , telle est la véritable puissance de la Duse, et comme l'écrivait Duquesnel dans le Gaulois, du 8 juin 180",
après avoir assisté à une représentation de Magda, ce qu'il y a de vraiment admirable dans cette actrice, c'est la transformation successive en émotions diverses que son masque rend si bien et que l'on comprend sans le secours d'aucun texte. De là peut-être son incroyable succès auprès du public qui n'entend pas un mot d'italien.
Francisque Sarcey, à la mémoire de qui M"10 Duse envoya une couronne. Jules Lemaitre, toute la critique parisienne vous ont déjà dit qui elle était, et Jules Huret après la représentation extraordinaire organisée par elle en l'honneur des artistes, à la Porte-Saint-Martin, vous a conté comment le bruit de ces bravos qui montaient vers elle ne signifiait pas seulement l'éloge de compagnons d'art compétents, parce qu'ils étaient en même temps la traduction inconsciente, impulsive de leur amour pour leur art : c'était leur idéal qu'ils saluaient, c'était leur art ennobli, devant lequel ils se sentaient grandir eux-mêmes et dont ils ressentaient un véritable orgueil '.
* Figaro, 4 juillet 1807.
Ermete Zacconi. sa naissance et ses débuts. — Les entants de la balle. — Sorte d'affinité entre le talent de la Duse et celui de Zacconi. — Opinion de Zacconi sur le compte de sa camarade. — Conseils de G. Emanuel et de Cesare Rossi. — Les critiques. — Ses interprétations des pièces d'Ibsen, de Léon Tolstoï et de Tourgueneff. — Son association avec Pilotto. — Dilliculté^ a surmonter. — Zacconi chef de troupe. — Sa modestie. — Ses succès en Autriche -Hongrie et en Russie.
, Bien que Ermete Zacconi nous fût déjà connu depuis Turin, où nous avons donné le compte rendu des représentations auxquelles nous avons assisté, nous ne pouvons nous empêcher, à propos de cette association artistique passagère avec la Duse, de mettre encore en relief cette personnalité singulière, ne fût-ce que pour prouver que le talent de Zacconi comme celui de la Duse n'est pas le résultat du hasard, mais de longues et profondes études, d'un patient labeur, d'une volonté constante, et d'un effort considérable. Ceci dit pour détruire une fois de plus ces fables absurdes dont on berce les débutants qui se figurent que le génie artistique est un droit de
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naissance, et que le talent vient tout seul « en entendant chanter le rossignol ». Sans dispositions naturelles, sans vocation, rien à faire dans les arts, c'est évident. Mais sur cette base essentielle tout l'édifice est à construire.
Ermete Zacconi, comme sa camarade Mme Duse, naquit de père et mère comédiens; il vint au monde à Montecchio, près Reggio Emilia, le 14 septembre 1867 ; son père, Giuseppe, qui est encore vivant, croyons-nous, et sa mère Lucia Lipparini, aujourd'hui défunte, étaient tous deux de Bologne et faisaient partie en qualité d'artistes fort modestes de Compagnies dramatiques. A sept ans, le jeune Ermete tenait déjà un rôle dans les Deux Sergents; à douze ans, il portait les lettres, à quatorze ans il se risquait déjà dans les petits amoureux.
A peine a-t-il l'âge de se conduire tout seul qu'il commence pour son compte cette vie nomade qui est la vie de tous comédiens italiens, tantôt second amoureux, tantôt jeune premier, se pliant à toutes les nécessités du moment, dans les troupes de ïommaso Massa, Raffaele Lambertini, Papadopoli, Dominici, Dondini (1881). Quelque temps après nous retrouvons ses traces en France — qui le croirait ? — à Cannes, où il est à la fois directeur et premier acteur d'une Compagnie italienne dont il a recueilli les
Ermete Zacconi.
Photographie Sciutto, Gêne i.
éléments un peu partout. Bref, en 1884, il entre comme jeune premier dans la troupe de Giovanni Emanuel, de cet Emanuel dont nous ne pouvons parler comme nous voudrions, parce qu'il est en ce moment au Brésil, et chez qui Mme V. Reiter fit ses premiers pas.
Jusqu'à cette époque (1884) Ermete Zacconi n'avait donc occupé encore qu'un rang bien secondaire dans des troupes non classées, ou parfaitement inconnues ; le public ignorait même son nom, et artiste de composition, attore generico, comme on dit en Italie, il n'avait jamais pu affirmer encore sa personnalité nulle part.
M. Enrico Polese Santarnecchi, dont le père fut le docteur du même nom et le fondateur du journal Arte drammatica (Milan, xxvmc année). nous a fait un joli tableau de l'éducation de ces enfants de la balle [figli (Tarie) qui. en Italie, ont toujours brillé au premier rang sur le théâtre *. Chez nous, et surtout de nos jours, un comédien peut être le fils d'un boulanger, comme Coquelin, d'un officier, comme deFéraudy, d'un pharmacien, comme Mounet-Sully ; mais il faut remonter au xvne siècle, au temps des troupes nomades, pour trouver des comédiens de race comme les Béjart, ou mariés entre eux comme
1 Ermete Zacconi, Appunti di Enrico I'olese S. Milan Colombo e Turra, 1898.
les Duparc et les Debrie. De ce temps, c'était ! monnaie courante. Molière, fils du tapissier Poquelin, était un dévoyé dans ce monde-là.
Les enfants de la balle, nous dit l'auteur déjà cité, ont toutes les prérogatives ; ils connaissent à fond tous les trucs, toutes les ficelles du métier; ils ne se préoccupent guère du public: la présence des spectateurs n'est pas faite pour les émotionner ; leur mémoire est exercée dès leur naissance, ils assistent aux répétitions, ils savent par cœur tous les rôles, ils n'ont pas besoin de se mettre la cervelle à l'envers pour apprendre tout un répertoire qui leur est des plus familiers.
Fils d'acteurs et d'actrices, ils ont toujours vécu sur la scène ; enfants, ils ont dormi dans les loges des comédiens ; tout gamins, ils ont joué avec les accessoires du théâtre. Us ont suivi leurs parents dans toutes leurs pérégrinations n travers le monde: quant à la diction, ils l'ont apprise entre deux portants.
11 y a plus : ne restant jamais, en moyenne, plus d'un mois dans une ville, ils n'ont pas de défauts de prononciation ; ils parlent un pur italien. J^e Milanais, le Génois, le Vénitien, le Napolitain, ne pourraient pas dire, en les entendant parler, d'où ils viennent.
Ermete Zacconi avait de plus une grande qua-
lité : il était naturel. Il monta peu à peu tous les échelons de la hiérarchie, ne fut jamais une révélation subite, mais il alla sans cesse se perfectionnant. Tel fut Zacconi avant de devenir le maître de son public, avant d'exercer sur les masses la fascination et la suggestion qui suffisent à faire accourir la foule dès que son nom est affiché.
Entre la Duse et Zacconi. il existe donc une sorte d'affinité qu'on ne saurait nier : au point de vue moderne, ce sont les deux artistes italiens qui montrent la route. Aussi est-il curieux de savoir ce que Zacconi pense lui-môme de la Duse. Voici, à ce propos, ce qu'il écrivait à M. Enrico Polese S. : « L'art de la Duse est un art fait de génie et de pensée, aussi profond qu'humain : il résume le développement de l'art des siècles passés, jusqu'à ce jour. Aussi forte à comprendre, à écouter, qu'à rendre ses propres sensations, en admettant qu'elle ait jamais des rivales, elle restera la première. »
Ce fut donc de 1884 à 1880 que le public italien fixa pour la première fois son attention sur Zacconi. Sans avoir été son maître. Giovanni Emanuel avait été pour lui. comme pour la Reiter. un bon conseiller.
En 1887, le vieux Gesare Rossi, dont nous avons eu à enregistrer ici même le décès, l'appela
dans sa Compagnie « comme premier acteur absolu ». De ce jour aussi commencèrent les attaques et les critiques. On ne discute jamais que ce qui possède une valeur. En 1891, il est avec la Virginia Marini, une excellente actrice sur son déclin. C'est alors que Zacconi aborde ces interprétations magistrales de Gringoire, de Banville, rôle que personne n'ose jouer après lui en Italie, des Spectres d'Ibsen (son triomphe !), représentés pour la-première fois au théâtre Manzoni, à Milan. Ibsen n'était alors connu en Italie que par la Maison de Poupée, et le public ne se souciait guère de cet auteur. L'on appelait son art : un art pour « maison d'aliénés ». Dans les Spectres, Zacconi impressionna fortement au premier acte, émut au second, fascina au troisième Ce soir-là, il fut consacré grand artiste.
Personne avant lui, nous dit son biographe, n'avait surmonté autant de difficultés ; lui seul comprit de lui-même l'esprit de ce personnage ibsénien ; il saisit que la partie du drame la plus difficile à rendre n'était pas celle que l'auteur avait exprimée avec ses paroles ; il expliqua, il développa la conception d'Ibsen et fit ainsi la plus géniale, la plus parfaite de sa création : Oswald Alwing '.
' Ermete Zacconi, par Enrico Polese S. déjà cité.
Ce sont la Duse et Zacconi (autre point de de contact) qui les premiers firent connaître au public italien Henry Ibsen. Le premier aussi en Italie. Zacconi devait représenter la Puissance des ténèbres de Léon Tolstoï. Ce fut un autre succès colossal inoubliable. Puis vint Pain tï autrui de Tourguenefl, et le triomphe des Disohesti (les Malhonnêtes) de Rovetta.
Après être resté trois ans dans la troupe de M" Virginia Marini, Ermete Zacconi voulut, comme tous les artistes italiens un peu en vue, diriger une Compagnie pour son propre compte, et il s'associa, avant d'être seul, avec Libero Pilotto, ce bon gros financier, comique-grime. auteur à ses heures, dont j'ai eu souvent l'occasion de parler à propos de la Compagnie Tina di Lorenzo-F. Andô dont il fait aujourd'hui partie. Les deux nouveaux directeurs ne furent pas tout d'abord sur un lit de roses, nous dit la chronique. Ils avaient voulu composer une troupe d'après des conceptions modernes et avec des éléments trop artistiques. L'art pur s'accommode mal avec l'argent. La lutte fut désespérée, et, après mille vicissitudes, tourna au profit de l'entreprise. Ce fut aussi le temps où Zacconi fit connaître en Italie Ilauptmann, avec Ames solitaires, œuvre qu'aucun autre acteur ne reprit en Italie après lui.
Aucune initiative d'art nouveau n'arrête Ermete Zacconi. A Naples, et sans le vouloir, il arme bientôt contre lui archevêques et cardinaux, et les autorités s'en mêlant, les représentations du Christ à la fête de Purim sont interdites. Il ne s'agissait cependant que de l'œuvre d'un des premiers penseurs italiens, Giovanni Bovio : « Ce petit tableau, écrivait Zacconi à l'un de ses amis, est une merveille d'art littéraire et d'art scénique, et je l'aime parce que dans le dialogue entre Marie et Judas il y a quelque chose qui est plus que du théâtre. »
Grâce à Zacconi, toujours, qui trouve des éléments de succès très vifs dans la littérature du Nord — ce que lui reprochent ses adversaires. — Strindberg pénètre en Italie avec le Père, et Langmann avec Bartel Turaser. x\Iais comme il est impossible de ne pas aborder les grands rôles du répertoire, il s'essaie à son tour dans le Néron xle Gossa, soulevant une tempête de protestations au sujet de sa façon de dire les vers, qu'il parle et ne récite pas, mais donnant à ce rôle une interprétation admirable et capable de contenter les plus difficiles1. C'est enfin le Gorrado de la Morte civile où il est, dit-on, vraiment grand.
Le biographe si bien documenté du célèbre
» Voir pages 91 et suiv.
comédien nous déclare qu'une de ses premières qualités est la modestie, et nous enregistrons ce fait avec d'autant plus de plaisir que les artistes dramatiques de tous pays ont une réputation tout opposée. « Vous pouvez, nous dit-il. passer toute une journée avec Ermete Zacconi. et vous ne l'entendrez pas parler de lui plus d'une ou deux fois. »
A méditer au « Café de la Comédie », n'est-ce pas ?
En Autriche, en Allemagne, il fait salles combles. Cette année, il est allé à Saint-Pétersbourg puis à Budapest, mais il n'a jamais tenté encore ni la France, ni l'Angleterre, ni l'Espagne, ni l'Amérique.
Telles sont les personnalités de la Duse et de Zacconi, dont nous allons assister à la conjonction artistique dite « la grande Union », suivant l'expression même de YArte drammatica, de Milan.