RIPOSO
23 Bijgio 1999
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L'administrateur de la tournée, c'est M. le « commandeur » Schùrmann. le grand barnum de toutes les célébrités artistiques dans les deux
mondes. Le théâtre choisi est le théâtre. Manzoni, le plus coquet, le plus élégant, mais dont le prix des places a été singulièrement augmenté ou, pour être plus exact, quadruplé : d'où un mécontentement sensible chez les habitués qui connaissent déjà et la Duse et Zacconi. Je n'en veux pour preuve que ce petit entrefilet que je découpe dans la Lombardia du 25 mai :
« Il y a deux ans, lorsque Mme Duse vint à Milan pour y donner le Songe de d'Annunzio, elle me confiait que son songe, à elle, serait de prodiguer son art au peuple, car c'est le peuple qui vibre le plus à chaque noble sensation artistique, et qui sanctionne la renommée de tout comédien et de tout chef-d'œuvre. Donner au peuple libre entrée au théâtre ! C'est sans doute, comme conséquence de ce « songe », que dans la tournée actuelle l'on a fixé le billet d'entrée à 5 lires, ce qui met les fauteuils d'orchestre (entrée comprise) à 20 lires, les loges à 90, 100 et 60 lires selon l'étage. »
Je n'ignore pas qu'à Paris nous donnons facilement un louis pour un fauteuil; mais il faut tenir compte des usages. En Italie, s'il ne s'agit pas d'un opéra nouveau à la Scala, c'est tout simplement exorbitant.
Est-ce pour cette raison, est-ce pour une autre, je trouve ce soir la salle du Manzoni beaucoup
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plus triste que de coutume. Le parterre debout est peu peuplé. Des loges inoccupées font de grands trous noirs. L'orchestre seul est bien
« par devoir », plutôt que par entrain. Il est bon de vous dire que le Demi-Monde est une pièce archi-connue ici, aussi bien en italien qu'en français.
Et à propos, pourquoi, au bout de quarante ans, changer, le titre de la pièce? Mme Duse a jugé à propos d'appeler cette comédie La Socielà equivoca, puis entre parenthèses [Demi-Monde) A quoi bon ? puisque ce mot demi-monde est même compris en langue italienne? Pour éviter de mettre un titre français sur l'affiche, alors ? Tout le monde ici déclare que cette puérilité était parfaitement inutile.
Pour la première fois en Italie — sauf pour des représentations françaises, — je constate que l'on a supprimé totalement les musiciens. On a mis un rang de chaises supplémentaires là où il y avait un piano. Mais comme on ne frappe pas les trois coups, ce système a le désagrément de voir se lever la toile au milieu des conversations qui vont leur train, et au moment où l'on y pense le moins.
Zacconi, qui tient le rôle d'Olivier de Jalin, est en scène, et reçoit une salve nourrie d'applaudis-
sements. Quelques instants plus tard, entre Mme Duse tout en blanc, mais son entrée n'est que discrètement soulignée. La pièce qu'elle a choisie pour son début est-elle heureuse?
Celui qui écrit ces lignes, tout en voulant être d'une impartialité absolue, a un grand tort : celui de trop connaître le Demi-Monde, et de l'avoir vu jouer trop souvent en France, par Delaunay. par Croizette. par les artistes de la Comédie-Française, puis enfin par Frédéric Febvre qui avait repris le rôle d'Olivier de Jalin en tournée. Il en résulte qu'il ne peut se figurer le Demi-Monde que dans un milieu absolument parisien que des artistes étrangers, quelque talent qu'ils aient, ne peuvent pas rendre. Et je veux faire cette restriction une fois pour toutes, afin de n'avoir plus à y revenir. Mœe Duse, Zacconi. ont un talent immense, c'est entendu. Mais je n'ai jamais rencontré ces figures-là de la Chausséed'Antin à la Madeleine, et ça me gène. C'est pourquoi j'aimerais mieux les voir dans autre chose ; ce n'est pas leur faute assurément s'ils jouent avec leur tempérament, avec leur manière d'être, tels qu'ils sont.
Quiconque n'a vu que les photographies de Mme Duse ne la connaît pas. A l'état de repos, sa figure exprime un air d'ennui, de mélancolie, de fatigue morale indéfinissable. Comme
M Elconora Duse.
Photogi i [ - s . d . Guigoni e Bossi, Mi
REPRÉSENTATIONS DCSE. — Z.A.CCONI 231
toutes les personnes dont les traits ne s'animent que par suite de la conversation, elle est de celles qui devraient se méfier des ateliers de photographie et des « poses » conventionnelles. Mais voyez ce même visage en scène : ce masque que nous connaissons tous par la photographie, la peinture ou la gravure, s'illumine, se transfigure ; une flamme extraordinaire passe dans ce regard ; une intelligence rare préside à ces mouvements, à ces intonations, à ces silences même. La femme est rajeunie de dix ans, et par sa volonté elle nous transporte sur les hauts sommets de Fart.
A peine a-t-elle parlé que la grande artiste s'est révélée. Et cependant je ne puis m'empêcher de répéter que ce rôle de Suzanne, qui exige tant de légèreté, de souplesse, de moelleux, de séduction féminine — bien que rendu d'une façon irréprochable par M" Duse, — n'est pas ce qu'il lui faut. Elle n'est pas la « femme du rôle », et elle ne nous empoigne vraiment que dans les scènes de passion ou de force, comme dans l'avant-dernière scène du quatrième acte où Raymond exige de Suzanne la remise de la lettre qu'elle écrivait à M. de Tonnerins !
« Des menaces!... et de quel droit? Grâce à Dieu, je ne suis pas encore votre femme, je suis ici, chez moi, libre, maîtresse de mes actions
comme je vous laisse libre et maître des vôtres. Est-ce que je vous questionne ? Est-ce que je fouille dans vos papiers? »
Ici, réellement, Mrae Duse est grande. Aussi est-ce bien plutôt le drame que la comédie enjouée qui lui convient.
Zacconi, que M. Samuel, des Variétés, qui Ta vu dans ce rôle, à Rome, appelle un « faux Coquelin mâtiné de Bressant » fait preuve d'une diction impeccable qui soulève à diverses reprises les applaudissements de la salle. Mais combien, lui aussi, je le préfère dans des rôles de composition où son œil bleu, très mobile, et un peu hagard, le sert infiniment mieux que dans un rôle de sceptique gouailleur tel qu'est en somme Olivier. Rendons pourtant cette justice aux deux principaux interprètes en déclarant que c'est un vrai régal de les entendre dans les dialogues entre Olivier et Suzanne. C'est le « fin du fin ». Et voilà pourquoi nous pouvons leur faire crédit l..
1 Cet avis n'est pas seulement, du reste, l'avis d'un étranger. J'avais cru me montrer trop sévère, et voici que je m'aperçois que le critique du Corriere délia Sera, qui est bien italien, lui, pense absolument comme moi : « Le public veut recevoir des sommités artistiques de la scène des commotions immédiates et violentes ; il veut être amoureux avec la Duse, ou pleurer avec elle ; il veut qu'Ermete Zacconi l'empoigne et le secoue, et lui donne un frisson de terreur tragique. Dans le Demi- Momie la passion n'a pas de cris, n'a pas de larmes, n'a pas de domaine. Suzanne d'Ange n'aime pas, Olivier de Jalin ne s'aperçoit qu'il est amoureux qu'au cinquième acte ; ni l'un, ni l'autre, n'aiment ni ne souffrent: alors comment voulez-vous
REPRÉSENTATIONS DUSE. — ZACCONI 233
Un acteur du nom de D. Capelli tient fort convenablement le personnage de Raymond de Xanjac : G. Bordeaux est suffisant dans le rôle ingrat d'JIippolyte Richond. Des autres, autant ne pas parler.
La soirée se termina comme elle avait commencé, sans grand enthousiasme. Les rappels, si nombreux en Italie, furent discrets. Causes : la pièce est trop connue, le prix des places est trop cher, on a vu ces artistes dans des rôles où ils sont bien meilleurs, et ils ne se tirent de ceuxci que parce que leur talent les sauve de tout.
La petite étincelle n'y est pas.
Et les toilettes? Ah ! les toilettes, mesdames... Mm0 Duse s'habille très richement, très somptueusement; mais son allure est, avant tout, une allure bourgeoise, vous le savez. Une de nos actrices du Gymnase ou du Vaudeville ferait plus d'effet comme « chic » avec des étoffes coûtant beaucoup moins cher. Il est vrai que lorsqu'on l'écoute et qu'on la regarde, on ne se souvient plus guère de la façon dont elle est habillée, et c'est mon cas. Mmc Duse, ici. m'a fait complètement oublier Suzanne.
que Je public s'attendrisse ou s'exalte ? Voilà pourquoi les grands interprètes de cette comédie doivent se contenter de L'admiration de ceux, entre les spectateurs, qui possèdent le goût 'li' la perfection, goût très délicat et rare, beaucoup plus pare que l'on m- pense. •> Corriere dcLlu Sera, 25-26 mai 1899.