JUGEMENTS SUR LA GIOCONDA
Poupée, Gioconda, Fédora, la Femme de Claude, la Seconde Femme, et deux drames de Shakespeare.
Bonne chance donc, et hon succès !
ERMETE NOVELL
Prédictions faites en Espagne au sujet de cet artiste. — Un Juif errant de l'art. — Chasses-croisés. — Un enfant de la balle. — Son père comte et souffleur. — Sa naissance accidentelle à Lucques. — Garçon de café et comédien. — Ses débuts. — Novelli chef de troupe. — Ses voyages en Amérique, en Espagne, au Portugal, en Egypte. — Comment il aborda le répertoire classique. — Nerone, la Morte civile. — La critique. — Un souvenir de M. Parmenio Bettoii. — La littérature es"ti(jue. — Insuffisance du répertoire purement italien.
Il y a deux ans. à pareille époque, me trouvant en Espagne et m'occupant du théâtre étranger en ce pays j'écrivais : « Dans le domaine de la comédie italienne, c'est l'intelligent artiste Ermete Novelli qui tient la corde, et son succès nous semble fort mérité. Il est même bien regrettable que de semblables comédiens ne soient pas connus en France ! Mais que voulez-vous ? Nous avons mis quinze ans à découvrir la Duse. et il n'était plus une capitale du monde qui ne la connût lorsqu'elle se décida à venir à Paris. Il en sera peut-être de môme de Novelli '. »
1 Le Théâtre ru Espagne, p. 298.
Je ne croyais pas si bien dire. Novelli. comme son illustre ancêtre César, est venu, a vu. a vaincu.
Dans de telles conditions, une présentation devient presque inutile. Et cependant, pour l'amour de la vérité, je dois un aveu. Depuis près d'un an que je rassemble ces notes pour le Théâtre en Italie, il m'a été impossible de rencontrer Novelli sur mon chemin. Si je n'avais suivi assidûment ses représentations en Espagne. ce n'est certes pas mon voyage en Italie qui me l'aurait fait connaître. Novelli comme la Duse sont des artistes qui sont beaucoup plus souvent hors d'Italie qu'en Italie. Ainsi j'arrivais à Gênes lorsqu'il se trouvait à Paris (seconde fois). Je pars pour Milan, centre artistique par excellence, et j'apprends qu'après avoir traversé Rome rapidement, Novelli fait les délices de la Cour khédiviale au Caire ! En ce moment il est bien de retour en Italie, mais comme voici les chaleurs qui arrivent, il fuit les grandes villes où ce n'est pas la saison, et visite, pour utiliser sa troupe, les villes de second ou de troisième ordre. Aujourd'hui même il est à Parme, depuis quelques jours. C'est un jeu de cache-cache entre lui et moi.
Néanmoins, comme un travail sur le théAtre en Italie serait forcément incomplet sans la figure de Novelli, j'aurai bien garde de l'omettre dans cette collection dramatique. Faisant appel
Ermete Novelli.
Photographie Sciulto Uùucs
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à mes souvenirs d'Espagne, d'une part, où j'eus tout le temps de l'entendre, dans Magda, Michel Perrin. la Morte civile, le Petit Haydn, ses monologues, etc.. et résumant ici d'autre part tout ce que l'on raconte ou Ton écrit à son sujet en Italie et même en France, je tâcherai de vous dire quel est cet Ermete Novelli à qui vous avez fait, et avec justice, un si brillant accueil à la Renaissance, et dont il garde avec tant de reconnaissance le souvenir.
Comme la Duse. comme Zacconi. Ermete Novelli est un figlio d'arte, un enfant de la balle. Son père Alexandre, qui avait le titre de comte, et qui mourut l'an dernier à Florence, était né à Bertinoro, en Romagne. Tout jeune encore — c'est toujours du père dont nous parlons — il s'enfuit de sa famille qui voulait en faire un un homme d'Eglise; il se maria, et pour gagner honorablement sa vie se fit souffleur dans une Compagnie dramatique.
Un jour, pendant un voyage en diligence, entre Pistoia et Pise, sa jeune femme fut prise des douleurs de l'enfantement, et contrainte de s'arrêter en chemin. Et voilà comme Ermete Novelli naquit à Lucques. le 'j mai L851. Son enfance, nous dit son fils '. ne fut pas précisé-
1 Ermete Vovelli, Album
p. i et b.
ment remplie de joie et d'allégresse. La mère mourut peu de temps après lui avoir donné le jour.
Le pauvre souffleur passait presque tout son temps au théâtre, et ne pouvait guère s'occuper de l'enfant. Celui-ci poussait comme il pouvait, pâle, maigre, long, pas beau. Un jour il s'échappa pour aller chez un montreur de fantoches. Lorsque son père le retrouva, il n'avait pas mangé depuis trente heures, mais n'y pensait guère en faisant marcher les pantins. Toutes les fois qu'il lui donnait quinze sous pour son dîner, l'enfant en mettait douze de côté pour acheter une nouvelle marionnette. Puis, quand par suite des guerres les théâtres venaient à fermer, lorsque le souffleur n'avait plus personne à souffler, Ermete se faisait garçon de café, et nourrissait le père.
Comédien, dès qu'il eut l'âge de monter sur la scène, il fit ses premières armes dans des troupes secondaires, passa ensuite dans d'autres un peu mieux cotées, se trouva en contact avec Virginia Marini, ltalia Yitaliani, Claudio et Teresina Leigheb, Enrico Reinach, et ût partie de la grande Compagnie qui, dans la pensée de ses fondateurs, aurait dû rester fixée au Théâtre national de Rome, idée qu'il reprend actuellement pour son compte, en voulant fonder, à
ERMETE NOVELLI 277
Home aussi, la Maison de Goldoni, ainsi que nous le verrons un peu plus loin.
Devenu libre. Novelli se mit à la tète d'une Compagnie exclusivement comique , avec le concours de Lina Marazzi. sa femme et sa première actrice : puis il s'associa avec Leigheb que nous connaissons déjà, et enfin substitua à sa femme une autre première aclrice, Mm0 Olga Giannini. C'est alors que commencèrent les grands voyages en Amérique, en Espagne, au Portugal, en France et en Egypte, soulevant partout la plus vive admiration. Une transformation aussi s'était opérée dans son genre de talent.
« Ermete Novelli, écrivais-je à la suite de représentations auxquelles j'avais assisté à Barcelone et à Valence, est avant tout un artiste de composition, et je veux dire par ce mot un de ces artistes dont Paulin Ménier, dans le drame. Bouffé dans la comédie bourgeoise, Brasseur père dans le genre caricatural, nous ont laissé les traditions. C'est une nature artistique par excellence, tour à tour dramatique ou comique à volonté, mais entrant toujours de pied en cap dans la peau de son personnage. Autanl de créations, autant de types absolument distincts. »
M. Parmenio Betloli. dans un article très
documenté sur ErmeteNovelli '. nous a expliqué comment s'est opérée cette transformation. Dès le début, nous dit-il. Novelli ne s'était fait connaître que par des rôles comiques ridicules, grotesques, avec des pochades traduites du français : Trois femmes pour un mari, la Famille Pont- Biquel, toutes les pièces à charge faisaient partie de son répertoire. Mais lui, dans sa conscience d'artiste, se sentant capable de beaucoup plus, voulut aborder le drame, et s'attaqua au Nerone de Pietro Cossa, et à la Morte civile de Paolo Giacometti. La tentative était audacieuse, et le public, pour si intelligent qu'il soit, ne consent guère à ce que celui qui le faisait rire hier l'émeuve ou l'épouvante aujourd'hui. C'est ce qui arriva tout d'abord : sous les traits du tyran de Rome l'on ne voulait voir que l'Alcade des Premières armes de Richelieu, et sous la barbe hirsute du galérien échappé du bagne l'on devinait la face bouffonne de Pinteau du Député de Bombignac. La critique fut féroce, et on fit presque un crime à Novelli d'oser toucher à la Morte civile après les triomphes de Salvini.
« Je me rappelle toujours qu'un soir, nous dit M. Parmenio Bettoli, après une représentation de ce drame et pendant l'enlr'acte qui précédait
* Emporium, mai 1899, Institut italien d'arts graphiques, Bergame.
Ermete Novelli dans le monologue la Macchina per volpre.
Mi. mu ïambo.
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le vaudeville final. Novejli monta dans ma loge, encore tout maquillé, habillé en Gorrado. tel qu'il était enfin, pour se défendre les larmes aux yeux contre ces attaques sans pitié. — Il faut donc alors, me disait-il. que je sois condamné aux pochades forcées à perpétuité ? Est-ce que Paolo Giacometti, en créant le personnage de son protagoniste. Ta forcément voulu colossal et gigantesque, tel que nous le donne Salvini ? Et si celui-ci est inimitable dans l'interprétation de ce personnage, cela veut-il dire que la Morte civile est une pièce interdite à tout autre ? »
Novelli répondit à ces attaques en montant tour à tour : le brame nouveau, de Tamaio y Bans (Estebanez : Louis XI, de Casimir Delavigne:/? Pain d' autrui, de Tourguenefl' ; Hamlet, Othello, el ce Marchandde Venise dans lequel à Paris même il fut proclamé sans pareil.
La critique était déconfite, et comme il fallait bien lui reprocher encore quelque chose, on lui fit un crime de ne jouer que des pièces « exotiques », c'est-à-dire non italiennes. Je me suis déjà expliqué là-dessus et j'y reviendrai bien volontiers toutes les fois que des artistes de valeur, comme Novelli. seront mis en cause. Où voulez-vous que ceux-ci aillent chercher leurs pièces ? Nous venons de voir que dans Nerone et dans la Morte civile on lui en voulait de ne
pas égaler certains de ses devanciers. Alors indiquez-lui un répertoire. Depuis un an que je fréquente les salles de spectacles italiennes, je n'y vois que des chutes toutes les fois qu'on y donne une pièce du cru. et je vous fais grâce des théories impossibles de la nouvelle école dont le public ne se soucie guère.
Nous avons un proverbe populaire qui dit que « sans lapin il est bien difficile de faire une gibelotte ». Sans répertoire moderne italien — je ne nie pas les rares exceptions, bien entendu. — il est bien difficile à Novelli de ne pas faire de fréquents emprunts aux littérateurs d'à côté.
NOVELLI A PARIS
[ovelli au physique. — Ses qualités mimiques. — La souplesse de son talent. — Directeur et metteur en scène. - Ses hésitations pour venir à Paris. — Représentations à la Renaissance. — Opinion de Francisque Sarcey et d'Henry Fouquier. — Jalousie de Th. Barrière. — Le Père Lebônnard. — Ce qu'en dit M. Jean Aicard. — M|,,C Giannini. — Michel Perrin. — Bouffé et Novelli. — Novelli dans le répertoire de Shakespeare. — Schylock ou le Marchand de l enise. — officier de l'Instruction publique. — Accueil des - parisiens. — Les adieux.
ErmeteNovelli n'a pas seulement l'intelligence
scénique au plus haut degré, il a pour lui le physique qui convient au théâtre : il est grand, élancé, de belle prestance, ni trop gros, ni trop maigre ; il n'est pas joli, loin de là : son nez est fort, sa bouche est grande. Mais son visage est ouvert, sympathique ; la mobilité surprenante de ses traits en fait un mime de premier ordre avant d'en faire un comédien, et c'est bien le trait distinctif de l'école de comédie italienne que nous avons été à même de constater. Ses yeux sont vifs, animés. Mais ce qui est tout à fait digne de remarque. <d que nous ne sommes guère
habitués à trouver chez nos artistes français qui se consacrent uniquement à un -genre, à un emploi. , c'est qu'il sait, à volonté, être grotesque, comique, sentimental, passionné et tragique, de telle sorte que celui qui fut tout ;i l'heure le farouche Othello viendra vous faire rire jusqu'aux larmes en imitant dans son Condensiamo, et avec une scrupuleuse exactitude, le jeu. la voix, les attitudes d'Ernesto Rossi, Tommaso Salvini, Flavio Andô. Edoardo Ferravilla et même d'Eleonora Duse.
Ernesto Rossi. nous affirme M. Parmenio Bettoli1. avait l'habitude de dire qu'il considérait Ermete Novelli comme le meilleur, le plus complet des artistes dramatiques italiens militants. Dans Novelli, outre l'acteur parfait, il y a encore le directeur sagace et expert, consciencieux, large, désertant toute espèce de mesquinerie. Animé du feu sacré, d'une activité infatigable, il ne joue pas seulement tous les soirs, mais il assiste aux répétitions ; il est un professeur habile, un metteur en scène intelligent. C'est le seul chef de troupe comique en Italie qui ait donné des représentations sans souffleur (!) , chose véritablement prodigieuse ici. où, vu la variété du répertoire, le souffleur a l'habitude
1 Emporium, vol. IX. n° 53, p. 353.
. rôle d'Othello.
Photographie Sciulto, Cônes.
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souvent de lire tout haut toute la pièce, ce qui est d'un effet déplorable pour les premiers rangs des fauteuils.
Acclamé en Amérique, en Espagne, au Portugal. Xovelli avait depuis longtemps grande envie de venir à Paris... et n'osait pas. Bien plus, il ne connaissait même pas la capitale de la France. Le bon accueil fait à sa camarade EleonoraDuse l'encouragea. Se trouvant à Lisbonne. il laissa sa troupe quelques jours, alla faire un voyage d'exploration, s'entendit avec Sarah Bernhardt pour la location de la Renaissance, et retourna au Portugal. Ainsi furent jetées les bases d'une première série de représentations. On sait de quelle façon celles-ci réussirent. Mais elles avaient été jugées, d'un avis unanime, de trop courte durée. C'est alors que Sarah Bernhardt qui. à son tour, entreprenait une tournée en Italie, en décembre 1898, proposa à Xovelli de lui céder de nouveau la Renaissance pendant ce temps.
Cette seconde apparition parmi nous fut considérée comme triomphale.
« Novelli. l'excellent artiste italien, écrivait Francisque Sarcey1, nous est revenu avec sa troupe. Il nous a donné pour entrée de jeu le
1 Feuilleton du ' Temjis, du 12 décembre 1898.
Pain d autrui, un drame en deux actes d'Ivan Tourgueneff, traduit ou plutôt adapté pour la scène italienne, et Jalousie petite comédie en un acte, de Théodore Barrière. Nous avons admiré encore cette fois, comme nous l'avions fait l'année dernière, ce prodigieux don de mimique qui fait de Novelli. dans un pays où tous les artistes sont nés mimes, un comédien hors ligne... Ce n'est pas seulement le masque qui chez Novelli est significatif; tout le corps parle, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il a. quand il joue le vieillard bafoué du Pain d' autrui, des attitudes humiliées et navrées qui sont admirables.
« Je crois bien qu'il préfère le drame ; je l'aime mieux dans le vaudeville. Sa figure a des expressions d'un comique irrésistible. La petite pièce de Barrière. Jalousie, n'est pas des meilleures. Elle m'a plus amusé, grâce à lui. en italien qu'en français. »
A rapprocher de cette appréciation celle d'Henry Fouquier 1 : « Le Pain d" autrui de Tourgueneff doit les trois quarts de l'effet produit sur le public au merveilleux talent qu'a montré M. Novelli : bien secondé par des acteurs qui sont, je le dis une fois pour toutes, pleins de naturel. M. Novelli a été de premier ordre dans
1 Figaro, 4 décembre 1898.
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ce rôle si varié où l'humilité, l'orgueil, la révolte, la soumission, la tendresse, se succèdent dans son âme, et se traduisent en ses jeux de physionomie. Cette exécution serrée, très habile en son apparente simplicité, offre un intérêt considérable à tous les amateurs de théâtre, et qui trouveront à la Renaissance matière à très curieuses comparaisons à faire entre nos artistes et M. Novelli. Un des grands mérites de celui-ci, je l'ai déjà noté, c'est la variété de son talent. Il en a donné une preuve de plus ce soir, en jouant, après la pièce de Tourgueneff, une légère comédie de Barrière, Jalousie, où il a montré un naturel et une belle humeur tout à fait charmantes. » Décidément — au risque de rééditer une vérité de M. de La Palisse — l'interprétation d'une pièce par un artiste hors ligne l'illumine d'un feu nouveau que l'auteur souvent même n'avait pas songé à y mettre, ou n'avait pu communiquer au public dune façon assez claire. Voyez cette Jalousie de Barrière : Francisque Sarcey. qui ne comprenait pas un mot d'italien, avouait avoir éprouvé plus de plaisir — grâce à Novelli — à l'entendre en italien qu'en français. Mais où le cas est encore bien plus sensible, c'est pour ce qui concerne Papa Lebonnard de Jean Aicard. pièce jouée une fois à Paris au Théâtre Libre, alors qu'elle était jouée en français, et ressus-
citée des morts grâce à Ermete Novell!, jouant la même pièce en italien devant des Français.
L'auteur s'en est expliqué d'ailleurs à M. Jules Huret \ Le Père Lebonnard, tel est son titre en français, fut reçu à l'unanimité à la Comédie- Française en 1886, puis répété deux ans plus tard pendant un long mois.
Finalement l'auteur, lassé par la mauvaise volonté et la « non-confiance » de M. Got (c'est toujours l'auteur qui parle) dut la retirer. Reçue d'emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre Libre, elle fut jouée une fois en 1880. Auguste Vitu enregistra son succès, mais ce fut tout. Achetée par un imprésario italien, elle devint l'œuvre de prédilections de Novelli. Il la trouve faite, dit-il. « pour sa peau, pour ses nerfs, son caractère et son cœur ».
Nous laisserons la parole à Jean Aicard : « Novelli a développé surtout dans le personnage la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse prêtes d'éclater. L'effort du personnage est constant. Les douces malices deviennent des ironies mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. Il a de vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est
1 Figaro, 8. juin 1898.
\ ! Giannini .
1 UotograpLic Sciutlo, Gênes.
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tout prêt, à tout moment, à prendre l'un d'eux au collet — son fils, son fils surtout ! Et. en effet. au troisième acte, au lieu de lâcher le mot en détournant ses regards de l'effet produit, il bondit au contraire sur Robert, et c'est en plein visage, en le tenant par les épaules, qu'il lui crie : « Assez, bâtard ! » Que vous dirai-je ? Depuis que je vais au théâtre, je n'ai rien vu de plus magistralement exécuté que Lebonnard par Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien entendu, mais de l'interprétation d'une œuvre, de la mise en vie d'un personnage. »
Puis. M. Jean Aicard rend hommage à l'ensemble de la troupe, tout à fait homogène, au premier rang de laquelle brille l'aimable Mme Giannini que j'ai applaudie tant de fois en Espagne.
Une des pièces dans lesquelles je fus à même d'apprécier l'immense talent de Novelli, fut ce Michel Perrin que j'avais pu voir encore joué par Bouffé alors que Montigny avait imaginé de donner des matinées de vieux répertoire au Gymnase. Bouffé m'avait causé une impression très vive dans ce rôle, malgré ses quatre-vingts ans, et son tremblement de mains perpétuel. Novelli m'y parut aussi parfait, aussi naturel.
M. Henry Fouquier, qui est de notre avis, a parfaitement établi cette comparaison ' : « La
1 Figaro, 19 juin 1898.
pièce, charmante, écrit-il après avoir vu Novelli dans ce rôle, m'était connue. Aussi le grand intérêt de la soirée a-t-il été pour moi la comparaison entre la manière de Bouffé et celle de M. Novelli qui est excessivement remarquable dans le personnage de Michel. Entre ces deux manières, il y a de frappantes analogies, mais aussi des nuances sensibles. Bouffé était un acteur qui arrivait à imposer un type par la perfection constante de détails accumulés, et qui créait l'émotion par l'insistance savante sur les effets. L'artiste qui. plus récemment, s'est le mieux rapproché de lui. me parait être Mrae Ghaumont. M. Novelli a également ce soin du détail. Mais il y ajoute une heureuse recherche du naturel, et il arrive, dans Michel, à donner une extraordinaire impression de simplicité et de bonhomie. En quoi il est de l'école de Bouffé — qu'il ne doit pas avoir connu. — et de certains de nos artistes d'autrefois, c'est par la recherche de la vérité typique du personnage représenté et la puissance de créer des types très divers. »
Les représentations du mois de juin 1898 avaient été forcément courtes ; celles de décembre durèrent tout le mois, et l'on put alors apprécier Novelli dans le répertoire de Shakespeare. « M. Novelli nous a donné Shijlock [ou le Marchand de Yenise), écrit M. Henry Fouquier. La
Ermete Novelli dans le rôle de Shylock. Photographie Sciutto, Gânes.
NOYELLI A l'ARl S 297
soirée a été délicieuse, et le succès très grand. M. NovelU a été absolument supérieur dans ce rôle de Shylock. où le comique et le tragique se confondent, où la passion la plus intense doit se montrer, mais en g ardant l'expression réaliste, où les sentiments arrivent au plus haut degré d'intensité, sans perdre la forme surhumaine do l'héroïsme... Je ne saurais dire à quel point il esl intéressant pour les amateurs de théâtre et poulies artistes de le voir dans ce personnage... J'ai trouvé à ce spectacle une des plus vives satisfactions que le théâtre m'ait données. »
Francisque Sarcey, sous la signature de Sganarelle. fait quelques restrictions pour l'interprétation d'Othello '. 11 a trouvé Novelli trop réaliste : « c'est un moricaud horriblement jaloux j>. Mais en revanche, il le trouve « admirable » dans Shylock : « Là encore, nous dit-il, cédant à son tempérament d'artiste, il fait de Shylock un juif sordide, oblique et rancunier, aux allures louches, au regard mauvais. Lorsque, assis par terre, il repasse son rasoir sur sa babouche, il est effrayant. »
Kfovelii voulut clore la série de ses représentions à la Renaissance par Papa Lebonnard, « celui de tous ses rôles qu'il nous a joués où
1 Le Temps, i'9 décembre 1898.
il est le plus parfait », de l'avis de Sarcey. Une avalanche de bouquets et de gerbes de fleurs s'abattit sur la scène au milieu d'ovations enthousiastes. Dans sa loge, une quarantaine de jeunes gens et de jeunes filles du Conservatoire étaient venus lui présenter des fleurs en témoignage de leur admiration. Novelli, tout ému, les embrassa en les remerciant et en leur recommandant d'aimer l'art pour l'art. Et parmi les personnes qui assistaient à cette manifestation se trouvait Mounet-Sully que Novelli avait chaleureusement applaudi à la matinée du dimanche précédent à la Comédie-Française, dans OEdipe- Hoi. Déjeuner chez Marguery offert au comédien italien par les premiers de nos artistes, palmes d'officier de l'Instruction publique remises par M. Jules Claretie au nom du Gouvernement français, rien ne manqua donc à la gloire du « grand Ermete » à qui le Directeur de la Comédie-Française écrivait : « Vous avez été un Hamlet admirable, admirable, admirable ! »
Amis et admirateurs se pressèrent encore à la gare de Lyon pour le saluer une dernière fois, et Novelli. visiblement ému, partit en déclarant qu'il n'oublierait jamais l'accueil qu'on lui a fait à Paris, ni surtout la sympathie dont il fut entouré par les plus grands artistes parisiens.