MŒURS ET COUTUMES
Je voudrais donner maintenant quelques notions sur le genre de vie des Tibétains.
Habitations, — Les tentes des nomades sont de deux sortes : à une ou à deux colonnes. Les maisons des Tibétains sédentaires sont généralement en pierre, à plusieurs étages, quelquefois avec cour intérieure; le rez-de-chaussée est le plus souvent réservé aux animaux. Le toit est plat; l'escalier est en bois, très grossier et très incommode. Il n'y a pas de cheminée : le feu est allumé au milieu de la chambre, et la fumée s'échappe par les portes et par les fenêtres, ou par un trou pratiqué dans le toit. Le combustible employé est,
VU la rarelé du bois, la fiente des animaux que Ton recueille et que Ton fait sécher. On la classe d'après les espèces dont elle provient, selon la plus ^^rande quantité de chaleur et la plus petite quantité de fumée qu'elle peut donner. Les intérieurs tibétains sont, en général, mal tenus ; les ustensiles y sont pèle-mèle ; les sièges y sont à peu près inconnus, les Tibétains ayant l'habitude de s'asseoir par terre sur des peaux de bête.
Vêlements. — La principale pièce de l'habillement des hommes est une sorte de robe en peau de mouton dont la laine est en dedans. Celle des riches est doublée à l'extérieur de drap ou de soie, celle des autres est tannée au beurre et noire de crasse. En été, elle est remplacée par une robe de laine. La coiffure est un chapeau en feutre à larges bords retenu par un cordon noué sous le menton ; les chaussures sont des bottes en drap de diverses couleurs. Les femmes portent un gilet qui couvre la poitrine, une jupe de laine attachée aune ceinture et une camisole qui recouvre le gilet. La boîte à amulette, appelé gaoUy qui se porte suspendue au cou, est une partie essentielle du costume des deux sexes, qui se parent aussi de boucles d*oreilles et de bracelets ; les femmes ont des colliers de perles et ornent de perles leurs coiffures : les Tibétains ont la passion des ornements. Les femmes réunissent leurs cheveux en une tresse pendant derrière le
MŒURS. CARAGTERS 29
dos. L*usage des hommes était de laisser tomber les leurs sur leurs épaules, en les raccourcissant de temps à autre; mais l'habitude de les réunir en une ou plusieurs tresses s'introduit peu à peu,
La tenue des Tibétains laisse beaucoup à désirer ; ils sont malpropres sur leurs personnes et dans leurs maisons ; Ils ne se lavent presque jamais. On dit que c'est à cause du froid et surtout de la sécheresse de l'air. Il paraît cependant que* une fois par an, au mois d'octobre, à un jour réputé heureux, ils prennent un bain, non par amour pour la propreté, mais en vue d'obtenir une béné" diction. La superstition, qui fait en général tant de mal, a quelquefois l'avantage d'imposer ou de consacrer certaines pratiques hygiéniques.
Nourriture. — Le principal aliment des Tibé^ tains est le Tsam-pa. On appelle ainsi des grains d'orge pu de blé, mais surtout d'orge, grillés, puis réduits en une farine qu'on détrempe et qu'on pétrit dans du thé beurré et salé. Le repas peut se compléter avec de la viande qui est presque un mets de luxe. Cette viande, ordinairement du mouton, est crue. On la mange quelquefois saignantQ, mais le plus souvent aprèsj l'avoir fait sécher et l'avoir longtemps conservée dans cet état. On fait ainsi sécher des moutons entiers après les avoir vidés, et on les garde quelquefois un an çt plus. Outre le thé, les Tibétains ont une liqueur
îermentée faite avec de l'orge. Les bergers s'en préparent une semblable avec du lait aigri.
Moyens de locomotion ; voyages. — Les routes sont fort peu entretenues au Tibet; surtout elles présentent fréquemment des passages très difficiles dans les montagnes et traversent des fleuves et des torrents ; les chutes de neige viennent souvent accroître les obstacles. On ne fait pas grand usage • de voitures ; les voyages s'exécutent surtout à dos de cheval, d'âne et de mulet ; les moutons et les yaks portent les bagages. Quand la neige a rendu les chemins impraticables, on envoie des yaks en avant pour la piétiner et frayer un sentier. Les précipices et les fleuves se traversent au moyen soit de bacs, soit de ponts. Les ponts sont de plusieurs espèces ; il y en a en fer, en bois, en corde. Les premiers sont appuyés sur des chaînes tendues d'une rive à l'autre. Les ponts en bois consistent en de simples poutres qui s'appuient sur les deux bords dans le cas où ils sont assez rapprochés Tun de l'autre. Dans le cas contraire, une première série de poutres s'avance de chacun des bords audessus du fleuve ; une deuxième série, superposée à la premièi e, s'avance encore davantage au-dessus de l'abîme, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'écartement soit assez faible pour que l'on place les dern'èris poutres qui remplissent le vide. Il existe cependant, notamment aux environs de Tsiamdo,
des ponts en bois appuyés sur des piles en pierre grossièrement édifiées dans le lit du fleuve. Les ponts en corde sont formés d'une corde allaiit d'un bord à l'autre, avec une certaine inclinaison, fet d'une auge, suspendue à cette corde, dans laquelle se met le voyageur ; il se laisse glissçr par son propre poids le long de la corde, en s'aidant des mains pour atteindre la rive opposée. Ce système exige deux ponts, l'un pbur aller de la rive droite à la rive gauche, l'autre de la rive gauche à la rive droite. * ,
Il n'y a pas d'hôtels au Tibet. Le voyageur qui arrive dans une ville est obligé de trouv.er une ou deux chambres à louer, à moins qu'un ami ne lui offre l'hospitalité. Dans la campagne, on est reçu dans les maisons avec plus ou moins d'empressement et de générosité, selon la qualité que l'on a ou les relations qui peuvent exister entre le voyageur et l'habitant.
Mariage. — Le jeune homme qui recherche une jeune fille en parle aux parents. Si sa demande est agréée, on i\\e un jour où les deux familles, avec les amis de l'une et de l'autre, se réunissent chez le futur. Le mariage est accompli lorsque chacun des fiancés a répondu affirmativement à la demande du père de l'autre sur sa volonté de se inarier et qu'on lui a mis un morceau de beurre .sur le front; après quoi, on s'acquitte de quelques
devoirs religieux et on festoie pendant plusieurs jours.
Il n'y a là cependant qu'un commencement d'union si le mari a des frères , car tous deviendront aussi les maris de la même femme. Il en est ainsi au Tibet : des frères n'ont jamais qu'une seule épouse ; on prétend même que l'usage existe également pour des proches parents qui ne sont pas frères. On a proposé plusieurs explications pour cette coutume singulière a ppeléepo^y anrfrie * (pluralité des maris). La plus généralement admise est celle qui l'attribue au désir de ne pas morceler les héritages.
Il parait que la polyandrie n'empêche pas la polygamie ordinaire, et que les riches au Tibet se donnent le luxe d'avoir plusieurs femmes.
Condition des femmes, — Les femmes^ouîssent au Tibet d'une liberté qu'elles ne connaissent ni en Chine ni dans l'Inde. Elles vont et viennent sans entraves ; leur principale occupation, outre les soins du ménage, est de tisser la laine. Ce sont elles surtout qui fabriquent les pou-lou dont on fait un si grand usage au Tibet et dans les pays voisins. On assure que, par ordre supérieur, elles ne sortent pas sans se couvrir la figure (au moins
1. Nom propos épar George Bogie. Narratives of the mission of'G, Bogie etc, by Cléments R, Mqrkham^p. .i^2.
MŒURS. CAHACTiRE 43
à Lha-sa), d'un vernis destiné à empêcher la séduction que leurs charmes seraient capables d'exercer, mais que c'est là un impuissant palliatif et que les mœurs n'ont rien gagné à l'emploi de ce Substitut du voile tradilionneU
SépuUurey funérailles. — La sépulture ordinaire consiste à donner les corps morts en pâture aux chiens, aux animaux sauvages et surtout aux oiseaux de proie. Les cimetières sont des platesformes choisies ou préparées sur des lieux élevés de manière que l'on puisse y jeter facilement les corps ; et l'on y pratique même drs sentiers pour en faciliter laccès aux animaux. Quelquefois on porte les morts dans un lieu désert, de préférence sur le sommet de^uelque montagne. Il parait que souvent on coupe les corps en morceaux que Ton distribue aux chiens ; les restes du repas de ces animaux sont ensuite jetés dans le fleuve voi>in.
Ce mode d'ensevelissement, qui répugne si fort à nos mœurs, peut tenir en partie à la rareté du bois dans lep.iys ; mais il est en parfaite harmonie avec la croyance des Tibétains. Selon eux. le coips mort est un habit usé qu'on laisse pour en reprendre un neuf. Cet habit qu'on a quitté n'a plus aucune valeur, ne peut plus rendre aucun service, et ily a même du mérite à en faire profiter d'autres êtres. Ce genre de sépulture n'exclut pas d'ailleurs le respect pour les morts que l'on pleure, et dont op
porte le deuil en supprimant tel ou tel ornement dans la toilette, surtout dans celle des femmes, pendant un temps plus ou moins long, selon le degré de parenté.
Il y a une exception pour la sépulture des lamas et des personnages réputés saints; leur corps est brûlé solennellement, et leurs cendres recueillies sont, ou bien jetées dans Teau courante, ou façonnées en petites boules que Ton conserve comme un objet de respect et une sorte d'amulette.
Politesse tibétaine, — Les Tibétains sont liants et entrent facilement en relations. Nous citerons deux traits de leur politesse. On ne s'aborde pas, on ne fait pas une visite ou un envoi quelconque sans offrir un khata ou « écharpe de félicité, » petite pièce de soie de mince valeur. On peut y joindre un présent de plus grand prix ; l'offrande du khata, seul ou non, est de rigueur : on n'envoie pas une lettre sans l'accompagner d'un khata. Aussi a-t-on toujours sur soi une petite provision de cette sorte de mouchoir. L'autre particularité à citer est 1© mode de salutation ; en même temps qu'on ôte son chapeau, on tire la langue et on se gratte l'oreille.
Divertissements, danse. — Les Tibétains sont
remplis d'entrain et de gaieté; ils aiment le bruit
.et le mouvement. La danse surtout est un de leurs
gprands divertissements ; il n'y a point de fête sans
danse. Leurs danses sont des rondes menées par les hommes et par les femmes qui se répondent sans se mêler. Le mélange des hommes et des femmes dans la danse est considéré comme tout ce qu'il y a de plus inconvenant et absolument interdit. On chante tout en dansant ; un petit groupe placé au milieu de la ronde donne le ton à l'ensemble. Les danses sont ordinairement suivies d'une comédie plus ou moins improvisée entre deux personnages qui amusent l'assistance par leurs lazzis et leurs gambades.
En général, ces divertissements ont lieu'la nuit; ils sont les accompagnements obligés des fêles de famille et des fêtés publiques. Ces fêtes sont assez multipliées, nous citerons seulement celles du nouvel an qui tombent en février et durent plusieurs jours.
Musique, — Les Tibétains ont beaucoup de goût pour la musique. Il paraît qu'ils ont la voix juste, forte et pleine. Leurs chants religieux sont d'un grand effet; et leurs chants profanes, pour ne rien dire des chants lascifs qu'ils se permettent quelquefois, ne sont pas sans charme. Ils se servent de plusieurs instruments de musique fabriqués par eux; tels sont la conque marine, diverses trompettes en cuivre, en corne, en os, cette dernière espèce faite avec un fémur humain ; des flûtes en bambou, des i^^JÊ^ff^fnif^ ^.^AH^j^^^^^^' ^^^
GoMulofttie United States ofAnmità
cymbales. Toutefois, ces instruments sont spécialement à l'usage des moines. Les particuliers se servent surtout d'une espèce de guitare à deux cordes qu'ils font vibrer avec une dent de daim et dont ils jouent avec assez d'habileté.