‹ Le th©©Øtre en ItalieChapitre 3 sur 46 · COMPAGNIE TINA DI LORENZO-FLAVIO ANDO · texte numérisé non relu

COMPAGNIE TINA DI LORENZO-FLAVIO ANDO

mission auprès de la jeune femme ; elle vient de sa part, à lui ; lui, c'est ramant d'il y a cinq ans. Il est venu à Côme ; il veut la voir et lui parler de l'enfant. L'Anglaise échoue dans sa mission, mais nous voici au courant du drame.

Gabriele Barti, Vautre, vieilli, cassé, se présente alors en personne. Il est homme à tout faire. Il veut emporter avec lui l'enfant. Valeria, qui l'a aimé, mais qui n'a pas tardé à voir son idéal déçu, n'a plus pour lui que de l'horreur. L'homme s'emporte, menace. La femme, outrageusement trompée jadis, s'indigne et s'effraie, semble un moment prête à livrer le fruit de leurs amours passées, puis se ravise, et court pour mettre en sûreté ce qu'elle a de plus cher au monde.

Au* troisième acte, l'ingénieur candide se fatigue à attendre sa femme qui revient au logis affolée. Pendant son absence, il a appris que ce Barti, qu'on lui a présenté accidentellement comme un ami de la famille de sa femme, n'est qu'un mauvais drôle de Bologne. Il a surpris ce matin le trouble de sa femme, alors que celle-ci recevait une lettre. Il veut avoir une explication nette avec Valeria. Il interroge enfin, paternellement. Valeria essaie en vain de se défendre ; vaincue, elle tend la lettre à son mari, qui devant ce mouvement spontané, refuse de la lire. Mais

Valeria ne l'entend pas ainsi ; elle veut en finir une bonne fois, il faut lire la lettre, et la lettre. . . c'est l'aveu.

Sous un tel coup, le mari s'emporte. L'enfant?

Il est là, dans sa propre maison, entre les mains d'une personne de confiance.

Jusqu'ici la pièce avait été écoutée dans le calme le plus parfait. Malheureusement M. Butti — Valeria, veux-je dire, — se complaît à retourner le fer dans la plaie, et comme l'infortuné mari balbutie vaguement le mot de pardon...

— Pardon ! pardon de quoi ? s'écrie la femme. Tiens, Adrien, voilà le mot le plus malheureux que tu pouvais dire.

Et alors, posément, Valeria nous expose ses théories. La femme, comme l'homme, est libre. Connaissait-elle son mari alors? Non. Alors ne pouvait-elle pas agir à son gré? Que peut-on lui reprocher depuis le jour où elle est devenue son épouse?

Je dois dire, pour être conforme à la vérité, que le public turinais n'a pas semblé très accessible aux théories de Valeria. Des rumeurs, des oh! oh! des chuchotements accueillent ces déclarations, et lorsque le mari, toujours accablé sous la douleur, se désole à l'idée de voir la maison bientôt vide, les chuchotements se

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transforment en éclats de rire bruyants et prolongés. Il faut la rentrée de l'amant pour rétablir un peu de calme dans la salle.

Valeria veut fuir, mais son mari, la retenant, se charge seul de répondre à la lettre de Barti. Il sait tout, il estime que sa femme a fait son devoir, il chasse le misérable, et il ne lui reste plus qu'à ouvrir ses bras à la coupable au milieu des murmures croissants du public.

La bonté du mari est un peu comme la miséricorde du bon Dieu, dit fort spirituellement un de mes voisins : à tout péché miséricorde, soit ! Mais pardonner à la pécheresse qui parle avec une telle assurance, qui ne se plie ni ne se repent. c'est roide !

Et c'était bien là, je crois, l'opinion générale du public. L'on rappelle les interprètes faiblement, mais l'auteur qui avait fait son apparition à la fin du second acte juge à propos de ne plus se montrer. M1"" Tina di Lorenzo dans le rôle de Valeria, touchante et pathétique. Flavio Aadô dans le rôle du mari auquel il prèle un air bon enfant étaient-ils eux-mêmes bien convaincus?

Je gage que cette chute ne les a surpris qu'à moitié. En attendant, cette première fut la dernière de la saison.

ni

L' EFFE-EFFE ». — « LA FEMME D'ARTHUR

Le bénéfice de l'acteur V. Talli. — La signification de VEffe- Effe. — Empressement du public et habitudes prises. — M'- Tina di Lorenzo, Plavio A.ndô, Pilotto. — Un monologue de Chiusoli. — La Femme d'Arthur de MM. Erdmann-Jesnitzer et R. H. Savage. — Un début à la Sa La frontière russe et les passeports. — L'Hùtel de l'Europe sbo j. — Une soirée chez le Prince Palitzin. — Renti - ne du colonel Pétroll*. — Un Pj

polie qui sâùve la situation. — Séduction de Min0 Tina di Lorenzo. — Départ de la troupe pour Milan.

Le 1 1 octobre, je retournai au théâtre Alfiéri où l'on avait annoncé le bénéfice « dell' Âttore brillante Signor Yirgïlio Talli ». On avait affiché ce soir-là XEffe-Effr de W. Busnach et G. Duval, et. à ce propos, il faut que j'explique de suite la signification de cet Effe-Effe inquiétant.

Effe, en italien, c'est le nom de la lettre de l'alphabet que nous écrivons tout simplement F, et comme dans les administrations les remplaçants ou intérimaires ont l'habitude de faire précéder leur signature de deux F. F. faisant fonctions . il en résulte que YEffe-Effe en langage courant signifie tout simplement celui qui

remplit les fonctions du titulaire, le Remplaçant.

Décidément « l'Attore brillante Signor Talli a est aimé, car la salle est pleine, et le duc des Abruzzes occupe un fauteuil d'orchestre. Cette compagnie dramatique attire la foule, et c'est justice ; et comme son répertoire lui permet de varier tous les soirs son affiche, il y a des amateurs qui viennent à chaque représentation, régulièrement. On reconnaît les mêmes figures dans la salle, on se salue, on cause. On est là à peu près comme en famille.

Le Remplaçant étant une pièce française traduite mot à mot en italien, je ne puis guère m'y arrêter. Je constaterai seulement une fois de plus que Mrae Tina di Lorenzo est une bien belle personne. Dans un rôle comme celui de Valentine, qui n'exige aucune force mais seulement de la grâce, elle se montre charmante en tous points. Andô, dans le rôle du marquis de Chantelaur, fait surtout preuve de distinction. Grand, bien campé, élégant, possédant de la sobriété dans son jeu, c'est un comédien de la même famille que celle qui nous a donné les Adolphe Dupuis et les Dieudonné.

Le bénéficiaire, Y. Talli, est loin d'avoir cette belle tenue, mais il rachète son allure plus bourgeoise par de la vivacité, de la gaité, de la bonne humeur,, et fait très amusante figure dans

Virgilid Talli.

L' « EFFE-EFFE ». — « LA FEMME D ARTHUR » 33

le personnage du vicomte Antoine de la Moullière. Et. à ce propos, disons une fois pour toutes que je cite toujours les noms des personnages tels qu'ils sont indiqués sur les programmes italiens. Si ces noms ne concordent pas avec ceux de la pièce originale, j'en demande bien pardon aux auteurs, mais nous sommes en Italie et non en France. Quant à L. Pilotto, il trouve le moyen de se tailler un petit succès très personnel en esquissant drôlement la silhouette du mari.

J'arrive à parler de la Moglie d'Arluro [la Femme d' Arthur) qui fut le grand succès de cette saison de deux mois, puisqu'on la joua quatorze fois. J'assistai à la dernière, le 19 octobre.

La Femme d'Arthur est une comédie en quatre actes de MM. Erdmann-Jesnitzer etR.-H. Savage. Elle n'a donc absolument rien d'italien que la traduction. De genre aimable et gai, cette pièce inspirée sans aucun doute de l'école française, débute à la façon d'une œuvre de Sardou. Les auteurs, procédant de manière identique, nous mettent dès le premier acte un grand nombre de personnages en scène. Nous sommes dans un buffet de chemin de fer, à la frontière russe. Une très jolie femme, Elena, fort séduisante et très intrigante par-dessus le marché, n'a pas de passeport. La consigne russe est inexorable sur

ce point, et le colonel Petrotï chargé de la surveillance de ce service est à cheval comme pas un sur la discipline, d'autant plus que le préfet de police de l'Empire, baron Federico, vient d'aviser en personne le colonel qu'une nihiliste russe fort dangereuse a été signalée comme ayant quitté Paris à destination de la Russie.

Elena, fort troublée à la vue des gendarmes chargés d'examiner les passeports, avise alors dînant seul à une table un gentleman yankee , Arthur Lenor, qui se rend à Saint-Pétersbourg pour ses affaires. Elle sait que cet Arthur est porteur d'un passeport à son nom et à celui de sa femme, qu'il voyage seul, et elle vient le supplier, en s'asseyant familièrement à côté de lui. de l'aider à franchir la frontière. Elle a, dit-elle, oublié complètement cette formalité du passeport, et s'en va à Vilna où son mari l'attend à l'arrivée. Elle est Américaine elle-même, et son mari fut précisément un camarade de collège de Lenor. Franchement, il n'est pas bien difficile de la faire passer pour Mme Lenor.

Un gentleman comme Arthur ne peut guère refuser un si léger service à une aussi aimable compagne de route qui fait l'admiration de tous les voyageurs du buffet, et môme celle du farouche colonel Petroff. Il n'est pas juqu'au préfet de police qui ne demande à être présenté

M " Tina di Lorenzo.

Photographie Gia< 10 Brogi. Florcuce

L* « EFFE-EFFE ». « LA FEMME D'ARTHUR » 'Al

à la Femme d'Arthur, et l'on sable gaîment le Champagne. Le colonel Petroff en est positivement fou.

Voici donc le point de départ : un galant homme, pour rendre service à une jolie femme, consent à laisser croire que celle-ci est bien sa femme légitime, celle dont le nom figure sur le passeport.

De cette donnée pouvait surgir une situation dramatique ou comique. Les auteurs n'ont pas hésité : c'est à une pièce gaie qu'ils ont donné le choix, et le rôle d'Arthur va devenir celui d'un amoureux comique du Palais-Royal.

Au second acte, nous sommes à l'hôtel de l'Europe à Saint-Pétersbourg. A Vilna, il n'y avait personne à la gare, bien entendu, et du reste Elena n'a pas voulu dissimuler plus longtemps sur ce sujet; elle n'a pas, n'a jamais eu de mari, et ce fameux camarade de collège, dont Arthur commençait déjà à se souvenir, n'a jamais existé qu'en rêve. Elle vit donc ainsi côte à côte avec Arthur, comme une sœur, et, continuant son rôle de Mme Lenor, reçoit avec une aisance parfaite les parents d'Arthur le comte et la comtesse Weletvki, le prince Vladimir Palitzin, un joli type de gâteux, ainsi que la princesse, qui viennent saluer la Femme d'Arthur, laquelle pour cette circonstance a dû prendre

le nom de Laure la vraie femme. Sa tenue est irréprochable, et ce n'est qu'un concert de louanges sur son compte. Les fils du prince, le jeune Sascha Alexandre, capitaine de cavalerie, Boris, lieutenant de marine, ne savent comment manifester leur admiration à la nouvelle venue, et. selon la coutume russe, ne cessent de l'embrasser à la barbe du mari supposé.

Il se lasse cependant de ce rôle, le patient Arthur, dont la situation vis-à-vis Elena est toujours la même qu'au buffet delà frontière, et fatigué de laisser jouer cette comédie, devinant aussi que les menées de la jeune femme sont des plus suspectes, menace enfin d'aller avertir la police russe. Elena, sans trop se fâcher, lui explique alors qu'en faisant cela, il se mettrait dans le plus mauvais de tous les cas. N'a-t-il pas, lui Arthur, à la frontière, fait une fausse déclaration en la faisant passer pour sa femme? Les lois russes ne sont pas très tendres, et un homme est vite envoyé en Sibérie d'où l'on n'a plus jamais de ses nouvelles. Enfin, ne l'aime-t-elle pas? A ces mots Arthur veut se précipiter dans ses bras. Elena lui montre son revolver et se retire dans ses appartements. C'est peut-être la scène la moins bonne de l'ouvrage, car enfin il n'est pas dit qu'un galant homme fut toujours doublé d'un imbécile, et nous ne savons plus

L' « EFFE-EFFB ». — « LA FEMME D'ARTIIUR » 39

dire lequel l'emporte en Arthur de l'imbécile ou du galant homme.

L'entrée de chaque personnage à la soirée du prince, jetant en manière de bonjour un « Laure est-elle arrivée? » nous montre que cette situation fausse dure toujours, et il faut qu'une institutrice, Emma De Launay, éprise du beau capitaine Sascha, flaire en femme jalouse une fausse Mme Lenor, et télégraphie à Paris à la véritable. Le préfet de police traversant le salon et faisant savoir à qui veut l'entendre qu'il recherche une conspiratrice, et qu'il est certain que celle-ci était dans le même train que lui depuis la frontière, est un de ces petits amusements à la Sardou qui mettent toujours en joie le public. Enfin les auteurs veulent nous montrer auss toute la position fausse d'Arthur auquel les flirts compromettants de sa prétendue femme sont bien indifférents, et qui cependant, pour le monde, est forcé de s'interposer et de provoquer les prétendants.

Le dernier et quatrième acte nous ramène à l'hôtel de l'Europe. Elena a intrigué auprès des jeunes princes pour avoir une invitation au bal du Ministre, et l'on nous laisse deviner que c'est à ce bal que la terrible nihiliste se prépare à exercer sa vengeance. Quant à Lénor, fatigué de cette situation ridicule, il est bien décidé à

rentrer en France, et a demandé un passeport à son nom seul. Mais au moment où il va boucler ses malles, le préfet de police lui fait savoir qu'il désire lui parler. Inquiet, il interroge l'envoyé du préfet, et celui-ci croit qu'il s'agit d'une dame venue en Russie sans passeport. Plus de doute, tout est découvert! Elena elle-même, se départissant un peu de son beau sang-froid, ne songe qu'à fuir. Mais comment?

C'est alors que les auteurs ont eu l'excellente idée de faire réapparaître l'amusante figure du colonel du premier acte, — le préposé aux passeports. Ce brave colonel est devenu littéralement fou d'amour depuis le jour où il a vu Elena, et la scène de séduction est bien amusante : Vous avez une bien belle barbe ! dit Elena au colonel dont la barbe rousse descend jusqu'à la ceinture. — Youlez-vous que je vous la donne? répond le colonel prêt à tous les sacrifices. Vous devinez sans peine qu'Elena jouera le colonel comme tous les autres, non toutefois sans avoir obtenu de lui qu'il l'enlèvera et lui fera passer la frontière, même sans passeport.

Cependant le préfet de police cherche à éclaircir une affaire assez obscure. On a arrêté une dame sans passeport, et cette dame prétend être la femme d'Arthur Lénor. Le préfet, dont les beaux yeux de « la femme d'Arthur » ont depuis

1,' « EFFE-EFFE ». — « LA FEMME D'ARTHUR » il

longtemps fait tourner la tète, en a bien ri. Mais il ne faut pas moins en finir avec cette situation ridicule, et une confrontation est indispensable. Mais ce à quoi les auteurs ne nous avaient pas préparé, c'est à l'entrée d'une vieille femme grotesque tout en larmes, se jetant au cou d'Arthur... son mari. Ne lui avait-on pas télégraphié qu'il était au plus mal?

Le préfet, en homme du monde, sauvera la situation :

— Rassurez-vous, votre femme ne sait rien. Et le colonel qui a enlevé le bel oiseau de

passai: e '.

— Car je sais tout, dit le Préfet en se rengorgeant. Rien ne m'échappe.

— Il ne sait rien alors, soupire Arthur. Je suis tout à fait tranquille, mais partons.

Telle est, en résumé, cette pièce amusante inspirée fort heureusement de l'école française, et qui rappelle la manière de Scribe et celle de Sardou, mais mise surtout en relief par la beauté, le charme, la séduction de Mme Tina di Lorenzo qui en est la raison d'être, avec V. Talli. fort bien dans le rôle d'Arthur, et L. Pilotto qui représente de façon magistrale et sans charge le colonel aux passeports.

Quelques jours plus tard, la Compagnie Tina di Lorcnzo-Flavio Ando, chargée de lauriers et

de recettes, prenait la route de Milan où l'attendaient même succès et même vogue. Et c'est justice! Une telle troupe ne déshonorerait chez nous ni la scène du Gymnase, ni celle du Vaudeville assurément.

Le Politeama Gerbino à Turin. — Prix des places. — Répertoire du Théâtre d'art. — Lu Famille de l'Antiquaire de Goldoni avec les masques. — L'heure italienne. — Description de la salle. — Un sextuor sous la galerie. — Un souvenir à Cesare Rossi. — Les seize comédies de Goldoni. — Brighella. Arlequin et Pantalon. — Compte rendu de la pièce. — Les traditions goldoniennes. — Carlo Duse, Cesarino Dondini, Valenti, M" Délia Guardia.

Une entreprise dramatique que je ne veux pas non plus passer sous silence, et que j'appris à apprécier un peu pendant mon séjour à Turin, est celle connue sous le nom de Théâtre d'art, et qui, pendant l'Exposition de 1898, tint ses assises au Gerbino.

Le théâtre, ou mieux Politeama* Gerbino, est situé dans un quartier fort triste et assez désert, via Maria Vittoria, 44, à l'angle delà via Plana, non loin des rives du Pô. Ce nom de

1 La plupart des Théâtres en Italie étant tout en loges, on appelle Politeama les salles qui comportent une ou plusieurs galeries. Telle est l'explication que l'on m'a donnée partout et cependant j'ai pu me convaincre qu'il y avait des exceptions à cette règle.

Gerbino lui vient, me dit-on, de celui du propriétaire qui le fit construire en 1834, nom qui n'a pas changé puisque l'immeuble actuel appartient à M. l'avocat Gerbino. Réédifié et agrandi en 1897, c'est aujourd'hui le plus élégant des théâtres à galeries de Turin, et l'on estime qu'il y peut tenir 2.000 spectateurs. Les fauteuils d'orchestre valent 3 lires, les places réservées à la galerie 2 lires, la première galerie 1 lire, la seconde 0 £. 70 et le parterre assis et debout 0 £.60.

Les affiches du Théâtre d'Art n'avaient pas été sans m'intriguer ; j'y avais vu figurer eh peu de temps, car la composition du spectacle changeait tous les soirs, l'Ecole des femme*, le Médecin malgré lui. les Effrontés, Thérèse Raquin, une bonne partie du répertoire d'Ibsen; mais je ne me souciais guère d'aller entendre des traductions. J'attendais patiemment que l'on annonçât des pièces italiennes, anciennes ou modernes, et je ne laissai pas échapper la première occasion qui s'offrit d'aller entendre du Goldoni, d'autant plus que la Famille de l'Antiquaire, affichée ce soir-là, devait être jouée avec les Masques, c'est-à-dire avec Arlequin, Brighella et Pantalon portant le masque comme dans l'ancienne comédie italienue. 11 s'agissait donc d'un très fin régal littéraire doublé de la curiosité

légitime que peut provoquer de nos jours la représentation d'une comédie de Goldoni jouée avec les traditions du siècle passé. Je pris le chemin du Gerbino la tète toute farcie des souvenirs de l'Hôtel de Bourgogne et du théâtre de la foire, des Dominique et des Carlin.

La représentation était annoncée pour 20.43 heure italienne, et nous rappellerons à ce propos que depuis le 1er janvier 1894 l'on est revenu officiellement à l'ancienne méthode qui consiste à compter les heures de 1 à 24 de minuit à minuit. La représentation commençant à 20, 45 c'est donc 8 heures 45 minutes du soir qu'il faut lire, et comme il existe une horloge au-dessus de la scène dans presque tous les théâtres d'Italie, l'on est généralement fort exact, le spectacle devant être terminé avant minuit '.

L'impression toute première, en pénétrant dans cette coquette salle du Politeama Gerbino, est que l'on se trouve dans un endroit relativement élégant, ce qui étonne un peu après les recherches qu'il a fallu faire pour en trouver l'entrée dans un quartier désert et mal éclairé. Les entrées sont larges, la voûte élevée. Celle-ci

1 Habitudes absolument contraires aux mœui que nous avons relatées dans un de nos rolumes,

i ■ in- "ii ii" commence génér i i l'heure,

et que le spectacle s'y prolonge jusqu'à 1 h. 1/2 du o

s'ouvre à volonté, et lorsque la chaleur est accablante (comme ce fut le cas pour cette soirée du 10 septembre) personne ne se plaint aux fauteuils d'avoir un coin du ciel d'Italie sur sa tête en guise de plafond. Le rideau, enfin, est ouvert en deux endroits, selon la coutume italienne, car ici, où les rappels sont quelquefois interminables, l'on ne relève jamais le rideau. Les artistes applaudis se contentent de se montrer par ces fentes ou par ces portières, et pendant ce temps le machiniste préposé au service du rideau peut vaquer à d'autres occupations au lieu de passer tout son temps à « appuyer ».

A 20,45 (vnlgo 8 h. 3/4), devant une salle assez garnie dans les deux galeries, mais discrètement remplie aux fauteuils, le sextuor commence à préluder, et, à ce propos, vous ne devineriez jamais où l'on a logé ce sextuor? A l'orchestre? Que non pas; cela n'aurait rien que de très banal. Où donc alors? Gomme les dégagements sont très larges, on a placé ce sextuor, piano compris, sous la galerie du premier étage, à droite du spectateur, comme qui dirait : au pourtour !

Je me suis toujours amusé en voyant jouer du Goldoni. Certes cet aimable auteur comique n'a pas l'envergure de notre Molière ; lui-môme a raconté dans ses Mémoires comment, au ser-

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vice de troupes comiques avec lesquelles il passait des contrats, il savait brosser des douzaines de pièces en moins de temps qu'il ne faut pour les apprendre, mais tout cela est bon enfant, sans prétention ; et puis il y a ce petit cachet vieillot. Ça plaît comme un joli pastel Louis XV. Enfin ce soir, nous avons les masques. Bref, j'avais gardé fort bon souvenir de la Locandiera [la Logeuse) et de la Bottega ciel Caffé [la Boutique du Café) que j'avais vu jouer cinq ans auparavant à Milan, cette dernière pièce avec le célèbre Césare Rossi1.

Carlo Goldoni nous a raconté lui-même dans

1 Au moment même où nous mettions en ordre les présentes notes, une dépêche de Rome, en date du 1er novembre, nous apprend que Cesare Rossi, un des plus grands artistes du théâtre italien, vient de mourir de paralysie cardiaque, à Bari, à 'l'âge de soixante-dix ans. Né à Fano, il avait pris part comme volontaire aux guerres de l'indépendance italienne en 1848. Après avoir été un des plus brillants acteurs des troupes Fabbri-Benvenuti, Paladini, Ernesto Rossi, Luigi BellottiBon, il commença en 1871 sa carrière de propriétaire-directeur. En cette qualité l'illustre comédien put se vanter d'avoir eu comme pensionnaires tout ce que l'Italie compte aujourd'hui de plus notable dans l'art dramatique : Giacinta-Pezzana, Eleonora Duse, Teresina Mariani, Plavio Andô, Ermete Zacconi, Libero Pilotto Claudio Leigheb, etc., etc.

Ses grands chevaux de bataille étaient : Rabagas, tes Crochets du Père Martin, Un curieux accident, l'Oncle l'uni, la Grève des forgerons, etc. Nous nous rappelons l'avoir vu dans Rabagas, notamment, après y avoir apprécié le créateur Grenier. Cesare Rossi avait fait de ce rôle sa chose : il \ était complet dos pieds à la tête. Celui qui s'honora d'avoii professeur de la Duse, est donc morl sur la brèche, à la tète de la compagnie napolitaine qu'il dirigeait, et qu'il avait amenée en représentations à

ses Mémoires comment il avait écrit la Famiglia delV Antiquario [la Famille de F Antiquaire), nommée tout d'abord Y Antiquaire, la sixième d'une série de seize (vous avez bien lu, seize) comédies qu'il était en train de composer. Il est juste de dire qu'une des précédentes n'avait été qu'une adaptation du Menteur de Corneille.

La Famille de V Antiquaire est une comédie dont les trois actes, se passent dans le même décor, un salon encombré d'objets d'art de toute espèce. Le comte Anselmo, beaucoup plus riche en argent qu'en connaissances artistiques, numismatiques ou archéologiques s'éprend passionnément de tableaux, de médailles, de camées, bref de tout ce qui a un semblant d'antiquité. Mais tandis que ce brave homme passe son temps à examiner à la loupe ses médailles et ses estampes, sa maison va à la dérive. Son fripon de valet Brighella, un proche parent de notre Scapin, le trompe à chaque instant en lui faisant acheter très cher pour sa galerie des objets ridicules qui n'ont aucune valeur. Sa femme, bien qu'assez mûre, a encore des prétentions à la jeunesse, et ne lui parle guère que pour lui soutirer de l'argent; sa belle-fille, qui ne peut souffrir la subordination, se querelle sans cesse avec sa belle-mère et veut avoir le pas sur elle. Le comte Giacinto, fils de l'une et mari de l'autre,

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ne sait quel parti prendre et voudrait rester en bonne intelligence avec sa mère et sa femme. Un docteur ridicule, conseiller de la comtesse, un chevalier galant et parasite, une coquine de servante qui brouille tout le monde avec ses rapports continuels, complètent cet ensemble, tandis que l'antiquaire ne demande à tous que le repos pour examiner à loisir un Pescennius. médaille rarissime, aussi fausse que toutes ses autres antiquités, bien entendu.

Cependant Brighella, qui a trouvé dans son maître crédule une source de gains inépuisable, lui présente Arlequin vêtu en Arménien de fantaisie. Il s'agit d'une occasion unique : la veilleuse de Ptolémée trouvée dans le tombeau de ce roi. La scène est drôle. Arlequin avec sa fausse barbe, son turban, sa robe de chambre, discute avec BrighelJa dans un arménien de circonstance le prix de la vente. Le comte veut bien enfin payer la fameuse veilleuse 12 sequins. Arlequin décampe prestement avec celte bonne aubaine, suivi de près par Brighella qui s'efforce de rattraper son compère. Seul, le seigneur Pantalone, homme sage et prudent, essaie de désiller les yeux de l'antiquaire naïf, mais en vain. La Colombine, en servant tous les camps, en recevant de toutes les bourses, a terriblement brouillé les affaires. Le pauvre comte ne trouvant

plus un instant de repos dans cette pétaudière réclame la réunion d'un conseil de famille. Les dames y paraissent flanquées chacune de son sigisbée. Mais au beau milieu d'un discours sur la nécessité de la paix domestique, l'antiquaire jette les yeux sur un camée suspendu à la chaîne de montre de sa belle-fille. 11 croit avoir découvert une pièce rare, veut la voir de plus près, tire son binocle, tourne et retourne le camée et insiste pour en faire l'acquisition immédiate. Il se raccommode aussitôt avec sa belle-fille, mais sa femme offusquée se lève et s'en va, et voilà le conseil de famille renvoyé aux calendes grecques.

Brighella, qui décidément est un fureteur infatigable, fait acheter à son maître une collection ridicule composée de coquilles d'huîtres, de chiens morts et d'objets tout aussi insignifiants. Il faut que le sage Pantalone intervienne encore, démontre au comte sa folie, et par un traité en règle, s'engage à mettre de l'ordre dans la maison. Les docteurs et chevaliers parasites seront éconduits, la Golombine mise à la porte ; la comtesse vivra dans ses appartements, sa belle-fille dans les siens, et le pauvre antiquaire, délivré de tout souci, pourra désormais admirer à l'aise dans son cabinet toutes ses curiosités plus ou moins authentiques.

La pièce, jouée dans les traditions goldo-

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niennes, était fort bien montée et les costumes en étaient fort riches. Arlequin et Brighella (le premier personnifiant toujours le masque de Bergame, et le second celui de Vérone), jouaient selon l'usage avec des loups, l'un en noir, l'autre en brun foncé. Quant à l'acteur chargé du rôle de Pantalon, masque de Venise, il avait jugé plus simple de se barbouiller en noir le haut du visage. Mmcs Clara Délia Guardia, Anita Dondini, MM. Carlo Duse , Cesarino Dondini, Valenti, complétaient cet ensemble, ce dernier fort amusant dans la spirituelle caricature de l'antiquaire.

Noms connus du public, pour la plupart, car ce Duse (Pantalon) fait partie de l'innombrable famille des Duse, comédiens illustres de père en fils, et se trouve être le cousin germain de la grande Eléonora Duse. Tenant à peu près tous les emplois, il se montre toujours dans tous très convenable, tel autrefois Landrol chez nous. De plus, sa famille étant originaire de Chioggia. rien d'étonnant qu'on lui confiât ce rôle de Pantalon écrit en partie en dialecte vénitien.

Cesarino Dondini est, comme son camarade, un enfant de la balle dans toute l'acception du mot. Il y a eu des générations de Dondini célèbres au théâtre, et celui-ci y tient une place honorable depuis vingt ans dans les emplois de generico et de brillante.

Mme Délia Guardia enfin, femme du comédien de ce nom et consacrée « première actrice absolue » en Amérique, partage avec l'acteur De Sanctis tous les premiers rôles de cette compagnie.

Nous v reviendrons.

LE THÉATR E D'ART Suite et fin.)

La Mérope de Mafiei. — Travail écrasant des artistes. — Le rideau du Politeama Gerbino. — MmeGiacinta Pezzana. — Ses qualités tragiques. — La femme d'un grand artiste . — Compte rendu de la pièce couronnée au Concours. — M"*Til — La Satire et Pavïnl. — Paolo Ferrari. — Histoire de la pièce. — Les souvenirs qu'elle évoque. — Sa valeur littéraire. Les deux satires. — LuigiMonti. — Pièce de digestion difficile pour un étranger.

Le 30 septembre, à l'occasion du Congrès dramatique dont nous aurons à nous occuper un peu plus loin, le Théâtre d'Art afficha Mérope, véritable curiosité littéraire, car il s'agissait d'une vieille tragédie du marquis Scipione Maffei, représentée pour la première fois à Vérone, en 1713.

Cette soirée sensationnelle étant donnée en l'honneur des congressistes, auteurs, critiques, acteurs, etc.. pour cette fois la salle étail pleine. Je me demande seulement comment on peut arriver, dans ce théâtre, avec un personnel relativement réduit, à mettre chaque soir une

nouvelle pièce en scène ? Le but poursuivi est incontestablement très louable, le répertoire bien choisi dans tout ce que les littératures italienne, française, allemande et norvégienne ont produit de mieux depuis deux siècles. Mais comment ces acteurs peuvent-ils faire pour apprendre tant de rôles à la fois ? Quand trouvent-ils le temps de répéter? Et j'ajouterai même : Comment l'imprésario fait-il pour aligner ses comptes étant donné le bon marché des places et des salles souvent à moitié vides ?

En entrant dans la salle, ce soir-là, j'aperçus un rideau d'avant-scène que je n'avais pas remarqué la fois précédente. Le sujet en est assez énigmatique : une place publique de l'époque Louis XIII, encombrée d'une foule considérable ; des tentes, des baraques, des saltimbanques, des marchands ambulants, des guinguettes; à gauche, la rive d'un fleuve où abordent de nombreuses barques. Personne ne peut me dire ce qu'a voulu représenter l'artiste, et comme ce site ne ressemble aucunement à une place actuelle de Turin, je n'en sais pas davantage que les habitués du théâtre.

Qu'est-ce donc que cette Mérope datant de 1713, bien antérieure à celles de Voltaire et d'Alfiéri, par conséquent, et qui fut traduite en français par Fréret ?

Le sujet de Mérope est trop connu pour que nous nous y arrêtions longuement. Mérope, veuve de Cresphonte, roi de Messénie, pleure la perte de son fils qui aurait dû régner sur Messène, et doit subir le joug du tyran Polyphonte. Un crime vient d'être commis, et l'assassin qui était en état de légitime défense, parait-il. est amené au palais. Un joyau, une bague trouvée sur le cadavre de la victime, a fait croire à Mérope que ce cadavre est celui de son fils perdu. Polyphonte, enchanté d'être débarrassé d'un rival probable, entoure d'égards l'assassin que Mérope veut tuer de sa propre main à deux reprises. Elle en est empêchée la seconde fois par le vieillard à qui l'enfant avait été jadis confié. Celui que Ton accuse d'assassinat, c'est Egisthe, le propre fils de Mérope. Dans de telles conditions, le tyran est dépêché vivement dans un autre monde, et c'est Egisthe qui régnera.

Les cinq actes de cette tragédie, que l'on écoute encore sans fatigue, malgré ses deux siècles, se passent dans le même décor, suivant l'antique usage, et ce décor est, ma foi, fort convenable : une espèce de palais grec avec vue au fond sur la mer.

Mérope, c'est M"ieGiacintaPezzana. une actrice célèbre en Italie, que je définirai ainsi : une Marie Laruent piémonlaise. Jouant avec une

grande autorité les rôles de Mère-noble Mme Pezzana appartient incontestablement à la grande école, et quoique ayant débuté jadis dans le répertoire piémontais, sa carrière dans le drame italien fut fort belle. Ses compatriotes la considèrent, toutes proportions réduites, comme une émule de Mrae Adélaïde Ristori.

Son regard, son visage sont d'une mobilité excessive, ainsi que le veut l'école italienne faite avant tout de mimique ; néanmoins, pas d'exagération, pas de cris et une grande sobriété de jeu. Nous avons connu plusieurs tragédiennes populaires françaises, Mme Cornélie, par exemple. Mme Giacinta Pezzana est mieux que ne fut Cornélie. J'ai vu souvent Mrae Agar, qui était alors sculpturale et jeune; Mme Agar n'avait pas l'acquis de la Pezzana.

Très appréciée du public, qui se rappelle ses longs états de services, cette éminente tragédienne est rappelée souvent à l'avant-scène. et c'est justice. Carlo Duse, dans le rôle du tyran. Alfredo Desanctis dans celui d'Egisthe, sont convenables et suffisamment classiques, et c'est déjà beaucoup de n'être pas ridicule lorsque Ton joue une tragédie démodée.

On nous a annoncé que le spectacle finirait par la Moglie <li un grande ariista [la Femme d'un grand artiste), comédie en un acte récom-

il Giacinta Pezzan . (dans Thérèse Raquin).

Photographie.' R \ m I lorence.

pensée d'un prix de mille lires au concours de l'Exposition de Turin. L'auteur est un M. Ludovico Muratori. Mais au risque de me mettre en travers de l'opinion du jury qui n'avait peutêtre pas mieux sous la main, j'ai bien de la peine à voir dans cette « comédie » autre chose qu'une berquinade, dans le goût du Bonhomme Jadis, sans avoir les qualités exquises du petit bijou ciselé par Murger. Otez de cette bluette les jolis costumes Louis XYI, il n'en resterait vraiment pas grand'chose.

Un vieux graveur, représenté par Carlo Duse, très bien dans ce rôle de financier grime, veut marier sa fille à un grand artiste. J'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'un peintre ou d'un sculpteur vénitien déjà en passe de devenir célèbre. Un élève-peintre qui travaille dans l'atelier du graveur aime la fille de celui-ci et en est aimé. Il faudra donc, en présence de la volonté paternelle, que la belle fixe son choix. Ses bouderies pour l'homme célèbre, ses œillades pour l'artiste inconnu permettront à l'auteur de nous mettre sous les yeux une petite scène à la Greuze : la jeune fille est placée au milieu de l'atelier, et le grand homme assis à gauche veut esquisser son portrait, un bouquet de fleurs à la main. Celle-ci. que ce projet n'intéresse guère, prend de suite un air grognon, jusqu'au moment

où elle s'aperçoit que le rival préféré, assis à son chevalet de l'autre côté de la scène, veut aussi reproduire ses traits. Il en résulte, comme on peut se l'imaginer, des attitudes fort amu santés, tristes par ici, gaies par là, tandis que le vieux graveur examine avec passion une collection d'estampes rares.

L'auteur eut une grande chance : celle de rencontrer, dans ce théâtre, une ingénue aussi jolie, aussi gracieusement inexpérimentée même, que MUe Tilde ïeldi. un aimable pastel du xvine siècle, un adorable petit Saxe. Cette jeune fille lui a sauvé une belle mise.

La dernière fois que j'allai assister aux représentations du Théâtre d'Art, ce fut le 22 octobre. On avait affiché la célèbre pièce de Paolo Ferrari, la Salira e Parini, et depuis plus d'une semaine les journaux annonçaient à grand bruit l'arrivée prochaine de Milan à Turin du célèbre acteur Luigi Monti. Il avait déjà paru à ce théâtre, quelque temps auparavant, dans Povéro Piero, et avait été jugé diseur impeccable. Je voulus donc connaître Luigi Monti, et beaucoup pensèrent comme moi, sans doute, car ce soir-là je trouvai la salle pleine bien que les fauteuils eussent été augmentés d'une lire.

l'holographie Sciutlo, Gènes.

M. Vittorio Ferrari, qui vient de publier les mémoires de son père d'après le sommaire autobiographique qu'il avait laissé1, nous a raconté la genèse de la Salira e Pari ni (la Satire et Parini). Ayant vu dans la vitrine d'un libraire, à Modène. un livre intitulé : l'abbé Parini et la Lombardie aa siècle passé, écrit et publié par Cesare Cantù vers Tannée 18oi, Paolo Ferrari conçut immédiatement l'idée d'écrire une comédie historique. Il acheta le livre, le lut avidement, pénétra les mystères des académies littéraires du siècle dernier, et se mit à l'œuvre quand il fui frappé de cécité presque complète. Le malheureux écrivain qui avait une nombreuse famille à élever fut condamné à un repos forcé pendant lequel il lui était défendu de lire et d'écrire, mais non de penser. Revenu à la santé. la Salira e Parini fut achevée en quarante jours.

On était à la saison du Carnaval de 1856, et la Compagnie dramatique des frères Dondini, à laquelle appartenait le brillant comédien Gaspare Pieri, donnait alors une série de représentations au théâtre Alfiéri à Turin. La pièce lui reçue et mise immédiatement en répétitions ; le nom de Paolo Ferrari qu'avait rendu célèbre

1 Paolo Femari, par Vittorio Ferrari, Milan, Casa I Baldini Castoldi et C' .

son Goldoni et ses seize comédies nouvelles, était à lui seul un sujet d'attraction considérable, et le succès ne trompa pas l'attente de l'auteur. Députés, sénateurs, le corps diplomatique (Turin était alors la capitale du royanme de Sardaigne), lettrés, poètes, journalistes, la Cour, tout le monde voulut voir la pièce nouvelle. Cavour, Rattazzi, Mamiani, Cordova allèrent féliciter l'auteur sur la scène. Ce fut un triomphe complet, et le mouvement s'étendit bientôt aux provinces.

Qu'avait donc voulu démontrer l'auteur? Il nous l'a dit lui-môme dans la préface qu'il écrivit pour l'édition de Milan 1858, préface qui ne fut pas reproduite dans les éditions suivantes. Conformément à son titre la Salira e Parini, l'auteur voulait démontrer que dans les temps de corruption de coutumes et de goût, il existe deux espèces de satires; l'une anonyme, triviale, personnelle, qui part d'un esprit bas et que l'on ne peut comparer qu'à la vermine. L'autre, celle que l'on signe, celle dont on revendique la paternité, urbaine, civile quoique cinglante, qui frappe tout le monde, tout en ne frappant personne. Celle-ci vient d'une âme noble/ cultivée, élevée. Elle cautérise et assainit. La première se range dans la catégorie des délits communs ; la seconde appartient au domaine des arts et

prend place à côté de la poésie et de l'histoire. La première active la corruption où elle existe; la seconde corrige, ou du moins tente de redresser les mœurs. La première est vénale, fille de l'envie ou de l'impuissance ; la seconde est le produit d'un esprit indépendant et supérieur : Parini au siècle passé. Telle est toute la trame de la comédie dans laquelle l'auteur va montrer son héros en pleine vigueur, ardent au combat et à la riposte, un Parini de trente-six ans.

La Salira e Parini, pièce classique, fait donc revivre, surtout à Turin, une foule de souvenirs glorieux pour l'auteur et les interprètes de jadis, aujourd'hui disparus les uns et les autres. Mais, dussé-je dire ici une monstruosité, je ne conseillerai jamais à un étranger d'aller entendre toute une soirée le chef-d'œuvre de Ferrari.

Assurément la valeur littéraire de l'œuvre est incontestable ; assurément Luigi Monti est un vaillant artiste dont la sobriété, la correction, la diction s'imposent. Il n'en est pas moins vrai que je suis là, assis dans mon fauteuil, pour assister à une action théâtrale, et que cette action je l'attends en vain jusqu'à la fin. Les ridicules delà société milanaise au xvme siècle (l'action se passe à Milan en 1765) peuvent être admirablement dépeints, je n'en disconviens pas ; les vers qui se débitent peuvent être bien

frappés et fort spirituels, tout cela je l'admets. Mais lorsque j'aurai vu pendant les deux premiers actes comment la satire-libelle se produit, se répand, se développe grâce à la vénalité, à l'envie, aux basses jalousies, lorsque j'aurai tendu mon esprit pour comprendre toutes les finesses de la langue que Ton parle, en ma qualité d'étranger je me trouverai singulièrement fatigué. Telun Anglais, comprenant parfaitement le français, que l'on emmènerait voir jouer le Misanthrope sans crier gare. Tout en reconnaissant qu'il est en présence d'un chef-d'œuvre, cet Anglais finirait par nous avouer que l'intrigue entre Alceste et Célimène l'a laissé terriblement froid. Il faut toute une préparation, tout un entraînement pour entendre avec fruit de semblables pièces.

Chaque noble, de peu d'instruction, arrive flanqué de son poète qui lui compose des vers de circonstance; Parini, honnête et pauvre, est presque seul à ne mendier ni protection, ni or ; il fréquente les riches, il est vrai, mais homme supérieur dans toute la force du terme, il se contente d'en louer les vertus et d'en critiquer les faiblesses. Enfin la pièce est aussi construite de telle sorte que de temps à autre Parini nous récite ses propres vers, tel Gringoire dans le Gringoire de Théodore de Banville.

La scène où l'on fait venir l'enfant nouveau-né pour permettre à un poète de lui réciter l'ode qu'il lui dédie, le marmot criant à tue-tête pendant que le versificateur s'égosille, les femmes agacées décidant que l'on doit en rester là pour aujourd'hui ; le marquis amphitryon se faisant improviser deux vers pour les réciter à ses hôtes au moment de se mettre à table, et les répétant tout de travers; la séance de l'Académie où la noblesse préside par droit de naissance et où l'on dort en écoutant le discours du chevalier, toutcela est bien présenté et fait rire. Les strophes lancées par Luigi Monti avec une sobriété rare ; les costumes fort riches, la mise en scène fort convenable, tout cela est parfait.

Luigi Monti, de taille moyenne, un peu replet, ni trop jeune ni trop vieux, a une physionomie assez difficile à saisir. De plus, suivant la coutume des comédiens italiens qui ne veulent jamais sacrifier leurs moustaches, il se colle sur les siennes une toile couleur chair qui produit — pour mes yeux du moins — un singulier etïet : tantôt je crois le voir avec ses moustaches et tantôt sans ; de telle sorte qu'il est impossible de dire exactement l'expression vraie de sa figure. Les femmes sont jeunes et jolies sous la poudre ; Valenti joue un rôle de financier avec une bonhomie charmante; Duse, Alfredo De-

t'.S LE THÉÂTRE EN ITALIE

sanctis, Dondini, etc., tiennent les autres rôles... La Salira e Parmi : pièce littéraire de premier ordre, mais d'une digestion difficile pour un étranger.

Le deuxième concours de l'Exposition dramatique de Turin. — Anima. — Mm0 Amalia Rosselli. — Le concours de la Gazzetla ciel Popolo. — 244 comédies et 732 actes ! — La Meta (le But) et il Passato (le Passé). — Le Congrès dramatique. — Travaux du Congrès. — L'Exposition dramatique de Turin. — Curiosités théâtrales. — Collections de M. Luigi Rasi.— / Comici italiani.

Je ne quitterai pas ce Politeama Gerbino de Turin sans vous parler des concours dramatiques que l'on y organisa pendant mon séjour dans cette ville, et où Mmc Amalia Rosselli remporta le premier prix avec sa comédie Anima.

Nulle part plus qu'en Italie les compagnies dramatiques n'empruntent au répertoire français leurs pièces nouvelles, et cependant nulle part plus qu'en ce pays l'on encourage, notamment par des concours, les productions nationales. Il faut dire les choses telles qu'elles sont : la plupart des œuvres nouvelles italiennes ne plaisent pas aux Italiens, d'où la nécessité pour les comédiens d'aller chercher leurs pièces à l'étranger.

Sardou, Augier, Feydeau, Bisson, etc., ont presque chaque soir l'honneur de l'affiche. Pourquoi? Parce que — ceci estune idée toute personnelle et que je n'entends nullement imposer — parce que, à mon avis, la nouvelle école italienne veut soutenir des thèses par trop risquées, comme nous l'avons vu pour la Fin d'un idéal, et qu'à ce jeu-là, à moins de s'appeler Dumas fils, même avec beaucoup de talent, on est à peu près sur de se briser.

Les travaux choisis par le jury pour le concours de l'Exposition dramatique de Turin (2e partie) — je ne parle toujours que de ce que j'ai connu — étaient au nombre de trois : deux comédies et un drame. Les auteurs ne devaient être nommés qu'après la représentation. Le prix était de 2.000 lires. Le lieu du concours désigné fut le Politeama Gerbino, et les interprètes, les artistes de la compagnie du Théâtre d'Art. La lutte décisive eut lieu le 20 octobre, et ce fut Mme Amalia Rosselli — une inconnue de la veille — qui triompha avec sa comédie Anima âme).

Quelques mots d'abord sur la personnalité de l'auteur : Mme Amalia Rosselli, nièce de M. Caponi, le correspondant de la Tribuna à Paris, appartient à une famille vénitienne ; un de ses frères est référendaire au Conseil d'Etat. Avant épousé un riche gentilhomme de Livourne, très

M Amalia Rosselli auteur dramatique.

Pho'.ographie \dcle, Vienne.

versé dans les choses musicales. M""' Amalia Rosselli cultive donc la muse dramatique pour son plaisir, presque en secret, à tel point que . cette jeune femme n'avait jamais osé livrer aucune de ses productions soit aux journaux. soH aux théâtres. Venue à Turin pour assister incognito à son œuvre, et le dernier soir, le public ne put même ni la connaître, ni la fêter. Des 2.000 lires de prix qu'elle reçut, elle en donna généreusement 500 à l'Association des artistes dramatiques italiens.

Anima Ame), tel est donc le titre à la fois simple et superbe de cette pièce. Mais ce à quoi l'on ne s'attend guère — surtout si l'on sait que l'auteur est une femme — c'est à tant de vigueur, tant de sincérité, tant d'audace sévère et sereine. Logique, inflexibilité, clarté, telles sont les règles de conduite de cet ouvrage. A présent, la thèse vous plaira-t-elle ? Ceci est une tout autre question, car il ne s'agit rien moins que de mettre en parallèle la virginité du corps et celle de lame. L'homme recherche seule la première, et se soucie fort peu de l'autre.

Olga de Velaris aime Silvio Yettori. Elle lui a donné toute son âme vierge où aucune autre image ne s'était jamais fixée. Mais, presque enfant encore, elle avait été vendue, et son corps n'est plus comme son àme. Elle s'en confesse

à l'être aimé, espérant que celui-ci, dédaignant les vieux préjugés du monde, saura comprendre qu'elle lui appartient ainsi bien autrement que si elle lui avait donné seulement son corps sans amour. « Je t'ai aimé et je t'aime plus que si j'avais été ta maîtresse, » lui dit- elle.

Silvio, qui ne pense pas tout à fait comme elle sur ce sujet délicat, juge alors prudent d'épouser une jeune fille, sœur d'un sien ami, Graziana Mauri — une véritable vierge celle-là, — mais dont l'âme est remplie de curiosités malsaines, de désirs inavouables, et qui, si elle lui reste fidèle de corps, le trahira de mille façons avec son âme.

En attendant, Olga a refait sa vie ; elle a trouvé sur son chemin un honnête homme, le frère de Graziana, qui l'a épousée, l'aime et la rend heureuse. Olga et Silvio se revoient naturellement. Silvio, reconnaissant trop tard qu'il a laissé échapper la femme qui seule eût fait son bon^ heur, voudrait en obtenir, au moins, une parole de regret ou d'amour. Cette parole, Olga ne peut plus la prononcer, et Silvio, de désespoir, se suicide.

Telle est cette pièce habilement faite, et qui malgré une thèse fort discutable, remporta à l'unanimité le premier prix du concours, aux applaudissements de l'auditoire.

Les concours dramatiques étant à la mode, la

Gazzètta del Popolo délia Domenica, journal de Turin, ouvrit le sien (le 2e inauguré par ce journal). A titre de curiosité, je tiens à en rapporter quelques particularités : fermé le 31 décembre 1897 pour la réception des manuscrits, le concours avait reçu 244 comédies, et le jury chargé de les examiner avait dû lire 732 actes! Il fallut consacrer six mois à ce travail. Enfin deux comédies, deux seulement furent désignées pour voir le feu de la rampe en deux soirées différentes, sous ces titres provisoires énigmatiques : comédie blanche; comédie rose. Je les appellerai de suite par leurs titres définitifs : // Passato {le Passé), la comédie blanche, de M. Giuseppe Pagliara de Naples, fut quelque peu malmenée le premier soir. La rose, qui prit le nom de la Meta [le But) fut applaudie le second soir. Bref, le résultat du Référendum sur 356 votants, fut le suivant :

la Meta {le But) . . voix 316 (Prix 500 lires).

// i', issu lu {le Passé). — 35 Bulletins nuls ... 5

Total des votants 3ôt>

La représentation de ces ouvrages avait eu lieu dans la salle du théâtre Carignano de Turin. Nous analyserons rapidement les sujets traités pour démontrer une fois de plus quelle est la tendance artistique actuelle en Italie.

D'abord, le Passé. Un jeune homme dont la maîtresse s'est tuée, a de fréquents rendez-vous avec la sœur de celle-ci, dans la chambre même où le drame eut lieu. Comment cet événement est-il arrivé? Tout cela est laissé un peu dans l'ombre. Il nous faut prendre les choses au point où elles en sont. Rien n'est clair, rien n'est précis. Qu'est-ce aussi que cette sœur? Par quelle suite de circonstances a-t-elle repris la place de l'ancienne maîtresse? L'auteur le sait peut-être, mais il a bien garde de nous-le dire. Et cet amant, quelle sorte d'homme est-ce ? A qui avons-nous affaire? A un amoureux sincère, deuxième manière, ou à un cynique Don Juan ? Un critique italien a qualifié cette donnée de rébus. Le mot. est juste.

Cependant les deux amoureux du premier acte se trouvent mariés au troisième. Mais voyez un peu l'état d'âme de ce malheureux ou stupide jeune homme : celui-ci n'a aimé Anna (c'est le nom de la sœur de la morte) que par un effet réflexe du passé. Aujourd'hui que le passé est profané, il ne peut plus aimer Anna. C'est le sentiment décrit par Georges Rodenbach dans Bruges la Morte, avec cette différence que le protagoniste de Rodenbach tue la femme, tandis que celui de M. Pagliara se tue lui-même.

Le But a un peu plus d'originalité. Le comte

Carlo est à la recherche d'un sérum contre l'épilepsie, et comme il n'a pas d'argent pour se livrer à ses études, il épouse une demoiselle déjà mère, mais fort riche. Le mariage a été fait au moyen d'une annonce insérée à la quatrième page d'un journal, et l'auteur nous laisse entendre qu'une femme qui a eu un amant et qui a recours à une annonce pour se marier, ne peut que mépriser l'homme qui se présente à elle sous de tels auspices. Nous pourrions demander à notre tour à cette dame pourquoi elle s'est fait mettre dans le journal ? Bref, elle hait son mari, et veut partir avec son enfant, que l'on fait passer aux yeux du monde pour une petite nièce, lorsque survient son père, qui, lui, tient au contraire son gendre en haute estime. Il ordonne à sa fille de rester au logis conjugal, et celle-ci obéit, rongeant son frein, quand, au quatrième acte, derrière un paravent, l'enfant est frappée d'une attaque d'épilepsie. Epouvante bien naturelle de la mère qui vient d'avoir avec son mari une scène violente dans laquelle elle lui a lancé tout son mépris en plein visage. Le mari s'en venge en guérissant l'enfant à qui il inocule son sérum, et la petite fille, revenue à la santé, répète ces paroles que lui a enseignées la mère : « Maintenant que tu m'as sauvée, moi, sauve aussi la maman ! »

J'arrive à parler du congrès.

L'Exposition de Turin, motif tout trouvé à congrès, donna donc lieu aussi à un congrès dramatique. J'ai raconté dans un précédent chapitre comment j'avais assisté à une représentation extraordinaire de Mérope donnée en l'honneur des congressistes.

Ce congrès dramatique (le 5e de ce genre) fut ouvert à Turin, fin septembre, dans les salons de la Société promotrice des Beaux-Arts. On y vit cote à côte un ministre, un préfet, de nombreux auteurs, acteurs et critiques, et notamment MM. Giuseppe Giacosa, Marco Praga, Luigi Rasi. Pozza, Manca, E. A. Butti, G. M. Scalinger, Sabatino Lopez. Mme Pezzana, Andô. Talli. Pilotto, De Sanctis, Dondini, Giuseppe Gloria. Onorato Giraud, DelfinoOrsi,D.Lanza, G. Cauda. Mario Leoni, Cesare Demaria, Francesco Pastonchi, Carlo Lotti, G. Montecchi, Carlo Bernardi, Federico Musso. etc.

Sans entrer dans le fond du débat, il s'agissait pour les congressistes de rechercher des moyens qui puissent favoriser la production italienne. C'est ainsi que l'on émit le vœu que le gouvernement instituât des prix en manière d'encouragement. Mais une autre question se posait : la concentration dramatique n'existant nulle part en Italie, où devra-t-on représenter les ouvrages

primés ? Les uns veulent imposer trois villes, parmi lesquelles Rome et Florence. Les autres se contenteraient d'une ou de deux. Puis Ton se demande, — puisque le gouvernement ne subventionne personne — si l'on ne ferait pas bien de créer des prix en faveur des compagnies dramatiques qui, dans le courant de l'année théâtrale, ont représenté le plus grand nombre d'ouvrages nouveaux italiens, en les entourant de tous les éléments nécessaires. On propose enfin de fonder une chaire de littérature et de critique dramatique dans une ville quelconque, et de faire commencer l'année dramatique le 1er octobre au lieu du premier jour de carême, suivant l'usage actuel.

Beaucoup de bonne volonté, comme on voit... Mais, hélas ! de la coupe aux lèvres ! Il est vrai qu'en n'émettant aucun vœu on reculerait encore les solutions.

La bonne volonté ! Mais ce n'est pas ce qui manque en Italie, pas plus que l'esprit d'initiative ; j'en prends pour exemple les E/xpositions dramatiques.

En IH'Ji. le hasard m'avait fait assister à celle de Milan, fort réussie pour tout ce qui concernait surtout la décoration artistique, les maquettes, les accessoires, etc. Celle de 1898, à Turin, visait plus haut; elle s'efforçait surtout

de faire revivre les souvenirs dramatiques par la gravure, la bibliographie, la photographie, la caricature, ainsi que par l'exhibition d'objets ayant appartenu aux premiers artistes italiens.

La Bibliothèque Civique de Turin y avait envoyé des autographes ; la Société de Prévoyance entre les artistes dramatiques, à Rome, un tableau et des portraits ; Salvini Tommaso, de Florence, son portrait, des couronnes, des médailles, toutes choses relatives à sa carrière dramatique; la famille d'Ernesto Rossi, des costumes, des armes ayant appartenu au grand tragédien ; Mme Ristori, des autographes, des photographies, des costumes ; la Comédie-Française des autographes de Goldoni ; le sous-comité de Naples y avait reproduit le Théâtre S. Carlino ; et le Piccolo Faust . journal théâtral illustré de Bologne, y avait exposé de bien curieuses collections de publications dramatiques, de programmes, de numéros exceptionnels, de portraits et de caricatures d'artistes, d'auteurs, de critiques : des albums, des manuscrits de comédies et de farces, l'histoire des spectacles, des autographes, des tableaux de compagnies, des affiches, etc.

Enfin, dans une salle spéciale, dite salle Rasi, les amateurs pouvaient faire un long slage pour y admirer une partie des splendides collections

qui servirent à édifier ce monument unique dans l'histoire de l'art dramatique, / Comici Italiani.

La figure de M. Luigi Rasi, le sympathique Directeur de l'École royale de récitation de Florence, est aussi connue à Paris, à Berlin ou à Londres qu'en Italie. Depuis vingt ans, celui qui fut un brillant jeune premier et qui est toujours resté un diseur exquis et un monologuiste élégant, l'auteur de tant de livres agréables sur le théâtre, M. Luigi Rasi, en tin, s'est consacré corps et àme à une œuvre gigantesque, le Dictionnaire des Comédiens italiens, édition de grand luxe l, biographie, bibliographie, iconographie, etc.

Viennent les vacances, et voici chaque année l'enragé collectionneur de documents sur le Théâtre italien qui, en compagnie de sa femme, sa fidèle collaboratrice, prend la route de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne, furetant partout, dans les archives publiques et privées, dans les bibliothèques, chez les marchands de .vieux livres et d'estampes. Qui ne connaît M. Rasi à la bibliothèque de l'Opéra ou à celle de la Comédie-Française?

— Aux seules archives de Modène, j'ai fait copier, me disait-il un jour, plus de cinq cents documents concernant les comédiens italiens des

Florence, Fratelli Bocca, éditeurs.

xvir" et xviii0 siècles. — A Paris j'ai un photographe chargé de me reproduire tout ce qu'il découvre de curieux à la Bibliothèque Nationale, à Carnavalet, partout enfin.

Une visite à la salle Rasi, à l'Exposition de Turin, nous mettait en présence d'une partie de ces curiosités dramatiques, dont quelques-unes rarissimes : rideau d'avant-scône, du commencement de ce siècle, acheté à Padoue, et représentant au premier plan, en costume, le célèbre Luigi Duse, le grand-père d'Eleonora Duse ; sous des vitrines, de nombreuses photographies, et notamment une bien curieuse collection des portraits de la Duse à tout âge et dans tous ses rôles ; des livres rares sur les comédiens italiens en France ; des traités sur l'art dramatique ; les œuvres de l'exposant, ses monologues, et sa superbe édition des Comiei Italiani (en cours de publication) ; puis, accrochées aux murs, dans plus de cent cadres — soit un tiers de la collection totale — des peintures, des gravures, des lithographies, et toute la série des Arlequins, des Gilles, des Pantalons, des Léandres et des Golombines qui firent pâmer de joie, non seulement les habitants de Rome, de Naples ou de Venise, mais nos archi-grands-pères assidus aux spectacles de la rue Mauconseil, de la rue Saint-Honoré ou de la foire !

ERMETE ZACCONI

Ermete Zacconi. — Ses détracteurs. — Flexibilité de son talent. — Les Jalousies de Lindor. — Ce que Goldoni nous dit de cette pièce. — Compte rendu. — « Et moi pas ! » — M>e 1. M;izzocca. — MM. E. Piamonti et A. Rissone. — Nerone de P. Cossa. — Une salle prise d'assaut. — Interprétation de Néron par Zacconi. — Analyse de la pièce. — Un Néron réaliste. — Ovations du public. — Ecole italienne. — Un mot de Silvain à Fr. Sarcey. — Amleto. — Mounet- Sully et Zacconi. — Un comédien ibsénien. — Départ pour la Russie. — A quand Paris ?

Depuis mon arrivée en Italie, j'avais entendu vanter Zacconi.

— Assurément oui, me disait-on, nous avons Ermete Novelli que vous connaissez à présent comme nous. Mais Zacconi, monsieur, Zacconi !

— Mais enfin où est-il en ce moment votre Zacconi?

— A Alexandrie, pour quelques jours, mais il passera par Turin avant de partir pour Saint- Pétersbourg et Budapest.

Car voici un fait que j'ai déjà consigné dans mon Théâtre rn Espagne et précisément à propos de Novelli dont je signalais l'énorme talent un

an avant qu'il ne fût question qu'il vînt à Paris : un artiste étranger de grande valeur est connu à Saint-Pétersbourg, en Hongrie, en Amérique, partout, avant d'être connu chez nous.

L'art d'Ermete Zacconi, à dire vrai, rencontre en Italie même d'assez violents détracteurs : on lui reproche, par exemple, de trop se complaire dans des études pathologiques ; de trop rechercher la vérité matérielle ; de s'être voué d'une façon trop complète au répertoire d'Ibsen où il excelle. Par contre, d'autres — et ils sont nombreux — le portent aux nues !

Sans parti pris aucun, allons donc entendre Zacconi.

Ermete Zacconi commença la série de ses représentations au Théâtre Alfiéri, à Turin, le 31 octobre, par Y Ami des femmes de Dumas fils, puis le 1er novembre par Kean. J'allai l'entendre pour la première fois le 2 novembre dans le Gelosie di Lindoro (les Jalousies de Lindor), comédie en trois actes de Goldoni. Sa compagnie s'intitule simplement : « Compagnie dramatique italienne dirigée par l'artiste Ermete Zacconi. »

— Singulière façon, direz-vous, d'aller apprécier un tragédien en allant le voir jouer dans une comédie.

— Moyen infaillible, répondrai-je, pour juger de la flexibilité de son talent. Car nous l'avons

Ermcte Zacconi.

Photographie Sciutlo, Gènes.

ERMETE ZACCONI 87

bien vu. nous-mêmes, à Paris. Un véritable artiste dramatique italien ne se cantonne pas, comme c'est l'usage en France, dans un genre, dans un emploi ; Ermete Novelli joue le Père Lebonnard ou Michel Perrin aujourd'hui ; demain il sera Schylock, ou Othello. Après quoi il viendra dans un entr'acte réciter un de ces monologues comiques où il excelle.

De même fait Zacconi. Et ce Lindor des Jalousies est, à vrai dire, un bien proche parent de notre Figaro. Or n'est-il pas curieux, comme il va nous être donné de le faire, de pouvoir juger un artiste dans trois rôles aussi opposés que Lindor. Néron et Hamlet ?

Goldoni nous a raconté dans ses Mémoires la façon dont il avait été amené à écrire ces Jalousies <lc Lindor. Il se trouvait à Paris depuis plusieurs années déjà, lorsqu'une dame du Midi de la France, qui était fort éprise de la langue italienne, lui adiesssa un jour de vifs reproches sur l'abandon où il avait laissé le théâtre italien, lui rappelant quelques-unes de ses compositions, telles que les Amours d 'Arlequin ri de Camille lu Jalousie à" Arlequin et les Inquiétudes de Camille. trois canevas qui se faisaient suite et que les comédiens italiens pouvaient cependant développer séparément, suivant l'usage alors adopté.

— Pourquoi ne pas mettre ces trois sujets en

dialogue? ajoutait son interlocutrice. Vous pou vez écrire là trois comédies charmantes qui yous feraient certainement grand honneur.

C'était précisément le moment où les troupes italiennes manquant d'ouvrages nouveaux suppliaient Goldoni de leur envoyer des manuscrits. . Une difficulté pourtant surgissait : la compagnie à laquelle Fauteur vénitien destinait ces ouvrages manquait d'un Arlequin du talent de Carlin ou de Sacchi. C'est alors que Goldoni eut l'idée de rehausser un peu son sujet en substituant à L'Arlequin et à la soubrette deux personnages de classe moyenne, réduits par suite de revers de fortune à la position de secrétaire et de gouvernante. Et voilà comment les trois canevas ci-dessus se transformèrent en trois comédies dialoguées, sous les titres de : les Amours de Zélinde et de Lindor ; la Jalousie de Lindor; les Inquiétudes de Zélinde; ce qui prouve, soit dit en passant, que Beaumarchais ne fut pas seul de ce temps à écrire une trilogie telle que le Barbier de Séville, le Mariage de Figaro et la Mère coupable.

Revenons à la Jalousie de Lindor. créée alors à Venise avec un succès honorable, et représentée aujourd'hui à Turin sous le titre (au pluriel) de les Jalousies de Lindor, avec Ermete Zacconi comme principal interprète.

ERMETE ZACCONI

Le sujet? Le fils de la maison entretient une intrigue avec la Barbara, une chanteuse, et lui a écrit une lettre en français. L'intendant, fort curieux, brûle du désir de savoir ce que peut bien contenir cette missive, et l'apporte en grand secret à Zélinde, la gouvernante, afin de se la faire traduire. Mais Zélinde, jeune et jolie femme, a pour mari Lindor, le secrétaire, homme effroyablement jaloux. Il accuse sa femme de trahison, et surprend la lettre. Mais ne sachant pas le français lui-même, il doit avoir recours à un ami de son maître, qui veut bien lui en faire connaître le contenu. Pour mieux lire, celui-ci confie son claque à Lindor, et à chaque phrase le jaloux secrétaire met en pièces le chapeau du traducteur naïf et complaisant.

Don Roberto, un bon type de ganache, et le maître de la maison, est au fond un brave homme qui tient fort à ses serviteurs ; il refuse le congé que vient lui offrir Lindor. lequel, forcé de parler, finit par avouer son malheur supposé tandis que Don Roberto refuse d'y croire. La gouvernante en larmes affirme sur son honneur qu'elle n'est pas coupable, et cependant refuse de dire à qui cette lettre est destinée.

Le point culminant de cette scène est celui où Lindor répète sans cesse un de ces mots typiques qui suffisent souvent seuls à faire la fortune

90 LE TnÉATRE EN ITALIE

d'une comédie. Le brave Roberto ne demande pas mieux que de se laisser convaincre, et Lindor, après chaque explication de sa femme, dit à brûle-pourpoint à son maître :

— Alors vous êtes convaincu, vous ?

— Oui, répond le vieux, d'un air bonhomme.

— Et moi, pas !

Ce : « Et moi pas ! » revenant sans cesse, et admirablement lancé par Zacconi, produit un effet étonnant, et met en gaité toute la salle.

Les scènes de fâcheries et de raccommodements entre les deux époux sont bien un peu des réminiscences de notre Molière ; mais tout cela est gai, bon enfant, bien enlevé. C'est du Goldoni. en un mot. Et le Goldoni. avec les Jalousies de Lindûr et Zacconi précisément, fait encore actuellement 7.000 francs par soirée à Budapest.

Mme I. Mazzocca est une bien alerte, bien jolie, bien intelligente Zélinde ; E. Piamonti nous donne un Don Roberto excellent, parent de nos Géronte et de nos Argan ; un certain A. Rissone, le dernier sur Faffiche cependant, trouve le moyen de se tailler un succès très personnel dans un petit rôle de paysan. Quant à Zacconi, que dire de lui dans ce rôle : c'est un bon Coquelin, du temps où Coquelin triomphait à la Comédie dans le Mariage de Figaro", et je

ERMKTE ZACCONI 9!

ne crois pas que je puisse faire un meilleur compliment à l'excellent comédien italien '.

Or voilà ce qui m'inquiétait : comment ce même Zacconi pouvait-il devenir Hamlet ou Néron? Le 6 novembre, l'on afficha Néron. Inutile de vous dire que je ne manquai pas de me rendre ce soir-là à l'Alfieri.

Ce Nerone, à vrai dire, n'est pas intitulé tragédie, ni même drame, mais comédie en un prologue et cinq actes. C'est une pièce devenue classique en Italie ; elle n'est pas tout à fait nouvelle, et son auteur est l'illustre poète P. Cossa. mort à Livourne en 1881. Néron. comédie ? Voici encore une autre surprise. Peuton se figurer Néron sans grande mise en scène, cortèges, ballets, défilés"? Il est certain que nous allons voir pour le moins Agrippine , Britannicus. Poppée ou tout autre personnage historique ? Détrompez-vous. Si vous consultez l'affiche avec nous, vous verrez que tous les personnages choisis par l'auteur, se réduisent — indépendamment du protagoniste — à une affranchie, une esclave et danseuse grecque, un prince du Sénat, un bouffon, un vieux gladiateur, un mime,

1 Dans une lettre adressée de Rome au Figaro, par M. Samuel, directeur des Variétés, je relève le passage suivant à propos de Zacconi : «un faux Coquelin, mâtiné de Bressant. » il est vrai qu'il ue L'avait vu que dans Le rôle 'l'Olivier de Jalin du Demi-Monde. [Figaro du 8 mai 1899.)

un astrologue, un marchand d'esclaves, un tavernier.

J'arrive de bonne heure à l'Alfieri, et bien m'en prend , car malgré un temps épouvantable le théâtre est littéralement pris d'assaut. Le parterre debout a débordé dans le pourtour. Des grappes humaines surplombent à la galerie. L'attente est immense, et n'ayant pu lire la brochure, pour cette raison que l'édition est épuisée, le plaisir en ce qui me concerne n'en sera que plus complet. A peine le sextuor a-t-il terminé ses accords — c'est un usage constant en Italie, — que le bouffon Ménécrate vient, devant le rideau baissé, nous annoncer clans un prologue fort joliment troussé, que l'auteur va nous montrer non pas un Néron à tirades, mais un Néron nouveau, intime, un Néron courant le guilledou dans les ruelles et dans les bouges, et lorsque la toile se lève enfin sur une salle du palais des Césars, nous voyons ce Néron les bras nus, chargés de bijoux, dans un costume des plus efféminés, plaisantant avec son bouffon et se croyant un grand artiste. Il éconduit le prince du Sénat qui vient pour lui parler des affaires de l'Etat, et se plaint, à la façon d'un enfant, de n'avoir plus d'argent pour ses plaisirs et pour ses bêtes. Ce n'est donc pas un Néron terrible et barbu, un Néron à gros yeux que

Ermete Zacconi dans la Morte civile.

T'holographie Sciulto, Gênes

ERMETE ZACCONJ 95

nous avons devant nous, mais un Néron imberbe, habillé à la façon d'une femme, passant successivement du rire à la colère, de la puérilité à la terreur, et s'arrêtant court dans un élan d'emportement pour faire des roulades, à la seule idée qu'il va compromettre sa voix et ne pourra plus chanter en s 'accompagnant sur la lyre ! Rôle admirable, tout de composition et dans lequel, dès les premières scènes, Zacconi se montre à une hauteur incomparable.

L'Empereur se fait amener une danseuse grecque, Egloge. Elle apparaît dans ce palais comme une vision souriante ; elle est jeune, elle est belle, insouciante et gaie. Elle n'a jamais connu l'ennui et le déclare. Néron ne faisant pas sur elle l'impression voulue, se drape dans sa pourpre impériale.

— Sais-tu qui je suis? demande-t-il à la jeune fille que cette pose théâtrale n'émeut guère.

Mais que lui importe l'Empereur, à cette joyeuse cigale*? En vain est-elle prévenue par Atte, l'affranchie, qu'elle court le plus grand danger en restant auprès de César.

Au second acte, l'auteur, qui ne dédaigne pas les contrastes, nous transporte dans une taverne fréquentée par les gladiateurs et les marchands d'esclaves. Néron, déguisé en homme du peuple, et suivi de son bouffon, s'y glisse à la poursuite

d'une femme qu'il a rencontrée dans la rue. Cette femme, c'est Veronilla Longina, fille d'un patricien mis à mort par l'Empereur qui s'est emparé de ses biens. La jeune fille demande aide et protection en se réfugiant dans ce bouge, et nous assistons au combat corps à corps, et torses nus, du vieux gladiateur Petronio avec le César dont il ignore la personnalité et qu'il terrasse. Cependant. Atte l'affranchie, qui protège sans cesse les jours de l'Empereur, fait irruption dans la taverne, suivie des prétoriens qui le délivrent. Néron reconnu rit et pardonne au lutteur tout confus de son triomphe ; mais il est insulté par Eulogio. le marchand d'esclaves, qui profite de cette occasion pour lui dire en face ses vérités.

— Quel artiste ! Quelle belle voix ! s'écrie celui-ci pour toute réponse.

La taverne se vide, et ici commence une scène d'ivresse admirable, une des scènes les plus réalistes en ce genre que nous ayons jamais vues au théâtre. En présence du tavernier affolé, car Néron Ta menacé de son glaive, en présence de son bouffon et de son affranchie, voici le César tout-puissant se grisant avec le vin bleu qui coule des amphores, dans le plus sordide de tous les bouges. Il boit jusqu'à l'hébétement, jusqu'à l'idiotie, et lorsque Atte indignée lui

ERMETE ZACCONI 97

brise enfin sa coupe, il boit encore, en ricanant comme un enfant qui fait une niche, dans le gobelet où les gladiateurs jouaient tout à l'heure aux dés... jusqu'au moment où roulant ivre-mort sous la table on voit apparaître deux prétoriens avec une civière :

— J'avais prévu le cas. dit le bouffon.

Au troisième acte, nous sommes dans l'atelier de sculpture du César, qui a pris l'esclave grecque comme modèle ; mais où Fauteur poursuivant inflexiblement le but qu'il s'est tracé en sortant des chemins battus nous convertit vraiment à sa thèse, c'est lorsque Néron, après avoir tenu la jeune danseuse dans ses bras, fait éclater son admiration artistique d'abord et son amour ensuite et que s'arrêtant brusquement au milieu d'une tirade dans un moment de folie erotique, il regarde en face la jeune fille en s'écriant : — Je pourrais te trancher la tète, si je voulais î

Puis courant prendre un de ses ciseaux de sculpteur :

— Tiens, je voudrais te tuer pour découvrir dans tes viscères ce que tu as qui me charme tant!

Et au moment de la frapper, laissant échapper son ciseau :

— Qu'elle est belle, dans cette attitude !

Ne croyez-vous pas que ce Néron-là ne vaut

pas infiniment mieux, comme psychologie, que tous nos Néron de convention ? Puis, comme le prince du Sénat vient lui apporter la nouvelle dune défaite :

— Eh ! que m'importe à moi ! Je l'aime ! Tout le reste m'est égal! Vive l'amour !

N'ayant pu me procurer la brochure, je ne cite, bien entendu, que le sens.

Tout est beau dans le Nerone de P. Gossa et. lorsque l'interprète s'appelle Zacconi, ce chefd'œuvre atteint des proportions extraordinaires. La salle entière est transportée, et ce ne sont que des ovations interminables pour le comédientragédien, à la fin de chaque acte.

Le souper, les vers récités par Néron, la mort de la jeune fille empoisonnée, l'orage qui se déchaîne sur Rome, la révolte qui éclate aux portes du palais, la fuite avec la lyre, l'effroyable mimique à laquelle Zacconi se livre pour nous montrer la lâcheté du César se faisant poignarder par son affranchi, — tout serait à raconter, à citer, avec des commentaires qui déborderaient de notre cadre.

Oui, certes, c'est de l'école italienne, celle-là, purement italienne, avec la mimique précédant la parole, avec la conception rapide, la couleur, la vie intense.

— C'est bien curieux, disait un soir Silvain ^

Ermete Zacconi dans Hamlet.

Photographie Sciullo, Gênes.

ERMETE ZACCONI 101

Francisque Sarcey son voisin de stalle, en assistant à une représentation de Novelli à la Renaissance. C'est bien curieux. C'est un autre art !

— Oui, répondait Sarcey, un art fait de naturel et de rapidité. C'est la furia itàliana1.

L'on pourrait en dire autant de Zacconi. et se demander quel est celui de nos artistes qui oserait tenir ce rôle complexe dans cette pièce vraiment italienne ?

Coquelin, peut-être? Ah! s'il osait!

Il m'a été donné de voir une troisième fois Zacconi dans Amleto, le 13 novembre. Cette fois le théâtre est encore plus rempli que la fois dernière, s'il est possible, à tel point qu'au moment le plus pathétique, la barrière qui sépare le parterre debout des stalles, cède sous une poussée humaine formidable. Il faut toujours la note gaie.

J'ai vu Mounet-Sully dans H amie t qui. à mon avis, a toujours été un de ses meilleurs rôles. Il y est parfait, c'est entendu ; aussi je ne tenterai ni comparaison, ni rapprochement.

Zacconi — et combien dissemblable de Lindor ou de Néron ! — c'est autre chose, c'est absolument autre chose. Il entre, il n'a rien dit encore, et déjà nous avons tout compris : sa profonde

1 Le Temps, 29 décembre 1898.

douleur, son accablement, son désespoir. Cette silhouette noire va grandissant à nos yeux d'acte en acte ; certaines scènes, celle du livre avec Ophélie, celle du cimetière, sont rendues d'une façon merveilleuse, et, chose curieuse, surtout de la part d'un artiste italien, c'est un flamlet du Nord, un véritable Hamlet de race danoise ou Scandinave que Zacconi nous met devant les yeux.

Rien d'étonnant, après cela, qu'il ne soit inimitable, comme on me l'a affirmé, dans le répertoire d'Ibsen, où personne ne l'a encore égalé.

Le départ précipité de Zacconi pour la Russie d'abord, pour la Hongrie ensuite, m'empêcha, à mon grand regret, de suivre ses représentations qui m'avaient donné une sensation d'art si particulière, si unique, si neuve.

Parisiens, mes frères, apprêtez-vous quelque jour, peut-être très prochain, à applaudir des deux mains le grand Zacconi ! Je ferai bien tout mon possible, en ce qui me concerne, pour le revoir encore, avant de quitter l'Italie.

La troupe d'opérettes françaises Ducis. — Bon accueil à Turin et à Gènes. — Opinion des journaux locaux. — MIlc Mary Théry et Mllc Moulins. — MM Théry, Minart et Roche. — La tournée Moncharmont-Luguet. — Cyrano de Bergerac. — Une arrivée tapageuse. — Augmentation du prix des places. — L'interprétation de Cyrano jugée en Italie. — Dangers que court une œuvre trop poétique à l'étranger. — M'n0 Sarah Bernhardt au Théâtre Paganini à Gènes. — La Dame aux Camélias. — Soirée triomphale. — Appréciation des spectateurs. — Un parallèle avec la Duse.

Les mois de novembre et de décembre furent signalés par des tournées françaises en Italie : la tournée d'opérettes Ducis, la tournée Moncharmont-Lug-uet avec Cyrano de Bergerac, la tournée Sarah Bernhardt. La première modeste, comme il convenait, et d'autant plus appréciée; la deuxième quelque peu charlatanesque, et accueillie avec une extrême défiance; la troisième tout simplement triomphale.

Et à propos de ces tournées françaises à l'étranger, en Italie ou autre part, constatons une fois de plus que ces entreprises ne peuvent réussir qu'à la condition d'être conduites d'une

façon tout à fait sérieuse. Le temps est bien passé où. dans le camp des « M'as-tu vu », l'on avait pris pour devise : « C'est toujours assez bon ! » — Non, ça n'est pas toujours assez bon, et puisque nous sommes en Italie, il faut bien reconnaître qu'il existe dans ce pays des artistes dramatiques fort remarquables dans tous les genres. Or, si l'on vient exhiber un produit exotique avec le prix des places quatruplé, il est bien certain que le public qui paie est en droit d'exiger mieux que ce qu'il a l'habitude de voir, ou tout au moins aussi bien.

La tournée Ducis était arrivée sans tambour ni trompette. Je l'ai rencontrée à Turin, puis à Gènes. Elle annonçait d'abord, comme morceaux de résistance, Miss Relt/ett et l'Auberge du Tohu- Bo/iu. Puis quand le public avait pris confiance elle hasardait les 28 jours de Clairette et enfin VEnlèvement de la Toledad. Ses éléments se composaient de consciencieux artistes de second plan, MlleMary ïhéry, Mlle Moulins, MM. Théry, Minart, Roche.

Deux pièces étaient nouvelles pour l'Italie : F Auberge et l 'Enlèvement. Eh bien, Miss Helyett plut encore, et l'on fut unanime à reconnaître le bon vouloir, l'entrain, la bonne tenue de ces artistes dont l'imprésario avait eu l'heureuse idée de ne pas trop élever le prix de ses places au

bureau. Ces théâtres d'Italie contiennent tant de monde ! on se rattrape sur la quantité. À Turin, Ton joua au Théâtre Scribe; à Gênes, pendant une dizaine de jours pour le moins, au Politeama Margherita. Je profite de la circonstance pour mettre sous les yeux de mes compatriotes la façon dont ces tournées sont jugées sur place lorsqu'elles sont, comme celle-ci, qui n'avait pourtant rien d'extraordinaire, décemment et intelligemment conduites. Voici le passage traduit du Caff'aro de Gênes (n° des 4-5 décembre 1898).

« Hier soir, au Politeama Margherita. Miss Hebjett fut interprétée par la troupe française de M. Ducis; l'exécution en fut brillante, assurée, et surtout bien équilibrée et fidèle au texte. Dans les passages parlés les artistes surent garder, comme ils l'avaient déjà montré dans l"Aub<>rijr du Tohu-Bohu, le sens de la mesure et une correction de langage qui n'est pas toujours la principale vertu de certaines compagnies italiennes, pour ne pas dire de la plupart. Les mérites de chant de cette troupe ne sont certes pas grands, mais il va toujours de l'harmonie dans l'ensemble, et une certaine distinction.

« Le public nombreux et choisi qui était accouru pour assister à la géniale opérette d'Audran. ne ménagea pas ses applaudissements aux braves artistes français. On distingua tout particulière-

ment M,le Mary Théry (Manuela), Mlle Moulins, une Miss Ilelyett tout à fait suffisante et gracieuse; M. Théry dans le rôle de Paul; M. Minart très applaudi dans celui de Puycardas, et M. Roche dans celui du pasteur Smithson auquel il sait donner un amusant relief.

« Bien l'orchestre ; les chœurs homogènes et disciplinés.

« Ce soir, de nouveau. Miss Helyett. » Mlfs si M. Ducis pécha par excès de modestie, l'on n'en put dire autant de lagrrrande tourrrnée Cyrano. Quel vacarme, bon Dieu ! plus d'un mois avant de poindre à l'horizon : d'abord affiches pyramidales illustrées ; ensuite articles littéraires fort adroitement lancés dans les journaux locaux ; on nous explique par le menu ce que c'était que ce Cyrano ; on nous conte ses exploits, ses aventures; on publie le portrait de Rostand. Encore un peu nous n'aurons plus rien à apprendre. Tout cela dura quelques semaines. Puis on colla sur les murs d'autres affiches encore plus grandes que les premières, et où le nom de chaque premier sujet était entouré d'un petit filet. On publia une traduction en vers italiens, s'il vous plaît; on inonda de brochures l'étalage des libraires. Enfin, le jour de la première représentation arriva : on distribua chez les principaux chapeliers, chemisiers, marchands de nouveautés, des

scènes entières photographiées de l'ouvrage que Ton allait représenter. On accrocha à la porte du Théâtre Carignano. de Turin, d'énormes tableaux contenant les photographies de tous les artistes en costumes. Un peu plus l'on aurait montré à la porte, comme jadis chez Nicolet, la veste « avec laquelle M. Don Juan va descendre tout à l'heure aux enfers ».

Tous ces procédés, fort habiles j'en conviens, et américains en diable, détonnent un peu dans des villes comme Turin et Gènes, où j'ai été à même de les apprécier. Et puis, il y a le fameux coup de l'entrée : quinze lires le fauteuil au Carignano de Turin ou au Carlo Felice de Gênes, alors que l'on va entendre Novelli ou Zacconi, pour trois et quatre lires aux mêmes places ; ou même Sarah Bernhardt pour treize lires au Paganini. Mais Cyrano veut avoir le record en tout, pour le prix des places et pour la longueur de son nez.

Je n'ignore pas que cette tournée avait des frais énormes, un personnel nombreux et un matériel encombrant. Je me place en écrivant ces lignes au point de vue du milieu dans lequel je me trouvais alors ; donc, en convenant que toute une catégorie de gens se croient forcés d'aller à une représentation semblable par étiquette, par genre, par mode, par snobisme, par

tout ce que vous voudrez, il n'en est pas moins vrai que Ton y va avec une mauvaise humeur préconçue, laquelle mauvaise humeur ne se dissipe qu'en face d'une interprétation tout à fait supérieure. Reste à savoir si elle s'est dissipée en présence de celle-ci.

Je ne voudrais en rien décourager les entrepreneurs de tournées françaises à l'étranger. En Espagne, j'ai secondé personnellement de mon mieux celle que j'ai rencontrée. J'estime que nous, Français, ne voyageons jamais assez, n'exportons jamais assez ; ce n'est donc pas pour me mettre au travers de ces tentatives que j'écris ces lignes, « Quiconque peut seulement lire le français, me disait fort judicieusement un étranger, et, raison plus forte, le comprendre à l'oreille, est un client acquis à l'œuvre de civilisation française à travers les âges. » Rien de plus juste, mais, sans faire de personnalité d'aucune sorte, il est bien certain que quelques troupes viennent parfois avec des éléments qui sont jugés insuffisants. De plus, ces théâtres sont très grands ; il faut les peupler, et malgré les petits avis envoyés aux journaux de Paris pour affirmer urbi et orbi un « succès sans précédent «, il n'en est pas moins vrai que les salles « archi-pleines » ne sont souvent que discrètement remplies.

Pour juger la tournée Cyrano de Bergerac en Italie avec toute impartialité, je commencerai à mettre volontairement de côté l'appréciation des journaux systématiquement hostiles à tout ce qui est français : chez eux. le parti pris est évident, et qui veut trop prouver ne prouve rien ; mais je reproduirai la note moyenne, et cette note me semble parfaitement résumée par le Caffaro de Gênes, sous la signature de M. Guglielmo Anastasi : « Dans Cyrano de Bergerac la valeur littéraire l'emporte sur la valeur scénique ; et voilà pourquoi ceux qui avaient lu la brochure ont éprouvé hier soir une légère désillusion en assistant à la représentation de l'ouvrage. Les grandes lignes se rapetissent, les fortes couleurs s'effacent, l'ardent poème de la passion perd un peu de sa vitalité et de sa splendeur.

« D'autre part, l'interprétation que nous en a donnée la compagnie française n'a pas été suffisante pour atténuer en nous cette impression ; au contraire, il me semble qu'elle ait contribué à la confirmer.

« Le protagoniste, M. Ilirch, est un excellent diseur, à la prononciation nette, claire, élégante, assurée, et il s'est fort bien tiré de sa partie. Mais déclamer avec feu des tirades poétiques n'équivaut pas toujours à incarner et interpréter

un personnage d'une façon assez complète pour en rendre l'organisme, le sentiment, l'expression, la mimique.

« Or dans l'étude analytique du personnage, dans la représentation de ses différents états sentimentaux ou psychologiques, Hirch ne nous apparaît pas toujours efficace et profond.

o Mlle Rolly, à son tour, récita convenablement son rôle..., le récita trop. Jamais un mouvement de véritable élan, de véritable passion , d'émotion ! Et cependant, dans Cyrano, ce ne sont pas les situations hautement pathétiques et sentimentales qui font défaut !

« Les autres artistes nous présentèrent un ensemble assez réussi, mais ne rendirent que fort médiocrement leurs rôles. Or Cyrano n'est pas une de ces œuvres où la bonne interprétation du protagoniste suffit à faire oublier l'insuffisance de tous les autres. La mise en scène, sans être extraordinaire, fut convenable. Les costumes sont élégants; quelques scènes sont pittoresques et réussies. Des cinq actes, le troisième eut le plus grand succès, et valut trois rappels aux acteurs ; les autres actes furent applaudis sans enthousiasme. »

Ce que les petits avis envoyés aux journaux parisiens traduisent comme on sait.

Ne serait-il pas beaucoup plus juste de dire

qu'il est toujours dangereux d'offrir à un public étranger une œuvre poétique française, exclusivement poétique? Mettez-vous à la place d'un étranger ; il cherche d'abord à débrouiller le sens de l'action, il ouvre les oreilles pour saisir les mots au passage, et s'estime enfin très heureux d'avoir compris une pièce écrite dans une langue qui n'est pas la sienne. Le rythme du vers, la cadence qui nous bercent, l'harmonie qui nous captives nous de langue française, lui auront la plupart du temps complètement échappé, car il faut être vraiment versé dans un idiome pour en saisir la tournure poétique. Voilà pourquoi, à mon avis, au point de vue de la littérature française, une pièce comme Cyrano de Bergerac ne gagne rien à être représentée en français à l'étranger.

Voyez un peu la façon dont procède Sarah Bernhardt. Oh ! elle connaît ses salles, celle-là. et ses nombreux voyages hors de France l'ont familiarisée depuis longtemps avec les publics les plus variés. Elle sait bien, la grande artiste, et par expérience, que la plupart des gens devant qui elle va jouer ne comprendront pas un traître mot de ce qu'elle va dire. Aussi ne donne-t-elle, en général, que des pièces archi-connues, la Dame aux Camélias, Froufrou, la Tosca, Fédora, etc. Dans de telles conditions, le spectateur

étranger n'a plus aucun effort d'imagination à faire pour démêler l'intrigue ; il est tout au jeu de l'artiste, il jouit en paix des plaisirs que lui procure le spectacle, et comme il a déjà vu représenter maintes fois la pièce par des comédiennes de son pays, un parallèle s'établit de suite dans son esprit tout à l'avantage de l'artiste française qui trouve le moyen de triompher ainsi, même devant des publics qui ne comprennent pas les mots qu'elle prononce.

Je ne ferai pas l'injure aux Italiens de dire qu'ils ne connaissent pas notre langue. L'Italie est, au contraire, un des pays où le français est le plus parlé. Mais ce sont là des considérations générales; et puis quelle différence pour la compréhension immédiate, entre la Dame aux Camélias et Cyrano !

Huit jours avant la représentation nous avions été avertis de l'arrivée de Sarah Bernhardt, et déjà il n'y avait plus une place au théâtre Paganini de Gènes pour la seule soirée que se proposait d'y donner la tragédienne française — au théâtre Paganini, sur les colonnes duquel, par une bizarre coïncidence, on voyait encore les affiches toutes fraîches d'Ermete Novelli qui ce soir-là jouait à Paris, à la Renaissance, chez Sarah. Tout le monde veut aller applaudir « l'amie de la Duse et l'admiratrice de Novelli ».

— Ermete Noveïli, écril un journal, n'a cessé

Représentations

Affiche des tournées Sarah Bernhardt.

pendant son dernier séjour à Gènes de parler avec le plus vif enthousiasme de cette grande et

inimitable comédienne, qui est à la fois une femme charmante et une bienveillante camarade. Aussi l'accueil qui se prépare pour recevoir ce soir Mme Sarah Bernhardt au Paganini ne sera certainement pas au-dessous de celui' que notre illustre artiste vient de recevoir à Paris; et à côté de l'enthousiasme bien naturel, soyez bien certains que dominera, parmi les applaudissements, un sentiment de sympathie très vive, un sentiment profond de fralernité artisïique.

Donc, malgré le fauteuil à 13 lires, prix exorbitant pour ici, le grand et beau théâtre Paganini, tout blanc et or, éclairé à l'électricité, resplendissait ce soir comme aux plus beaux jours. Ses six étages, son parterre sont absolument combles, et l'on voit d'élégantes toilettes jusqu'aux plus petites places. N'ayant jamais assisté jusqu'ici à une représentation de Sarah à l'étranger, j'écoute un peu ce qui se dit. Près de moi, des professeurs, des étudiants. Tout ce monde comprend admirablement bien le français ; je suis les conversations qui s'échangent en italien, naturellement, et je m'aperçois bientôt que la plupart de ces spectateurs n'ont jamais vu notre grande actrice.

— Est-elle belle ? demande l'un.

— Dans toute l'acception du mot l'on ne

peut pas dire qu'elle soit belle, répond l'autre. Elle est surtout sympathique.

TEATRO PAGANINl - GENOVÀ"

Dimanche 1 \ Décembre 1898

UNE R€PRÉS€NTATION

de ISA™*

Saran - Bernnarpt

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