‹ Le Tibet, le pays, le peuple la religionChapitre 16 sur 30 · CROYANCES · texte numérisé non relu

CROYANCES

Bouddhas et BodhisaUvas. — Le suprême objet d'adoration des bouddhistes, c'est le Bouddha. Mais Çâkya-mouni, qui est le vrai Bouddha, n'est pas le seul. On lui a donné une infinité de prédécesseurs échelonnés dans les siècles passés et une inOnité de successeurs échelonnés dans les siècles futurs.

Ces successeurs éventuels/ qui portent le nom de Bodhisattvas sont honorés, dès à présent (au moins quelques-uns), comme les bouddhas de l'avenir. On se tourne vers eux comme vers le soleil levant, tandis que les bouddhas passés sont non pas oubliés, mais laissés quelque peu dans Tombre.

Le Bodhisaitva qui doit revêtir le premier la dignité de Bouddha est Maitreya. Il est naturellement fort vénéré; mais d'autres le sont encore plus que lui. Ce sont, en particulier, Avalokiteçvara et Mandjouçrî ; Avalokiteçvara, appelé en tibétain Tchanrezi, est le patron du Tibet : c'est un disciple de Çàkya-mouni dont l'existence est fort douteuse, mais auquel, à défaut d'histoire véritable, on a forgé une histoire légendaire très fournie. Mandjouçrî {tih. Djam-pal) * représente la sagesse et la douceur persuasive. En prétendant que Thon-mi-Sambhota, le premier tibétain qui alla dans Tlnde chercher les livres bouddhiques, était une incarnation de ce Bodhisattva, les Tibétains montrent bien qu'ils lui attribuent un rôle important dans l'histoire de leur conversion au bouddhisme. Toutefois, sa légende n'est pas aussi riche que celle d' Avalokiteçvara, et il reste au second rang.

Adi-bovddha. — Pour remédier à l'inconvénient de la multitude des bouddhas, on a imaginé un bouddha primordial (ce que signifie le sanskrit Adi-bouddha) dont tous les autres ne sont

{. Toas les noms religieux du bouddhisme ayant une forme sanscrite originale et une forme tibétaine qui en est la traduction, nous donnons tantôt Tune, tantôt Tautre, quelquefois les deux. Les abréviations sk, et tib. indiquent reâpectivemeut la forme sanscrite et la forme tibétaine. -

qu'une émanation ou une manifestation. Cet Adibouddha, les Tibétains l'honorent sous le nom de Vadjradhara (sk, porte-sceptre) qui est comme le maître suprême de toutes choses, surtout le chef des bons génies : on lui donne aussi le nom de Vadjrasattva, dont on fait d'ailleurs une personnalité distincte. La conception de l'Adi-bouddha est une tentative monothéiste propre au bouddhisme tibétain où népalais.

Dhyâni-hovMhas ; Amitâbha, — Parmi les nombreux bouddhas dont l'existence est admise, il en est cinq auxquels on accorde une attention particulière. Ce sont ; le bouddha historique, Çâkyamouni, ses quatre prédécesseurs et son prochain successeur Maitreya. Mais celui-ci n'est pas eùcore apparu, et les quatre autres sont tombés dans le sombre et mystérieux abîme du Nirvana. On a donc imaginé cinq bouddhas qui en sont comme le reflet et avec lesquels on peut entrer en relation par la méditation profonde appelée Lhyâna (sk.). De là, le nom de Dhyâni-bouddhas (bouddhas de la contemplation), qui leur a été donné par opposition aux « bouddhas humains » (sk. Manoitchi^ hovddhas) dont ils sont l'image.

Ces Dhyâni-bouddhas ont chacun leur nom : celui d'entre eux qui correspond à Çâkya-mouni s'appelle Amitâbha (tih. Od-pag-med., édat sans mesure) et aussi Amitâyouch (tib. Tsé-dpag-med, durée de

vie illimitée). Le culte d*Amitâbha a eu un immense succès au Tibet, et au dehors. Ce Dhyâni-bouddha habite la région occidentale; sa résidence Soukhavatî est un lieu de délices où les bons ont 1 espoir de parvenir. Il a presque effacé son Manouchî-bouddha ; car le paradis d'Amitâbha est bien plus séduisant que le Nirvana de Çâkyamouni.

Amilâbha est représenté assis, les jambes croî-

Amitabha, d'après D. Wright {History of Népal).

sées, les pieds joints, les mains réunies sur les

► pieds, tenant le vase à aumônes, les chairs peintes en rose ou en rouge ; il a au pied de son trône l'oiseau sacré appelé en sanscrit Hansa (l'oie ou le cygne).

Dhyâni'bodhisattvaSy Padmapâni. — Chaque Dhyâni-bouddha forme une famille ; il a une épouse {sk. Tara, étoile) et un fils. Ce fils est un « Bodhisattva de la contemplation » (sk. Dhyânibodhisatlva), et répond à un « Bodhisattva humain » comme le Dhyâni Bouddha répond à un Manouchi-bouddha. De même qu'il y a cinq Dhyâni-bouddhas, il y a cinq Dhyâni-bodhisattvas. Nous ne les énumérerons pas tous ; nous ne parlerons que de celui qui éfet le fils d'Ami tâbha et de sa Tara, Pândarâ.

Il s'appelle Padmapâni [sk. qui a un lotus à la main) ; il est ordinairement représenté debout comme les autres Dhyâni-bodhisattvas, entouré d'une auréole, tenant dans chaque main la fleur dont il a emprunté le nom. Ses chairs (visage, buste, bras, pieds) sont peintes en rouge ou en rose comme celles de son père Âmitâbha et de sa mère Pândarâ.

Ce qui fait la haute importance de Padmapâni, c'est qu'il est le reflet d'Avalokiteçvara, le bodhisattva réputé le patron du Tibet. ^ Padmapâni est à Avalokiteçvara ce que Amitâbha est à Çâkyamouni ; mais la confusion est plus grande

entre Padmapâni et Avalokileçvara qu'entre Amilâbhaet Çâkya-mouni.

On raconte que Avalokileçvara - Padmapâni , plongé dans les délices de Soukhavati, fut tellement ému des souffrances des dajsanés qu'il résolut de les faire cesser par la force de sa méditation compatissante, demandant que sa tète se brisât en mille morceaux s'il ne réussissait pas. Quand il vint pour constater l'effet de sa méditation, l'enfer était déjà rempli de nouveaux damnés. A ce spectacle, sa tète se brisa en mille morceaux. Amitâbha accourant, rassembla ces débris dont il ût dix têtes et lui donna Tassiirance que son vœu le plus cher serait un jour exaucé. Avalokiteçvara ne cesse de poursuivre ce but glorieux. Sa mésaventure de l'enfer lui a valu d'èlre représenté quelquefois avec onze têtes.

Bons et mauvais gmies, — Au-dessous ou à côté des bouddhas et des bodhisattvas (qui sont des hommes) il y a des génies en très grand nombre, les uns bons, les autres mauvais. Lha est, en tibétain, le nom générique des génies bienfaisants ; les malfaisants s'appellent Lha-ma-yin, Mais les uns et les autres forment des familles, portent des dénominations spéciales. Ainsi, parmi les bons génies, on cite les De-tchog (excellents), les Drag-ched /cruels), ceux-ci voués à l'extermination des mauvais génies ; les génies du feu et leur roi; un col-

lège de cinq rois, parmi lesquels le protecteur des monastères; surtout Vadjrapâni {iih. Tchak-dor, « la foudre à la main ») qui n'est autre que Tlndra indien.

Vadjrapâni, d'après E. Schiagintweit.

Parmi les bons génies, il y a des femelles, les Herouka, les Dakini qui se promènent dans l'air.

Lha-mo (Hb. la déesse) est une des grandes divinités femelles : on raconte que, mariée à un mauvais génie, roi de Ceylan, elle tua son fils plutôt que d'en laisser faire un destructeur de la religion, puis, échappant aux poursuites de son mari, vint se réfugier sur une montagne de TAsie centrale.

Parmi les mauvais génies, nous citerons les Doicd'pOy ou séducteurs qui entraînent au mal ; les génies qui avancent la mort ou empêchent la renaissance. Chaque génie, bon ou mauvais, s'applique incessamment à faire soit le bien, soit le mal que comporte sa nature.

Du reste, les Tibétains mettent des génies partout chaque localité a le sien. Non contents de cette multiplicité, ils ont divinisé certains symboles. Ainsi il y a sept attributs du roi universel assimilé au Bouddha ; parmi eux un cheval et une gemme. Ce cheval est devenu pour les Tibétains un emblème « de la vie, du corps et de la force i». Ils l'appellent Loung-ta (cheval aérien), et le représentent lancé au galop ayant la gemme sur le dos.

Transmigration. Tous les êtres animés sont rangés par les Tibétains en six classes : bons génies, — hommes, — mauvais génies, — animaux, — revenants, — damnés. On est appelé à passer dans une de ces six classes, selon ses mérites ou ses démérites, par lé mouvement incessant de la transmigration des âmes, qui est le dogme fonda-

mental des Tibétains comme des Hindous. Du rang des dieux on peut descendre à celui des damnés, et s'élever du rang des damnés à celui des dieux : mais ordinairement cela ne se fait pas sans transition. Ce qui est admis comme certain, c'est que, après la mort, on renaît toujours dans une des six classes d'êtres, à moins que la transmigration ne soit arrêtée : ce qui est le privilège acquis déjà par les bouddhas, assuré aux bodhisattvas dans l'avenir. Le commun des mortels a une ambition plus modeste.

Visée de la pieté tibétaine, — Que se propose donc un Tibétain? Deux choses principales : 1° gagner la faveur des bons génies et se soustraire à l'action des mauvais; 2" obtenir une heureuse transmigration. — Pour atteindre ce but, il existe deux espèces de moyens : 1® une vie vertueuse, (c'est celui dont on se préoccupe le moins); 2® une série de pratiques, de cérémonies, d'actes matériels déterminés. Quelques-uns de ces actes méritoires ne peuvent être accomplis que par des prêtres; mais il en est qui sont à la portée des laïques. C'est de ceux-là que nous allons parler.

§ 3. — Pratiques.

Dhâranis. — Le préservatif le plus puissant contre les influences mauvaises et le moyen le plus efficace d'obtenir le succès est la récitation des Dhâranis, sorte de formules magiques, d'invocations, presque toutes en sanscrit, par conséquent inintelligibles pour les Tibétains, généralement inintelligibles même pour ceux qui savent le sanscrit. Ces dhâranis sont très nombreuses et très variées, chacune d'elles s'adap'ant à tel ou tel cas particulier. C'est le privilège des prêtres de les connaître et de savoir les employer à propos. Mais il en est de particulièrement importantes, dont l'effet s'applique à toutes choses. La plus efficace comme la plus usitée est la célèbre invocation :

Ont î Hanf. Padmc. Hoamt

Les six syllabes, — Cetie formule, inventée, dit-on, ou apportée au Tibet par Avalokiteçvara, est formée de quatre mots sanscrits dont le sens littéral est : « le joyau dans le lotus. Amen ! » Mais quel en est le sens profond ? On n'a jamais pu le dire. Si on le disait d'ailleurs, la formule

perdrait presque tout son prix; il vaut donc mieux que ce sens, s'il existe, reste caché.

Comme la formule, bien que sanscrite, se divise, selon l'usage tibétain, en six syllabes Cm-ma-nipad-me-hoiim (ce qui lui a fait donner le nom de formule des six syllabes) on dit que c'est une bénédiction pour les six classes d'êtres; d'après une autre explication ce serait un vœu pour l'acquisition de six vertus ou perfections appelées en sanscrit pâramitâ. Le plus probable est que « le joyau dans le lotus » n'est autre que Avalokiteçvara et que la fameuse formule est une invocation du nom de ce Bodhisattva. On lui associe quelquefois l'invocation : Om! Vadjrapâni, houm .' ( î Vadjrapâni. Amen!) Om/ niant padme houm! doit être Téquivalent de : « Avalokiteçvara! Amen! »

Moulins à prière, — Cette formule des six syllabes procurant toute espèce de félicités, on la répète sans cesse, on la chante souvent, on l'écrit partout. Pour mieux la répéter, on a imaginé de l'inscrire plusieurs fois sur des bandes que l'on enroule autour d'un cylindre disposé de manière à pouvoir tourner autour de son axe ; on l'écrit aussi sur de grands cylindres que l'on fait tourner au moyen d'une manivelle, ou sur d'autres que l'on place au-dessus d'une eau courante qui les met constamment en mouvement. Chaque tour du cylindre équivaut à une répétition de la formule multipliée

par le nombre de fois qu'elle est écrite sur l'appareil ou sur la feuille qui y est adaptée.

Cette application mécanique et matérielle de Texpression bouddhique « tourner la roue de la loi 7>, par laquelle on désigne la prédication fondamentale de Çâkya-mouni, est d'un usage très répandu. Les Européens ont donné à ces appareils tournants le nom de « roues ou moulins à prière ». Les Tibétains les désignent par le terme ManitchoS'khor (roue de la loi Mani), ou par abréviation, Mani.

Mani. — Mani est aussi le nom donné à des murs hauts de deux mètres, épais de un à trois, mètres, d'une longueur indéterminée et qui peut toujours être augmentée, édifiés le long des routes, en rase campagne, à proximité des monastères. Les parois et le toit en sont revêtus de tablettes de pierre portant inscrites des dhâranis ou formules, parmi lesquelles : Om ! mani padme houmy occupe la plus grande place. Obo est le nom mongol de ces mani. Le passant les laisse à droite ou à gauche; il est censé lire en passant les inscriptions dont le mani est couvert.

Dartchog et Labtse, — Sur les toits ou aux portes de leurs maisons, sur les routes, en plein champ, surtout aux passages des montagnes, les Tibétains fixent des drapeaux en soie ou en étoffe vulgaire, dont la hampe, plus ou moins haute, est

généralement fixée à la base dans un monceau de pierres. L'étoffe porte diverses sentences entourant quelquefois le (n cheval aérien » ; elle s'appelle Dartchog, et la hampe porte le nom de Lab-tse.

Souvent l'étoffe est remplacée par une touffe de crins de yak. Quelquefois un simple tas de pierres suffit pour apporter la félicité au voyageur. Ceux qui passent les défilés des montagnes ne manquent jamais d'y apporter la leur. Quand on a atteint le point culminant d'un col (/a), on prononce les mots gsol-lo, gsol-lo * ; ce qui revient à dire aux esprits : Merci pour les dangers évités I protection pour le reste du trajet !

Tchorten. — On rencontre aussi au Tibet un grand nombre de monuments appelés tchorten, (sk. tchaitya), variant de trois à cinq mètres de hauteur, atteignant quelquefoisjusqu'à dix mètres, qui sont des tombeaux renfermant les restes de quelque saint, ou de simples autels surmontés d'une niche au-dessus de laquelle s'élève une coupole. Le passant y dépose dévotement quelque offrande, le plus souvent un tsa-isUy morceau d argile pétri en forme de tchorten ou de Bouddha. Il s'en vend de tout faits ;/nais on peut les façonner soi-même. Le tchorten correspondent aux tchaitya et aux stoupa de l'Inde.

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