JUGEMENTS SUR LA GIOCONDA ET LA TOURNÉE DUSE ZACCONI
Les 29 représentations de la tournée Duse-Zacconi. — 283:760 lires de recette. — Procédés de l'imprésario. — Mécontentement du public. — Artistes au i-abais. — Opinion de la Stampa sur la reprise du Demi-Monde. — Différence entre une tournée et une saison théâtrale. — La Gioconda. — Beautés lyriques mises en prose. — Projets de réforme et talent littéraire d'Annunzio. — Une tragédie que l'on écoute comme une musique. — Le Corriere délia Sera. — La Lombardia. — Succès littéraire, mais il n'y a pas de pièce. — Dislocation de la Grande Union. — Projet de tournée pour l'hiver.
La tournée Duse-Zacconi annoncée depuis six mois avec tant de fracas, dura exactement deux mois en commençant par la Sicile pour finir par Turin. Elle se composa de 29 représentations dont 12 de la Gioconda, une seule de la (Mon a tombée à Naples. 10 du Demi-Monde , et (i de la Femme de Claude. Les recettes de ces 29 représentations atteignirent — d'après une note passée au Figaro du i juin — la somme respectable de 283.760 lires. Je ne pense pas qu'elle satisfit personne, à l'exception peut-être de M. Schûrmann, l'imprésario.
D'abord parce que le Demi-Monde est une vieille pièce archi-connue en Italie et dans laquelle ni Mme Duse ni Zacconi ne peuvent faire valoir leurs incontestables qualités.
Ensuite parce que la Gioconda est un bijou littéraire, et que pour une artiste comme Mm0 Duse, pour un tragédien comme Zacconi, il faut de Faction dramatique, toujours et encore de l'action. Je ne parle pas de la Femme de Claude qui fut affichée à Milan puis remplacée au dernier moment par une seconde et dernière représentation de la Gioconda à prix réduits.
Singulier moyen, soit dit en passant, que d'afficher trois pièces pour n'en jouer que deux, et de venir mettre au rabais le talent de tels artistes dès le second soir! Ainsi pendant les entr'actes de la Gioconda les spectateurs de la première pouvaient lire sur les affiches du lendemain suspendues dans les couloirs une petite bande rouge qui leur disait en bon italien i traduction libre) : « Vous savez? Nous vous avions promis pour demain la Femme de Claude. Mais la location n'ayant pas marché à cause du prix exorbitant des places — et puis vous connaissez tous la Femme de Claude, n'est-ce pas ? — nous vous donnerons pour une seconde et dernière fois la Gioconda. Seulement, comme aux prix de ce soir nous craindrions encore de faire un
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fiasco, nous mettons toute la salle au rabais: qu'on se le dise ! »
Et les gens de s'écrier après avoir lu : « Tas d'imbéciles et de naïfs que nous sommes ! nous pouvions avoir pour soixante lires demain la loge que nous avons payé cent lires ce soir ! »
M. Schûrmann me répondra sans doute qu'il connaît son métier depuis le temps qu'il le pratique, et que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il exhibe des étoiles. Il encaisse, tout est pour le mieux. Mais, spectateur payant, et écho du public, qu'il me permette bien de lui dire que ce n'est pas avec cette manière de faire qu'il peut laisser après lui de bons souvenirs par où il passe. et qu'il a de la chance d'avoir affaire à des artistes qui se laissent mettre au rabais dès le second soir! Leur réputation n'y gagne pas.
A côté de ces impressions très personnelles que je n'entends imposer à personne, surtout parce qu'elles sont les impressions d'un étranger, il convient d'enregistrer comme corollaire les jugements mômes de la presse italienne.
Au sujet du Demi-Monde, voici en quels termes, deux jours après que j'avais écrit les notes ci-dessus et auxquelles je n'ai pas voulu changer un seul mot. le journal la Stampa, il<- Turin (30 mai), s'exprimait : « Etrange idée que celle, pour une tournée artistique, de nous
donner le Demi-Monde et la Gioconda ! Les tournées artistiques — à part les tournées étrangères qui peuvent être intéressantes pour des raisons faciles à comprendre — n'ont de raison d'être que si elles nous font entendre et voir des spectacles que l'on ne peut pas toujours mettre en scène dans les conditions normales du théâtre. Mais une vieille comédie du vieux Dumas fils, ou une comédie très nouvelle qui ne peut ni ne doit présenter aucune difficulté d'exécution à aucun comédien ou comédienne d'une certaine force, pourquoi ? Est-ce que dans la dernière moitié de ce siècle, sur des scènes italiennes, nous n'avons jamais eu des interprétations exquises de cette pièce? Fallait-il donc attendre pour en avoir une jusqu'à l'année 1899? Et puis, si le Demi-Monde peut ne paraître qu'un prétexte pour varier un peu le répertoire de la tournée, la Gioconda est-elle donc une œuvre d'art qui a besoin d'être promenée et affichée comme un Verbe par une Compagnie spéciale ?
« Voilà pour le répertoire. Pour ce qui regarde les interprètes, avec tout le profond respect que je dois à l'art d'Eléonora Duse et d'Ermete Zacconi, l'idée de cette tournée me semble plus étrange encore. Tous deux — je ne discute pas ici s'ils le méritent plus ou moins — occupent