‹ Le th©©Øtre en ItalieChapitre 29 sur 46 · LA GIOCONDA · texte numérisé non relu

LA GIOCONDA

Hors d'elle-même, la Gioconda ne songe plus qu'à la destruction. Elle fut sa force, sa jeunesse, son génie. Cette statue, elle lui appartient ; il l'a faite avec sa vie, à elle. Tout est fini, et elle s'élance pour la briser.

L'on ne saurait nier ici l'originalité de la scène. Silvia pousse un cri, et veut empêcher l'œuvre fatale. Elle disparaît à son tour derrière le rideau qui cache la statue en criant : « J'ai menti ! » Mais un bruit terrible se fait entendre, suivi d'un cri strident. La Gioconda s'enfuit épouvantée, et la sœur et le mari apparaissent pour recevoir dans leurs bras Silvia dont les deux mains ont été écrasées en voulant retenir la statue qui est sauve.

Pour la première fois — je parle de la représentation à laquelle j'ai assisté à Milan — le public demande l'auteur, car M. d'Annunzio voyage avec la troupe et revient saluer aux fins d'acte. D'Annunzio paraît alors, fort correct, en habit noir et en cravate blanche, la boutonnière ornée d'une Heur blanche. Détail particulier : il est seul, sans ses interprètes. Il est rappelé plusieurs fois.

D'un aveu presque unanime, le dernier et quatrième acte est inutile et fait hors-d'œuvre. L'auteur nous répondra sans doute qu'après nous avoir symbolisé la Deauté et la Honte il veut nous symboliser la Douleur et la Résignais

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tion. Mais comme nous ne reverrons plus ni le mari, ni la Gioconda, l'impression seule de cette femme sans mains nous sera pénible, et nous aimerions mieux nous en passer.

Nous sommes dans une maison au bord de la mer. à l'embouchure de l'Arno ; Ton aperçoit au loin des montagnes de Carrare. Silvia. qui vit là dans une profonde retraite, habillée d'une espèce de péplum qui lui cache les bras et laisse deviner l'absence des mains, a apporté avec elle quelques bibelots de son ancienne demeure, comme la Donna dal mazzolino, la figure bien connue d'Andréa del Yerrocchio. Là encore se trouve une vieille épinette du temps d'Elisa Baciocchi. duchesse de Lucques. Nous sommes par une belle après-midi de septembre.

Pour faire un contraste avec cette force humiliée et tronquée — pour parler le langage de l'auteur, — de cette noblesse avilie, de cette harmonie rompue, apparaît la Sirénetta, une petite mendiante un peu folle, inconsciente, le tablier rempli d'algues, de coquillages, d'étoiles marines.

Que vient faire ici la Sirénetta?

Au point de vue dramatique, j'aime mieux vous dire de suite qu'elle ne vient rien faire dans l'action. Et. du reste, il n'y a plus d'action. Au point de vue symbolique ou poétique, je crois que l'auteur a voulu nous montrer qu'à

LA GIOCONLIA ^iu

côté de la Douleur il y a l'Insouciance qui chante la vie et le soleil. La Sirenetta chante en vers de vieilles légendes, et charme la mélancolie de Silvia. Dans un court dialogue entre la sœur de Silvia et le vieux maître, nous apprenons que Lucio travaille dans son atelier avec une terrible furie, que la statue est toujours là. sans bras, car il n'a voulu ni la finir, ni la restaurer, et que la Gioconda se tient silencieuse auprès de lui : et la « tragédie » se termine par l'arrivée de l'enfant de Silvia. la petite Beata, qui porte des fleurs à sa mère et qui s'étonne que celle-ci ne puisse pas les prendre.

L'auteur, les interprètes, sont rappelés plutôt par courtoisie, au milieu d'un malaise général, et je m'aperçois à la sortie, par les propos qui s'échangent entre gens d'apparence cultivée cependant, que ce manque total d'action pour finir a laissé je ne sais quoi d'incompris dans les esprits des spectateurs.

— Mais le mari? interrogent les uns.

— IL est retourné avec la Gioconda. répondent les autres.

Comme conclusion, c'est tout ce qu'il y a de plus logique. Mais cette absence complète de pitié ou de sens moral chez Lucio finit par agacer les gens bien équilibrés qui sont alors tentés d'envoyer l'art et les artistes à tous les diables.

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