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L' « AMIGO DE TUTI », DE ». CARLO BERTOLAZZI

J'avais fort envie de connaître ce théâtre en dialecte, et j'avais été séduit par les beautés d'une affiche annonçant :

Vintequatr'ore à Turin,

Comédie en cinq actes, de G. Dellacorte.

Je supposai qu'il s'agissait de quelque revue, et je m'acheminai sans défiance vers le n° 24 de la via Pô où je trouvai un vieux théâtre — construit en 1793. incendié, puis refait en 1828 — avec trois galeries, doré du haut en bas et contenant 800 personnes. L'entrée en est bizarre. On passe sous une voûte, on traverse une cour, on trouve un vestibule primitif, puis une buvette. Les fauteuils d'orchestre sont en velours rouge, très confortables; au parterre, une foule bruyante et d'une tenue douteuse a apporté des bouteilles et des verres, trinque, boit, chante et crie quand le rideau n'est pas levé.

Dans l'orchestre, cinq musiciens.

Le spectacle commence, et dès les premières paroles j'ai compris la supercherie : les Vingtquatre heures à Turin de M. G. Dellacorte ne sont autres que la Cagnotte de Labiche maltraitée en dialecte piémontais. sans grâce, sans fantaisie, sans rien. Les acteurs ne savent pas un mot de leur rôle, la mise en scène est pitoyable, les comiques donnent envie de pleurer.

Or l'on m'apprend que ce que l'on est convenu actuellement d'appeler le Théâtre piémontais ne consiste guère que dans des démarquages de cette espèce. Quand le répertoire français n'est pas suffisant, on s'attaque au répertoire italien où l'on puise de même.

Pauvre Cagnotte! Pauvre Labiche ! Mais surtout pauvre, oh ! très pauvre théâtre piémontais ! Mais, à propos, Dellacorte, c'est la traduction littérale de Delacour, le collaborateur de Labiche. Franchement la contrefaçon ne pouvait pas aller plus loin !

Le lecteur aura pu voir par ce qui précède que, par suite du manque absolu de concentration théâtrale, les conditions dramatiques sont tout autres en Italie qu'autre part.

Pour les auteurs, d'abord, car ici le succès peut changer selon les villes, selon l'intelligence du public, selon sa bonne ou mauvaise humeur, et l'écrivain dramatique proclamé « génie » dans une capitale (Rome, Naples, Païenne, Florence, Bologne, Venise, Milan, Gènes, Turin, etc.) peut être regardé comme un maladroit dans une autre, et cela à quelques jours d'intervalle.

A Paris, à Londres, à Madrid, à Lisbonne, l'auteur qui remporte un triomphe est un triomphateur dans toute l'acception du mot. En Italie, pour être bien certain d'avoir fait une œuvre artistique, vitale, durable, il faut avoir suivi

une longue via crucis douloureuse, mais avec plus de stations encore que celle du Christ, selon l'heureux mot d'un critique italien. C'est ce qu'ont appris à leurs dépens, parmi les tout modernes, et Giacosa. et Rovetta, et Praga, et Lopez, et Bracco. et d'Annunzio, et Antona Traversi, et Novelli (l'auteur).

Un laisse z-passer permanent ne s'obtient qu'avec des travaux basés sur la moyenne du jugement du public ; encore bien que ces œuvres ne soient destinées qu'à un succès passager, mais certain.

Les autres pièces, qu'elles soient faites avec art ou avec conscience, subissent des oscillations qu'un écrivain comparait aux oscillations de la Rente pendant les crises politiques. Telle comédie applaudie ici peut être sifflée là. C'est ainsi que j'ai pu noter la défiance manifeste des Milanais pour toute œuvre nouvelle chez eux, mais qu'ils savent avoir été applaudie autre part. Si l'auteur réussit encore, il peut se vanter d'avoir vraiment gagné deux fois la bataille.

Tel public de bonne humeur peut se trouver en désaccord complet avec tel autre ennuyé par le temps qu'il fait ou par une lutte électorale toute locale. La morale courante d'une ville comme Milan ou Turin où les vues sont plus larges, les mœurs plus faciles, peut faire un

contraste absolu avec la fausse pruderie d'une ville de province. En France, le spectateur de la Roche-sur-Yon accepte sans discuter le jugement de la critique dramatique parisienne sur une œuvre nouvelle. En Italie, chaque ville veut juger pour son propre compte. Il y a des rivalités, des jalousies de clocher, de ville à ville. Il suffit que la pièce ait réussi bruyamment à côté pour qu'on veuille la faire tomber ici. Rouen, chez nous, eut cette spécialité au siècle dernier, et sifflait avec rage tout ce qui venait avec une réputation toute faite de Paris.

Pour les artistes, j'ai suffisamment démontré qu'ils sont voués à une vie errante perpétuelle, ne pouvant rester plus d'un mois en moyenne dans la même ville sans jamais posséder un chez soi, traînant leur existence de chambres meublées en hôtels et réciproquement. Et comme c'est un métier que l'on exerce généralement de père en fils, ces courses nomades expliquent • suffisamment pourquoi le comédien italien naît, débute, se marie et meurt où il se trouve; la mère de Novelli, prise des douleurs de l'enfantement, descend de diligence et accouche, en passant, à Lucques ; l'innombrable famille des Duse, bien qu'originaire de Chioggia, a des enfants un peu partout, et Gesare Rossi vient d'être enterré à Bari où il était venu pour don-

ner quelques représentations. Enfin, conséquence de cette existence vagabonde, les comédiens et comédiennes se marient entre eux. forment des familles à part, comme les gens de cirque, et Ton voit généralement figurer sur la même affiche trois, quatre ou cinq couples, les femmes portant leur nom de demoiselle accolé à celui de leur mari. Cela se passait-il autrement dans les troupes ambulantes du temps de Molière (moins les noms qui n'apparaissaient jamais sur les affiches) où, à côté du chef de la troupe, compagnon inséparable de Madeleine Béjart, l'on trouvait les deux frères, la fille de celle-ci, et des ménages comme ceux des légendaires Duparc et Debrie ?

Or maintenant, après avoir passé en revue auteurs, acteurs, théâtres de l'Espagne, du Portugal et de l'Italie, vous me demanderez sans doute de conclure

Je tâcherai de le faire en peu de mots, et avec toute sincérité :

Si je voulais bien m'amuser à une pièce fantaisiste, à une revue pleine d'esprit et de bonne humeur, ou assister à un beau drame de cape et d'épée dignement représenté et mis en scène, j'irais au Portugal.

Si je voulais rechercher la couleur pittoresque, assister à une de ces Zarzuelas fringantes et

captivantes comme une toile de Fortuny, accompagnées de rythmes curieux ou de danses troublantes ; si je voulais aussi me rendre compte de ce vieux théâtre qui fut l'inspirateur de notre Corneille et de tous les auteurs de son temps, j'irais en Espagne. Mais si je voulais enfin entendre des artistes d'essence particulière, de tempérament dramatique par excellence, d'inspiration géniale, des Duse, des Novelli, des Zacconi, principalement dans des traductions d'oeuvres françaises, allemandes, anglaises, norvégiennes ou russes, j'irais sans hésiter en Italie.

Milan, H juillet 1899.

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