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Lamas renés, — Il y a, parmi les moines tibétains, spécialement parmi les Khan-po^ une classe particulière d'individus considérés comme des incarnations de Bodhisattvas se perpétuant dans une série indéfinie d existences. Les Mongols les appellent Khouhilghan (transformés) ou, en raison de leur haute dignité, Khoutouktou ( éminent), les Tibétains Tse-rab-lama (lama à existences
successives). On leur donne vulgairement en Chine le nom de « bouddhas vivants », expression très impropre. Les bouddhas ne reviennent pas à la . vie. Ces personnages, qui sont précisément honorés parée qu'ils y reviennent, ne sont donc pas, ne peuvent pas êlre des bouddhas ; ils doivent seulement le devenir : ce sont des bouddhas en herbe. Mais le vulgaire ne fait sans doute pas de différence entte celui qui est Bouddha actuellement et celui qui doit l'être un jour.
Quand un de ces personnages est mort, on attend qu'il renaisse ; sa place reste vacante. Au bout d'un certain temps, on apprend qu'il est rené en tel endroit : c'est un enfant de deux ou trois ans. On lui fait alors subir un examen plus ou moins important pour s'assurer qu'il est bien 1 individualité que l'on cherche ; on lui fait,, par exemple, reconnaître les objets qui lui ont appartenu dans sa précé4ente existence : après quoi, on le met à la place du défunt. Avec un pareil système, il n'y a pas de décès du dignitaire sans que la dignité subisse un interrègne et une minorité.
On dit qu'il existe, dans le monde lamaïque, cent cinquante à deux cents de ces « bouddhas vivants. y> Tous n'ont pas la même importance; la considération qu'ils obtiennent tient à la personnalité dont ils sont l'incarnation supposée. Le premier de ces personnages extraordinaires est le
Dâlaï-Iâma, de l^ba-sa, le deù*xième est le Pantchenrin-pot-che, de Tachîloumpo. Les Mongols, malgré tout leur respect pour les deux dignitaires tibétains, ont voulu avoir le leur; c'est le Guisonlampa ou Taranâlha ($^.) qui réside chez les Khalkas au grand Kouren. Les Chinois, pour ne pas rester en arrière, n'en comptent pas moins de troiç dani les couvents lamaïques de Pékin ; le principal est le Tching-lama. Tous les lamas précités sont de la secte jaune. La rouge na pas voulu être privée d'un si grand honneur; mais comme elle est au Tibet dans un état d'infériorité, c'est au Boutan que trône son Grand-lama; il porte le titre de Dharmarâdja (sk, roi de la loi) et réside à Tassissoudon.
Enfin les nonnes tibétaines ont aussi leurs renées. Telle est « l'abbesse ï>^ du couvent féminin du lac Faite, qui vient de temps à autre à Lha-sa, en grande ponipe, recevoir les hommages de la multitude dans le centre du lamaïsme. Elle porte le nom singulier de Dordje-phag-mo (truie diamant); mais quelques-uns prétendent -que pAa^mo (truie) doit être pris dans le sens de Yoginî nom de divinité, ou de Bhavani, nom de l'épouse du dieu indien Çiva, dont cette prêtresse serait l'incarnation.
Nous entrerons dans quelques détails sur les deux pontifes tibétains.
Le Datât' Lavia, — Le dalaï-lama qui réside dans le monastère de Potala est considéré comme
l'incarnation d'Avalokiteçvara, le patron du Tibet; d'où la vénération dont il est l'objet. Datai (ou
Talaî) mot mongol qui signifie « océan », sert à désigner ce lama parce que le terme océan (océan de vertus, océan de qualités) entrait dans le nom, généralement fort compliqué, de ces pontifes. L'emploi de ce mot dalaï rappelle que les Mongols ont été les plus fermes appuis du grand-lama et sont demeurés ses plus fervents adorateurs.
La réception des visiteurs qui viennent de toutes les parties du monde lamaïque est une des principales occupations de ce personnage. Il est assis sur des coussins empilés. Les dévots se présentent avec leurs dons ; car on ne peut venir que les mains pleines. Un serviteur chargé de recevoir l'offrande délivre en retour le présent du Lama. Alors les adorateurs s'approchent du trône, prosternés la face contre terre (c'est le salut des pieds avec la tête qu'on offrait d'ordinaire à Çàkyamouni). Le lama leur touche la tête avec la main ou avec une touffe de soie fixée à l'extrémité d'une baguette, et les dévots se retirent heureux de la faveur qui leur a été accordée et de la bénédiction qu'ils ont reçue.
Nul n'est exclu pour cause de pauvreté, et le lama reçoit les dons les plus finîmes ; mais on lui en fait beaucoup de fort riches. Les objets qu'il dcnne en retour sont toujours de mince valeur ; et Ton peut dire que, tout compensé, l'échange est à son profit ; il donne un œuf et reçoit un boeuf.
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Une étoffe que le lama a touchée ou nouée est le présent le plus commun ; mais tout ce qui vient de lui a un prix inestimable. Or, on a parlé de présents venant de sa propre personne, de son corps, entre autres de résidus de sa garde-robe offerts en globules à ses adorateurs, qtii les garderaient avec soin comme des amulettes, ou bien les réduiraient en poudre pour en saupoudrer leurs -aliments et les priser comme du tabac. Les récits des voyageurs modernes ne semblent pas confirmer ces étranges détails*. Faut-il conclure que les récits antérieurs sont controuvés ou que les usages ont été modifiés? Nous ne savons. Mais nous ne craignons pas d'affirmer qu'il n'y a là rien que de conforme à la tradition bouddhique. Çâkya-mouni donnait volontiers des rognures de ses ongles et de ses cheveux. Ces reliques étaient gardées avec le plus grand soin. Pourquoi les dévots du grand-lama ne tiendraient-ils pas à en avoir de pareilles et n'accepteraient-ils pas toute chose émanant de sa personne? De quoi la crédulité superstitieuse n*est-elle pas capable?
Je n insiste pas sur les pouvoirs politiques du dalaï-lama. En droit, ils sont considérables ; en fait, ils se réduisent à peu de chose. Il les délègue
1 Pendant notre séjour & Lha-sa, dit Hue, nous avons beaucoup iriterro^é a ce sujet, et tout le monde nous a ri au nez. (Souvenirs, n, p. 349.)
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à des subalternes. D'ailleurs, Tautorité chinoise travaille sous main à les annuler. Le respect religieux -dont le lama est l'objet lui paraît plus inquiétant encore que l'exercice, du pouvoir. Aussi intervient-elle depuis un certain temps dans le choix de ce haut dignitaire. Quand le lama a transmigré, en d'autres termes, quand il est mort et qu'il va renaître, le bruit se répand qu'il a reparu en plusieurs endroits; car plus d'une famille a l'ambition de donner au monde un grand-lama.
Tous les candidats sont soumis à un examen sommaire ; on en retient trois pour les faire passer par des épreuves plus décisives, sinon plus sérieuses, et l'on choisit parmi ces trois celui qui est le véritable Avalokiteçvara, en qui Tâme du précédent lama a réellement passé ; les autres sont renvoyés chez eux avec une^ indemnité. L'autorité chinoise surveille avec soin cette étrange procédure et s'applique à faire tomber le choix sur un enfant appartenant à une famille dont elle soit sûre.
Le Pan-tchen-rin-po-tche. — Le dalaï-lama, bien que pontife du Tibet tout entier, est spécialement celui de la province de Ou. La province de Tsang a le sien, qui est presque 1 égal de l'autre, et, néanmoins, reste au second rang. Sa résidence ordinaire est le monastère de Tachiloumpo ; mais ii demeure aussi quelquefois à Decheripgay et à Terpaling. Son titre est Pan-tchen-rin-po-*tche
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(joyau des savants) ; les Mongols rappellent Bogdo. Les envoyés de la (Compagnie des Indes, au xviiic siècle, Bogie, Turner, lui donnent la qualiûcation de Techou-Lama. De qui est-il T incarnation? de Mandjouçri, de Tsong-ka-pa ou de quelque autre? On ne sait pas bien, et cette incertitude n'est sans doute pas sans quelque lien avec son infériorité relative. Du reste, il est, suiiout au point de vue religieux, presque aussi vénéré que son confrère de Lha-sa, et ce qu'on a dit de Tun s'applique à très peu de chose près à l'autre, moins la prééminence politique.
Origine et destinée des deux pontificats, — L'institution de ces deux pontificats et celle des <L bouddhas vivants, i> dont elle n'est qu'un cas particulier, est de date assez récente. On peut la faire remonter à Tsong-kapa, mais elle s'élabora lentement et ne fut véritablement constituée qu'au xvu* siècle. Elle aurait commencé à Tachiloumpo; puis le siège principal en aurait été transporté à Lha sa à la suite d'une rivalité entre les deux pontifes. Navang-lobsang, le dalaï-lama régnant au milieu du xvii* siècle, aurait été le vrai fondateur, ou du moins l'organisateur de cette dignité singulière sous la forme actuelle.
Que deviendra t-elle? Le conflit qui a existé autrefois entre les deux pontifes de Ou et de Tsang renaitra-t il? Quelques-uns le prédisent. Le Tibet
oriental a été désolé en 1845 et 1846 par la lutte acharnée des « bouddhas vivants » de Tsiamdo et de Djaya. Faut-il prévoir que le Tibet central le sera par la querelle infiniment plus grave des deux lamas de Lha-sa et de Digartchi? Cela sans doute n'est pas impossible, mais est peu probable. Il y a un danger plus grand dans la cessation, qui doit se produire un jour ou l'autre, de la renaissance du Lama. Elle devrait être fort éloignéecar on ne cesse de renaître Bodhisattva que pour devenir Bouddha; et l'apparition d'un bouddha ne doit pas se produire avant deux mille ans. Mais nous ne sommes pas ici sur le terrain du bouddhisme classique. On signale des rumeurs d'après lesquelles le Dalaï-lama en serait à son avantdernière existence. Si cela était, un avenir prochain pourrait voir la fin de celte haute dignité. Mais il n'y a là rien de certain. Nous ne pouvons deviner l'avenir; et nous devons nous borner à constater le présent autant qu'il peut être connu. Il se peut que des intrigues surtout chinoises travaillent à ruiner la puissance lamaïque. Mais tant que le lamaïsme subsistera, la dignité des « bouddhas vivants » ne doit pas périr, car elle est une conséquence et une application des théories bouddhiques. En effet, tout être qui meurt renaît dans une des six classes. On ne peut savoir ce qui advient de ceux qui meurent journellement,
confondus dans la foule des inconnus; mais il doit être possible de suivre les plus éminents dans les diverses phases de leur existence, notamment les bodhisattvas, appelés à renaître parmi les hommes. Renaissant parmi les hommes, ils doivent prendre rang parmi ceux qui adoptent la vie parfaite, et parmi les plus distingués. Il est donc tout naturel que les sièges lamaïques du premier ordre soient occupés par des personnages de cette sorte. Cette institution singulière découle donc naturellement et logiquement, si Ton y réfléchit, des théories et des croyances bouddhiques, non pas précisément de * celles que Çâkya-mouni et ses successeurs immédiats ont enseignées, mais de ce que les ont faites la suite des temps et le génie des peuples qui les ont acceptées.
Il nous reste à dire maintenant quelques mots sur l'histoire du Tibet et sur les efforts qui ont été faits pour l'explorer.
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